Runalog
Chapitre 4 : Arc 1 Chapitre 4-Ce qu'on porte
5245 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 28/04/2026 11:08
Chapitre 4 — Ce qu'on porte
I.
Vint un moment, vers le milieu de l'hiver, où les semaines cessèrent de se distinguer les unes des autres.
C'était toujours la même neige. C'étaient toujours les mêmes journées qui commençaient grises et finissaient grises. Le bois se consommait, on en remettait. Le pain durcissait dans la huche, on l'humectait avec du lait chaud. Les enfants tombaient malades à tour de rôle et guérissaient à tour de rôle. Birgit comptait les conserves de la cave une fois par semaine en marmonnant — on tiendra, disait-elle ensuite, à personne en particulier. On a tenu plus dur.
Sigurd, lui, avait son rythme.
Posture le matin avant que les autres n'arrivent dans la cour pavée. Exercices avec eux ensuite — pieds, gardes, frappes contre le mannequin. L'après-midi, ce que Birgit ou Bragi lui demandaient — du bois, de l'eau, des seaux, des outils à rendre, des planches à refaire. Le soir, le repas commun à la longue table. Et puis la grange. Et puis Runa qui s'endormait. Et puis, quand elle dormait pour de bon, le silence et la rune.
La lueur clignotante sur la lame de bois ne grandissait plus. Elle ne grandissait pas d'un jour à l'autre, en tout cas. Elle restait à mi-longueur de la lame, bleue, fragile, qui s'éteignait dès que Sigurd cessait de se concentrer. Il avait essayé de pousser. Il s'était presque évanoui. Il n'avait pas recommencé à pousser. Économise, avait dit Ornir. Tu en as combien dans une journée.
Pas tellement, au début. Trois étincelles, quatre. Sigurd les comptait. Le matin où il put en faire dix sans tomber, il sut qu'il avait avancé.
Il continua à ne pas en parler.
II.
Il avait progressé contre les autres aussi.
Il ne touchait pas Halfdan — Halfdan était grand et lourd, et son sens des distances était inattaquable. Mais Halfdan ne le démolissait plus en deux passes. Il fallait quatre, cinq, six échanges. Sigurd tenait. Il prenait des coups, beaucoup, mais il tenait. Et un matin, en duel d'entraînement, il bloqua une frappe de Halfdan pour la première fois — proprement, à la garde, du bon angle. Halfdan recula d'un pas et le regarda d'une drôle de façon. Il ne dit rien. Mais le lendemain, quand Sigurd vint chercher son épée au râtelier, il y avait quelqu'un qui s'écartait pour le laisser passer. Pas Halfdan lui-même. Egil. Sigurd remercia d'un signe de tête. Egil rendit le signe.
C'était peu. C'était plus que rien.
Avec Yrsa, c'était plus ouvert. Yrsa portait le feu, et elle s'entraînait à le concentrer dans ses paumes. Quand on lui demandait, elle expliquait. Elle expliqua à Sigurd un matin, sans qu'il demande, comment elle économisait sa chaleur — je ne la fais pas chauffer toute en même temps, je la fais chauffer en couches, comme une tarte, dit-elle, et Sigurd hocha la tête en pensant que c'était exactement ce que faisaient ses étincelles dans le bois de la lame le soir, par couches qui se succédaient sans jamais brûler ensemble. Yrsa ne le savait pas. Elle ne pouvait pas savoir. Mais elle lui avait donné le mot.
Avec Kára, en revanche, ce ne fut pas si simple.
III.
Kára avait recommencé à le regarder.
Pas comme avant le duel — où c'était du mépris poli — pas comme pendant le duel — où c'était de l'attention vive. Maintenant c'était quelque chose de plus banal et de plus dur : elle l'évaluait. Elle vérifiait. Elle suivait sa progression comme un voisin suit la repousse d'une vigne. Sigurd s'en aperçut une fois, en attaquant Egil à la garde, qu'il sentit derrière lui un regard qui le suivait — et quand il leva la tête après l'échange, c'était Kára, contre son mur habituel, qui n'avait pas bougé. Elle ne tourna pas les yeux quand il la vit. Elle ne sourit pas. Elle reprit ses dagues et continua sa propre série, comme si de rien n'était.
