Scènes de vie en Bordeciel
Mariage
Opher-Ra avait prévu large.
Depuis son arrivée en Bordeciel, il avait appris qu’une cérémonie humaine, surtout lorsqu’elle impliquait les Divins et un déplacement interurbain, gagnait à être considérée avec prudence : les Nordiques, en particulier, semblaient entretenir avec le temps un rapport instable. Ils pouvaient consacrer plusieurs heures à boire en commentant la qualité d’une hache, puis décider en moins d’une minute qu’un inconnu méritait une maison, un titre, ou la garde définitive de deux enfants.
Aussi, lorsqu’Uthgerd avait déclaré qu’ils iraient le lendemain au temple de Mara, à Faillaise, Opher-Ra n’avait pas protesté. Il avait seulement commencé à organiser les choses.
Ils partirent donc de Blancherive de bonne heure, tous les quatre.
François observait le paysage avec un sérieux presque cérémoniel. Hroar, lui, avait accueilli l’idée du voyage avec un enthousiasme que rien n’avait diminué, pas même la distance ni les rappels répétés d’Opher-Ra concernant les loups, les brigands, les ravins, les grottes suspectes, et les hommes vêtus de clochettes transportant des cercueils. Uthgerd, armée comme à son habitude, observait la route avec cette expression pratique basée sur l’idée qu’un problème frappé d’un coup suffisamment fort était déjà à moitié résolu.
La route fut longue mais sans incident majeur. Un loup s’approcha trop près et servit d’exemple. Faillaise apparut enfin, posée au bord de son eau stagnante, basse, humide, et visiblement satisfaite de l’être.
Uthgerd s’arrêta devant les portes et considéra la ville avec une expression peu favorable.
« Nous y voici donc », dit-elle avec la même réserve qu’elle eût employée devant une caverne à l’entrée couverte de toiles de givrépaires. Opher-Ra ne jugea pas utile de répondre.
Les gardes les laissèrent entrer sans incident. L’un d’eux reconnut Opher-Ra, ou du moins parut le reconnaître, et s’écarta, un sourire amical aux lèvres. Un autre regarda les enfants, puis Uthgerd, puis Opher-Ra, et sembla conclure que toute question supplémentaire entraînerait plus de complications qu’elle n’en valait.
Ils traversèrent les ruelles jusqu’au temple.
Le bâtiment paraissait plus respectable que la ville qui l’entourait. Il y régnait une chaleur calme, une odeur de pierre lavée et de cire, et cette forme d’ordre silencieux que les lieux consacrés parviennent parfois à imposer même aux cités les plus discutables. Opher-Ra sentit François ralentir légèrement à côté de lui. Hroar, lui, observait déjà les bancs, les piliers, les chandelles et tout ce qui pouvait raisonnablement être touché sans provoquer de catastrophe immédiate.
Maramal les attendait près de l’autel, occupé à arranger quelques objets rituels avec une lenteur précise. C’était un homme rougegarde d’âge mûr, au visage grave, dont le regard semblait avoir observé suffisamment de fidèles, de marchands, de pêcheurs, de voleurs repentants et de futurs mariés pour n’être plus surpris par grand-chose. Lorsqu’il aperçut Opher-Ra et Uthgerd, il joignit les mains devant lui.
« Mara vous accueille en sa maison. Que puis-je pour vous ? »
Opher-Ra inclina la tête avec gravité.
« Nous souhaitons être mariés au temple. »
Maramal posa son regard sur Uthgerd, puis sur les enfants, puis de nouveau sur Opher-Ra. Son expression s’adoucit.
« Voilà une chose heureuse. Il est bon de voir l’amour fleurir encore, même en des temps difficiles. Bordeciel a grand besoin de foyers solides.La cérémonie pourra avoir lieu demain. Du lever du jour jusqu’au crépuscule, le temple sera prêt à vous recevoir. Ne soyez pas en retard. Il serait regrettable de manquer votre propre mariage. »
Cette remarque intrigua Opher-Ra, qui se demanda brièvement combien de personnes avaient rendu une telle précision nécessaire.
