Runalog
Chapitre 3 : Arc 1 Chapitre 3-Les Cinq
5941 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 28/04/2026 08:30
I.
L'hiver tomba sur le Refuge à la fin de la cinquième semaine.
Pas d'un coup — d'abord par la neige fine qu'on aurait pu prendre pour de la pluie, puis par les nuits où l'eau gelait dans les seaux laissés dehors, puis enfin, en deux jours, par la grande chute. Le col se ferma. La vallée devint blanche. Le Refuge devint un monde à part, suspendu entre deux pics, où il n'y avait plus rien à attendre du dehors avant le dégel.
Sigurd l'apprit comme on apprend une chose qui ne se discute pas. Bragi le lui dit en passant : Le col est fermé. On ne ressort pas avant trois mois. Birgit lui demanda d'aider à rentrer du bois — beaucoup de bois, plus qu'il n'en avait jamais coupé pour l'hiver dans son village. Quelqu'un fit le compte des conserves dans la cave commune. Une femme prépara les chambres pour les enfants en doublant les couvertures.
C'était une chose qu'on faisait, qu'on avait toujours faite, qu'on savait faire. Personne ne s'en plaignait. Personne ne s'en réjouissait non plus. L'hiver venait, on s'enfermait, on attendait.
Pour Sigurd, ça voulait dire trois mois sans pouvoir partir, même s'il l'avait voulu. Trois mois où chaque journée serait la même que la précédente. Trois mois pour apprendre. Il ne savait pas s'il devait être soulagé ou désespéré. Au bout de quelques jours, il comprit qu'il était soulagé.
II.
L'entraînement commença sérieusement.
Sigurd tenait la posture deux heures par matin, désormais — sans bouger, sans gémir, l'épée de bois lourde à deux mains. Quand Ornir disait suffit, il y avait un instant où Sigurd ne savait plus s'il pouvait encore ouvrir les doigts. Il le pouvait. Il les ouvrait. L'épée tombait sur la pierre. Ornir s'éloignait sans un mot.
Puis venaient les exercices de pieds. Avancer. Reculer. Tourner. Avancer en diagonale. Plus bas. Genoux. Plus bas. Encore. Ornir ne montrait pas, ne corrigeait pas par le geste, corrigeait par la voix. Sigurd refaisait. Mal. Encore. Mieux. Encore.
Puis les frappes contre un mannequin de paille. Pas de foudre, pas de force — de la précision, gamin, de la précision. La même cible. Le même point. Cent fois. Mille fois. L'épée de bois faisait à peine plus qu'un bruit mat. Sigurd détestait ce bruit au début. Il finit par ne plus l'entendre.
Au bout d'un mois, Ornir lui dit pour la première fois quelque chose qui ressemblait à une leçon.
— Tu en as combien dans une journée, gamin.
— Combien quoi.
— Combien de coups.
Sigurd réfléchit.
— Beaucoup.
— Mauvaise réponse. Tu en as trois cents, peut-être. Quatre cents si tu es bien nourri et que tu as bien dormi. Plus si tu y mets ce qu'il faut. Mais pas illimités. Tu fatigues. Ton bras lâche. Ton souffle lâche. À la centième frappe ratée, tu n'as plus deux cents bons coups devant toi : tu en as cent cinquante. Économise. Tu ne frappes que quand tu sais où. Tu ne frappes pas pour t'échauffer. Tu ne frappes pas parce que tu as peur. Chaque coup compte parce qu'il en reste un de moins après lui. Tu m'as compris ?
— Oui.
— Tu me le redis.
— Je ne frappe que quand je sais où.
— Encore.
— Je ne frappe que quand je sais où.
— Tu te souviendras de ça quand tu auras envie de tout brûler. Tu te souviendras qu'il y a un nombre, et que ce nombre baisse à chaque coup. Tu auras envie d'oublier. Tu n'oublieras pas.
Il ne précisa pas qu'il ne parlait pas que de l'épée. Sigurd comprit quand même.
III.
Leiv, pendant ce temps, devint vraiment son ami.
C'est-à-dire qu'il vint s'asseoir contre le mur de la cour pavée tous les matins pour le regarder s'entraîner, qu'il commenta — d'abord doucement, puis sans plus se cacher — qu'il rit de Sigurd quand Sigurd tombait, qu'il l'aida à se relever quand l'autre avait du mal, et qu'il prit l'habitude de manger à côté de lui à la longue table, ce qui changea progressivement la place de Sigurd dans le Refuge plus que tout ce qu'aurait pu faire Ornir.
