Runalog

Chapitre 11 : Arc 3 - Chapitre 11 - Les retrouvailles

6568 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 23/07/2026 11:18


I.

Sigurd descendit lentement de la charrette.

Sa main tremblait — il s'en rendait compte maintenant. Sa main droite, qui avait tenu les rênes pendant des heures, tremblait par petits soubresauts qu'il ne contrôlait pas. Il la posa contre sa cuisse pour la calmer. Il fit cinq pas. Il s'arrêta.

Devant lui, sur le muret de pierre qui longeait la grande place, Leiv s'était redressé en riant en rattrapant Runa qui s'était jetée dans ses bras. Elle avait les bras serrés autour de son cou, la tête dans son épaule, et elle ne pleurait pas exactement — elle faisait ce que faisait Runa quand elle était trop heureuse pour pleurer, c'est-à-dire qu'elle riait par petits hoquets en répétant son nom.

Leiv, Leiv, Leiv —

Leiv riait aussi. Il l'avait soulevée à demi du sol — il était plus grand maintenant, il pouvait — et il la balançait doucement de gauche à droite comme on berce un chat content.

Ah, Runa. Tu as grandi. Tu as grandi.

— Tu es plus grand toi aussi.

— Bien obligé, j'avais pas le choix. T'as quel âge maintenant.

— Neuf et trois mois.

— Bah, dit-il en faisant la moue, neuf et trois mois c'est presque dix. T'es presque vieille.

Elle rit, lui donna une tape sur l'épaule, le serra encore.

Sigurd les regarda pendant un long moment sans pouvoir avancer. Il avait l'impression que s'il faisait un pas de plus, quelque chose se briserait — pas eux, lui — quelque chose qu'il avait tenu serré pendant un an et qu'il n'avait pas le droit de relâcher tant qu'il y avait quelqu'un à protéger. Là il y avait deux personnes qui n'avaient plus besoin d'être protégées, parce qu'elles l'étaient elles-mêmes maintenant, et qui revenaient vers lui de leur propre volonté.

Kára se leva du muret. Lentement, sans précipitation. Elle marcha vers Sigurd. Trois pas, quatre, cinq. Elle s'arrêta à un pas de lui.

Elle ne sourit pas. Elle ne souriait toujours pas à l'arrivée. Mais elle leva la main droite — la même main que celle qu'elle avait posée sur son épaule au matin du départ du Refuge — et elle la posa, doucement, paume ouverte, contre la joue de Sigurd. Elle resta comme ça une seconde. Deux. Elle baissa la main.

— Tu as une cicatrice, dit-elle calmement.

— Plusieurs.

— Je vois la grosse. Sur la tempe. Tu ne l'avais pas en partant.

— Non.

— Et celle au cou.

— Oui.

— Et les autres.

— Oui.

Elle hocha le menton. Pas de pitié. Pas d'inquiétude. Une prise d'inventaire. Elle vérifiait que ce qui était abîmé n'était pas plus grave que ce qu'elle voyait.

— Tu marches encore.

— Je marche.

— Tu manies une lame ?

— Je manie.

— Bien.

Elle recula d'un demi-pas. Elle se permit alors — pas un sourire, mais une espèce de pli au coin de la bouche qui chez Kára était l'équivalent d'un grand rire — et elle dit :

— Ce que j'ai du mal à savoir, c'est si tu tiens encore aussi bien debout que la fameuse rumeur le prétend. Parce que d'après ce qu'on entend dans les auberges, tu fais tomber des éclairs. Tu brûles des hommes en cape sombre. Tu te fais sauver par des femmes inconnues.

Sigurd la regarda. Il vit, dans ses yeux noirs, l'éclat narquois qu'il avait connu dans la cour pavée du Refuge — celui qu'elle avait quand elle avait décidé que la conversation allait pouvoir être taquinée.

— Tu as entendu la rumeur, dit-il.

J'ai entendu la rumeur. Avec Leiv on l'a entendue dans trois auberges différentes en venant ici. Au début j'ai pensé que c'était quelqu'un d'autre. Et puis on est arrivés à la quatrième et j'ai entendu garçon de seize ans, blond cendré, lame en rúnjárn faite par Eirvardr et je me suis dit, Sigurd, c'est exactement le genre de bêtise que tu aurais faite, alors c'est probablement toi.

— Probablement.

