Runalog

Chapitre 5 : Arc 1 Chapitre 5-Petite foudre

8469 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 28/04/2026 12:54

Chapitre 5 — Petite foudre

I.

Vigdis partit avant Sigurd.

Personne ne le sut le matin même. Birgit, en montant à la chambre des plus âgés pour faire les paillasses, trouva la sienne défaite et froide. Le sac de cuir qui était posé contre le mur depuis trois jours n'y était plus. L'épée du râtelier non plus. Elle redescendit sans faire de bruit, alla voir Bragi à la forge, lui dit deux mots à voix basse. Bragi hocha la tête sans surprise. Birgit prévint Ornir vers midi.

Ornir l'apprit en buvant son thé dans la salle commune. Il ne reposa pas sa tasse. Il ne dit rien. Il finit son thé, posa la tasse dans l'évier, et ressortit travailler comme si de rien n'était.

Sigurd ne le sut que le soir, par Leiv, qui lui dit, en posant son écuelle à côté de la sienne à la longue table :

— Vigdis est partie.

Sigurd cessa de mâcher.

— Quand.

— Cette nuit. Ou peut-être ce matin tôt. Personne sait.

— Elle n'a rien dit ?

— Non. Pas à moi en tout cas. Pas à Ornir non plus, je crois. Elle a pris ses affaires et elle est partie. Elle a même pas pris du pain.

Sigurd pensa au sac de cuir contre le mur du râtelier. Il n'y avait pas pensé pendant trois jours. Il aurait pu deviner, s'il avait voulu deviner. Il aurait pu lui dire au revoir. Il ne l'avait pas fait. Personne ne l'avait fait. Vigdis avait probablement préféré ça.

Il continua à manger en silence. À la place de Vigdis, sur le banc d'en face, personne ne s'était assis. Personne ne s'assit non plus le lendemain. Au bout d'une semaine, c'est Halfdan qui prit la place — sans cérémonie, comme on prend un siège libre dans une salle commune où il y a moins de monde qu'avant.

Le Refuge avait perdu la dernière des Cinq, et il continuait. C'est ce que faisait le Refuge.

II.

La neige avait fondu pour de bon.

Le col, en bas, était redevenu praticable depuis trois semaines. On voyait, au loin, des sentiers qui ressortaient de leur blancheur, des oiseaux qui n'étaient pas là pendant l'hiver, des fumées de bois aux refuges plus éloignés que les marchands utilisaient pour passer les hauteurs. La vallée respirait à nouveau. Sigurd, lui, continuait à s'entraîner, parce qu'il ne savait pas encore quoi faire d'autre.

Il s'entraînait beaucoup mieux qu'avant l'hiver. Il bloquait Halfdan une fois sur deux. Il battait Egil régulièrement. Il tenait quinze ou vingt échanges contre Kára avant de tomber. Il avait commencé, dans la cour pavée, à ne plus penser ses gestes — son corps les faisait pour lui, et son esprit n'avait qu'à choisir où aller. Ornir, qui ne complimentait jamais, lui avait dit deux fois en deux semaines bien, ce qui valait pour Ornir une médaille en or.

Le secret du soir continuait. Sigurd faisait maintenant courir la lueur bleue le long des deux tiers de la lame de bois, sans la faire brûler. Il avait essayé une fois de la pousser jusqu'au bout — le bois avait commencé à fumer. Il avait coupé immédiatement. Il avait compris, sans qu'on le lui ait dit, que le bois n'aimait pas. Il s'était promis de ne plus essayer. Il s'y était tenu.

Runa avait grandi. Pas physiquement — quoique son visage avait perdu un peu de la rondeur de l'arrivée — mais autrement. Elle parlait avec plus d'aisance. Elle posait des questions qu'on aurait dû poser pour elle. Elle discutait avec Holm pendant des heures, et ressortait de la bibliothèque avec des feuilles qu'elle gardait pliées dans sa ceinture. Elle savait écrire correctement maintenant. Elle savait nommer les saisons en trois langues. Elle ne portait plus son pendentif sur le col. Elle avait pris l'habitude, depuis la nuit d'enseignement, de le rentrer sous sa robe au matin, et personne au Refuge ne l'avait revu en évidence depuis cette nuit-là.

Quand Sigurd la regardait, le soir, lui apprendre à nouer un nœud de marin que Borik lui avait montré il y avait des mois, il pensait qu'elle ne ressemblait plus du tout à la petite fille du village. Il pensait qu'il en était partiellement responsable. Il ne savait pas s'il devait s'en féliciter ou s'en excuser.

III.

Ce fut un matin clair.

Le ciel, après deux jours de pluie, était revenu d'un bleu net, presque dur, qu'on n'avait plus vu depuis l'automne. La cour pavée sentait la pierre chaude pour la première fois de l'année. Les oiseaux étaient là pour de bon — Sigurd les entendait sans même y faire attention, désormais. C'était un matin où on pouvait se laisser aller à croire que rien de mauvais n'arriverait jamais plus.

Il s'entraînait avec Egil dans la cour. Pas un duel. Un échange tranquille, à mi-vitesse, où l'un montrait à l'autre une garde nouvelle qu'il avait essayée la veille. Halfdan, plus loin, frappait dans le mannequin avec sa lourdeur habituelle. Yrsa s'échauffait les paumes contre une cible. Kára faisait tourner ses dagues. Ornir, dans son coin, regardait sans rien dire.

Vers la fin de la matinée, Holm entra dans la cour.

C'était suffisamment inhabituel pour que Sigurd cesse son échange à mi-geste. Holm ne venait jamais dans la cour pavée — il restait dans sa bibliothèque, dans la salle commune, dans les couloirs intérieurs. Il marchait avec son bâton et il avait le souffle court. Il s'arrêta à quelques pas d'Ornir. Il ne s'inclinait pas comme d'habitude. Il avait l'air pressé.

— Ornir.

Ornir leva les yeux.

— Hm.

— Runa n'est pas venue à la bibliothèque ce matin.

— Et alors.

— Elle vient toujours. Je l'attends à la première heure de l'après-midi, mais elle passe d'abord en cuisine vers dix heures pour me chercher quelque chose. Ce matin, rien. Birgit ne l'a pas vue non plus. Personne ne l'a vue depuis le petit-déjeuner.

Ornir se redressa lentement.

— Leiv.

Holm hocha la tête.

