Runalog
Chapitre 6 : Arc 2 :Chapitre 6 — La route du sud
5504 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 15/06/2026 17:03
I.
Ils descendirent du col en silence.
Le sentier qui partait du Refuge vers le sud était bien marqué pendant la première heure — les marchands du printemps l'avaient déjà foulé deux fois — puis il se perdit dans les éboulis et il fallut chercher. Sigurd suivait le parchemin que Bragi lui avait préparé : à la troisième cascade, prends sur la gauche, suis le ruisseau jusqu'à ce qu'il s'élargisse, traverse, ne monte pas sur la crête nord, redescends par le pré gras. C'était écrit en gros, lisiblement, comme on écrit pour un enfant. Bragi avait dû avoir peur que Sigurd se perde dès le premier jour.
Sigurd ne se perdit pas le premier jour. Il faillit le deuxième, parce qu'il prit la deuxième cascade pour la troisième, mais Runa le rattrapa.
— Sigurd. La cascade qu'on vient de passer, elle était plus petite que celle d'avant.
— Et alors.
— Bragi a écrit la troisième. Tu en as compté combien.
Il avait compté deux. Il avait pris la deuxième pour la troisième parce qu'elle faisait plus de bruit que la première. Il revint sur ses pas en maugréant. Runa, qui marchait derrière lui depuis le matin sans une plainte, ne dit rien d'autre. Il l'entendit pourtant pousser un petit hm satisfait, du ton qu'elle prenait quand elle avait raison et qu'elle n'avait pas besoin de le rappeler.
Il prit la note. Il apprit à compter mieux les cascades.
II.
Les premières nuits, ils dormirent dehors.
Sigurd avait peur, le premier soir, que Runa n'arrive pas à dormir sans toit. Il s'aperçut qu'il avait sous-estimé son adaptation. Elle l'aida à ramasser des aiguilles de pin pour faire un matelas — plus épais sous le bassin, sinon on a mal le matin, c'est Birgit qui me l'a dit — et elle s'enroula dans la couverture de Gyda comme si elle avait toujours dormi ainsi. Elle s'endormit avant lui.
Sigurd, lui, mit une heure. Pas par inconfort. Parce qu'il écoutait — et que pour la première fois depuis six mois, il n'avait pas un Refuge autour de lui, des murs, des gens qui veillaient, Ornir qui dormait à dix mètres, Bragi à la forge, Birgit aux cuisines. Il avait Runa à côté de lui, son épée à portée de main, et la forêt. C'était tout. Il devait suffire à tout. Il dormit quand même.
Au matin, il fit le feu d'un coup — silex de Bragi — comme il aurait fait il y a six mois. Mais il s'aperçut qu'il le faisait mieux. Pas parce qu'on le lui avait appris au Refuge — personne n'apprenait à faire un feu au Refuge, ça aurait été humiliant — mais parce que ses gestes en général étaient devenus plus précis. Halvard lui avait montré comment faire un feu à neuf ans, dans la cour, et à seize ans il faisait ce que Halvard lui avait appris à neuf ans en mieux. Toutes les leçons de l'hiver passaient par les mains, par les pieds, par l'attention. Le feu prit du premier coup.
Il fit cuire deux œufs qu'il avait pris dans une basse-cour en passant — il avait laissé un sou en échange à côté du poulailler, par habitude apprise à Brynnadalr — et ils mangèrent au lever du soleil.
— C'est bien, dit Runa simplement.
— Quoi.
— Manger dehors. Au soleil. Avec un œuf.
Sigurd la regarda. Elle souriait. Ce n'était pas tout à fait le sourire de la petite fille du village. Ses joues avaient creusé un peu plus pendant l'hiver, ses yeux étaient légèrement plus calmes — plus vieux, sans qu'elle ait vieilli vraiment. Mais elle souriait.
— Oui, dit-il. C'est bien.
Il finit son œuf. Il pensa qu'il y avait, dans la simplicité de manger un œuf au soleil avec une enfant qui n'était pas morte, une sorte de victoire qu'il n'aurait pas dû goûter sans honte. Il la goûta quand même.
III.
La première vraie route apparut au bout de cinq jours.