Les autres élèves le toléraient maintenant. Halfdan ne lui adressait plus la parole, mais il ne le poussait plus non plus. Egil, qui avait ri ce jour-là au puits, lui avait fait un petit signe de tête deux ou trois fois en passant. La fille au feu — Sigurd avait fini par retenir son nom, Yrsa — lui avait demandé un soir de lui passer le sel à table. C'était peu. Mais c'était plus que rien.
Kára, elle, restait à part.
Elle s'entraînait toujours seule à l'aube avant que les autres n'arrivent. Sigurd, en allant chercher l'eau au puits, la voyait souvent dans la cour, ses deux dagues tournant autour de ses poignets à des vitesses qui faisaient siffler l'air. Elle ne le saluait pas. Il ne la saluait pas. Quand il la croisait dans les couloirs, elle le regardait comme on regarde un meuble qu'on connaît trop pour s'y intéresser.
Vigdis, elle, restait Vigdis.
Sigurd avait fini par la regarder mieux, comme il s'était promis. Il vit ce qu'il n'avait pas vu au début : une fille qui se tenait toujours plus droite que les autres, qui marchait sans bruit, qui ne posait jamais ses mains à plat sur une table mais les gardait croisées ou pendantes le long de sa veste grise toujours fermée jusqu'au col. Elle ne participait pas aux entraînements collectifs. Elle entrait parfois dans la cour pavée, prenait une longue épée droite à un râtelier — la sienne, en métal sombre, à laquelle personne d'autre ne touchait — et faisait une ou deux séries de gestes contre un mannequin avant de repartir. Elle ne parlait pas en s'entraînant. Elle ne parlait pas à table non plus. Elle parlait au strict minimum à Ornir, quand il fallait.
Sigurd n'avait jamais vu son avant-bras. Jamais. Pas une fois en deux mois.
Un matin, en entrant dans la cour pavée, il la trouva qui s'y entraînait au combat avec Halfdan, à mains nues. Ce n'était pas un duel, c'était un exercice — des saisies, des esquives, des petits coups portés à demi. Halfdan était grand et lourd. Vigdis le mit à terre en trois mouvements. Elle ne sourit pas. Elle ne s'excusa pas. Elle attendit qu'il se relève, et elle recommença. Et le mit à terre. Et recommença.
Sigurd la regarda longtemps ce matin-là.
Il commença à se demander.
IV.
Vers la fin du deuxième mois, il demanda à Ornir un duel.
Pas contre un mannequin. Pas contre la posture. Un duel. Avec quelqu'un. Avec une vraie arme — c'est-à-dire, dans la cour, une vraie épée d'entraînement, parce qu'on n'utilisait pas les vraies armes contre les autres, jamais.
Ornir le regarda.
— Tu te crois prêt.
— Je ne sais pas. Je veux essayer.
— Pourquoi.
— Parce que je n'apprendrai pas tout seul contre un sac de paille.
Ornir réfléchit. Il regarda les autres dans la cour. Il pointa Kára du menton.
— Avec elle.
Sigurd hésita. Il avait pensé à Egil, peut-être à Yrsa, à quelqu'un de son niveau. Pas à Kára. Kára était au-dessus.
— Trop pour moi ?
— Tu m'as demandé un duel. Je t'en donne un. Si elle accepte.
Il se tourna vers elle.
— Kára.
Kára posa ses dagues. Elle le regarda. Elle regarda Sigurd. Elle ne sourit pas. Elle ne refusa pas non plus.
— Avec quoi.
— Épées d'entraînement. Pas plus.
— Pas plus de quoi.
— Pas plus que ça. Tu connais la règle. Il n'a pas le droit d'utiliser sa rune. Toi non plus.
Kára hocha lentement la tête. Elle alla chercher une épée d'entraînement au râtelier. Sigurd prit la sienne, la même qu'il avait depuis le début, qu'il connaissait maintenant par cœur. Les autres élèves avaient cessé leurs propres exercices et formaient, sans le décider, un cercle large autour des deux combattants. Leiv, contre son mur, croisa les bras et arrêta de sourire.
Ornir s'écarta. Il ne dit pas commencez. Il ne dit rien du tout. Il leva une main et la laissa retomber, c'était tout.
V.
Sigurd attaqua le premier.
Il attaqua parce qu'il avait peur de perdre l'initiative s'il attendait, et parce que Kára avait toujours l'air de quelqu'un qui réfléchissait avant de bouger — il pensa qu'il avait peut-être une fenêtre. Il avait raison. Il fonça en frappant à l'épaule droite, un coup direct qu'il avait répété mille fois sur le mannequin.