— Leiv non plus. Pareil. Je suis allé voir à la grange et à la chambre des plus jeunes. Personne. J'ai pensé qu'ils étaient dehors mais — Holm hésita — c'est pour ça que je viens. J'ai un mauvais sentiment. Tu connais Leiv. Il avait dit hier à Runa qu'il voulait lui montrer où était le col d'en bas. Il disait qu'on voyait les marchands passer maintenant, que c'était joli.

Sigurd avait posé son épée d'entraînement sans s'en rendre compte. Quelque chose, dans sa poitrine, venait de tirer fort.

— Le col, dit-il.

— Le col. C'est trop loin pour des enfants. Et trop ouvert. Si quelqu'un descendait par là —

Holm ne finit pas.

Ornir tourna la tête vers Sigurd. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose. Sigurd ne lui en laissa pas le temps.

— J'y vais.

Il était déjà en train de courir vers le râtelier. Il prit la première arme qui lui tomba sous la main — une épée droite, en acier ordinaire, longue, équilibrée pour un homme un peu plus grand que lui. Pas une épée d'entraînement. Une épée vraie. Une épée d'acier comme on en faisait dans toutes les forges du continent.

Il ne réfléchit pas une seconde. Il ne se demanda pas si c'était autorisé.

Ornir cria quelque chose dans son dos — attends, Sigurd, attends que je rassemble — Sigurd ne ralentit pas. Il sortit de la cour pavée à la course, traversa la cour intérieure, passa la porte sud, dévala le sentier qui descendait vers le col. Derrière lui, il entendit les voix d'Ornir, de Halfdan, d'Egil — Kára qui hurlait quelque chose — il n'écouta pas. Il connaissait le sentier maintenant, il l'avait monté et descendu cent fois pour aller chercher de l'eau aux sources basses. Il pouvait y aller plus vite que personne. Il y alla.

IV.

Il entendit le combat avant de l'arriver.

Le combat, c'était trop dire. Il entendit un cri court — pas celui de Runa, plutôt celui de Leiv — suivi d'un bruit métallique, suivi d'un silence. Il accéléra.

Il déboucha sur une petite clairière à deux cents pas du col proprement dit. Un endroit dégagé, herbeux, où les marchands faisaient halte parfois quand ils passaient. Il y avait là, debout au milieu, un homme. Et au sol, à ses pieds, Leiv.

L'homme avait une cuirasse de cuir bouilli sombre, des renforts de bronze aux épaules, un sabre courbe à la ceinture qu'il n'avait pas tiré, et à la main droite une lame plus simple — droite, large, à un tranchant — qui venait de s'abaisser. Pas pour tuer. Sigurd vit, en arrivant, que Leiv était au sol mais conscient, le bras gauche tordu sous lui. L'homme l'avait mis à terre sans le tuer. Probablement de la garde de sa lame.

Runa était debout contre un arbre, à dix pas, les yeux écarquillés, sa main serrée sur son pendentif sous sa robe. Elle ne pleurait pas. Elle était trop sidérée pour pleurer.

L'homme se retourna lentement vers Sigurd. Il n'avait pas l'air pressé.

Il avait le visage d'un homme qui avait quarante ans, peut-être quarante-cinq. Le menton carré, le nez cassé deux ou trois fois, des yeux gris qui ne cillaient pas. Une rune visible à l'intérieur de son avant-bras gauche — il avait remonté sa manche pour le combat, ou par habitude. Sigurd reconnut Kenaz, la torche, la rune du feu. Il l'avait vue dans un livre que Holm avait posé sur sa table un jour. Il n'avait pas su l'identifier alors. Il l'identifia maintenant.

L'homme parla d'une voix grave, sans émotion.

— Tiens. Un troisième.

Il regarda Sigurd. Ses yeux s'arrêtèrent sur l'épée.

— Tu sais t'en servir, gamin ?

Sigurd ne répondit pas. Il s'avança d'un pas. Il sentait, sous le brassard, la rune Sowilō qui battait — pas comme avant, avec violence et chaos. Comme maintenant : régulière, profonde, prête. Il avait passé l'hiver à apprendre à coexister avec elle. Il commençait à comprendre ce que ça voulait dire.

L'homme poussa un soupir.

— Bon. Trois enfants. C'est plus que ce que j'espérais ce matin. Je ne sais pas où vous traînez, vous, et je ne sais pas pourquoi vous êtes seuls dans un coin pareil, mais vous tombez bien. Le marché du sud paie en argent les enfants en bonne santé. En or pour les porteurs. Vous m'avez l'air en bonne santé tous les trois.

Il fit un pas en avant. Sigurd s'interposa entre lui et Runa.

— Lâche-le, dit Sigurd en désignant Leiv du menton.

— Lui, il bouge pas. Je l'ai assommé proprement. Toi, tu as dix secondes pour décider si tu poses ton arme ou si je dois te casser le crâne aussi. Je suis pressé.

— Tu ne les auras pas.

— Hm.

L'homme inclina la tête sur le côté, très légèrement, comme il aurait considéré un caillou intéressant.

— Bon, dit-il. D'accord.

Il leva sa lame.

V.

Le premier échange dura quatre passes.

Sigurd attaqua d'abord — c'était sa stratégie depuis le duel contre Kára, prendre l'initiative tant qu'il l'avait — par une coupe haute qu'il enchaîna vers le flanc. L'homme para les deux. Sa lame ne vibra pas comme celle de Sigurd. Il était plus calme, plus économe, plus vieux dans son geste — c'était un homme qui se battait depuis vingt ans. Sigurd se battait depuis quatre mois. La différence devait se voir, et elle se vit.

Mais elle n'était pas écrasante.

Sigurd para la riposte — au troisième temps, quand il avait fallu reculer d'un pas. Il rendit un coup au quatrième temps, qui passa près de l'épaule de l'homme et que l'homme dévia d'un mouvement court du poignet. L'homme se recula d'un pas pour évaluer.

— Quelqu'un t'a appris.

Sigurd ne répondit pas. Il revint à la charge. Il varia — coupe, feinte basse, retournement, toujours en se rappelant ce que Kára lui avait répété pendant l'hiver : tu retiens ton souffle quand tu attaques, tu meurs. Il respirait. Il restait précis. Il sentait, dans son corps, que ses gestes ne dépassaient pas leur point — qu'il économisait ce qu'il fallait économiser, qu'il avait des coups en réserve.

L'homme para tout. Mais il commença à reculer.

Cinq passes. Six. L'homme posa une question que Sigurd n'entendit pas. Sept. À la huitième, Sigurd comprit qu'il n'arriverait pas à passer la garde. L'homme était plus vieux, plus expérimenté, plus tranquille. Il avait parfaitement bien estimé Sigurd à la quatrième passe et adapté sa garde en conséquence. Il ne ferait pas d'erreur. Sigurd, lui, allait en faire une à un moment.