« Demain, répéta-t-il. Très bien. »
Il tourna la tête vers Uthgerd.
« Nous resterons donc en ville cette nuit.
— Au Dard de l’Abeille, dit-elle. L’auberge est correcte. »
Opher-Ra connaissait l’établissement de réputation. Il l’avait déjà traversé une fois, sans s’y attarder. Le fait qu’il fût tenu par deux Argoniens lui paraissait, dans le contexte de Faillaise, une donnée presque rassurante.
Le Dard de l’Abeille était animé lorsqu’ils y arrivèrent. La salle basse portait l’odeur mêlée de bière, de bois humide et de soupe chaude. Derrière le comptoir, le tenancier Talen-Jei accueillit Opher-Ra avec cette chaleur discrète que deux compatriotes éloignés de leur terre natale échangent : un regard un peu plus direct, un léger fléchissement de la tête, rien qui pût embarrasser les humains alentour.
La soirée fut presque paisible. Ils mangèrent à une table près du mur. François posa quelques questions sur Mara, sur le mariage, et sur la différence entre une épouse et une compagne de route. Uthgerd répondit à la deuxième partie en expliquant qu’une compagne de route pouvait repartir après le combat, tandis qu’une épouse restait pour rappeler que l’on avait oublié de réparer une charnière. Opher-Ra estima que cette définition manquait peut-être de portée théologique, mais il ne la contredit pas.
Hroar voulut savoir s’il pourrait porter une arme pendant la cérémonie.
« Non », répondit Opher-Ra.
« Même une petite ?
— Non.
— Et si quelqu’un attaque le temple ?
— Dans ce cas, Uthgerd et moi nous en chargerons.
— Et moi ?
— Tu resteras derrière François.
— Pourquoi derrière François ?
— Parce qu’il aura suffisamment de bon sens pour se mettre derrière moi. »
François parut accepter ce rôle avec gravité. Hroar, moins convaincu, finit par se consoler avec du pain.
La nuit fut courte. Opher-Ra se réveilla plusieurs fois, non par inquiétude immédiate, mais parce que l’idée du lendemain, dans ses pensées nocturnes, avait soudainement pris une ampleur considérable. Se marier. Il avait accepté le fait, l’avait formulé, avait marché jusqu’à Faillaise pour l’accomplir. Pourtant le mot continuait de produire en lui une résonance étrange.
Son esprit dériva vers Douce-Brise, les enfants, Uthgerd assise devant lui à la Jument Pavoisée, le visage marqué par leur combat, lui demandant avec une franchise presque brutale ce qu’il pensait d’elle. Décidément, en Bordeciel, certaines choses arrivaient avec une rapidité déconcertante, mais cela ne les rendait pas nécessairement fausses.
Le matin venu, ils se rendirent au temple.
Opher-Ra s’attendait à une cérémonie sobre et intime. Il trouva à la place une foule considérable.
Proventus Avenicci se tenait près d’un banc, visiblement mal à l’aise d’avoir quitté Fort-Dragon pour une affaire qui ne relevait pas directement de l’administration de Blancherive, mais assez satisfait de lui-même pour considérer sa présence comme une forme d’hommage officiel. Deux gardes de Blancherive étaient là également, dont l’un avait combattu près de la tour de guet occidentale lorsque le dragon était tombé. Il adressa à Opher-Ra un salut discret, presque militaire. Plus loin, il reconnut un fermier dont il avait sauvé le bétail, une marchande escortée jadis sur la route de Rorikbourg, et un chasseur qu’il avait aidé à repousser des bandits. Même Hulda était venue, ce qui surprit Opher-Ra jusqu’à ce qu’il se souvînt qu’Uthgerd résidait pratiquement à la Jument Pavoisée, au moins socialement.
« Comment ont-ils su ? » murmura-t-il.
Uthgerd haussa les épaules.
« Les messagers sont efficaces. »
Maramal prit place devant l’autel. Le temple se calma. Les voix s’éteignirent peu à peu. François et Hroar se tenaient au premier rang, droits comme deux soldats auxquels on aurait confié une mission d’importance. François observait avec une émotion contenue. Hroar tentait manifestement de se tenir tranquille avec l’intensité visible de quelqu’un pour qui l’immobilité constituait un effort non négligeable.