Kára recula d'un pas et para. Elle était plus rapide que tout ce qu'il avait vu — son bras se leva avant qu'il ait fini son geste — mais Sigurd avait aussi été plus rapide qu'elle ne le croyait. Il enchaîna immédiatement, par une feinte basse vers la cuisse, qu'il avait apprise de Leiv un soir dans la grange. Il avait beaucoup pensé à cette feinte. Il l'exécuta proprement.
Kára recula encore. Elle ne para pas la feinte basse — elle se déplaça, ce qui était plus économe.
Sigurd revint, plus vite. Il porta un coup en biais qui aurait dû se finir à la hanche. Il trouva, pour la première fois, sa mesure. Il sentit la lame de bois fendre l'air avec une précision qu'il n'avait pas connue jusque-là — comme si, brutalement, son corps comprenait ce qu'il faisait depuis deux mois. Il vit les yeux de Kára s'élargir d'un quart, juste un quart, avant qu'elle ne se déplace à nouveau.
Et son coup arriva. Vraiment. Il toucha — la pointe de la lame de bois effleura le tissu de sa veste, à la hanche, à l'endroit même qu'il avait visé.
Pas assez fort pour faire mal. Pas assez fort pour compter, dans une vraie bataille. Mais à ce niveau, à cet entraînement, à cette intention — c'était un coup. Il avait touché. Kára.
Il vit, dans le cercle, Leiv ouvrir la bouche sans sortir de son. Il vit Egil se redresser. Il vit Halfdan froncer les sourcils. Il sentit le silence se faire, soudain, dans la cour.
Et il vit Kára — Kára qui l'avait dévisagé avec mépris depuis deux mois, Kára qui ne regardait jamais personne, Kára qui valait dix Halfdan d'après tout le monde — Kára qui le regarda vraiment. Pour la première fois.
Elle ne sourit pas. Elle ne s'énerva pas. Elle hocha à peine la tête. Et puis elle dit, pour elle-même, avec une étrange tranquillité :
— D'accord.
L'air autour d'elle changea.
VI.
Ce ne fut pas une grande explosion. Pas une muraille de brume. Rien d'épais ni de spectaculaire. C'était plus subtil que ça — l'air autour de Kára se mit simplement à trembler. Comme une vapeur très fine que personne d'autre n'aurait remarquée. Sigurd la remarqua parce qu'il était le plus près. Il vit, à l'intérieur du poignet droit de Kára — visible par la manche relevée à demi pour le combat — une rune éclore et briller faiblement.
Il avait su, en théorie, qu'elle pouvait le faire. Il l'avait entendu, vu mille fois Leiv faire bouger des bracelets de métal, vu Yrsa brûler des cibles à mains nues. Il savait que c'était la règle des élèves. Mais Kára, jusque-là, n'avait pas utilisé son élément contre lui. Personne ne l'utilisait contre lui parce que personne ne le considérait digne d'être affronté à pleine puissance. C'était le privilège des nouveaux. Il ne durait que tant qu'on était nouveau.
Sigurd s'arrêta de respirer.
Il attaqua.
Cette fois, il ne vit rien.
Il leva sa lame, il visa l'épaule, il frappa — et il frappa dans une bouillie. Quelque chose entre la fumée et l'air sale. Kára n'était pas là. Ou plutôt, Kára était là, exactement à l'endroit où elle était la fraction de seconde d'avant — mais à l'endroit où il frappait, il n'y avait plus qu'un Kára-fantôme, une silhouette qui avait été Kára et qui ne l'était plus. La vraie Kára était à un demi-pas sur le côté. Elle le frappa au flanc — pas fort, pas du tout fort, juste assez pour qu'il sente le bois sur ses côtes et qu'il sache qu'il était mort.
Il recula. Il haleta. Il essaya de la chercher des yeux.
Il ne la trouva pas.
Pas qu'elle ait disparu — elle était devant lui, à trois pas, il pouvait la voir. Mais il ne pouvait plus la lire. Ses gestes ne donnaient plus d'indice à ce qui allait suivre. Ses pieds ne semblaient plus indiquer la direction où elle irait. Elle bougeait dans une vapeur légère qui éparpillait l'information avant qu'elle n'arrive aux yeux de Sigurd. Tout ce qu'il voyait, c'était une fille calme à trois pas, qui tenait son épée le long de la cuisse, et qui le regardait avec une attention nouvelle.
Il attaqua de nouveau.