C'était une route empierrée, étroite, qui suivait le pied d'une chaîne de moyennes montagnes vers le sud-est. Sigurd y reconnut, par les ornières, le passage de chariots — pas beaucoup, mais réguliers. Il hésita à la prendre. Une route, c'était plus rapide. C'était aussi plus visible.
Il prit la route.
Il croisa le premier voyageur le lendemain — un colporteur seul, qui poussait une brouette pleine de pots et de balais. L'homme leva la main en passant. Sigurd la lui rendit. Ils ne se parlèrent pas. Plus tard dans la journée, ils dépassèrent un attelage de paysans qui montait du sud et qui ne leur prêta pas attention.
— Sigurd.
— Hm.
— Ils ne nous regardent pas.
— Non.
— Pourquoi.
— Parce qu'on n'est pas intéressants.
Elle réfléchit à ça en marchant.
— Mais avant on était intéressants. Quand on est partis. Maintenant on n'est pas intéressants.
— Avant on portait nos vêtements du Refuge. Et puis tu avais les cheveux pas tressés. Et puis je portais une cape qu'on voit de loin. Un peu de tout.
— Et là ?
— Là tu es une petite fille qui marche avec son grand frère et qui va voir une tante. C'est commun. Personne ne regarde une chose commune.
Elle hocha la tête. Elle resta silencieuse un long moment. Puis elle dit, très sérieusement :
— Mais moi je ne suis pas commune.
— Je sais.
— Alors pourquoi ils ne le voient pas.
Sigurd réfléchit. Il avait neuf ans dans la voix de cette enfant et il y avait aussi, bizarrement, une chose qu'il n'avait pas. Il chercha sa réponse.
— Parce que c'est dans toi. Pas dehors. Si les gens te regardent vite, ils ne voient pas ce qui est dans toi.
— Alors je vais marcher vite pour qu'ils ne voient pas.
— D'accord.
Elle marcha plus vite pendant cinq minutes, puis elle oublia.
IV.
La première ville qu'ils atteignirent s'appelait Drengsvik.
Ce n'était pas vraiment une ville — c'était un gros bourg de marchands qui s'était développé autour d'un carrefour et d'une rivière navigable. Sigurd vit, en l'approchant, qu'il y avait des choses qu'il n'avait jamais vues : un mur de pierre, pas haut mais continu ; deux gardes à la porte qui regardaient passer les gens sans les arrêter ; et, à l'intérieur, le bruit. Une vraie ville faisait du bruit. Brynnadalr n'en faisait pas. Le Refuge n'en faisait pas. Ici, il y avait un souffle constant — voix humaines, sabots, bois qu'on cogne, métal, une cloche quelque part qui sonnait toutes les heures.
Sigurd s'arrêta avant la porte. Il prit Runa par les épaules.
— Tu ne parles à personne. Tu n'enlèves pas ton pendentif. Tu le caches sous ta robe et tu ne le montres pas. Tu ne touches à rien sur les étals. Si quelqu'un te demande quelque chose, tu réponds je ne sais pas, demandez à mon frère. Tu m'as compris.
— Je suis ta sœur ?
— Tu es ma sœur.
— D'accord.
— Bien.
Ils entrèrent. Personne ne les regarda. Sigurd avait gardé sa main sur la poignée de l'épée pendant les premiers pas, par habitude prise sur la route, et il s'aperçut qu'il était la seule personne sur la grand-rue à avoir une main sur la poignée d'une arme. Tout le monde d'autre marchait les mains libres. Il lâcha. Il essaya d'avoir l'air d'avoir toujours eu les mains libres.
Ils virent les premiers soldats des nations en armes au coin d'une place.
Trois hommes, des couleurs claires sur les épaules — un bleu pâle et un blanc, qui faisaient comme un ciel qu'on aurait fendu — et des armes longues à la ceinture. Pas en garde. En patrouille. Ils riaient entre eux. Sigurd pensa, en les regardant, à ce que Holm lui avait dit : Vindheim porte le bleu et le blanc, comme leur ciel. C'étaient des hommes de Vindheim. Ils ne ressemblaient pas du tout à ce que Sigurd avait imaginé — il les avait vus dans sa tête comme des soldats sévères, en armures complètes, qui marchaient au pas. Ces trois-là étaient simplement trois jeunes hommes qui se moquaient d'un de leurs collègues à propos d'une histoire que Sigurd ne saisissait pas.