Elle vint un matin s'entraîner à côté de lui contre un mannequin. Pas avec lui — à côté. Trois pas plus loin, sur sa propre cible. Elle ne dit rien. Elle frappa plus vite que lui, plus précisément, plus efficacement, et chaque coup de Sigurd à côté d'elle paraissait deux fois plus lent et deux fois plus laid. Sigurd ne dit rien non plus. Il continua. Au bout d'une heure, Kára posa ses dagues, ramassa une serviette, et passa devant lui en lui disant simplement, sans le regarder :
— Tu ne tires pas assez du poignet.
Et elle s'éloigna.
Sigurd la regarda partir. Il essaya de tirer plus du poignet le coup d'après. C'était mieux. Il s'en aperçut tout de suite — la lame trouvait un meilleur angle, le coup portait plus loin. Il n'aurait pas dû en avoir besoin de Kára pour le voir. Ornir le lui avait dit dix fois. Mais c'est Kára qui le lui avait fait sentir en passant, en deux secondes, sans s'arrêter.
Le lendemain, elle se posa au même endroit. Elle ne dit rien. À la fin de l'entraînement, en partant : Tu lèves trop le coude.
Le surlendemain : Tu retiens ton souffle quand tu attaques. Tu meurs.
Au bout d'une semaine, ce n'était plus à côté. Elle prit une épée d'entraînement comme la sienne et lui dit, sans façon :
— Tu veux échanger ?
Sigurd la regarda.
— Pas en duel. Échange. On se prête nos coups. Je te montre. Tu me rends. Tu vas progresser plus vite.
— D'accord.
Ils échangèrent.
Elle gagnait toujours quand ils faisaient un vrai échange. Elle gagnait sans brume, juste avec sa technique — qui lui permettait, sans son élément, de l'éteindre tout autant. Elle posait la pointe de bois sur sa gorge ou sur son flanc avec un fatalisme qui n'avait plus rien d'humiliant. C'était simplement un fait. Elle était au-dessus. Il rattrapait. Il rattrapait très lentement.
Mais à mesure qu'il rattrapait, quelque chose changeait. Kára cessait d'être au-dessus de Sigurd, comme tous les autres. Elle devenait au-dessus de Sigurd, avec lui en bas. Une nuance. Mais Sigurd la sentait.
IV.
Ce fut un soir tard.
Il y avait eu un long après-midi de neige — pas la neige fine et continue qui tombait depuis des semaines, une vraie tempête qui ouvrait et fermait les volets si on les attachait mal et qui empêchait de sortir longtemps. L'entraînement avait été reporté. Tout le monde était resté à l'intérieur. Sigurd avait passé l'après-midi à aider Bragi à la forge — pas à forger, à tenir des choses en place pendant que Bragi tapait dessus, ce qui était toute la formation qu'il avait reçue et tout ce qu'on lui demandait de savoir.
Le soir, après le repas commun, Sigurd repassa dans la cour pavée pour ranger une épée qu'il avait oubliée le matin. Il faisait noir. La neige était tombée par-dessus les empreintes du jour, lissant tout. Il remit l'épée au râtelier et se retournait pour partir quand il vit, sous l'auvent en face, quelqu'un assis sur un banc de pierre.
Kára.
Une seule chandelle dans une lanterne posée à côté d'elle. Une couverture sur les épaules. Une cruche d'eau chaude entre les mains.
Elle leva les yeux. Elle ne fut pas surprise. Elle l'avait probablement entendu venir.
— Tu finis tard, dit-elle.
— J'avais oublié l'épée. Je l'avais laissée près du mannequin. Je voulais la remettre.
— Hm.
Il aurait pu partir. Il était à la porte. Il aurait pu dire bonne nuit et sortir. Il fit deux pas et s'arrêta. Il sentit, sans le décider, qu'il y avait là un moment qui ne reviendrait pas s'il le laissait passer.