Opher-Ra se plaça devant l’autel, aux côtés d’Uthgerd.
Elle avait choisi une tenue plus sobre que son équipement ordinaire, mais sans renoncer tout à fait à l’allure d’une personne capable de briser une mâchoire si la cérémonie l’exigeait. Opher-Ra trouva cela rassurant.
Maramal leva les mains.
« Nous sommes réunis sous le regard bienveillant de Mara, Divine de l’Amour. Ce fut Mara qui donna d’abord naissance à la Création et jura de veiller sur nous comme sur ses enfants. De son amour pour nous, nous avons appris à nous aimer les uns les autres. De cet amour, nous avons appris qu’une vie vécue seule n’est pas pleinement une vie. »
Opher-Ra écouta attentivement.
Le prêtre parlait avec une solennité calme, sans emphase inutile. Sa voix emplissait le temple d’une gravité simple. Opher-Ra sentit les mots trouver leur place en lui avec une lenteur inattendue. Une vie vécue seule n’est pas pleinement une vie. Il aurait autrefois jugé cette phrase trop générale pour être utile. Ce matin-là, elle lui sembla désagréablement précise.
Maramal poursuivit.
« Nous sommes réunis pour porter témoignage de l’union de deux âmes dans une compagnie éternelle. Puissent-elles cheminer ensemble dans cette vie et dans la suivante, dans la prospérité comme dans la pauvreté, dans la joie comme dans l’épreuve. »
Il se tourna vers Uthgerd.
« Acceptez-vous d’être unie à lui, dans l’amour, maintenant et pour toujours ? »
Uthgerd regarda Opher-Ra droit dans les yeux.
« Oui. Maintenant et pour toujours. »
La réponse fut brève, ferme, sans la moindre hésitation. Opher-Ra en ressentit l’impact avec plus de force qu’il ne l’aurait prévu.
Maramal se tourna vers lui.
« Acceptez-vous d’être uni à elle, dans l’amour, maintenant et pour toujours ? »
Opher-Ra inclina la tête.
« Oui. Maintenant et pour toujours. »
Maramal sourit légèrement.
« Sous l’autorité de Mara, Divine de l’Amour, je vous déclare unis. Recevez ces anneaux semblables, bénis par la grâce de Mara. Puissent-ils vous protéger dans votre nouvelle vie commune. »
Il leur remit les anneaux.
Il y eut quelques murmures heureux, un raclement de gorge ému de Proventus, et un commentaire chuchoté de Hroar que François interrompit d’un coup de coude. Uthgerd passa l’anneau à son doigt avec une sorte de satisfaction grave. Opher-Ra fit de même. L’objet était simple, léger. Comme la clé de Douce-Brise, songea-t-il, il paraissait trop petit pour ce qu’il signifiait.
Puis Maramal reprit la parole.
« Beaucoup croient que l’union se résume à l’échange des anneaux. C’est une erreur commune, et parfois une erreur dangereuse. Car Mara ne bénit pas seulement l’instant de la promesse ; elle éclaire la longue patience qui la suit. Le mariage n’est pas une porte que l’on franchit avant de retourner inchangé à ses affaires. C’est un chemin que l’on accepte de parcourir autrement. »
Opher-Ra redressa légèrement la tête. Le sermon commençait donc. Il avait observé, dans les cultes humains, que les paroles rituelles ne suffisaient presque jamais. Il fallait ensuite les commenter, les développer, en extraire la substance morale afin que les participants ne repartissent pas avec une compréhension trop superficielle de ce qui venait d’être accompli. Le fait que le sermon intervînt après la déclaration d’union lui sembla même assez judicieux. Une fois l’acte prononcé, chacun était mieux disposé à en écouter les conséquences.
Il se tourna légèrement vers Uthgerd. Elle se tenait encore près de lui, droite. Il en fut satisfait.
Maramal parlait à présent du foyer.