Il rata. Il sentit son épée passer dans le vide. Il sentit, à la dernière seconde, le bois de Kára contre son poignet — pas frappé, juste posé — et il comprit qu'il avait son poignet à elle, qu'il aurait pu être désarmé, qu'elle l'avait laissé garder son épée par politesse. Il se retira. Il transpirait maintenant. Sa rune sous le brassard battait fort, très fort — elle voulait sortir, elle voulait l'aider, et c'était précisément ce qu'il lui avait promis de ne pas faire.
Il serra les dents et il continua à frapper avec rien d'autre que ce qu'on lui avait appris.
Il rata encore. Et encore. Et encore.
À la sixième fois, Kára cessa simplement de bouger et lui posa la pointe de son épée sur la gorge.
Le cercle resta silencieux.
Sigurd baissa son arme.
— C'est bon.
— Oui, dit Kára.
La brume autour d'elle disparut comme elle était venue — sans bruit, sans drame. La rune Perthro sur son poignet s'éteignit. Elle alla reposer son épée au râtelier sans un regard pour Sigurd.
VII.
Sigurd resta au milieu de la cour.
Il sentait son souffle qui revenait, sa rune qui battait encore, ses jambes qui tremblaient — pas de fatigue, de quelque chose d'autre. Il avait touché. Il avait touché. Pendant trois secondes, il avait été un combattant. Puis Kára avait décidé qu'il fallait que ça finisse, et il n'avait plus été rien.
La rage monta lentement. Pas une rage chaude. Une rage froide, qui n'avait pas de cible, qui voulait juste recommencer. Pas avec Kára. Il ne voulait pas affronter Kára à nouveau. Il voulait tester ce qu'il avait fait avant la brume, voir si c'était un coup de chance ou s'il y avait quelque chose. Et il voulait gagner une fois, contre quelqu'un, pour savoir.
Il regarda autour de lui. Halfdan ne lui ferait pas le plaisir. Egil non plus. Yrsa avait son feu et il n'osait pas. Et puis il vit, près du râtelier, qui regardait sans vraiment regarder, la silhouette grise au col fermé.
Vigdis.
Il s'avança vers elle avant d'avoir réfléchi.
— Vigdis.
Elle leva les yeux. Pâles. Calmes. Lointains.
— Hm.
— Un duel.
Elle fit un demi-sourire — le premier qu'il lui voyait depuis deux mois — et elle pencha la tête sur le côté.
— Maintenant ?
— Maintenant.
Elle réfléchit une seconde, et elle haussa une épaule.
— Pourquoi pas.
Elle commença à se lever du banc où elle s'était assise sans qu'il s'en aperçoive — quand s'était-elle assise ? Sigurd ne le savait pas — et tendit la main vers le râtelier pour reprendre une épée d'entraînement, pas la sienne, une épée banale.
— Non.
La voix d'Ornir.
Il avait traversé la cour sans que Sigurd le voie venir. Il était maintenant entre eux, le dos à Vigdis, face à Sigurd. Il n'avait pas haussé le ton. Il avait juste mis dans le mot une fermeté qui coupait l'air.
— Tu retournes te poser, Vigdis. Ce n'est pas pour toi.
Vigdis le regarda. Elle haussa l'autre épaule. Elle n'insista pas. Elle reposa l'épée qu'elle n'avait pas encore prise, et alla se rasseoir sur son banc avec la même nonchalance qu'elle avait eue en se levant. Elle ne regarda plus Sigurd.
Ornir, lui, garda les yeux sur Sigurd.
— Tu ne demandes plus ça.
— Mais —
— Tu ne demandes plus ça.
Sigurd sentit sa mâchoire se serrer. Il y avait dans le ton d'Ornir quelque chose qui n'admettait pas la discussion. Pas du mépris, pas de la colère — quelque chose de plus net, comme une porte qu'on referme avec le pied parce qu'on a les mains prises ailleurs.
— Pourquoi.
— Parce qu'elle est très loin au-dessus de toi, Sigurd. Très loin. Tu n'imagines pas combien.
— Mais elle ne sort jamais son élément.
Ornir le regarda.
— C'est précisément pour ça.
Il ne dit rien d'autre. Il le laissa avec ces mots, qui n'expliquaient rien. Il pivota et retourna à son côté de la cour. Sigurd resta debout au milieu, sentant tous les regards sur lui — Halfdan, Egil, Yrsa, Leiv, et plus loin, Vigdis assise sur son banc qui regardait le sol comme si rien de tout cela ne la concernait.
Sigurd reposa son épée d'entraînement. Il ne dit rien. Il rentra dans la grange.