Il entendit Runa derrière lui qui répétait son nom à voix basse. Il ne se retourna pas.

L'homme s'arrêta. Il fit un pas en arrière et abaissa sa lame.

— Bon, dit-il. On va arrêter de jouer.

Il leva légèrement la garde de son arme. Sa rune Kenaz, sur l'avant-bras, devint visible — d'abord faiblement, puis plus fort, et bientôt la lame elle-même se mit à rougir. Pas en plein. Une chaleur le long du tranchant, qui faisait onduler l'air autour. Sigurd la sentit à trois pas, comme on sent un four ouvert.

L'homme attaqua.

Le premier coup, Sigurd para. L'acier rencontra l'acier — et son acier à lui cria. Un son aigu, métallique, désagréable, comme une note tenue trop haut. La lame de Sigurd vibra dans sa main. Il sentit, à travers la garde, une chaleur qui n'était pas la sienne et qui pénétra le métal jusqu'à la poignée. Il recula d'un pas en réflexe pour ne pas se brûler la paume.

Et il vit, en se reculant, ce qu'il n'aurait pas dû voir et ce qui n'aurait pas dû le surprendre s'il avait su.

Sa lame, à l'endroit où elle avait paré, présentait une fente. Pas un éclat. Pas un défaut. Une fente. Comme une fissure courte et nette qui s'était ouverte dans le métal sous le choc. Sa lame venait de prendre un coup qui l'avait, à moitié, cassée.

L'homme, lui, avait son arme intacte. Pas une marque. Pas une fissure. La chaleur le long de sa lame ne diminuait pas.

Sigurd ne comprit pas. Comment, pensa-t-il, comment c'est possible, comment son arme tient et la mienne pas, c'est de l'acier dans les deux cas, j'ai pris la même au râtelier que les autres, je ne comprends pas.

Il n'eut pas le temps de comprendre.

L'homme attaqua une deuxième fois. Sigurd para encore — il n'avait pas le choix, il fallait parer. Sa lame cria de nouveau. La fente s'allongea. Il sentit, sous sa main, le métal qui n'était plus tout à fait celui qu'il avait pris.

Il pensa, vite : je ne tiendrai pas trois échanges comme ça.

VI.

Il pensa à autre chose tout aussi vite.

Il pensa, soudain : si son arme tient et que la mienne pas, c'est qu'il fait quelque chose de plus que moi. Il infuse — Ornir l'a appelé infuser — il met son élément dans son arme. Et son arme accepte. La mienne pas. Il a un avantage que je n'ai pas. Je ne peux pas le compenser à l'épée. Je n'ai pas vingt ans de pratique, je n'aurai pas le coup décisif à la quinzième passe.

Il pensa, encore plus vite : il faut que j'infuse aussi.

Il l'avait fait, en cachette, depuis plus d'un mois. Il avait fait courir la lueur le long du bois. Il n'avait jamais essayé sur de l'acier. Il n'avait jamais essayé contre quelqu'un. Il ne savait pas si ça marcherait. Il ne savait pas combien ça lui coûterait. Mais il n'avait pas d'autre option.

Il leva sa garde. Il ferma les yeux une fraction de seconde — comme dans ses entraînements seul — et il poussa.

Sa rune Sowilō s'embrasa sous le brassard. Une lueur bleue partit de sa paume, descendit dans la garde, glissa le long de la lame. Pas en plein. La moitié, peut-être. Sigurd vit, en rouvrant les yeux, que sa lame brillait maintenant d'une faible lumière bleutée qu'il n'avait jamais vue ailleurs que dans la grange en pleine nuit.

L'homme s'arrêta net.

— Ah, dit-il simplement. Ah.

Il n'avait pas l'air effrayé. Il avait l'air intéressé.

— Eh bien voilà. J'avais pensé que peut-être. Mais je n'en étais pas sûr. La foudre, donc. Tu vas valoir cher, gamin.

Il leva son arme à nouveau. Sa rune Kenaz brûla plus fort. La chaleur autour de sa lame doubla.

Il attaqua.

VII.

L'échange dura plus longtemps cette fois.

Sigurd para avec sa propre lame infusée. Le choc fut différent — le métal cria moins, la chaleur passa moins. Mais la fente était toujours là, et chaque passe l'élargissait, et il sentait, très clairement, que son acier ordinaire ne tiendrait pas longtemps même infusé. Quelque chose, dans la matière même de la lame, n'aimait pas ce qu'il y faisait passer. Le bois ne brûlait pas, mais l'acier fondait, presque imperceptiblement, à l'endroit du contact.

Et quelque chose d'autre lui montait dans le bras à mesure qu'il infusait. Une fatigue lourde, sourde, qui n'était pas musculaire. La rune Sowilō chauffait au-delà du brassard maintenant — il sentait que le tissu commençait à brunir contre sa peau. Il avait peut-être trois ou quatre échanges encore avant que tout lâche.

Il entendit, au loin, dans son dos, des bruits de pas qui descendaient le sentier. Des voix. Ornir. Et plus près, Kára. Elle avait dû courir, elle aussi.

Sigurd !

Sa voix.

Sigurd, recule ! On arrive !

Il ne se retourna pas. Il sentit l'air se déplacer derrière lui — ils débouchaient dans la clairière, ils allaient s'avancer pour intervenir.

Il cria sans tourner la tête :

Restez où vous êtes !

Les bruits de pas s'arrêtèrent. Pas tous d'un coup. Mais ils s'arrêtèrent.

Sigurd, tu vas mourir, recule —

Non.

Le mot sortit avec une fermeté qu'il n'avait pas prévue. Il y mit toute la voix qu'il avait. Derrière lui, il y eut un silence. Il sentit Ornir — Ornir lui-même — qui ne parla pas, qui resta à sa place, qui attendit. C'était son cadeau du moment. Sigurd ne le verrait jamais cadeau plus précieux.

Il se concentra.

VIII.

Il pensa à tout ce qu'on lui avait appris.

Il pensa à la posture — plus bas, genoux, pas pour faire caca, là, reste. Il fléchit. Il s'enracina. Il sentit son centre de gravité descendre, passer dans ses cuisses, devenir une chose stable que l'homme en face ne pourrait pas déstabiliser facilement. Il pensa à la première leçon — tu en as combien dans une journée, gamin, économise, ne frappe que quand tu sais où. Il pensa qu'il n'aurait peut-être qu'un coup. Qu'il ne devait pas le gâcher.