Il revint. Il s'assit à l'autre bout du banc — pas trop près. Kára n'eut pas l'air de s'en offusquer. Elle ne lui tendit pas la cruche, mais elle la posa entre eux. Sigurd la prit. L'eau était chaude et avait un goût de thym.
Ils restèrent un moment sans rien dire.
— Tu progresses, dit-elle enfin.
— Pas si vite que ça.
— Plus vite que tu ne crois.
— Je perds toujours.
— Oui.
Elle eut un sourire qui n'allait pas plus haut que le coin de sa bouche.
— Mais perdre prend plus de temps maintenant. Quand tu es arrivé, ça prenait deux passes. Hier, ça en a pris huit. Quelque chose se construit. Ne le casse pas en t'énervant.
Sigurd hocha la tête. Il reprit la cruche, la reposa.
— D'où tu viens, dit-elle.
Il leva les yeux. Elle le regardait par-dessus la cruche. Pas de curiosité agressive. Juste le calme de quelqu'un qui aurait dû demander depuis longtemps.
— Brynnadalr. Un village au sud.
— Connais pas.
— Personne le connaît. C'est un trou.
— Et c'était comment.
Sigurd réfléchit un moment.
— C'était bien.
Il dit ça simplement, sans savoir pourquoi. Il aurait pu dire c'était petit, c'était calme, c'était sans histoire. Il avait dit c'était bien. C'était sans doute ce qui était le plus vrai.
Kára hocha la tête.
— Et puis ils sont venus.
— Oui.
— Combien.
— Dix.
— Tu as eu de la chance.
— Mon père… le vieux qui m'a élevé, il en a tué quatre avant de mourir.
— Ça explique qu'il en restait pas vingt.
— Probablement.
Elle but une longue gorgée. Elle reposa la cruche. Elle regarda devant elle, dans la cour qui se couvrait de neige nouvelle, et elle dit après un silence :
— Sigurd.
— Oui.
— Je voudrais m'excuser. Pour le duel.
Il la regarda.
— Pourquoi.
— Pas pour avoir gagné. Tu sais que je n'ai pas honte d'avoir gagné. Mais pour avoir sorti la brume sans te prévenir. C'est ce qu'on n'est pas censés faire, dans un duel d'entraînement. On annonce. On dit je passe. Tu ne savais pas la règle parce que personne ne te l'avait dite, et moi j'ai sauté dessus parce que j'étais énervée d'avoir pris le coup à la hanche. C'était mesquin. Je m'excuse.
— Tu n'as pas à t'excuser.
— Si. Mon maître m'aurait giflée s'il avait vu ça. Les maîtres comme Ornir, ils nous apprennent à faire les choses bien. Quand on les fait mal, on s'excuse. Voilà. C'est tout.
Sigurd ne sut pas quoi répondre. Il dit :
— C'était bien fait, en tout cas.
Kára fit un vrai sourire cette fois — bref, mais vrai.
— Je sais.
V.
Le silence se réinstalla. Mais ce n'était plus le même silence. Quelque chose s'était ouvert entre eux dans cette excuse, et Kára ne paraissait pas pressée de le refermer.
Au bout d'un long moment, elle dit, sans prévenir :
— J'avais une sœur.
Sigurd ne tourna pas la tête. Il sentit que tourner la tête, là, aurait été un geste de trop. Il regarda devant lui comme elle.
— Mona. Elle avait six ans. Moi j'en avais quinze.
— Avait.
— Je ne sais pas si c'est avait. Je ne sais pas si c'est a. Je ne sais pas. C'est ça qui est…
Elle s'arrêta. Elle reprit son souffle.
— On vivait dans une vallée à l'ouest de Muspell. Une petite vallée avec un nom que tu ne connaîtrais pas non plus. Ma mère faisait du tissage, mon père est mort quand on était petites, on ne se souvenait pas de lui. C'était tranquille. C'était bien aussi, comme tu disais.
Elle fit une pause.