Runa, qui jouait dans un coin à empiler des galets, leva les yeux quand il entra. Elle ne lui demanda pas ce qui s'était passé. Elle vit son visage, et elle ne demanda pas. Elle se leva, vint à côté de lui, posa sa petite main sur son brassard — sur la rune, qui battait encore — et s'y appuya jusqu'à ce que ça se calme.
VIII.
Ce soir-là, Ornir vint le chercher.
Pas dans la grange. Birgit vint d'abord lui dire de se laver les mains et de venir dans la salle commune. Sigurd s'attendit à un repas, ou à un travail. Quand il poussa la porte, il vit qu'il n'y avait personne d'autre — pas les élèves, pas les enfants, pas les femmes qui aidaient Birgit. Trois personnes seulement : Ornir, debout près de la cheminée. Holm assis à la grande table avec un livre fermé devant lui. Et Bragi, qui se tenait dans un coin contre le mur, les bras croisés, comme s'il n'était pas tout à fait sûr d'avoir le droit d'être là.
Birgit ferma la porte derrière Sigurd.
Ornir lui montra une chaise. Sigurd s'assit. Il sentit, à ce moment-là, que ce qui allait se passer comptait.
— Tu vas me poser des questions, gamin. Tu me les poses. J'y réponds si je peux. Je ne te promets pas que je peux.
Sigurd le regarda. Il avait des questions depuis deux mois. Il n'en avait posé aucune. Ornir le savait.
— Les autres. Ceux dont parle Leiv.
— Lesquels.
— Ceux qui sont partis. Ceux dont les armes sont au mur de la cuisine. Eux.
Ornir hocha la tête. Il se déplaça jusqu'à un fauteuil de bois en face de Sigurd, s'y assit en grognant un peu — ses genoux ne pliaient plus aussi bien qu'avant. Il joignit les mains.
— Ils étaient cinq.
Il dit ce mot — cinq — comme on dit le nom d'une chose qu'on n'a pas prononcé depuis longtemps. Il marqua un temps après. Puis il continua.
— Cinq qui sont arrivés à des moments différents. Cinq qui sont restés ici des années. Cinq qui ont grandi sous mon toit, qui ont mangé à ma table, qui ont appris ce que je savais leur apprendre et qui ont vite dépassé ce que je savais. Trois ans d'écart entre le plus vieux et le plus jeune. Quand ils ont commencé à former une cohorte naturelle, on a arrêté de les appeler par leur nom. Ils étaient trop. On disait juste les Cinq. Tu vois ?
— Je vois.
— Bien. Tu vas rester avec ce mot-là, parce que je ne te donnerai pas leurs noms. Pas les vrais. Ils ne sont plus pour toi.
Holm, à la table, ne disait rien. Il écoutait en regardant le bois devant lui.
— Pourquoi ils sont appelés comme ça ? Les Cinq.
Ornir eut un sourire bref qui n'avait rien de drôle.
— À cause d'une nuit.
— Quelle nuit.
— Une nuit où on a failli y rester. Tous. Le Refuge, je dis. Toute la vallée.
Il prit son temps. On entendait le feu craquer dans la cheminée derrière lui.
— Il y a quatre ans. C'était à la fin de l'automne, comme cette année. La neige n'était pas encore tombée. Une chose est descendue des hauteurs qu'on ne croyait plus habitées. Une chose. Je ne te raconterai pas exactement ce que c'était parce que je ne suis pas sûr moi-même de ce que c'était. Une bête, un être, je ne sais pas. Plus grand que trois hommes. Très vieux. Très en colère. Quelque chose qui dormait dans une grotte derrière le pic ouest depuis un siècle, qu'on a réveillé en y plantant nos puits. Il est descendu. Il est arrivé sur le Refuge à la nuit. Il a tué quatre personnes avant qu'on comprenne ce qui se passait.
Sigurd ne respirait plus.
— Moi, je n'étais pas en état. Je me remettais d'une vieille blessure. J'aurais pu mourir aussi, peut-être. Les Cinq n'ont pas attendu mes ordres. Ils sont sortis ensemble, à cinq, dans la cour, et ils l'ont retenu — toute la nuit. Ils ne l'ont pas tué la première heure. Ni la deuxième. Ils l'ont retenu, repoussé, fatigué. Ils ont laissé les autres évacuer. Quand je suis arrivé enfin sur la cour avec une lance, ils étaient les cinq encore vivants, et la chose mourait de tout ce qu'ils lui avaient infligé pendant des heures.
Il s'arrêta. Il regarda Sigurd.