— Probablement, oui.

Elle leva un sourcil.

Une femme de glace, Sigurd ?

— Vigdis.

— Vigdis. Bien sûr que c'est Vigdis. Je le savais. Quand j'ai entendu le mot glace, j'ai dit à Leiv c'est Vigdis. Il n'a pas voulu me croire. Tu lui dois cinq pièces de cuivre.

— Pourquoi cinq.

— Pari.

Sigurd se mit à rire — pas un grand rire, un rire bref, surpris, qui sortit sans qu'il s'en rende compte. Il avait oublié comment Kára taquinait quand elle avait décidé qu'on était à nouveau amis. C'était un peu rude. C'était parfaitement elle.

— Bien, dit-elle. Tu ris encore. C'est déjà ça.

Elle leva enfin sa main droite — paume ouverte, contre sa propre poitrine, le geste qu'elle avait posé en signe de salut depuis le muret. Sigurd répondit du même geste. Pas un à plus tard — un je suis là maintenant.

II.

Leiv finit par poser Runa au sol. Il se redressa, fit un pas vers Sigurd, hésita — il était plus grand maintenant, mais Sigurd l'était toujours plus que lui — et finalement Sigurd tira Leiv contre lui dans un bras-le-cou bref et solide qui leur fit mal aux côtes à tous les deux.

Bah, dit Leiv en se dégageant à demi. Tu as pris des épaules.

— Toi tu as pris du partout. Tu fais une demi-tête de plus.

— J'ai poussé. Je sais pas pourquoi.

— Et ton bras gauche.

Leiv leva le bras gauche pour montrer.

— Ça va. Pas comme avant — il se met pas aussi haut — mais ça va. Je ne lance plus à gauche, je tire à droite.

— Tu tires à droite.

— Avec la fronde. Je suis devenu pas mauvais.

Sigurd hocha le menton. Il regarda Kára, qui les observait à un pas en arrière. Il regarda Runa, qui s'était assise sur le muret à la place que Kára venait de quitter et qui balançait ses pieds en regardant tout le monde. Il regarda les portes de Vatnsfjörd, à dix pas, qui continuaient à laisser passer la file de voyageurs.

Il sentit quelque chose dans sa poitrine qui se reposait. Pas une fatigue qui s'en allait — une fatigue qui se partageait. Pour la première fois depuis le départ du Refuge, il n'avait plus tout sur les épaules tout seul.

— Comment vous êtes arrivés ici ?

Leiv fit la moue.

— Ah, ça, c'est une longue histoire. On en a pour la soirée. Tu nous ramènes en ville d'abord ? On a un logement. Pas grand. Pas beau. Mais sec. Et il y a une cuisine qui marche.

— Vous habitez ici depuis combien de temps.

— Trois semaines, dit Kára. On t'attendait sans savoir si tu viendrais. On a entendu les rumeurs en route. On a calculé que si tu venais à Niflheim, tu finirais par arriver à la capitale parce que c'était l'endroit le plus logique pour chercher des informations. Donc on s'est mis ici. On vient à la porte tous les soirs depuis quinze jours pour regarder les arrivants. Aujourd'hui c'était notre quinzième fois.

Sigurd la regarda. Il pensa qu'elle disait ça comme on disait on est venus chercher du pain. Mais elle avait pris quinze jours pour venir poser ses fesses sur un muret, devant une porte de ville, à attendre qu'un garçon qu'elle n'avait pas vu depuis un an passe peut-être un jour parmi les arrivants. Quinze soirs. Sans certitude. Probablement avec un peu d'inquiétude qu'il ne vienne jamais.

Il ne dit rien. Il hocha le menton.

— Allons à la maison, dit Kára. Tu nous suis avec la charrette. Leiv passe devant pour t'indiquer le chemin.

— D'accord.

— Et Sigurd.

— Oui.

— On va se baigner avant de parler. Tu sens la route.

Il rit pour la deuxième fois en cinq minutes.

III.

La maison était dans un quartier du nord-ouest de Vatnsfjörd que Sigurd n'aurait jamais trouvé seul.