— Ma rune s'est éveillée à treize ans. Je ne l'ai pas voulue. Je n'ai jamais demandé d'avoir la brume. C'est venu. Un soir, j'ai trop ri d'un truc que ma sœur avait dit, et puis j'ai vu ma main qui faisait fumer l'air autour, et ma mère qui hurlait. Voilà. C'était fait.
— Vous avez essayé de cacher.
— Bien sûr. Pendant deux ans. On disait à personne. Ma mère m'a fait porter des manches longues même en plein été. Mais une vallée, c'est petit. Quelqu'un a fini par voir. Quelqu'un a fini par dire à quelqu'un. Et un jour, des hommes en cape sont arrivés au village.
Sigurd sentit son estomac se serrer.
— Les triangles, dit-il.
— Les triangles.
Elle fit une moue qui n'était pas un sourire.
— Pas les soldats des nations. Eux. Ceux qui ne sont à personne. Ils étaient sept. Ils sont arrivés en plein jour. Ils ont demandé qui dans le village portait quelque chose. Personne n'a voulu répondre. Alors ils ont commencé à entrer dans les maisons.
Elle s'arrêta. Elle but. Elle continua sans qu'on la pousse.
— Ils sont entrés chez nous. J'étais avec Mona dans la chambre. Ma mère a essayé de fermer la porte. Ils l'ont écartée. Pas tuée — je sais qu'elle est encore en vie, ils ne s'occupaient pas des adultes ce jour-là. Écartée. Elle s'est ouvert la tête sur l'angle de la cheminée, mais elle respirait quand on est sorties.
— On ?
— Mona et moi. Quand ils sont arrivés dans la chambre, j'ai sorti la brume. Pour la première fois en plein, sans la retenir. Tout ce que j'avais. Ça a rempli la pièce. Ils ne voyaient plus rien. J'ai pris Mona par la main et on est sorties par la fenêtre.
Elle déglutit.
— On a couru. Mona avait six ans. Elle ne courait pas vite. Moi j'avais quinze ans, je courais vite. Je tirais sur sa main — il y avait une forêt derrière la vallée, on connaissait. Si on arrivait à la forêt, c'était bon.
Elle s'arrêta longtemps. Sigurd attendait.
— Un d'eux nous a rattrapées. Il avait un cheval. Pas tous, lui. J'ai poussé Mona contre un arbre, je me suis retournée, j'ai fait monter la brume. La plus grosse que j'aie jamais faite. Plus grosse que ce que je peux faire encore aujourd'hui — c'était la peur, je ne sais pas, je ne sais plus comment j'ai fait. L'homme à cheval ne voyait plus rien. Le cheval s'est cabré, l'homme est tombé. Je l'ai entendu jurer.
— Et après.
— Après, je ne sais pas exactement. La brume m'enveloppait moi aussi. Je voyais rien moi non plus, c'est le défaut quand on est jeune avec ça, on ne sait pas se cacher dedans sans se cacher de soi-même. J'ai cherché Mona. J'ai cherché. Je l'appelais. Je l'appelais en hurlant. Je suis tombée sur l'homme — il était au sol mais conscient — j'ai trébuché contre lui. Il m'a attrapée la cheville. Je l'ai frappé avec n'importe quoi, j'avais ramassé une pierre je crois. Je me suis dégagée. J'ai recommencé à crier le nom de Mona.
— Elle ne répondait pas.
— Elle ne répondait pas.
Elle ferma les yeux. Elle ne pleurait pas. Elle aurait pu, c'était fait pour pleurer, mais elle ne pleurait pas — comme si elle l'avait déjà fait tellement de fois que ça s'était épuisé.
— Je suis arrivée à la forêt sans elle. J'ai attendu. Toute la nuit. Toute la journée d'après. La brume était retombée, je suis ressortie le soir suivant. La maison était brûlée. Ma mère était partie, elle aussi, je ne sais pas où — j'ai su plus tard, par un voyageur, qu'elle vivait chez sa cousine à deux vallées de là. Mona n'était plus là. Aucune trace. Le cheval avait disparu aussi.