Une rune brillait au-dessus du col d'un d'eux, à la hauteur de l'épaule, brodée dans le tissu. Pas la rune Ansuz du vent — pas exactement. Une variante, plus complexe, avec un cercle autour. Une marque de grade, peut-être. Sigurd ne savait pas. Il avait beaucoup de choses qu'il ne savait pas.
Il passa avec Runa sans ralentir.
V.
Ils achetèrent ce dont ils avaient besoin.
Pas seulement à manger. Sigurd avait pensé, en marchant, à ce qu'il devait acheter — vraiment acheter, avec les pièces que Bragi lui avait glissées discrètement dans son sac la veille du départ. Trois choses, en plus de la nourriture.
Premièrement : de quoi cacher. Sigurd portait sa cape beige du Refuge, qui avait l'air de ce qu'elle était — une cape de réfugié des hauteurs. À Drengsvik elle ne ressemblait à rien que les gens d'ici portaient. Il fallait une autre. Il en trouva une chez un fripier — vieille, brune, banale, exactement le genre de cape qu'avait n'importe qui dans cette ville, avec un capuchon assez large pour ombrer le visage. Il la paya sans marchander parce qu'il ne savait pas marchander. Le fripier l'arnaqua probablement. Ce n'était pas grave.
Deuxièmement : un brassard. Le brassard de cuir rapiécé que Sigurd portait depuis son village couvrait sa rune Sowilō, oui, mais il était trop visible — usé, fait main, qui criait je cache quelque chose. Il en trouva un autre, simple, lié à des mitaines de cuir, comme en portaient les charretiers pour ne pas se brûler les mains aux rênes. Personne ne se demanderait ce qu'il y avait dessous.
Troisièmement : une robe pour Runa, plus banale que celle bleu ardoise du Refuge. Une robe de couleur ocre, sans broderies, qui faisait passer pour une enfant de petits paysans en voyage. Et une cape doublée pour la même raison.
Il les habilla en sortant de la ville, dans un bosquet à l'écart de la route. Runa fit la moue en voyant la robe ocre — elle est pas jolie — mais elle l'enfila sans plus de protestation. Sigurd plia son ancien brassard et la cape du Refuge dans son sac. Il garda la couverture de Gyda. Il garderait toujours la couverture de Gyda.
Quand ils repartirent sur la route, ils étaient deux paysans modestes en chemin. Personne ne les regarda en passant.
VI.
Le quatrième soir après Drengsvik, ils dormirent dans la grange d'une vieille ferme isolée.
C'était la première fois qu'ils demandaient à dormir chez quelqu'un. Sigurd avait hésité — le ciel s'était couvert pendant l'après-midi, il sentait la pluie venir, et il ne voulait pas faire passer une nuit trempée à Runa s'il pouvait l'éviter. La ferme était la seule construction visible à des kilomètres. Une fumée sortait de la cheminée. Un chien aboya quand ils s'approchèrent du portillon. Une vieille femme sortit, le chien à ses pieds, et les regarda venir sans rien dire.
Elle avait peut-être soixante-dix ans. Elle portait un fichu sur la tête, un tablier noué sur une robe grise, et elle avait, à la main, la canne qui devait lui servir aussi de bâton à chien. Elle ne fit pas de geste hostile. Elle attendit que Sigurd parle.
— Bonsoir, dit-il. On voyage et il va pleuvoir. Est-ce qu'on peut dormir dans votre grange ?
— Vous êtes deux.
— Oui. Ma petite sœur et moi.
Elle regarda Runa longtemps. Plus longtemps que ne l'auraient regardée la plupart des gens. Sigurd sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine. Mais la vieille femme finit simplement par hocher la tête.
— La grange est à droite. Il y a de la paille. Il y a un seau d'eau au puits, vous pouvez vous en servir. Je vais vous porter quelque chose à manger dans une heure, je suis en train de préparer ma soupe. Vous ne touchez pas aux poules.
— Merci, madame.
— Vous êtes propres ?
— On essaie.
Elle eut un mince sourire qui n'allait pas plus haut que les coins de la bouche.