Pour y aller, ils traversèrent une moitié de la ville — pas par les grandes avenues, qui étaient en réalité des canaux, mais par un dédale de ruelles étroites qui couraient sur les bandes de terre entre les bras d'eau. Les ponts étaient nombreux, certains en pierre, d'autres en bois, certains à peine larges pour deux pieds qui se croisaient. Sigurd dut, à plusieurs reprises, faire descendre Runa de la charrette pour traverser un passage trop étroit. Les chevaux, qui n'aimaient pas le bruit de l'eau qui courait sous leurs sabots, se cabraient à demi à chaque pont. Il fallut presque une heure pour parcourir une distance que Sigurd aurait faite en vingt minutes en pleine campagne.

Pendant le trajet, Sigurd vit Vatnsfjörd pour la première fois en mouvement.

C'était une ville comme il n'en avait jamais imaginée. Les marchands ne portaient pas leurs paniers — ils les chargeaient sur des barques noires longues qui glissaient sur les canaux à coups de longue perche. Les enfants jouaient sur des pontons et plongeaient dans l'eau quand on leur disait que ça allait. Les femmes lavaient leur linge directement aux escaliers de pierre qui descendaient des maisons jusqu'à la surface. Une vieille passait avec un panier rempli de poissons fumés sur la tête, qui se déhanchait avec un équilibre si parfait qu'on aurait dit qu'elle n'y faisait pas attention. Un homme tirait une barque chargée de planches de bois en chantant à mi-voix une chanson dans une langue que Sigurd n'identifia pas. Partout, des oiseaux marins plongeaient et remontaient.

— C'est comme ça toute la ville, dit-il à Runa qui regardait, fascinée, depuis le banc à côté de lui.

— On dirait.

— Tu vas aimer.

— Je crois oui.

Leiv, qui marchait devant avec la fronde à la ceinture comme si c'était un anneau de cuir ordinaire, se retournait toutes les minutes pour vérifier qu'ils suivaient. Kára marchait à côté de lui sans dire un mot, l'œil sur les intersections, les passants, les fenêtres. Sigurd remarqua qu'elle ne promenait pas. Elle patrouillait. C'était une habitude qu'elle avait dû prendre dans l'année.

Ils arrivèrent à un carrefour où trois ruelles se croisaient autour d'un petit puits commun. Leiv montra une porte basse à l'angle, au-dessus de laquelle pendait une enseigne en bois où on devinait à peine, en lettres blanchies par la pluie, le mot Hvíldarbólabri du repos, dans la langue de Niflheim. Une auberge modeste sur les bords.

— C'est une vraie auberge, expliqua Leiv. La patronne loue trois chambres en haut à des voyageurs qui restent un peu. On a la plus petite mais elle est correcte. Y a une cour derrière où on peut mettre la charrette et les chevaux. Patronne s'appelle Sigrun. Elle pose pas de questions, elle cuisine bien, et elle fait pas crédit. Tu lui paies une semaine d'avance et elle t'aime.

— Tu lui as dit qu'on viendrait peut-être.

— Je lui ai dit qu'on attendait des amis. Elle a dit amis ou pas, c'est trois pièces la nuit pour la chambre, et un demi-pot pour les chevaux. Elle est franche.

Ils entrèrent. La patronne — une femme corpulente d'une cinquantaine d'années, le tablier taché d'avoir manipulé des poissons, le visage sans humeur particulière — leur ouvrit la deuxième chambre au premier étage sans cérémonie. Sigurd paya une semaine d'avance, comme conseillé. Sigrun hocha le menton, lui rendit deux pièces de petite monnaie pour la différence — sans qu'il ait à demander — et leur indiqua la cour pour les chevaux.

Pendant que Sigurd dételait, Leiv s'occupa de Runa, qui s'était mise à raconter à toute vitesse les six derniers mois de son existence en mots décousus. Kára, elle, vint dans la cour aider à porter les sacs.

Ils se croisèrent près du timon. Kára prit le sac le plus lourd sans demander.

— C'était comment, dit-elle simplement.

— Long.

— Beaucoup ?

— Pas mal.

— Tu me raconteras ce soir.

— Oui.

Elle s'éloigna avec le sac.

IV.

Il leur fallut le reste de l'après-midi pour s'installer.

La chambre était petite, comme Leiv l'avait annoncé — deux lits étroits collés contre les murs, une paillasse qu'on déroulait au sol pour le troisième, une table, deux chaises, une fenêtre étroite qui donnait sur la ruelle. Une vasque avec un broc d'eau pour se laver. Pas plus. Mais c'était sec, c'était propre, et la patronne avait laissé sur la table un petit pain et un fromage frais, comme bienvenue, sans rien dire.