Elle rouvrit les yeux.
— Ils l'ont prise.
— Vivante ?
— Je crois. Je veux croire. Si elle était morte, on aurait trouvé son corps. Ils l'auraient laissée. Ce n'est pas elle qu'ils voulaient. Ils voulaient une porteuse. S'ils l'ont prise, c'est qu'ils espèrent qu'elle aussi a la brume, en l'attendant. Elle aurait son éveil dans deux ou trois ans. Si ça vient. Quand ça vient.
— Et si ça vient pas.
— Alors je ne sais pas. Je ne sais pas ce qu'ils en font dans ce cas-là.
Elle ne dit pas ce qu'elle en pensait. Sigurd ne demanda pas.
VI.
Le silence revint encore. Plus dur cette fois.
Sigurd ne savait pas quoi dire. Il y avait des mots qu'il aurait pu dire — je suis désolé, tu n'as pas à te le reprocher, ce n'est pas ta faute — qui auraient été tous vrais et tous inutiles. Il connaissait ce genre de phrases pour les avoir entendues, en passant, autour de lui, le jour où Halvard était mort. Il ne s'en souvenait plus précisément. Il se souvenait juste que ces phrases n'avaient rien fait du tout. Ce qu'il y avait dans sa poitrine ce jour-là n'aurait pas été touché par mille phrases.
Il dit autre chose.
— Quand tu partiras d'ici, c'est pour la chercher ?
Kára le regarda, surprise. Elle ne s'attendait pas à cette question-là, dans ce sens-là.
— Oui.
— Tu sais où ?
— Pas exactement. J'ai des pistes. Les triangles, c'est… ils ne sont pas n'importe où. Ils ont des lieux. J'ai entendu parler de deux ou trois. Je commencerai par celui qui est le plus probable.
— Tu y vas seule ?
— Pour l'instant, oui.
— Tu sais que tu n'en reviendras peut-être pas.
— Je sais.
Elle dit ça avec un calme qui ne laissait pas de place à la consolation.
— Je sais, Sigurd. C'est pour ça que je m'entraîne ici depuis deux ans. Je ne resterai pas vivante longtemps si je ne sais pas me battre. J'ai fait l'erreur, dans la vallée, de croire que la brume suffirait. La brume ne suffit pas. La brume est un voile. Ce qui se cache derrière le voile, il faut savoir s'en servir. Je n'avais ni le voile ni ce qu'il y a derrière à quinze ans. Maintenant j'ai les deux. Je crois.
— Tu en es sûre ?
— Non. Mais je n'ai pas mieux à faire.
Sigurd hocha lentement la tête.
— Si tu la trouves. Et que tu reviens. Ce que je veux dire — si tu reviens un jour. Tu me le diras ?
Kára le regarda longtemps.
— D'accord.
— Je veux le savoir.
— D'accord.
Elle prit la cruche et la finit en deux gorgées. Elle se leva. Elle replia la couverture sur le banc. Elle prit la lanterne.
Avant de partir, elle ajouta, sans le regarder :
— Toi, tu fais quoi quand le col se rouvre ?
Sigurd ouvrit la bouche. Il la referma. Il ne savait pas, en vérité. Il n'y avait pas pensé. L'hiver avait été si long et si fermé qu'il avait oublié qu'il y avait un après.
— Je ne sais pas.
— Tu vas devoir le savoir bientôt.
Elle s'éloigna. Sa lanterne dansa un moment dans le couloir voûté. Puis disparut.
VII.
Sigurd ne dormit pas tout de suite cette nuit-là.
Il pensa à Mona. Il pensa à Mona quelque part, dans un endroit qu'il ne connaissait pas, à attendre ou à ne plus attendre. Il pensa que Halvard, en lui faisant promettre de cacher, avait empêché que ce ne soit lui qui finisse comme Mona — pris pour un éveil qui n'arriverait peut-être jamais, gardé en attendant. Il pensa que sa peur d'être chassé, ces derniers mois, avait été une peur bête comparée à celle que Kára vivait depuis deux ans. Lui, on le poursuivait pour ce qu'il avait. Elle, on tenait quelqu'un qu'elle aimait pour ce qu'on espérait qu'elle aurait.