« Un foyer n’est pas seulement un toit. Beaucoup de maisons tiennent debout sans contenir le moindre refuge. Beaucoup de demeures sont grandes, ornées, chauffées, et pourtant désertes en leur centre. Ce qui fait le foyer, c’est la promesse renouvelée dans les gestes modestes : le pain partagé, la porte gardée, la fatigue reconnue, le retour attendu. »
Opher-Ra écoutait avec une attention croissante.
Le retour attendu. Il pensa aux soirs où il avait renoncé à pousser plus loin sur la route. Aux contrats déclinés parce qu’ils l’auraient retenu trop longtemps. À Hroar réclamant une histoire sur les dragons. À François demandant s’il verrouillait bien la porte avant de dormir. Il sentit que Maramal, sans le savoir, décrivait avec une précision troublante les ajustements récents de son existence.
Derrière lui, un banc craqua discrètement. Maramal poursuivit. Il évoqua la patience, la parole tenue, l’art difficile de ne pas confondre force et dureté. Il parla des années de guerre, des routes dangereuses, de la nécessité de former des foyers capables de résister non seulement au froid et à la faim, mais à l’habitude de la solitude.
Un froissement de vêtements lui parvint derrière la voix du prêtre, suivi d’une respiration discrète.
« Mara n’exige pas que les époux ne connaissent ni colère ni lassitude, disait Maramal. Elle sait que toute compagnie véritable rencontre l’épreuve de la fatigue. Ce qu’elle demande, c’est que l’on ne fasse pas de cette fatigue un abandon. »
Opher-Ra médita cette phrase. Elle lui parut excellente. Il se promit de la retenir, peut-être même de la répéter un jour à Hroar si celui-ci persistait à considérer que ranger ses affaires constituait une oppression structurée.
Le sermon dura encore. Pas excessivement longtemps. Peut-être une heure, tout au plus. Opher-Ra en suivit chaque partie avec sérieux. Il y eut un passage sur la confiance, qu’il jugea un peu général mais bien formulé. Un autre sur le pardon, notion qu’il trouvait plus difficile à appliquer sans informations contextuelles précises. Puis Maramal aborda les enfants.
« Ceux qui accueillent des enfants dans leur foyer ne reçoivent pas seulement une responsabilité. Ils reçoivent aussi un jugement silencieux. Car l’enfant observe avant de comprendre, imite avant de décider, et croit longtemps que ce que font les adultes constitue l’ordre naturel du monde. »
Opher-Ra se raidit légèrement. Cette observation méritait réflexion. Certaines de ses activités récentes ne devaient en aucun cas constituer, aux yeux de François et Hroar, l’ordre naturel du monde. Il décida intérieurement que leur éducation devrait peut-être être envisagée avec davantage de sérieux.
Lorsque Maramal conclut enfin, sa voix s’adoucit.
« Que Mara veille sur cette union. Que votre maison soit un abri pour ceux qui y vivent, et non seulement un lieu où l’on dort. Que votre force protège sans écraser. Que votre parole demeure claire. Que vos retours soient fidèles. Allez dans l’amour de Mara. »
Opher-Ra inclina profondément la tête.
Il resta quelques instants immobile, absorbé. Le silence qui régnait lui parut soudainement excessivement vaste. Il releva les yeux.
Le temple était vide.
Plus exactement, Maramal était toujours là, debout devant l’autel, les mains jointes. Opher-Ra était là également. Deux chandelles brûlaient encore. Une chaise avait été légèrement déplacée. Sur un banc, quelqu’un avait oublié un gant.
Mais Uthgerd avait disparu.
François et Hroar avaient disparu.
Proventus, les gardes, Hulda, le fermier, la marchande, tous avaient disparu.
Opher-Ra cligna lentement des yeux.
Puis il tourna la tête vers Maramal.
Le prêtre rougegarde le regardait avec une expression difficile à interpréter, quelque part entre la fatigue ancienne, la consternation retenue, et l’estime involontaire.
« Ils sont partis », observa Opher-Ra.
Maramal expira par le nez.
« Oui. »
Opher-Ra contempla les bancs vides.
« Tous.
— Oui.