— Trois d'entre eux étaient blessés gravement. Un avait perdu un œil. Un autre ne marchait plus. Le plus jeune — il avait douze ans cette année-là, ce gosse — le plus jeune, lui, n'avait pas une égratignure. Il avait fait quelque chose pendant la nuit que les autres ne lui ont jamais raconté en détail. Quelque chose qu'il a fait, et qu'on n'a plus jamais évoqué, parce qu'ils en avaient honte ou peur, je n'ai jamais su. Il a sauvé deux des autres. C'est tout ce qu'on sait.
Sigurd attendit. Il n'osait pas demander tout de suite.
— Le matin, on a tous vu qu'ils étaient devenus autre chose. Pas par choix. Par le fait. Une nuit comme ça, ça change. À partir de ce matin-là, ils n'étaient plus des élèves. On n'a pas eu à le décider. C'était comme ça. On a commencé à les appeler les Cinq parce qu'on n'avait pas d'autre nom à leur donner. Tu m'as compris.
— Oui.
— Bien.
IX.
Ornir continua, plus calmement.
— Ils ont mis un an à se remettre. Pas seulement des blessures, de tout. Ce qu'on voit ce soir-là, ça reste. Quand ils ont été remis, ils ont commencé à partir. Pas tous d'un coup. Un par un.
— Pourquoi.
— Chacun pour sa raison. Le premier — celui qui avait douze ans la nuit-là — est parti à seize. Trois ans plus tard. Il avait quinze ans déjà quand il a commencé à s'éloigner — il sortait, il revenait, il sortait. Un jour il n'est pas revenu. Il avait laissé un mot à Bragi. Pas à moi. Je dois savoir. C'était tout. Je ne sais pas ce qu'il devait savoir. Je ne sais pas où il est parti. Je ne sais pas s'il est encore vivant.
Il marqua un temps plus long sur celui-là. Bragi, dans son coin, ne disait rien — mais Sigurd vit qu'il regardait quelque part sur le sol comme si ça lui faisait quelque chose.
— Le deuxième est parti pour escorter les enfants.
— Quels enfants.
— Les enfants comme toi. Les enfants des éléments rares, qui sont chassés. Il a estimé que c'était sa responsabilité de les ramener vers les rares endroits où ils pouvaient grandir tranquillement. Ici, ou ailleurs. Tu en croiseras peut-être un jour. Tu ne sauras pas que c'est lui. Il ne se présentera pas comme ça. Il a dit qu'il reviendrait quand il aurait fait le tour. Ça fait deux ans. Je ne sais pas combien de tours il y a à faire. Je crois qu'il y en a plus qu'on ne peut en faire dans une vie.
— La troisième a une raison à elle. Une question personnelle. Quelqu'un à retrouver, ou quelqu'un à faire payer, ou les deux. Elle ne nous l'a pas dit clairement. On ne lui a pas demandé.
— Le quatrième, je ne sais pas. Il est parti sans rien dire. Pas un mot. Pas une lettre. Un matin sa chambre était vide. Ses affaires aussi. Pas la sienne, Bragi le sait — il a vérifié. Aucune trace. Je ne saurais pas dire si c'est mort ou parti volontairement. Je préfère penser que c'est parti.
Il se tut.
— Et la cinquième, dit Sigurd doucement, c'est Vigdis.
Ornir hocha la tête.
— La cinquième est Vigdis. Elle est la dernière encore là. Et elle s'en va aussi.
— Quand.
— Bientôt. Au dégel, sans doute. Elle ne nous le dira pas avant le matin où elle partira.
— Pourquoi.
— Parce qu'elle non plus n'a pas fini quelque chose.
Ornir le regarda longtemps.
— Voilà ce qu'ils sont, gamin. Et voilà pourquoi tu n'auras pas demandé deux fois à te battre contre Vigdis. Ce n'est pas pour t'humilier que je l'ai refusé. C'est pour te protéger. Et même pour la protéger elle. Si elle avait sorti son élément contre toi pour de vrai, tu n'aurais pas tenu un échange.
Sigurd accepta. Il n'avait plus envie de protester.
X.
Il y eut un silence dans la salle.
Le feu craquait. Bragi changea de pied. Holm, à la table, n'avait toujours pas ouvert son livre.
Ornir reprit, plus bas.
— Maintenant, je vais te dire quelque chose que tu vas écouter. Je ne te le redirai pas non plus. Tu m'as raconté ce qui s'était passé chez toi. Les hommes en cape. Ton vieux. Le lieutenant à la cicatrice. Tu as pensé qu'ils étaient venus pour toi, dans ton village ?
— Au début, oui. Quand vous m'avez dit qu'ils me cherchaient.