— Allez.
Ils s'installèrent. La grange était sèche, propre, sentait le foin. Sigurd ferma le portillon derrière eux, posa son sac, déplia la couverture sur la paille. La pluie commença à tomber dru pendant qu'ils s'organisaient.
La vieille femme vint, comme promis, une heure plus tard. Elle leur apporta deux écuelles de bois fumantes, une miche de pain, et — Sigurd le remarqua — deux pommes posées en haut du plateau, comme par-dessus, comme si elle avait eu une dernière idée en sortant de chez elle. Runa prit la sienne avec un petit son de plaisir. La vieille femme lui sourit pour de bon cette fois, brièvement.
Elle posa le plateau sur une caisse retournée. Elle s'apprêtait à repartir quand elle s'arrêta sur le seuil.
— Mon garçon.
Sigurd leva les yeux.
— Il y a deux ou trois semaines, des hommes sont passés sur la grand-route au sud d'ici. Pas des soldats. Des gens en cape sombre. Ils posaient des questions. Je ne saurai pas vous dire quoi. Mais ils en posaient. Je vous le dis comme ça. Si vous prenez la grand-route demain matin, restez sur la rive ouest de la rivière, le sentier est plus discret, et vous ne croiserez personne avant Greinholt.
Elle regarda Runa. Elle regarda Sigurd.
— Bonne nuit.
Elle referma la porte de la grange. Le chien aboya une fois et se tut.
Sigurd resta longtemps avec son écueil dans les mains avant de manger.
Il pensa à ce qu'elle venait de dire — aux hommes en cape sombre qui posaient des questions deux ou trois semaines plus tôt. Il pensa qu'elle ne savait pas qui il était. Il pensa qu'elle ne savait pas pourquoi elle leur disait ça. Il pensa qu'elle leur avait probablement dit la même chose à d'autres voyageurs avant eux et qu'elle leur en dirait probablement à d'autres après. Il pensa qu'il y avait, par toute cette région, des gens qui avaient compris des choses qu'eux-mêmes ne nommaient pas, et qui faisaient ce qu'ils pouvaient.
Il ne sut pas si la vieille femme avait deviné, ou si elle se contentait d'aider tout voyageur. Il ne lui demanda pas. Au matin, quand ils partirent à l'aube, elle n'était pas levée. Sigurd laissa quelques pièces sur la caisse à côté du plateau vide et un petit tas de mûres que Runa avait insisté pour lui laisser en remerciement.
Ils prirent la rive ouest de la rivière, comme la vieille femme l'avait conseillé.
VII.
Ils avancèrent comme ça pendant des jours, puis des semaines.
Sigurd s'aperçut, à la deuxième semaine, qu'il avait perdu le compte. Les jours étaient devenus une seule longue journée ponctuée par des nuits — parfois sous abri, parfois dehors, parfois dans une grange, parfois dans une auberge où ils restaient le temps d'un bol de soupe avant de repartir. Ils traversèrent un autre bourg de marchands, où Sigurd échangea son dernier petit sou contre du pain dur et une corde dont il n'avait pas envie mais qu'il avait pensé devoir avoir. Ils traversèrent des routes vides où ils ne rencontrèrent personne pendant un jour entier. Ils traversèrent des terres cultivées, des landes, des forêts.
Une fois, ils virent au loin une caravane militaire — bannières rouges sur le passage, cliquètement de métal. Sigurd les laissa passer en s'enfonçant dans un fossé avec Runa. Une autre fois, ils croisèrent une famille entière — père, mère, trois enfants, un âne — qui leur firent un signe de la main amical en passant. Une troisième fois, ils virent quatre hommes à cheval qui descendaient la route à bonne allure, et Sigurd se cacha sans réfléchir dès qu'il les vit. Les cavaliers passèrent sans regarder de leur côté. Aucun ne portait de cape sombre. Sigurd n'avait pas su pourquoi il s'était caché. Il avait juste senti.
À un croisement de chemins, dans une auberge presque vide où ils étaient entrés se mettre à l'abri d'une averse, Sigurd entendit deux voyageurs qui parlaient à voix forte à une table voisine. Il n'écoutait pas vraiment. Il finissait sa soupe.