Il pensa à la deuxième leçon — celle de Kára — viser l'invisible. L'homme en face était visible. Mais son point faible ne l'était pas. Sigurd ferma les yeux à demi. Il chercha, dans sa propre tête, où était le point. Pas l'épaule. L'épaule avait été parée trois fois déjà. Pas le flanc — l'homme avait sa garde dessus. Pas la cuisse — trop loin de l'arme infusée pour que la décharge fasse un travail assez net.

Le cou. Juste sous la pomme d'Adam, là où la cuirasse s'arrêtait et où la peau était nue. Un point étroit. Difficile.

Bon.

Il pensa, enfin, à ce qu'il venait de comprendre dans l'échange. Si son arme fondait à chaque passe, alors elle avait encore un coup. Peut-être deux. Le coup d'après ne porterait plus rien — elle se briserait avant d'arriver. Mais le prochain coup, le prochain, pouvait passer. S'il était bon. S'il était porté avec tout ce qu'il avait dedans. S'il transmettait, dans la fraction de seconde où la lame existait encore, tout ce que Sigurd pouvait y mettre.

Un coup. Un seul. Tout dedans.

Il rouvrit les yeux. Il vit l'homme qui souriait à demi, qui avait dû voir Sigurd réfléchir et qui prenait ça comme une preuve qu'il avait gagné. Ils sont comme ça, les vieux combattants, quand ils croient qu'ils dominent — ils s'amusent un peu, ils prennent leur temps, ils se laissent aller à des fioritures.

L'homme leva sa lame.

Sigurd attaqua le premier.

IX.

Il n'attaqua pas franchement.

Il fit semblant — une coupe haute vers l'épaule, large, mal préparée, exactement le genre de coup qu'un combattant fatigué ferait par désespoir. L'homme la para sans difficulté. Sigurd avait prévu qu'elle serait parée. Il avait voulu qu'elle soit parée. Il sentit, à travers la garde, que sa lame se fendait encore — un cran de plus dans la fente. Il s'en moquait. Il avait besoin que l'homme l'ait crue.

L'homme rendit le coup — par le flanc, comme il le faisait toujours quand il croyait avoir Sigurd ouvert.

Sigurd ne para pas. Il pivota.

Il pivota d'un demi-pas sur la gauche — ce que Halfdan lui avait fait répéter trente fois en deux mois — et la lame de l'homme passa à un cheveu de son flanc, dans le vide. Mais ce n'était que la moitié du mouvement. Dans la fraction de seconde où l'homme était encore engagé sur sa propre frappe, la garde haute, le cou exposé à hauteur d'épaule de Sigurd, à un mètre devant lui, à découvert — Sigurd poussa.

Tout. Pas à moitié. Pas la lueur clignotante du soir dans la grange. Tout ce qu'il y avait dans la rune Sowilō, tout ce qu'il avait gardé d'économisé pendant quatre mois, tout ce qui battait sous le brassard — il poussa dans la lame.

Il leva.

Il frappa.

La lame, dans sa main, brilla blanc-bleu d'un coup. Pas une lueur — une vraie blancheur, comme un éclair qui aurait pris la forme d'un sabre. Elle vibra. Elle cria aigu. Et au moment où elle entra en contact avec la peau de l'homme à la base du cou, elle se brisa.

Pas en deux. En cinq. Elle explosa comme du verre.

Mais pas avant d'avoir transmis ce qu'elle portait.

L'éclair passa par la pointe au moment où la pointe se désintégrait — il passa par les fragments dans la fraction de seconde où ils étaient encore en contact — il passa dans l'homme par le seul endroit qui n'était pas couvert. La gorge.

L'homme ne cria pas.

Il ouvrit la bouche, comme s'il voulait dire quelque chose. Il tomba à genoux, lentement, sa lame qui glissait sur le côté en faisant un bruit mat dans l'herbe. Il regarda Sigurd — pas avec haine, avec une espèce d'étonnement vague — puis il bascula en avant. Il ne bougea plus.

Sigurd resta debout au milieu de la clairière, la garde de son épée encore dans la main, sans la lame. Sa rune Sowilō battait fort, mais doucement maintenant, comme une chose épuisée qui rentrait à la maison. Ses jambes tremblaient. Il sentit, sur sa poitrine, une longue ligne brûlante qu'il n'avait pas remarquée. Il baissa les yeux. Sa chemise était fendue de la clavicule gauche à la hanche droite, et la peau dessous était noire. Le coup que l'homme lui avait porté quand sa lame chauffée avait effleuré son torse — il n'avait pas senti la coupure, il avait senti la chaleur, il avait pensé à autre chose. La brûlure était là. Cautérisée par la lame chaude. Pas mortelle. Pas profonde. Pas anodine non plus.

Il aurait une cicatrice qu'il porterait toute sa vie.

Il s'assit. Pas par décision. Ses jambes ne supportaient plus.

Derrière lui, il entendit Kára qui courait. Il entendit Ornir, plus lentement. Il entendit Runa qui arrivait à toute vitesse, qui se jetait sur lui, qui le serrait — Sigurd, Sigurd, Sigurd — sans rien dire d'autre. Il posa sa main sur la sienne.

Il regarda l'homme à terre. Il pensa, sans émotion claire, qu'il venait de tuer son deuxième homme. Le premier, c'était un sbire à terre lors de la mort de Halvard. Celui-là, il l'avait fait debout, en duel, avec son arme, avec son élément. Il pensa que ce qu'il venait de faire était une chose qu'il ne savait pas qu'il pourrait faire deux heures plus tôt.

Il pensa à autre chose, encore. Pas à la mort. À l'épée brisée. Mon arme s'est cassée. La sienne pas. Pourquoi ?

Il leva les yeux vers Ornir, qui se tenait à trois pas, qui le regardait avec une expression que Sigurd n'arrivait pas à lire. Pas de la colère. Pas de la fierté. Quelque chose entre les deux.

— Pourquoi mon arme s'est cassée ? demanda Sigurd.

Ornir le regarda longtemps avant de répondre.

— On en parlera quand tu seras debout, gamin. Pas avant.

X.

On le ramena au Refuge à demi porté.

Pas blessé gravement — la brûlure du torse saignait peu, cautérisée comme elle l'était — mais vidé. Ce qu'il avait poussé dans la lame, il l'avait pris à lui-même. Il avait du mal à mettre un pied devant l'autre. Kára passa son bras sous le sien d'un côté, Egil de l'autre. Halfdan, sans un mot, prit Leiv sur son dos. Runa marcha à côté de Sigurd en lui tenant la main, et elle ne la lâcha pas une seule fois sur le sentier qui remontait.