— Eh bien tu te trompais. Ils n'étaient pas venus pour toi. Ils ne savaient pas que tu existais. Ils sont venus pour la montagne.
Sigurd cligna des yeux.
— La montagne ?
— La grande montagne au-dessus de ton village. Celle qui crache de la foudre tout le temps. Ce phénomène-là, c'est rare. Très rare. Il existe deux ou trois endroits comme ça dans tout le continent. Ça intéresse ceux qui s'intéressent à ces choses. Ils sont venus voir. Ils sont arrivés à ton village. Ils ont demandé, j'imagine, ce que les gens savaient. Je suppose que personne n'a su répondre. Ils n'ont pas aimé ne pas avoir de réponses, et ils ne voulaient pas laisser de témoins curieux. Ils ont décidé de tuer tout le monde. C'est cohérent avec ce que je sais d'eux. Ce n'est pas la première fois.
Sigurd ne dit rien. Sa gorge s'était bloquée.
— Ce qui est arrivé après, par contre, c'est différent. Quand tu as fait sortir ce que tu as fait sortir, tu es passé d'inconnu à très intéressant. Pour eux, je veux dire. Le porteur d'un élément rare qui s'éveille en pleine campagne, dans un village qu'on est en train de massacrer, qui marque le visage du lieutenant — c'est un événement rare. Ils vont en parler. Ils vont chercher. Ils vont trouver.
— Je sais.
— Tu sais ce qui te pend au nez. Mais il y a autre chose que tu ne savais peut-être pas.
Ornir se tourna pour la première fois vers Holm. C'était un signe. Holm releva la tête. Il ouvrit son livre et le referma sans le regarder, comme on s'occupe les mains. Il prit son ton de bibliothécaire qui parle à un enfant qui n'est pas son enfant.
— Sigurd.
— Oui.
— Je voudrais te dire deux mots de ta petite amie.
— Runa.
— Runa, oui. Elle est merveilleuse. Et elle lit comme un adulte. Et c'est pour ça que je voudrais te dire deux mots.
Il prit un temps.
— Le pendentif qu'elle porte. Je l'ai regardé deux fois maintenant — elle me l'a montré sans difficulté, elle est très ouverte là-dessus, elle est trop confiante en fait — et j'ai cherché le symbole. Dans tous les livres que j'ai. Je n'ai pas la prétention d'avoir tous les livres du continent, mais j'ai beaucoup de livres anciens, et certains très anciens. Je n'ai pas trouvé ce signe.
Sigurd attendit.
— Je n'ai pas trouvé, répéta Holm, parce qu'il ne ressemble à rien que je connaisse. Ce n'est pas une rune des nations. Ce n'est pas un alphabet ancien. Ce n'est pas un sceau de famille connu. Ce n'est pas un emblème de peuple. C'est autre chose. Je ne sais pas quoi. J'ai posé la question à Ornir aussi. Il ne sait pas non plus.
Ornir hocha la tête.
— Je ne sais pas non plus.
— Et le problème, dit Holm doucement, c'est que ce qui ne ressemble à rien est ce qui se voit le plus facilement. Si j'ai cherché, d'autres aussi peuvent chercher. Et si quelqu'un, un jour, voit ce pendentif et le reconnaît — parce qu'il a un livre que je n'ai pas — alors Runa devient à son tour quelque chose d'intéressant. Pas comme toi. Pour d'autres raisons. Mais pareillement intéressant. Tu m'as compris ?
Sigurd hocha lentement la tête. Il avait tellement pensé à Runa comme à quelqu'un à protéger des hommes qui le chassaient lui, qu'il n'avait pas pensé qu'elle pouvait en avoir d'autres derrière elle pour des raisons qui n'étaient pas les siennes.
— Tu dois la cacher. Ce pendentif, je veux dire. Pas le lui retirer — j'ai compris qu'elle ne pouvait pas — mais le mettre sous son col. Le faire disparaître quand on est dehors. Personne ne doit le voir. Personne. Ni dans une auberge, ni au marché, ni nulle part. Tu m'as compris ?
— Oui.
— Bien.
Holm referma son livre — qu'il n'avait pas rouvert — et joignit ses mains dessus.
— Je ne sais pas ce que c'est, ajouta-t-il. Je voudrais bien le savoir. Si tu apprends quelque chose un jour, tu reviendras me le dire ?
— Je reviendrai vous le dire.
— Bien. C'est tout pour ma part.
XI.
Ornir se tut un long moment.