— … en plus à Stedrhol, ils disent. Les gardes de Muspell ont rien fait. Ils auraient pas pu s'ils avaient voulu, ces types-là étaient pas n'importe qui. Cape noire, le truc avec les triangles, tu vois.
— Ah oui. Ceux-là.
— Ils sont partout maintenant. Plus que l'année dernière. Trois villages dans le nord, deux à l'est, un sur la côte. On dit qu'ils cherchent quelque chose. Personne ne sait quoi.
— Ils trouveront ce qu'ils cherchent, ces fous, et ils nous regretteront après.
— Ils trouveront. Ou pas. Mais ils mettent le bordel partout, ouais.
Sigurd sentit son écuelle peser plus lourd. Il finit sa soupe en cachant son visage dans le bol. Runa, à côté de lui, ne dit rien — elle avait écouté autant que lui.
Quand ils sortirent de l'auberge, elle dit simplement :
— Sigurd.
— Hm.
— C'était les gens du village.
— Oui.
— Il y en a d'autres maintenant.
— Il y en a partout.
Elle ne demanda rien d'autre. Elle prit sa main et ils repartirent.
Sigurd pensa, en marchant, qu'il avait cru jusque-là que le culte était quelque chose qui s'était déroulé sur un village — sur son village — comme un orage isolé. Il découvrait qu'il y avait en fait, sur tout le continent, beaucoup de villages, beaucoup d'orages, beaucoup de gens qui posaient des questions, qui prenaient des enfants, qui tuaient les gens qui ne savaient pas répondre. Les triangles étaient partout. Pas un détachement isolé. Une marée, qui montait.
Il se demanda — pour la première fois — ce qu'ils cherchaient. Il n'y avait pas pensé jusque-là parce qu'il avait été occupé à survivre. Il y pensa pendant la fin de l'après-midi, longtemps. Il n'en eut aucune idée.
VIII.
Les brigands surgirent à la cinquième semaine.
C'était dans une vieille forêt qu'ils traversaient depuis le matin — une forêt humide, basse, où les chemins étaient tracés mais pas entretenus, où les arbres tombés barraient parfois la route. Sigurd avait remarqué, vers midi, qu'on avait beaucoup moins croisé de monde dans cette région que dans la précédente. Pas de paysans dans les champs, pas de marchands sur la route. Comme un pays vide. Il n'avait pas aimé ça mais il ne savait pas comment le contourner — le chemin était le seul tracé entre deux régions.
Ils étaient quatre. Ils sortirent de derrière un fourré au tournant d'un chemin — pas de ceinture militaire, pas de couleurs nationales, des vêtements rapiécés, des armes hétéroclites. Un homme grand avec une hache de bûcheron. Un homme petit avec un couteau de chasse. Un troisième avec un gourdin. Le dernier, derrière, avec une lame courte qui avait dû être correcte autrefois.
— Vos sacs, dit le grand. Et tout ce que vous avez sur vous.
Sigurd s'était déjà mis devant Runa.
Il évalua en deux secondes. Ce n'étaient pas des soldats — ils ne se tenaient pas comme des soldats, ils ne portaient pas leurs armes comme des soldats. Ils ne se tenaient pas non plus comme des hommes habitués au rúnjárn. Ce n'était pas le culte. Ce n'était pas le lieutenant. C'étaient des paysans ou des coupeurs de bois ruinés, devenus brigands, qui détroussaient les voyageurs sur ce chemin parce qu'il n'y avait plus de gardes pour les arrêter dans la région. Un problème ordinaire.
Sigurd ne tira pas l'épée. Il dit, calmement :
— Reculez.
Le grand rit.
— Reculez. Tu es mignon, gamin. Sors ce que tu as et on te laisse passer. Sinon on prend, et on te casse une ou deux choses au passage.
— Reculez. Je vous le dis une seule fois.
— Ah ouais ? Ou quoi ?
Sigurd n'attendit pas qu'il finisse sa phrase. Il avança d'un pas, tira son épée de la main droite — elle sortit d'un coup bien rodé, le bruit propre que Bragi lui avait fait répéter cinquante fois à la sortie du fourreau — et il fendit l'air une fois entre lui et le brigand le plus proche. Pas pour toucher. Pour montrer qu'il savait tenir une épée.