Quand ils arrivèrent dans la cour pavée du Refuge, les autres étaient là à les attendre. Birgit. Bragi. Holm, debout sur le seuil de la salle commune, qui s'inclina sur son bâton en voyant Runa. Yrsa, qui pleurait sans bruit en voyant Leiv sur l'épaule de Halfdan. Le vieux moine fit signe de l'amener tout de suite à l'intérieur.

Sigurd, lui, voulut tenir debout. Il y arriva à peu près. Ornir vint se planter en face de lui au milieu de la cour. Il le regarda longtemps. Puis il dit, à voix haute pour que tout le monde entende :

— Tu as bien fait.

C'était inattendu. Sigurd cligna des yeux.

— Tu as bien fait, gamin. Tu as protégé. Tu as tué proprement quelqu'un qui voulait tuer ou pire pour vivre. Tu n'as pas eu peur. Tu as utilisé ce que tu sais. Je ne te dirai pas merci parce qu'on ne te dira pas merci dehors non plus. Mais tu as bien fait.

Il s'arrêta. Il tourna la tête vers les autres.

— Quelqu'un d'autre veut le féliciter ? Maintenant. Pas dans deux jours.

Egil hocha le menton. Halfdan le surprit en disant simplement bien. Yrsa fit un petit signe de la main à Sigurd qu'il ne comprit pas vraiment. Bragi posa une main sur son épaule, brève, lourde, qui voulait dire ce que Bragi ne disait pas en mots.

Et Kára.

Kára, qui était à côté de lui depuis tout à l'heure, ne dit rien. Elle attendit que les autres aient fini. Puis elle se retourna et lui posa son poing fermé sur l'épaule — pas un coup, un poing posé, comme un sceau qu'on appose. Elle le regarda dans les yeux.

— Bien.

Et elle le quitta pour aller aider à porter Leiv à l'intérieur.

Ornir laissa Sigurd souffler un instant. Puis il dit :

— Tu vas dormir. Tu vas manger. Tu vas dormir encore. Quand tu seras d'attaque, tu viendras me voir à la forge. Pas avant.

— D'accord.

— Bouge.

XI.

Il dormit vingt heures.

Il se réveilla une fois en pleine nuit avec la rune qui chauffait encore, et il but de l'eau que quelqu'un avait posée près de la paillasse. Runa dormait contre lui, plus collée que d'habitude. Il referma les yeux et se rendormit.

Quand il se réveilla pour de bon, il faisait jour. Le soleil entrait par la lucarne. Birgit lui apporta un bol de soupe épaisse et une tranche de pain, lui dit que sa brûlure cicatrisait bien, et qu'Ornir l'attendait à la forge quand il serait prêt.

Sigurd mangea. Il s'habilla. Il enfila une chemise propre que Birgit avait dû lui poser sur le coffre. Il vit, en passant devant le miroir trouble fixé au mur, la longue ligne sombre qui partait de sa clavicule et descendait sous le tissu. Il rabattit le col. Il sortit.

XII.

Bragi était à sa forge. Pas en train de travailler — il attendait. Ornir était assis sur un tabouret à côté, les coudes sur les genoux. Holm, lui aussi, était là — et en voyant Holm dans la forge où il ne mettait jamais les pieds, Sigurd comprit que ce qui allait se dire allait être plus large que ce qu'il avait imaginé.

Sigurd entra. Il s'arrêta au milieu de la pièce.

Ornir le regarda.

— Assieds-toi.

Sigurd s'assit sur un baril. Il attendit.

— J'ai à te disputer, gamin, et après je vais t'expliquer. Dans cet ordre.

— D'accord.

— Tu as fait ce que tu m'as promis de ne pas faire. Tu as appris à infuser sans me le dire. Combien de temps.

Sigurd hésita. Mais il n'avait plus la force de mentir.

— Trois mois.

— Trois mois.

Ornir hocha lentement la tête. Il n'avait pas l'air en colère. Il avait l'air fatigué — comme s'il avait su, sans en être sûr, et qu'il préférait quand même avoir confirmation.

— Tu as fait ça la nuit, dans la grange ?

— Oui.

— Avec quelle arme.

— Mon épée d'entraînement. Celle en bois.

— Bois.

— Oui.

Bragi, qui n'avait rien dit jusque-là, eut un grognement bref qui pouvait passer pour un rire. Ornir lui jeta un regard.

— Bois, répéta Ornir. C'est parce que tu n'avais que ça.

— Oui.

— Tu n'as pas pensé que tu allais le faire flamber.

— Si. J'ai fait attention.

— Tu as fait attention. À seize ans. En cachette. Bon.

Il eut un sourire — un vrai, qui partit aussi vite qu'il était venu.

— Tu m'as désobéi, gamin. Je devrais t'engueuler comme du poisson pourri. Mais voilà — il pointa Sigurd du menton — voilà ce que tu as fait hier. Sans cet entraînement, tu y restais. Avec, tu en as ramené trois. Donc je ne vais pas t'engueuler. Je vais juste te dire que je suis content que tu sois en vie, et que la prochaine fois que tu comptes me désobéir, tu fais comme cette fois — tu y arrives. Si tu rates, je t'engueule. C'est tout.

— D'accord.

— Bien.

Ornir se redressa. Il s'appuya contre l'enclume.

— Maintenant ta question. Pourquoi ton arme s'est cassée et pas la sienne.

— Oui.

— C'est une bonne question. Tu as eu le réflexe sain de te la poser pendant le combat. Tu vas écouter parce que c'est important.

XIII.

Ornir prit son temps.

— L'acier ordinaire — celui que tu as ramassé hier en sortant — c'est de l'acier comme on en fait dans toutes les forges du continent. Les gens se battent avec depuis toujours. Il fait son travail. Il coupe, il pare, il tient des coups. Mais il a un défaut : il n'aime pas qu'on y fasse passer un élément. Quand tu y pousses ta foudre, ou quand quelqu'un d'autre y pousse son feu, l'acier se dégrade. Il se brise. Il s'effrite. Il fond, parfois. C'est physique. Le métal ordinaire n'est pas conçu pour ça.

Sigurd hocha la tête. Il l'avait senti, hier, au tout premier choc.