Puis il se leva avec la même grimace des genoux. Il alla jusqu'à Bragi, dans son coin, et lui posa une main sur l'épaule sans rien dire — un geste bref, qui n'était peut-être pas pour Bragi, peut-être pour quelqu'un d'autre dont ils s'étaient souvenus tous les deux ce soir-là. Bragi hocha le menton.
Ornir se retourna vers Sigurd.
— C'est tout pour ce soir, gamin. Tu dors. Demain, on recommence.
Sigurd se leva. Il alla jusqu'à la porte. Il s'arrêta. Il pivota.
— Ornir.
— Hm.
— Merci.
Ornir le regarda. Il ne sourit pas. Il dit simplement, comme on note un fait :
— Bonne nuit.
Sigurd sortit. Birgit referma la porte derrière lui.
XII.
Il ne rentra pas tout de suite à la grange.
Il fit le tour du bâtiment principal et alla s'asseoir sur le muret bas qui dominait la vallée à l'arrière. Il faisait froid. La neige tombait à nouveau, fine, qui se posait sur ses cheveux et fondait sur sa nuque. En contrebas, le village dormait à moitié — quelques fenêtres encore allumées, une fumée de cheminée qui montait droite dans l'air sans vent.
Il pensa aux Cinq.
Il pensa à eux comme à des gens qu'il aurait aimé connaître. Le grand qui soulevait Leiv par la nuque. Le gosse de douze ans qui avait fait quelque chose dans la nuit et qu'on n'avait pas raconté. Celui qui escortait les enfants, à qui il devait peut-être de ne pas être encore mort sans le savoir. La fille qui ne disait pas pourquoi elle partait. Et Vigdis, qu'il avait eu la stupidité de provoquer ce matin, et qui avait été assez gentille — ou assez nonchalante, il n'aurait pas su dire — pour ne pas l'avoir humilié quand elle aurait pu.
Il pensa à Halvard. Il pensa que Halvard n'avait pas connu les Cinq, parce qu'il avait quitté le monde des combattants avant l'âge où on rencontre des gens comme ça. Il pensa que Halvard aurait été content de savoir qu'il existait des endroits comme le Refuge, et qu'il y avait eu des gens comme les Cinq — pas pour les armées, pas pour les royaumes. Pour le reste.
Il pensa à Runa. Il pensa au pendentif sous son col.
Il pensa qu'il avait beaucoup à protéger pour un garçon de seize ans qui ne savait pas se battre.
Il rentra dans la grange. Runa dormait. Il s'allongea sur sa paillasse. Il sentit, sous le brassard, la rune qui battait régulièrement, paisiblement, comme si elle aussi avait écouté ce qui s'était dit ce soir-là dans la salle commune et qu'elle avait pris note.
XIII.
L'hiver continua.
Sigurd ne demanda plus de duel à personne. Il s'entraîna à la posture. Il s'entraîna aux pieds. Il s'entraîna à la précision contre le mannequin. Et il commença, sans demander, ce qu'Ornir lui avait interdit de faire au début.
Il commença à infuser.
Pas beaucoup. Très peu. Une étincelle, à peine — rien qu'on aurait pu voir à un mètre. Il se mettait dans un coin de la grange le soir, quand Runa dormait, et il prenait sa propre épée d'entraînement en bois — celle qu'on lui prêtait pour la journée, qu'il rapportait toujours avant la nuit. Il tenait la garde à deux mains. Il fermait les yeux. Il essayait d'envoyer dans la lame un peu de ce qui battait sous le brassard. Pas tout. Économise, avait dit Ornir.
Au début, rien.
Au bout d'une semaine, il y avait une minuscule chaleur qui descendait dans la lame jusqu'à mi-longueur. Pas de lumière. Pas d'éclair. Juste une chaleur. Le bois ne brûla pas.
Au bout de deux semaines, il y eut une petite étincelle — pas plus grosse qu'une étincelle de briquet — qui jaillit du bout du bois et mourut avant de toucher le sol. Sigurd l'éteignit en plaquant la lame contre sa cuisse. Il regarda autour de lui. Runa n'avait pas bougé.
Au bout d'un mois, il pouvait faire courir le long de la lame, sur quelques pouces, une lueur faible et bleue qui clignotait comme une bougie dans un courant d'air. La rune sous son brassard, à ces moments-là, brillait franchement à travers le tissu.
Il ne le dit pas à Ornir. Il ne le dit pas à Leiv. Il ne le dit pas à Runa. Il s'entraînait seul, le soir, et le matin il rendait son arme et reprenait la posture comme si de rien n'était.
C'était son secret. Le seul qu'il avait dans cet endroit. Il y tenait.
Au-dessus de lui, l'hiver continuait.