Il pensa aussi à la question qu'elle lui avait posée à la fin. Il fallait qu'il y réponde.
Il s'endormit avec ça.
VIII.
Le lendemain ou le surlendemain — Sigurd ne sut pas exactement, parce que les jours étaient identiques et qu'il n'y avait pas pris garde — il alla voir Holm.
Il n'était pas venu dans la bibliothèque depuis son arrivée. Il entra avec hésitation, par la porte entrouverte. Holm leva les yeux de son livre. Il fit signe à Sigurd d'entrer sans se déranger pour autant. Il y avait une autre chaise près de la table, plus petite — celle de Runa, sans doute — vide à cette heure-là.
Sigurd s'assit dessus.
Il regarda les murs. Trois murs sur quatre, des étagères. Plus de livres qu'il n'en avait jamais vus dans toute sa vie. Plus qu'il n'en avait imaginé qu'il en existait. Il y avait des livres reliés en cuir clair, en cuir sombre, en peau qu'il n'identifiait pas. Des rouleaux dans des cylindres. Des liasses qui dépassaient, retenues par des liens. Une fenêtre étroite tout au fond. Holm avait un livre ouvert devant lui — un grand, avec des cartes en couleur passée — et un autre fermé à côté.
— Qu'est-ce que je peux pour toi, Sigurd.
Il avait dit ça très simplement, sans même refermer ses cartes.
— J'ai des questions.
— Je m'en doutais. Tu es entré.
— Je me demandais — il chercha ses mots — je me demandais ce que vous saviez de la foudre. Pas pour aujourd'hui. Pas pour moi. Avant.
— Avant quoi.
— Avant que ça devienne un élément rare. Quand il y avait peut-être plus que des porteurs isolés. Quand il y avait des nations comme les autres. Si ça a existé.
Holm referma lentement ses cartes. Il prit le livre du dessous, posa la main dessus mais ne l'ouvrit pas.
— C'est une bonne question, dit-il. C'est une vraie question. Je vais essayer de te répondre, mais je vais te dire d'abord que je sais peu, et que ce que je sais est ancien. Tu vas m'écouter ?
— Oui.
— Bien.
Il prit sa respiration de vieil homme qui s'apprête à dire quelque chose qu'il aime dire.
IX.
— Il y a longtemps — très longtemps, avant les guerres modernes, avant que le continent soit découpé comme aujourd'hui — il existait plus de quatre nations. Tu as appris ça. Ornir te l'a expliqué. Il y a Muspell, il y a Niflheim, il y a Jörd, il y a Vindheim. Quatre. Mais il y en avait plus. Une dizaine, peut-être douze. Personne ne sait le nombre exact parce que les comptes ont été refaits par les vainqueurs, et que les vainqueurs n'aiment pas qu'on se souvienne des autres.
— Les autres.
— Les autres. Les peuples qui portaient ce qu'on appelle aujourd'hui les éléments rares. La glace. Le métal. La brume. Le bois. La foudre. Et d'autres, peut-être, dont je ne sais même pas le nom. Chacun de ces peuples avait sa nation, sa terre, ses cités, ses rois. Pas au même endroit que les quatre actuelles. Souvent au milieu. Souvent sur des terres qui sont aujourd'hui des frontières contestées, ou des marges peu peuplées, ou des montagnes où plus personne ne va.
— La foudre, alors.
— La foudre, oui. Il y avait une nation de la foudre. Plus d'une, peut-être. La plus importante était, autant qu'on puisse savoir, située au nord-est du continent — dans une région qui s'appelle aujourd'hui la marche des Treize Cols, à la frontière entre Jörd et Vindheim. Une terre de hauts plateaux. Des cités construites en pierre noire — pour résister aux orages, je suppose. Des armes qui faisaient peur même aux autres porteurs rares. C'était, à ce qu'on peut lire, une nation petite mais intraitable. On ne la conquérait pas facilement.