— Pour qu'une lame tienne quand on y fait passer un élément, il faut qu'elle soit faite d'un métal différent. Un métal rare, lourd à extraire, lourd à travailler. On l'appelle le rúnjárn. Le fer-rune. Quand tu prends une arme en rúnjárn pour la première fois et que tu y fais passer ton élément, ta rune sur ton avant-bras se prolonge le long de la lame. L'arme te reconnaît. Elle te répond. Si quelqu'un d'autre la prend après, ce n'est plus qu'un morceau de métal. C'est un lien personnel.

— Toutes les armes du Refuge en sont faites ?

— Toutes celles du râtelier intérieur, oui. Celles que vous prenez pour vos duels. C'est pour ça que vous pouvez infuser sans tout casser. C'est pour ça que les armes que les Cinq ont laissées sont au mur de la cuisine et pas dans une décharge — elles tiennent encore, elles tiendront longtemps. Le rúnjárn ne s'use presque pas.

— Les armes des grandes nations.

— En rúnjárn aussi. Toutes. Chaque grande nation a ses mines. C'est ce qui sépare un combattant d'élite d'un soldat moyen sur un champ de bataille. Les mines sont gardées comme des trésors d'État. Si tu en parles à un homme de Muspell, il te dira un mensonge poli. Si tu en parles à un homme de Niflheim, il niera leur existence. Mais elles existent. Beaucoup. Trois ou quatre par nation, en général. Sans le rúnjárn, leurs guerres dureraient deux jours.

Sigurd absorba ça en silence. Il pensa que les guerres dont il avait entendu parler — vaguement, par les voyageurs, dans son village et sur la route — n'étaient pas du tout faites comme il les avait imaginées. Il pensa qu'il y avait, sous la surface du monde, une économie cachée du métal.

— L'arme du chasseur, hier. C'était du rúnjárn ?

— Forcément. Pour qu'il puisse infuser comme il l'a fait. Il n'aurait pas pu, sinon. C'est là que tu as su, dans ton arc — et c'est là que tu as commencé à comprendre ce que c'est, le monde extérieur. Un homme seul, payé pour ramasser des enfants, équipé d'une arme de cette qualité. Ce n'est pas un chasseur de primes ordinaire. C'est un professionnel. Quelqu'un qui travaille pour des gens qui peuvent payer ce genre de matériel.

Sigurd eut un frisson. Il pensa au Valknut sur la cape de l'homme qui avait tué Halvard. Il pensa au culte — il n'avait pas d'autre nom pour ces gens-là.

— Maintenant. Le rúnjárn, comme je t'ai dit, vient des mines. Toutes contrôlées. Sauf une.

Bragi, à ce moment, leva enfin la tête.

XIV.

— Sauf une, reprit Ornir. Elle se trouve dans un endroit qui s'appelle Steinsmiðr. Un village, très loin d'ici, au bout de plusieurs cols. Caché dans une vallée enclavée. Personne d'autre qu'eux n'y va. Personne ne connaît son emplacement à part ceux qui en ont besoin. Ses habitants ne portent plus de bannière depuis longtemps. Ce sont les descendants d'un peuple qui a été dispersé pendant les guerres anciennes — un de ces peuples des éléments rares dont Holm t'a parlé cet hiver. Ils ont gardé le savoir de la forge, ils ont gardé une mine, ils refusent d'être trouvés.

— Ils forgent pour qui.

— Pour qui le mérite. Ils choisissent. Personne ne choisit pour eux.

Bragi prit la parole pour la première fois depuis le début. Sa voix était sèche.

— Les armes des élèves d'ici, c'est moi qui les forge à partir de rúnjárn brut qu'ils nous envoient deux fois par an. Une caravane de marchands qu'on connaît passe le col en deux temps, déguisée en marchands ordinaires. Ils nous laissent ce qu'il faut. Ils repartent. C'est le seul lien.

— Pourquoi ils nous aident.

— Parce que ce qu'on fait ici, c'est ce qu'ils ont voulu faire eux-mêmes mais à plus grande échelle, et qu'ils n'ont pas pu. Ils nous voient comme un cousin lointain.

— Et ils forgeraient pour moi.

Bragi le regarda longtemps.

— Ils pourraient. Si tu y vas avec une lettre de moi. Pas sans.

Il alla vers une étagère, y prit un parchemin déjà préparé, scellé avec une cire sombre. Il le tendit à Sigurd.

— Je l'ai écrite hier soir pendant que tu dormais. Tu la donnes à un homme qui s'appelle Eirvardr — c'est le maître-forgeron là-bas. Tu lui dis que tu viens de ma part. Il te recevra. Il évaluera. S'il te juge digne, il te fera ton arme.

— Et s'il me juge pas.

— Alors tu repars sans. Ils ne forgent pas par charité.

Sigurd prit la lettre. Elle pesait peu mais il sentit, en la prenant, qu'il prenait autre chose en même temps. Une direction. Il ne savait pas où il allait quand il était parti de son village. Maintenant il savait.

XV.

Ce fut le moment où Holm prit la parole.

Il s'était tu jusque-là, debout contre le mur de la forge, son bâton à la main. Il fit un pas en avant.

— Je voudrais ajouter quelque chose, dit-il calmement.

Ornir hocha le menton.

— Steinsmiðr est connu pour autre chose en plus de sa mine. Sa mine porte des inscriptions, sur les parois — d'anciens symboles que personne ne sait plus lire. J'ai un ami là-bas. Un vieil ami, plus vieux que moi, qui s'appelle Vakri. Il étudie ces symboles depuis quarante ans. Il en a recopié des centaines. Il en a publié quelques-uns dans un livret qu'il m'a envoyé il y a longtemps. C'est par lui que je sais que ces symboles existent.

Il se tourna vers Sigurd.

— Si tu vas à Steinsmiðr — et tu vas y aller — je voudrais que tu emmènes quelque chose avec toi.

Sigurd attendit.

— Pas une chose. Une question. Le pendentif de Runa. Vakri pourra peut-être le reconnaître. Ou y reconnaître quelque chose. Je ne sais pas. Je ne te promets rien. Mais Vakri est le seul homme que je connaisse qui ait une chance de savoir d'où vient ce signe. Si tu vas là-bas, va le voir aussi. Pour Runa.

Sigurd sentit son cœur faire un drôle de pas. Il pensa à Runa. Au pendentif sous son col depuis trois mois.

— Vous croyez qu'il saura.

— Je ne crois rien. Je dis qu'il y a une chance. C'est plus que personne d'autre que je connaisse ne peut t'offrir.