Le grand recula d'un pas.
— Eh, eh.
— Reculez.
— C'est pas très —
Sigurd avança d'un autre pas. Il fit un mouvement court, sec, au poignet. Sa lame siffla. Pas en l'air, à hauteur d'épaule du grand — qui se courba sans réfléchir et faillit basculer en arrière. Le petit avec le couteau de chasse leva son arme. Sigurd pivota à demi sur la gauche — un mouvement qu'il avait fait mille fois contre Halfdan dans la cour pavée — et abaissa la pointe de son épée à la hauteur de la gorge du petit, à un demi-pouce du tissu, sans le toucher. Le petit s'arrêta net. Son couteau lui tombait presque de la main.
Sigurd, sans bouger sa lame, leva la main gauche derrière lui sans se retourner, paume vers Runa. Il sentit la petite main de Runa s'y poser. Il continua à fixer le petit.
— On va s'en aller maintenant, dit-il à voix basse. Tous les quatre, vous reculez. Vous laissez passer. Vous ne nous suivez pas.
Le grand commença à regarder ses trois compagnons. Le petit avait l'air d'avoir cessé de respirer. Le troisième, avec le gourdin, ne bougeait plus depuis le début. Le quatrième, derrière, avait reculé tout seul sans que personne n'ait à le lui dire.
— D'accord, dit le grand.
— Plus vite que ça.
— D'accord, d'accord.
Ils reculèrent. Sigurd les regarda partir sans baisser sa garde, une main toujours en arrière dans celle de Runa. Quand les quatre brigands eurent disparu dans le bois, il n'attendit pas dix secondes : il se retourna, prit Runa et marcha vite dans l'autre direction. Il marcha vite pendant une demi-heure. Puis il ralentit, parce que Runa peinait à suivre.
Quand il regarda derrière lui, il n'y avait personne.
Il rangea son épée. Sa main tremblait un peu — pas de peur. Il avait vu, dans le geste qu'il avait fait, quelque chose qu'il n'avait pas vu jusque-là. Il avait menacé quatre hommes, et les quatre hommes avaient reculé. Il n'avait pas frappé. Il n'avait pas eu besoin. La menace seule avait suffi parce que les quatre brigands avaient compris, en regardant son épée et son corps, qu'ils auraient peut-être réussi à le tuer mais qu'au moins deux d'entre eux y seraient passés avant. Et ils n'étaient pas payés assez cher pour mourir.
Sigurd pensa, en marchant : je n'ai pas eu besoin de la foudre.
Il pensa : Ornir avait raison.
Il pensa : je suis devenu quelque chose, sans le savoir.
Runa, qui marchait à côté de lui, lui serra deux fois la main. Pas pour le rassurer. Pour lui dire qu'elle l'avait vu. Il lui serra la main en retour.
IX.
Ils approchèrent des hauteurs à la sixième semaine.
Le terrain commençait à monter sérieusement. Les sentiers se faisaient plus étroits. Les villages disparaissaient — il n'y avait plus rien à part des fermes isolées de bergers, et bientôt même plus de fermes. Le parchemin de Bragi devint plus précis, plus difficile à suivre. Au septième pic en partant de l'est, prends à gauche du col qui ressemble à une selle, ne traverse pas la rivière noire, monte par le sentier des aigles. Sigurd ne savait pas distinguer un septième pic d'un huitième. Il essaya quand même.
Ils croisèrent une borne au bord d'un chemin un matin.
C'était une borne très ancienne — beaucoup plus ancienne, à voir sa mousse, que celle qu'ils avaient lue ensemble au début de leur voyage en sortant de Brynnadalr. Trois faces, trois directions. Sigurd s'arrêta machinalement parce qu'il avait pris l'habitude de s'arrêter aux bornes, et parce qu'il n'aimait pas savoir qu'il avait raté un embranchement.
Runa se mit devant la pierre. Elle pencha la tête.
— Celle qui regarde vers la gauche, c'est Ulfsheidr. Je crois que c'est un nom d'endroit où on n'irait pas — ulfs, c'est les loups, quelque chose comme la lande des loups.
— Tu es sûre.
— Oui.
— Et celle qui va tout droit ?
