Scènes de vie en Bordeciel

Chapitre 4 : Distances

1229 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 18/04/2026 14:40

Distances


La maison était silencieuse.

Depuis quelque temps déjà, Opher-Ra avait pris l’habitude de vérifier une dernière fois les braises avant de se retirer. Ce n’était pas une précaution qu’il avait jugée nécessaire autrefois. Lorsqu’il vivait seul, il lui arrivait fréquemment de laisser le feu mourir sans s’en apercevoir, ou de rentrer si tard que la question ne se posait plus. À présent, il entretenait la chaleur avec une attention régulière, comme si cette vigilance faisait partie des obligations naturelles attachées à la possession d’une maison. Il posa une bûche courte dans l’âtre, observa quelques instants les flammes reprendre, puis se tourna vers la porte de la chambre.

Il ouvrit la porte sans bruit. Les deux garçons dormaient profondément.

François s’était couché avec l’ordre appliqué qu’il apportait à toutes ses affaires. Sa couverture était tirée droit jusqu’aux épaules, ses bottes soigneusement rangées au pied du lit. Hroar, quant à lui, avait conservé une position plus personnelle. Sa couverture s’était déplacée au cours de la nuit, et son bras reposait désormais à moitié hors du lit, comme s’il avait entrepris un mouvement resté inachevé.

Opher-Ra observa un moment cette asymétrie.

Il s’approcha d’abord de François, vérifia que la couverture tenait correctement en place, puis redressa légèrement celle de Hroar. Ce dernier murmura quelque chose d’incompréhensible, sans toutefois se réveiller. L’argonien attendit quelques secondes, puis constata que sa respiration avait repris le rythme calme du sommeil profond.

La maison était bien fermée. Le feu tenait. Les enfants dormaient. Ces trois faits lui parurent suffisants pour lui permettre de se détendre tout à fait.

Il resta quelques instants immobile près du seuil.

Depuis plusieurs jours, sa manière de parcourir la région avait changé.

Les premières demandes étaient venues du chambellan Proventus Avenicci, avec la régularité administrative qui caractérisait ses interventions. Il s’agissait d’affaires simples : une tour occupée par des bandits dans la plaine, un groupe installé près d’un ancien campement de chasse, quelques silhouettes signalées aux abords d’un chemin secondaire. Ces lieux se trouvaient à distance raisonnable de Blancherive. Opher-Ra avait accepté sans hésitation.

Il avait toutefois commencé à organiser ses déplacements autrement. Auparavant, il lui arrivait de quitter la ville pour plusieurs jours. Il suivait alors la route sans objectif précis, acceptait ce qui se présentait, poursuivait un groupe de brigands jusqu’à une vallée voisine, ou escortait un voyageur jusqu’à une frontière qu’il n’avait pas prévu de franchir le matin même. Ces déplacements ne lui avaient jamais semblé problématiques. Ils correspondaient à une forme de liberté qu’il avait considérée comme naturelle.

Il ne les entreprenait plus.

Lorsqu’un messager du jarl Balgruuf lui avait transmis, quelques jours plus tôt, la localisation d’un repaire situé près de la Tanière de l’Escroc, il avait examiné la distance avec attention. La route traversait la plaine entière, passait par des terrains mal surveillés, et nécessitait au moins une journée complète de marche pour s’y rendre, sans compter le temps nécessaire à l’opération elle-même. Il avait remercié le messager avec courtoisie, puis avait suggéré qu’un autre volontaire, peut-être mieux placé pour intervenir rapidement, pourrait s’en charger.

Cette décision lui avait paru raisonnable.

À l’inverse, le camp de la Lune Silencieuse, où un autre groupe de malandrins avait trouvé refuge, se situait à portée de retour avant la tombée du jour. Il s’y était rendu sans difficulté particulière, avait réglé la situation avec efficacité, puis était revenu à Blancherive avant que le soleil ne disparaisse complètement derrière le relief occidental.

Depuis lors, il avait pris l’habitude d’évaluer chaque mission selon un critère simple : serait-il rentré avant le dîner. Il ne s’était jamais formulé cette règle à voix haute ; elle s’était installée progressivement, comme une évidence pratique, et déterminait désormais la plupart de ses déplacements.

Par voie de conséquence, il s’était également tourné vers d’autres formes de travail, plus sûres.

Les fermiers de la plaine acceptaient volontiers son aide pour abattre un arbre trop proche d’une clôture, dégager une charrette embourbée ou surveiller un troupeau durant quelques heures. Ces tâches demandaient du temps, mais peu d’éloignement. Elles présentaient aussi l’avantage d’une certaine stabilité. Le soir venu, il pouvait reprendre la route de la ville sans devoir improviser un campement.

Ces journées, avait-il constaté, produisaient une fatigue différente, plus paisible. Elles ne comportaient ni poursuite ni embuscade. À la place, elles exigeaient une attention continue, mais sans danger immédiat. Cette forme de travail lui paraissait honnête. Elle lui permettait surtout de conserver une certitude simple : il serait de retour à Douce-Brise avant que les enfants ne s’endorment.

Cette certitude avait acquis une importance inattendue.

Il considéra un instant la pièce.

Les deux enfants occupaient désormais l’espace avec une évidence tranquille. Quelques vêtements pliés avec soin, un objet de bois posé sur une caisse, une couverture supplémentaire roulée près du mur : ces éléments suffisaient à transformer la pièce entière. Elle n’était plus un simple couchage supplémentaire disponible dans une maison récemment acquise. Elle était devenue une chambre.

Il comprit alors qu’il n’avait pas seulement modifié ses déplacements ; il avait modifié sa manière de mesurer les distances.

Autrefois, une journée de marche représentait une unité ordinaire. À présent, elle constituait une séparation excessive. Une nuit passée hors de la ville n’était plus une solution acceptable, sauf nécessité réelle. Même une blessure légère, qui n’aurait autrefois exigé qu’un détour vers une auberge, lui paraissait désormais susceptible de produire des conséquences plus étendues qu’il ne l’avait imaginé jusque-là.

Il observa à nouveau les deux garçons.

Ils dormaient profondément.

Cette tranquillité lui parut à la fois fragile et parfaitement assurée, comme si elle reposait sur une confiance dont il ne mesurait pas encore entièrement la portée. Ils s’étaient installés dans sa maison avec une rapidité remarquable. Ils y circulaient désormais avec l’aisance de personnes qui avaient toujours su où se trouvait leur place.

Cette certitude ne lui appartenait pas encore tout à fait. Il la considéra néanmoins comme un fait établi.

Il recula d’un pas, puis referma doucement la porte. La maison retrouva son silence.

Il resta encore un moment près de la table, immobile, observant la lumière décroissante du feu dans l’âtre. Les décisions prises ces derniers jours lui paraissaient désormais ordonnées selon une logique simple, qu’il n’avait pas cherchée mais qu’il reconnaissait sans difficulté.

Il vérifia une dernière fois que la porte d’entrée était bien fermée, puis monta se coucher à son tour.


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