Sigurd hocha la tête. Il rangea la lettre de Bragi dans sa chemise.

— J'y vais.

Il dit ça avec une fermeté qui surprit même Ornir.

— Bien, dit le vieux. Tu pars demain. Je te donne le temps de te préparer.

— Demain.

— Demain, oui. Tu n'as pas trop de temps. Le chasseur d'hier, il va manquer à quelqu'un. Quelqu'un viendra le chercher. Quand on viendra le chercher, on viendra ici. Plus tu seras parti, mieux ce sera. Pour toi et pour nous.

— D'accord.

— Une dernière chose.

Ornir se redressa.

— Je ne peux pas t'envoyer dehors avec rien. Tu n'auras pas d'arme en rúnjárn avant Steinsmiðr — c'est plusieurs semaines de marche, peut-être deux mois selon les passes que tu prendras. Pendant ce temps, il te faut quelque chose. Bragi va te donner une de nos épées d'acier ordinaire, propre, bien équilibrée, à laquelle tu es habitué. Tu n'y mets pas ta foudre. Tu y mets jamais ta foudre. Tu te bats à l'épée seule, ou tu fuis. Tu ne sors la foudre que dans une arme qui peut la porter. Tu m'as compris ?

— Oui.

— Tu me le redis.

— Je ne mets pas ma foudre dans une arme qui n'est pas en rúnjárn.

— Encore.

— Je ne mets pas ma foudre dans une arme qui n'est pas en rúnjárn.

— Bon. Bouge. Prépare tes affaires. On se reverra ce soir.

XVI.

Il prépara ses affaires.

Il y avait peu à préparer. Sa chemise neuve. Son brassard rapiécé. Sa cape. La couverture de Gyda — il y tenait toujours, après tout ce temps. Le couteau de Borik. Un pain de seigle dur, du fromage, du lard salé, une gourde — Birgit l'avait déjà préparé, sans qu'il le demande.

Il prépara les affaires de Runa aussi. Sa robe, son pantalon, ses bottes, sa cape verte que Kára avait doublée de lapin au début de l'hiver. Son pendentif, qu'elle ne quittait jamais, qu'il vérifia qu'elle portait bien sous sa robe. Il prépara, dans sa propre sacoche, les feuilles de Holm — Holm les avait apportées dans l'après-midi, plusieurs feuillets attachés par un cordon, exercices pour Runa, à lire en marchant avait écrit le moine d'une main appliquée. Sigurd les rangea soigneusement.

Le soir, il y eut un repas commun à la longue table — pas un grand repas, juste un repas plus chaud que d'habitude, avec un peu de vin pour ceux qui en voulaient. Personne ne fit de discours. Personne ne pleura. Halfdan demanda à Sigurd s'il voulait boire avec lui, ils burent. Yrsa lui souhaita bonne route avec un sourire si fragile qu'il faillit lui poser une main sur l'épaule, et il ne le fit pas parce qu'il n'avait pas l'habitude. Egil leva sa tasse en silence. Bragi lui passa un sachet de cuir contenant des aiguilles à coudre et du fil — pour ta cape, ton pantalon, n'importe quoi qui se déchire — et il acquiesça.

Holm, en fin de repas, vint à côté de lui et lui mit dans la main un petit livret relié en cuir noir. Très petit. Tenant dans une paume.

— Pour Runa. Quand elle aura le temps de lire, en route.

— Qu'est-ce que c'est.

— Des choses qu'elle ne connaît pas encore. Elle aimera.

Sigurd le rangea dans sa sacoche.

Leiv vint à la fin. Le bras toujours en écharpe. Il avait l'air gêné — plus gêné qu'il ne l'avait jamais été en six mois.

— Tu pars donc.

— Demain.

— Tu vas revenir un jour ?

— Je ne sais pas. J'aimerais bien.

— Bon. Si tu reviens, tu me trouveras. J'ai dit à Birgit que je ne partais pas avant que tu reviennes ou avant qu'elle me jette dehors. Voilà.

Sigurd voulut sourire. Il ne réussit pas tout à fait.

— D'accord.

— Embrasse Runa pour moi. Demain elle pleurera et je pleurerai aussi et c'est mieux qu'on s'embrasse pas.

— D'accord, Leiv.

Leiv lui frappa le bras de son poing valide — pas fort, juste pour ponctuer — et il s'en alla.

XVII.

La dernière personne qu'il vit, ce soir-là, fut Ornir.

Il était dans la cour pavée, seul, après que tout le monde se fut dispersé. Sigurd alla le voir. Il avait pensé qu'il y aurait des mots à dire. Il s'aperçut, en arrivant devant Ornir, qu'il n'en trouvait aucun.

Ornir lui tendit quelque chose. C'était une enveloppe scellée, plus grande que la lettre de Bragi, fermée d'une cire foncée dont Sigurd ne reconnut pas l'empreinte.

— Tu prends ça, dit Ornir.

— Qu'est-ce que c'est.

— Tu ne l'ouvres pas. Pas maintenant. Tu la mets au fond de ton sac et tu l'oublies. Le jour où tu n'auras plus aucune option, le jour où tu te diras c'est fini, je n'ai personne à qui aller, plus rien à essayer, ce jour-là tu l'ouvres. Pas avant.

Sigurd prit l'enveloppe. Il la regarda dans sa paume.

— Promis.

— Bien.

Ornir le regarda un long moment.

— Encore une chose, gamin.

— Oui.

— La foudre n'aime pas les trajets courts. Souviens-toi de ça quand on te mettra dos au mur.

— D'accord.

Ornir hocha le menton. Il ne lui posa pas la main sur l'épaule. Il ne le serra pas dans ses bras. Il ne lui dit pas adieu. Il pivota et rentra dans le bâtiment principal, et la porte se referma derrière lui.

Sigurd resta seul dans la cour pavée. Il glissa l'enveloppe au fond de son sac, sous le pain et le fromage, là où elle ne risquait pas de tomber. Il rentra à la grange.

Runa dormait déjà. Il s'allongea sur sa paillasse à côté d'elle. Il regarda la lucarne pendant un long moment. Il pensa à Halvard, qui avait dit sur la crête si je meurs un jour et que des hommes viennent te chercher — tu fuis. Tu ne cherches pas à comprendre. Tu ne reviens pas. Il pensa qu'il avait fui, comme demandé. Mais qu'à ce moment précis, dans cette grange, il commençait à comprendre — exactement ce que Halvard lui avait demandé de ne pas faire.

Il pensa qu'il ne savait pas si Halvard, là où il était, lui en voulait ou non.