— Greinholt. C'est un mot que j'ai déjà vu, c'est le bourg dont parlait la vieille femme, je crois. C'est encore loin.
— Et la troisième.
Runa pencha la tête de l'autre côté.
Elle resta silencieuse plus longtemps que pour les deux autres. Pas parce qu'elle ne savait pas — Sigurd vit à son visage qu'elle avait lu les lettres, qu'elle savait les prononcer, qu'elle n'avait pas de mal. Elle prit son temps parce que quelque chose, dans le mot, lui avait fait une drôle de chose.
— Je crois que c'est Steinsmiðr, dit-elle enfin.
— C'est marqué.
— Oui.
Sigurd s'approcha. Il regarda la troisième face. Il vit que les lettres étaient gravées plus profondément que celles des deux autres directions, comme si on avait pris plus de temps pour les inscrire. Et, sous le mot, il y avait — il dut se pencher pour le voir — une petite marque qu'il n'aurait pas remarquée sans elle. Pas une lettre. Un signe simple. Trois traits qui se rejoignaient en angle, une sorte de demi-fleur ou de demi-flamme, qui ne disait rien à Sigurd mais qui restait élégant.
Runa l'avait vu aussi. Elle resta un moment à le regarder.
— Tu connais ce signe ? demanda Sigurd.
— Non.
— Mais tu le regardes.
— Il est joli.
Elle dit ça simplement, sans inquiétude. Mais elle resta un instant de plus à le contempler, comme un petit enfant regarderait un papillon posé sur une fleur — pas comme on regarde une chose qu'on cherche à comprendre. Elle finit par reprendre la main de Sigurd et ils continuèrent par le chemin de droite.
Sigurd ne s'interrogea pas sur ce qu'elle avait vu. Il pensa simplement qu'elle avait toujours eu l'œil pour les jolies choses. Il ne fit pas le lien — pourquoi l'aurait-il fait — entre ce petit signe gravé sous le nom de Steinsmiðr et le pendentif qu'elle portait sous sa robe.
X.
L'orage arriva à la fin de la sixième semaine.
Ils étaient sur un sentier qui montait depuis trois jours — un sentier abandonné que Sigurd avait fini par trouver après avoir tâtonné un long moment dans une zone où le parchemin de Bragi devenait imprécis. Le ciel s'était couvert dans l'après-midi. Sigurd avait espéré qu'ils trouveraient un abri avant la pluie. Il n'y avait rien — pas de bergerie, pas de surplomb, juste de la pierre nue et un sentier glissant.
La pluie commença vers le soir. Pas une pluie d'été — une pluie de montagne, droite, glacée, qui frappait l'épaule comme on frappe à coups de petits bâtons. Sigurd accéléra avec Runa, cherchant n'importe quel renfoncement. Il finit par trouver, dans une paroi à pic, un petit creux où la roche surplombait — un mètre de profondeur peut-être, juste assez pour qu'ils puissent tenir tous les deux blottis contre la pierre. Il y poussa Runa, déplia la couverture de Gyda autour d'elle, et s'installa devant elle pour bloquer la pluie.
Ils restèrent là toute la nuit.
Il faisait froid. Sigurd avait les épaules trempées malgré la cape. Runa, en retrait, restait sèche — plus ou moins. Elle ne pleurait pas, mais à un moment de la nuit, Sigurd l'entendit renifler une fois, deux fois. Il n'avait rien à dire qui aurait servi à quelque chose. Il prit sa main par-dessus la couverture. Il la garda.
Il pensa, dans cette nuit, à plein de choses. Il pensa à Halvard — à l'enfance, à la cour, aux trois choses sur la crête qu'il comprenait mieux maintenant qu'à l'époque. Il pensa à Ornir, à la nuit où il lui avait expliqué qu'il y avait des nations. Il pensa à Bragi qui avait pleuré sans pleurer en lui tendant la lettre pour Eirvardr. Il pensa à Holm dans sa bibliothèque, qui devait s'asseoir tous les après-midi en attendant que Runa revienne. Il pensa à Leiv avec son bras en écharpe qui lui avait dit qu'il ne partait pas avant qu'on revienne. Il pensa à Kára, surtout à Kára, sur le sentier le matin du départ — bonne route, Sigurd. Il pensa, dans le noir, en silence : bonne route, Kára.