— Y compris mon épouse.
— En effet. »
Un silence passa.
« La cérémonie était-elle terminée ? demanda Opher-Ra.
— L’union, oui.
— Mais vous parliez encore.
— Je donnais le sermon.
— Il faisait donc partie de la cérémonie.
— Il en constitue un prolongement spirituel. »
Opher-Ra considéra cette distinction avec prudence.
« Je vois. Et il est d’usage de quitter le temple durant ce prolongement spirituel ? »
Maramal pinça légèrement les lèvres.
« Il est d’usage, semble-t-il, de le faire lorsque je parle plus de quelques minutes. »
La phrase contenait une lassitude si dense qu’Opher-Ra choisit de ne pas la relever trop directement.
« Je vous ai trouvé très instructif », dit-il.
Maramal le fixa un instant. Son expression changea à peine, mais quelque chose dans son regard s’adoucit.
« Je vous remercie. »
Opher-Ra inclina la tête.
« Le passage sur les enfants était particulièrement pertinent.
— Il est pourtant rarement écouté jusqu’au bout. »
Opher-Ra regarda de nouveau les bancs vides.
« Cela m’apparaît regrettable.
— À moi aussi », répondit Maramal.
Il y eut encore un silence.
« Dois-je m’inquiéter ? demanda Opher-Ra.
— De quoi ?
— Du départ de mon épouse.
— Non. Vous êtes mariés.
— Elle est partie.
— Cela arrive.
— Pendant son mariage.
— Après son mariage, corrigea Maramal avec une précision lasse.
— Pendant le sermon de son mariage.
— Voilà. »
Opher-Ra demeura immobile, essayant de déterminer si cette nuance devait l’apaiser. Elle n’y parvint pas tout à fait.
Il salua Maramal avec une gravité accrue, puis quitta le temple.
La lumière extérieure lui parut trop vive. Faillaise poursuivait son activité ordinaire, indifférente au fait qu’Opher-Ra venait de contracter une union éternelle avant d’être abandonné dans un temple par la totalité de ses témoins. Un pêcheur portait un panier. Un garde bâillait. Deux hommes discutaient près du canal en employant le ton discret de personnes qui ne souhaitent surtout pas être entendues.
Opher-Ra se dirigea d’abord vers le Dard de l’Abeille.
Il n’y trouva ni Uthgerd, ni les enfants. Keerava lui indiqua seulement que « les deux petits » étaient repartis avec « la grande Nordique » et plusieurs autres personnes peu après ce qu’elle appelait, avec une approximation discutable, « la fin de la chose ».
« Repartis ? demanda Opher-Ra.
— Oui.
— Pour Blancherive ?
— Probablement. Ils parlaient de la Jument Pavoisée. »
Talen-Jei, qui essuyait un gobelet, ajouta avec bienveillance :
« Félicitations pour votre union. »
Opher-Ra le remercia, puis resta quelques secondes immobile au milieu de l’auberge.
Il était donc marié. Son épouse était probablement en route vers Blancherive. Ses enfants également. Maramal lui avait confirmé que tout était en ordre.
La situation était, selon plusieurs critères administratifs et religieux, parfaitement réglée. Elle ne lui plaisait néanmoins qu’à moitié.
Il prit donc le premier chariot pour Blancherive.
Le trajet lui parut plus long qu’à l’aller. Non parce que la distance avait changé, mais parce que son esprit revenait sans cesse à la même question. Avait-il manqué un signal ? Une formule ? Un mouvement collectif indiquant que le départ était désormais autorisé ? Avait-il été impoli en restant ? Ou les autres l’avaient-ils été en partant ? Dans le doute, il décida que Maramal n’avait pas eu l’air offensé par sa présence, ce qui constituait le seul élément réellement logique.
Le soir tombait lorsqu’il entra dans Blancherive. L’animation de La Jument Pavoisée s’entendait de l’extérieur.
Il ouvrit la porte et aperçut aussitôt Uthgerd près d’une table, une chope à la main, entourée de quelques habitants de la ville. François et Hroar étaient assis non loin, partageant une assiette avec une concentration heureuse. Un garde racontait probablement l’histoire du dragon pour la troisième fois, à en juger par la manière dont Hroar mimait déjà une chute spectaculaire avec son morceau de pain.