Il s'endormit avec ça.

XVIII.

Ils partirent à l'aube.

Il n'y eut pas d'adieux dans la cour pavée. La cour était vide quand Sigurd et Runa la traversèrent — vide volontairement. C'était un usage du Refuge, Birgit le lui avait expliqué la veille. On ne fait pas la haie aux gens qui partent. On ne pleure pas leur dos. Ils ont besoin de penser à ce qu'il y a devant.

Mais sur le sentier, à mi-pente — pas au début, pas à la fin, juste au milieu, là où on ne pouvait plus voir le Refuge en se retournant — il y avait Kára.

Elle attendait, appuyée à un rocher, ses dagues longues à la ceinture, une couverture de voyage sur les épaules. Pour un instant, Sigurd crut qu'elle partait elle aussi.

Elle se redressa quand il s'approcha.

— Je ne pars pas, dit-elle, comme si elle avait deviné. Pas encore. J'attends d'être un peu plus prête.

— Tu es prête, Kára.

— Je suis presque prête. Pas pareil.

Elle eut son sourire bref.

— Je voulais juste te dire deux choses avant que tu partes.

— Je t'écoute.

— La première. Tu vas tomber sur des gens, là-bas, qui ne te ressembleront pas. Plus durs que les triangles. Plus rusés. Plus beaux, peut-être, ce qui est pire. Tu apprendras à les reconnaître. Mais en attendant, tu te méfies de tout le monde qui essaie d'être trop gentil. Tout le monde. Y compris ceux qui t'offrent à boire.

— Je ferai attention.

— Bien. La deuxième.

Elle prit une inspiration.

— Si tu reviens au Refuge un jour et que je n'y suis plus. Si je suis partie, ou si je ne suis pas revenue, ou si — n'importe quoi. Je voudrais que tu poses la question à Ornir. Demande-lui où je suis allée. Il te dira ce qu'il sait. Et si c'est mauvais, alors tu n'as rien à faire de moi, tu continues ta route. Mais si c'est ouvert, si tu sais que je suis quelque part, et que c'est sur ton chemin — tu me cherches. Tu me trouves. On se reverra.

— Et toi pareil. Si tu reviens et que je suis pas là.

— Pareil.

Elle hocha la tête. Elle posa une dernière fois son poing fermé sur l'épaule de Sigurd, ce sceau qu'elle avait posé après le combat.

— Bonne route, Sigurd.

— Bonne route, Kára.

Elle se retourna et reprit le sentier vers le haut. Elle ne se retourna pas. Sigurd la regarda partir un instant, puis il prit la main de Runa qui n'avait pas dit un mot pendant tout l'échange. Ils continuèrent vers le bas.

Le col, en contrebas, les attendait.

XIX.

Ils mirent toute la matinée à le franchir.

Au sommet du col proprement dit, là où la pierre s'effaçait pour redevenir herbe et où on voyait, de l'autre côté, un monde nouveau qu'ils n'avaient pas encore touché — Runa s'arrêta. Elle se retourna pour la première fois depuis qu'ils avaient quitté la grange.

— Sigurd.

— Oui.

— Holm va me manquer.

— Je sais.

— Mais Steinsmiðr, ça veut dire qu'on revient vers d'autres livres ?

Il sourit. C'était la question d'une enfant. Il avait failli oublier qu'elle en était une.

— Peut-être, oui.

— Alors c'est bien.

Elle se retourna et reprit la marche sans rien ajouter.

Ils descendirent du col vers le sud. Le Refuge n'était plus visible derrière eux. Devant, il y avait d'autres pics, un sentier qui serpentait, des vallées que Sigurd ne connaissait pas. Bragi lui avait donné un parchemin avec un itinéraire approximatif — prends à droite à la cascade, monte le long du ruisseau, traverse le pré gras, etc. — qui menait vers Steinsmiðr en quelques semaines. Le parchemin était dans sa sacoche. La lettre de Bragi à côté. La lettre scellée d'Ornir au fond. Le petit livre noir de Holm pour Runa, par-dessus.

Sa rune Sowilō battait tranquillement sous le brassard. La cicatrice de la veille tirait un peu sous la chemise, mais cicatrisait. L'épée d'acier ordinaire que Bragi lui avait donnée — une lame propre, simple, que Sigurd portait à la ceinture désormais — pendait à sa hanche gauche.

Il s'appellerait, pour Runa, l'épée du voyage. Smáeldingr — petite foudre — c'était le nom que Bragi lui avait dit, tout à l'heure dans la forge, qu'il donnerait à l'arme qu'il forgerait pour Sigurd à Steinsmiðr. Si Eirvardr accepte. Si tu es jugé. Sigurd avait gardé ce nom pour lui. Il n'avait pas encore d'arme. Mais le nom était posé, comme un mot de passe pour la suite.

Il prit la main de Runa et ils continuèrent.

XX.

Trois semaines plus tard, quelque part au sud.

Un homme à cheval traversait une clairière où trois corbeaux se disputaient quelque chose. Il fit un geste de la main. Les corbeaux s'envolèrent sans se presser.

L'homme descendit de cheval. Il s'accroupit près du corps qui gisait au sol. Le chasseur de primes — il l'avait reconnu de loin, à la cuirasse, à la coupe de la manche. Quelqu'un qu'il avait croisé deux ou trois fois. Pas un ami. Un collègue.

Le corps était sec. Les bêtes étaient passées dessus. Mais il restait une chose qui n'avait pas séché — un trou rond, propre, à la base de la gorge, là où la cuirasse s'arrêtait. Un trou trop net pour avoir été fait par une lame ordinaire. L'homme y passa un doigt ganté. La peau autour était fondue. Pas brûlée. Fondue, vers l'intérieur, comme si une petite chaleur très précise avait poussé là et que la chair avait cédé.

Il se redressa lentement.

Sous sa manche relevée, sur l'avant-bras gauche, on voyait une cicatrice — large, blanche, qui prenait toute la joue droite et l'oeil. Une cicatrice en éclair. Mal cicatrisée, pas réparée comme il faut. Une cicatrice de quelqu'un à qui un éclair avait pris la moitié du visage, longtemps auparavant, et qui en avait gardé la marque pour la vie.

Il regarda vers le nord, vers les montagnes d'où il venait de descendre.

Il dit à voix basse :

— Donc il est là.

Il remonta à cheval. Le cheval renâcla, fit demi-tour, et reprit le sentier vers le sud.

L'homme allait avoir, désormais, une route à faire.

Il avait du temps.



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