Il ne savait pas où elle était maintenant. Il espérait qu'elle était partie déjà. Il espérait qu'elle avançait. Il espérait qu'elle trouverait Mona.
Il regarda Runa qui s'était endormie debout contre sa hanche, la tête tombée sur sa propre épaule, les cheveux trempés à la frange. Il pensa qu'il avait neuf ans et trois mois à protéger contre la moitié du continent. Il pensa qu'il s'en sortait. Il s'en sortait toujours pas trop mal. Il pleura un peu, dans le noir, parce qu'il avait l'air d'aller bien et qu'il en avait besoin, et puis il s'arrêta, parce que Runa s'était redressée à demi en sentant ses épaules trembler, et qu'il fallait être solide pour elle. Il s'essuya les yeux du dos de la main. Il garda sa main sur la sienne jusqu'au matin.
XI.
À l'aube, l'orage avait passé.
Le sentier était trempé, les pierres glissaient, mais le ciel s'éclairait à l'est. Sigurd détacha Runa de l'abri, lui fit boire un peu d'eau de la gourde, mangea avec elle un dernier morceau du pain que la vieille femme leur avait donné — sec maintenant, mais bon. Puis ils reprirent la montée.
Le sentier se faisait de plus en plus étroit. Par endroits, il fallait s'aider des mains. Runa grimpait sans se plaindre — Sigurd la soulevait quand il le fallait. Vers le milieu de la matinée, ils atteignirent un pic plat qui dominait les vallées de l'est. Sigurd s'arrêta pour regarder.
Et il vit, en contrebas du pic — en contrebas mais à bonne distance, au-delà d'une crête que le sentier leur ferait franchir — une vallée encaissée entre quatre pics aigus. Une vallée longue, étroite, qui ne devait pas faire plus d'une demi-heure de marche dans sa longueur. Au fond de cette vallée, des fumées montaient. Plusieurs. Pas dispersées comme un village ordinaire — concentrées, denses, blanches, avec parmi elles des fumées d'une autre couleur, plus grises, plus épaisses. Des fumées de forge.
Steinsmiðr.
Il resta là un long moment à regarder. Runa se haussa sur la pointe des pieds à côté de lui. Il finit par s'accroupir pour qu'elle puisse mieux voir.
— C'est là, dit-il.
— C'est là.
— On y est.
— Oui.
Elle ne dit rien d'autre. Elle regarda les fumées avec une fascination tranquille, comme on regarde une chose qu'on a longtemps espérée et qu'on découvre plus simple qu'on l'imaginait. Sigurd, lui, sentit quelque chose se relâcher dans ses épaules — quelque chose qu'il portait depuis des semaines sans s'en rendre compte. Une partie du voyage était finie. Pas la plus dure, peut-être. Pas la plus longue. Mais la première étape était là, fumante, à portée d'œil.
Il se redressa. Il prit la main de Runa.
— On y va.
Ils commencèrent à descendre vers la vallée.
XII.
Loin derrière eux, sur une route de plaine.
Un homme à cheval s'arrêta à un croisement de chemins. Il descendit. Il s'accroupit pour examiner le sol. Il y avait là, mêlées à d'autres traces, des marques de bottes — deux paires, une petite, une moyenne — qui s'engageaient sur un sentier qu'il n'avait pas pris.
Il se redressa lentement. Il leva les yeux vers les hauteurs au nord-ouest — un horizon de pics qui se confondait avec les nuages.
Il avait perdu leur piste depuis trois villages. Il l'avait retrouvée maintenant. Pas tout à fait — pas encore — mais il savait dans quelle direction ils étaient partis.
Sa cicatrice tirait quand il fronçait les sourcils. Il fronça les sourcils.
Il remonta à cheval. Il prit le sentier qui montait.
Il n'était pas pressé. Il avait du temps. Il savait, par expérience, qu'il valait mieux les laisser arriver quelque part — un endroit où ils se croiraient en sécurité, où ils baisseraient leur garde, où ils s'attarderaient. C'était dans ces moments-là qu'on prenait les gens. Pas en chemin. Pas en course. Au repos.
Il tira sur les rênes et son cheval reprit le pas, calmement.