— Qu'est-ce qui s'est passé.
Holm hésita. Pas parce qu'il ne voulait pas répondre, mais parce qu'il cherchait comment.
— Elle est tombée. Comme les autres. Toutes les nations rares sont tombées dans ce qu'on appelle, faute de mieux, les guerres anciennes. Une période qui a duré peut-être deux ou trois générations, et qui a redessiné le continent. Quand ça a fini, il restait quatre nations. Pas plus. Les autres avaient été détruites, ou vidées, ou absorbées dans les quatre survivantes.
— Comment.
— Je ne sais pas, Sigurd.
Il dit ça avec une honnêteté qui désarma Sigurd.
— Je ne sais pas vraiment. Les livres qui parlent de cette époque sont rares. Ceux qui ont survécu sont biaisés — écrits par les vainqueurs, ou trop tard pour avoir des témoignages directs. Ce que je peux te dire, c'est que la foudre, en particulier, n'est pas tombée d'une nation seule. Ce sont au moins deux des grandes — sans doute plus — qui se sont mises ensemble pour la faire tomber. Une coalition, dirait-on en termes modernes. Les détails sont perdus. Les noms aussi. Ce qui reste, c'est la conclusion : il n'y a plus de nation de la foudre. Il n'y en a plus depuis très longtemps.
— Il en reste des descendants.
— Il en reste, oui. Des familles dispersées. Des survivants des dispersions, des massacres, des fuites. Des gens qui ont mélangé leur sang avec d'autres au fil des générations et chez qui la foudre ressort de temps en temps, dans un enfant ou un autre, sans qu'on s'y attende. C'est rare. C'est imprévisible. Mais ça arrive. Ça t'est arrivé à toi.
Sigurd ne dit rien. Holm le regarda un long moment, calmement.
— Sigurd. Si tu portes la foudre, c'est qu'au moins un de tes parents en venait. C'est la seule explication possible. Quelque part, dans ton arbre, il y a un peuple disparu qui te regarde. Tu ne sauras peut-être jamais qui exactement. Mais quelqu'un te transmet ça. Quelqu'un l'a porté avant toi.
— Halvard ne l'avait pas.
— Halvard ne l'avait pas, donc Halvard n'était pas ton père de sang. Ce que tu savais déjà.
— Oui.
— Tes parents biologiques, je ne sais rien. Je ne saurais pas te dire. Personne ici ne pourrait te le dire. Tu as une mère quelque part, vivante ou morte, qui sait. Peut-être un père. Peut-être les deux. Ce que je peux te dire, c'est que c'était un acte délicat, dans le monde où on est, de garder un enfant porteur de foudre. Quelqu'un t'a protégé. Quelqu'un t'a confié. Quelqu'un a fait des choix. Tout ce que je vois, en te regardant maintenant, c'est qu'ils ont eu raison. Tu es ici. Tu es vivant. Tu as encore tes deux yeux.
Il sourit doucement.
— C'est plus que beaucoup de tes lointains cousins n'ont eu.
Sigurd ne sut pas quoi répondre. Il se sentit, pendant une seconde, étrangement lourd — comme si toutes les générations dont parlait Holm s'étaient assises sur ses épaules en même temps. Il avait toujours cru, dans le village, qu'il était un orphelin que personne n'avait su garder. Il découvrait qu'il était quelque chose de plus précis et de plus inconfortable : un héritier de quelque chose qu'il ne connaissait pas, au bout d'une lignée qui ne lui avait laissé qu'une rune et un silence.
— Merci, Holm.
— Reviens quand tu veux.
Sigurd se leva. Il regarda le mur de livres une dernière fois. Il pensa que Runa avait passé toutes ses journées dans cette pièce-là depuis deux mois. Il comprit pourquoi elle y revenait.
Il sortit en refermant la porte sans bruit.
X.
Le froid commença à céder vers la fin du troisième mois.