Sigurd plongea le visage dans l'eau froide de la vasque pour la première fois depuis trois jours. Il resta un long moment ainsi, les mains plantées sur les bords, l'eau qui dégoulinait sur le tablier. Il sentit que la fatigue accumulée depuis deux mois sortait de lui, lentement, par les épaules.

Quand il se redressa, Kára était à côté de lui, qui lui tendait un linge.

— Tu manges quoi ce soir, dit-elle.

— Ce qu'il y aura.

— Bon. Sigrun fait du poisson grillé et des galettes de patate. Pas grand-chose mais c'est du chaud. Leiv est descendu acheter du beurre et du sel.

— D'accord.

— Pendant qu'il revient, Sigurd —

— Oui.

— On va parler. Tous les deux. Cinq minutes. Avant de tout raconter à Leiv et à Runa autour de la table. Y a deux ou trois choses que je veux savoir et que je préfère savoir maintenant.

Il hocha le menton. Il s'essuya le visage, pendit le linge à un crochet, s'assit sur un des deux lits. Kára prit la chaise en face. Elle ne parla pas tout de suite. Elle réfléchit un moment.

— Ce qui s'est passé à Steinsmiðr, finit-elle par dire. Combien de monde est mort.

— Du village ? Trois.

— Et des leurs ?

— Aucun. Halvar a fui blessé, Garm est parti par lui-même.

— Garm.

— L'autre. Celui qui est venu après Halvar.

— Garm est son nom.

— Il me l'a donné lui-même.

Kára hocha lentement le menton. Elle prit ça en note dans sa tête.

— Et Vigdis. Elle est sortie d'où.

— Elle voyageait. Elle a dit qu'elle était à Steinsmiðr pour faire affûter sa lame. Elle est arrivée pendant le combat. Sans elle je serais peut-être mort. Probablement.

— Probablement, oui. Elle a dit où elle allait après ?

— Non. Elle est partie le matin avant le lever. Elle a dit qu'elle me ferait passer un message si elle apprenait quelque chose.

Fille des montagnes.

Sigurd la regarda.

— Tu connais ce code.

— Je ne le connaissais pas. Vigdis a dû te le donner pour que tu reconnaisses ses messagers. Maintenant je le connais aussi par toi. Bon. Je le retiendrai au cas où je tombe sur l'un d'eux.

Elle se redressa un peu. Elle posa les coudes sur ses genoux.

— Le mot, Sigurd.

— Quel mot.

Neuf. Le mot que Garm a employé. Tu l'as entendu quand.

— Pendant que Vigdis et lui se battaient. Garm l'a dit. Vigdis l'a entendu pour la première fois. Moi aussi. C'est elle qui m'a expliqué le soir, ce qu'elle pensait que ça voulait dire. Le culte que tu connais comme les triangles n'est pas une bande d'indépendants. Il a une organisation. Au-dessus du gros, il y a les Neuf. Garm en est un. Vigdis a dit qu'elle pensait qu'ils étaient neuf personnes, ou neuf rangs. Elle ne savait pas plus. Elle est partie chercher.

Kára ferma les yeux brièvement. Elle les rouvrit.

— Neuf, dit-elle. Neuf.

— Tu le savais ?

— Pas avec ce mot. Mais ça correspond à des choses que j'ai entendues en chemin. Des fragments. Je n'arrivais pas à les rassembler. Maintenant ils se rassemblent.

— Tu me raconteras.

— Ce soir. Tout en bloc.

Elle se leva. Elle alla vers la porte. Elle s'arrêta sur le seuil.

— Une dernière, Sigurd.

— Oui.

— La nouvelle arme dans mon dos. Tu ne m'as pas demandé d'où elle venait.

— J'ai vu.

— Tu attends que je raconte.

— Oui.

— Bien. Je vais raconter ce soir. Mais je voulais que tu saches que je n'ai pas tué pour l'avoir. C'est important pour toi.

— D'accord.

— Bon.

Elle sortit. Il l'entendit descendre les escaliers à pas mesurés.

V.

La table du soir fut petite et serrée mais bonne.