Uthgerd leva les yeux.
« Ah, te voilà. »
Opher-Ra referma la porte derrière lui.
« Me voici. »
Elle l’observa plus attentivement, puis fronça les sourcils.
« Tu es resté jusqu’à la fin ?
—Naturellement. »
Un silence bref s’abattit sur la table. Puis Uthgerd posa lentement sa chope.
« Jusqu’à la fin du sermon ?
— Oui. »
François ouvrit de grands yeux. Hroar cessa de mâcher.
Le garde de Blancherive laissa échapper un sifflement admiratif.
« Tout le sermon de Maramal ? »
Opher-Ra regarda successivement les visages tournés vers lui.
« Il n’a guère duré plus d’une heure. »
Cette remarque parut aggraver la situation.
Uthgerd passa une main sur son visage, non par honte, mais avec l’accablement de quelqu’un qui découvre qu’un proche s’est infligé une épreuve évitable par simple excès de sérieux.
« Opher-Ra. Personne ne reste jusqu’à la fin du sermon de Maramal.
— Maramal reste.
— Maramal est Maramal. C’est son sermon.
— Il me semblait discourtois de partir pendant qu’il parlait.
— C’est pour cela qu’on part discrètement ! »
Opher-Ra considéra cette règle nouvelle avec une perplexité croissante.
« Vous êtes donc tous partis discrètement.
— Oui.
— Les enfants aussi.
— Ils ont compris très vite. »
François baissa légèrement les yeux.
« J’ai pensé que c’était comme quand un marchand commence à expliquer toute l’histoire de sa famille avant de vendre du fromage. »
Hroar acquiesça.
« Moi, j’avais faim. »
Opher-Ra resta silencieux.
Uthgerd se leva, vint jusqu’à lui, puis posa une main ferme sur son bras. Son expression s’était adoucie, mais un amusement franc y persistait.
« Tu as écouté tout le sermon.
— Oui.
— Debout devant l’autel.
— Oui.
— Avec Maramal.
— Oui !
— Et tu n’as pas compris que tout le monde était parti.
— J’écoutais ! »
Uthgerd le regarda encore une seconde, puis éclata d’un rire bref, profond, impossible à retenir. Quelques autres suivirent. Même le garde détourna la tête pour dissimuler un sourire.
Opher-Ra ne se vexa pas. Il comprit seulement que, dans la longue liste des usages humains à assimiler, celui-ci occupait désormais une place particulièrement obscure.
Uthgerd lui prit alors la main. Le geste était simple, direct, et rendit soudain le reste moins important.
« Viens t’asseoir, cher mari. Tu as mérité une chope. »
Hulda lui apporta une bière sans poser de question, bien que son regard indiquât qu’elle était déjà au courant de l’essentiel. Opher-Ra s’assit auprès d’Uthgerd. Les enfants reprirent leur repas. Le garde reprit son dragon. La salle revint peu à peu à son agitation normale.
Il prit sa chope entre ses mains et observa un instant la salle autour de lui. Son épouse riait avec les habitués de l’auberge. François écoutait le garde avec une attention sérieuse. Hroar tentait de reproduire le rugissement d’un dragon la bouche pleine de pain, avec un résultat discutable mais énergique. Hulda circulait entre les tables avec l’assurance tranquille de quelqu’un pour qui un mariage, une bagarre et une réunion de vétérans constituaient des formes voisines de sociabilité.
Opher-Ra but une gorgée, puis contempla brièvement son anneau.
Il était donc marié. Son épouse avait quitté son propre mariage avant lui, ses enfants avaient déserté le sermon avec une efficacité remarquable, et pourtant l’ensemble de la cérémonie semblait avoir été considéré comme pleinement réussi par toutes les personnes concernées.
Il réfléchit quelques instants à cette logique, puis décida qu’en Bordeciel, certaines formes de bonheur empruntaient simplement des chemins difficiles à prévoir.