Pas d'un coup. Par à-coups. Une journée plus douce, suivie de trois journées comme avant. Une croûte de glace qui se brisait sur un seau et ne se reformait pas la nuit suivante. Une goutte qui tombait du toit d'un appentis et qui n'était plus tout à fait une goutte de neige fondue. Les gens du Refuge le sentaient avant de le dire — Birgit, en remontant de la cave avec moins de bois que la semaine précédente. Bragi, qui sortait travailler dehors plus longtemps. Les enfants, qui jouaient dans la cour sans qu'on les rappelle pour les protéger du gel.
Sigurd le sentit lui aussi. Il sentit la chaleur sous son brassard battre un peu différemment — peut-être parce que l'air était moins sec, peut-être parce que la rune, comme tout, suivait les saisons. Il s'entraîna dehors de plus en plus longtemps. Les autres aussi.
Vigdis sortit de sa veste grise pour la première fois en trois mois. Pas vraiment — elle gardait toujours le col fermé jusqu'à la gorge — mais elle portait par-dessus une cape plus légère, ouverte aux épaules, qu'on ne lui avait pas vue auparavant. Sigurd remarqua qu'elle commençait à passer plus de temps dans les écuries où on gardait les deux chevaux du Refuge. Elle leur parlait. Elle inspectait leurs sabots. Elle préparait quelque chose, sans le dire.
Un soir, il vit qu'elle avait sorti, dans la cour pavée, un sac de cuir qu'il ne lui avait jamais vu. Elle le posa près du râtelier, prit son épée — la sienne, en métal sombre, à laquelle personne d'autre ne touchait — et la rangea dans le sac avec une lenteur qui n'avait rien d'anodin. Elle laissa le sac contre le mur. Elle partit.
Sigurd comprit, à ce moment-là, qu'elle partirait avant lui.
XI.
La neige commença à fondre pour de bon dans la troisième semaine du dégel. Le col, en bas, restait fermé encore — il faudrait encore deux ou trois semaines pour qu'on puisse le franchir sans risque — mais la vallée s'ouvrait. Les ruisseaux que Sigurd avait vus gelés en arrivant se mirent à ressortir. La source chaude derrière le bâtiment principal s'enfla et coula plus loin. On sentait l'odeur de la terre revenue, après quatre mois où il n'y avait plus eu d'odeur du tout.
Un soir, Runa vint s'asseoir à côté de Sigurd dans la grange, pendant qu'il rapiéçait son brassard de cuir avec une aiguille qu'on lui avait prêtée. Elle posa la tête contre son épaule.
— Sigurd.
— Hm.
— On va partir bientôt.
Il leva les yeux de son brassard.
— Pourquoi tu dis ça.
— Parce que tu fais tes choses. Tu rapièces ton brassard. Tu as posé ton sac près de la porte hier. Tu ne dis rien, mais tu fais tes choses.
Il n'avait pas pensé qu'elle le voyait. Elle voyait tout. Elle l'avait toujours.
— Bientôt, oui. Je crois.
— Où.
— Je ne sais pas.
— Mais on part.
— Oui.
Elle ne dit rien pendant un moment.
— Je viens avec toi.
— Bien sûr.
— Ne demande pas. Je viens.
— Je n'ai jamais pensé autrement.
Elle hocha la tête contre son épaule. Elle resta là un moment. Puis elle ajouta, plus bas :
— Holm va me manquer.
Sigurd ne répondit pas. Il ne savait pas quoi répondre. Il y avait beaucoup de choses qui allaient leur manquer, et beaucoup de choses dont ils ne sauraient pas qu'elles allaient leur manquer avant qu'elles soient déjà loin.
Il finit son brassard et le posa à côté de lui. Il garda Runa contre son épaule un moment plus long que nécessaire. Dehors, dans la cour, on entendait le bruit lent et régulier de la fonte — gouttes d'eau qui tombaient des toits, qui s'enfonçaient dans la neige, qui creusaient leurs petites traces dans ce qui avait été figé pendant si longtemps.
Le printemps venait.
Sigurd savait que les hommes qui le cherchaient venaient avec lui.