Sigrun avait posé devant eux un grand plat de poisson grillé et des galettes de patate dorées au beurre, avec du sel grossier dans une coupelle. Une petite cruche d'un cidre épais et trouble qui montait à la tête plus vite qu'on ne l'imaginait. Elle ne resta pas s'asseoir avec eux — elle avait deux autres tables à servir en bas — mais elle leur dit, en les regardant tous les quatre, vous mangez tout ce qu'il y a là, c'est compris — et Leiv sourit, et Sigrun s'éloigna en hochant la tête.

Ils mangèrent. Au début sans parler. Pas par malaise — par appétit. Sigurd n'avait pas mangé chaud depuis quatre jours. Runa, elle, mangeait comme un petit oiseau et regardait les autres avec des yeux ronds en avalant ses bouchées comme si elle avait peur que quelqu'un disparaisse avant qu'elle n'ait fini. Quand elle eut englouti sa quatrième galette, elle posa son couteau et regarda Leiv en face.

— Maintenant tu racontes, dit-elle.

— Quoi.

— Comment vous êtes arrivés. Toi et Kára. Comment vous avez quitté le Refuge. Ce qui s'est passé. Tout. Tu as promis.

— Je n'ai rien promis.

— Tu vas promettre maintenant. Maintenant.

Leiv leva les mains.

— Bon, bon. D'accord. Je raconte.

Il s'essuya la bouche au revers du poignet. Il prit une gorgée de cidre. Il commença.

VI.

— Tu es partie une semaine après vous, dit Leiv en regardant Sigurd. Pas dans la même direction. Tu te rappelles, Ornir avait dit que vous étiez partis sud-est. Kára est partie sud — vraiment sud — vers Muspell d'abord, parce qu'elle voulait remonter une piste à propos de Mona. Elle ne m'avait pas demandé de venir. Je me suis dit que j'étais le seul qui restait au Refuge à part les vieux et les très jeunes. Bragi avait une sale tête depuis ton départ. Birgit pleurait dans les soupes — pas chaque jour, mais souvent. Holm passait sa journée à regarder par la fenêtre. Le Refuge sans toi, sans Kára, sans Vigdis qui était partie avant, c'était plus le Refuge. C'était une coquille.

— Tu es parti à pied, dit Sigurd.

— Parti à pied. Avec un sac, et l'épée que Bragi m'a donnée en me criant dessus. Ornir aussi m'a crié dessus.

— Tu t'es enfui ?

— Non. J'ai dit que je voulais partir. Ornir m'a dit non. Bragi m'a dit non aussi. Je suis quand même parti. Ils m'ont rattrapé sur le sentier le lendemain matin. Ornir m'a engueulé pendant une demi-heure et puis il a fini par dire — bah, si c'est ce que tu veux — et il m'a donné des conseils. Bragi a fait pareil avec l'épée. Ils m'ont tous laissé partir à la fin. Holm m'a serré dans ses bras comme un grand-père qui revoit son petit-fils pour la dernière fois. C'était bizarre.

— Tu es parti chercher Kára.

— J'avais une idée d'où elle allait. Je l'ai rattrapée trois semaines après. Elle voyageait à pied aussi, à l'époque. Elle n'était pas contente.

Kára, qui mangeait sans rien dire, leva les yeux.

— Je n'étais pas contente, c'est un euphémisme. Je l'ai engueulé deux jours.

— Elle m'a engueulé deux jours, confirma Leiv. Je ne suis pas reparti. Au troisième jour, elle a fini par dire bon, tu es là. Et on est repartis ensemble.

— Pourquoi tu n'es pas reparti ?

— Parce qu'elle est dangereuse en montagne. Elle se débrouille mais elle est moins prudente toute seule. Avec moi je peux faire le guet pendant qu'elle dort. Et tirer à la fronde quand y a un truc à manger qui passe.

Sigurd hocha le menton. Il imaginait très bien — Leiv qui suivait Kára à un demi-jour de marche pendant une semaine, qui finissait par la rattraper, qui se faisait engueuler, qui ne partait pas. Il imaginait Kára qui aurait probablement préféré être seule mais qui n'avait pas le cœur de chasser Leiv pour de bon. C'était comme ça que ça avait dû se passer.

— Et après ?

Kára prit la suite. Elle parla plus posément que Leiv, sans descriptions inutiles, comme elle parlait de choses dures.

— On est descendus en Muspell. J'avais une piste sur Mona — un nom de village où le culte aurait emmené des enfants. C'était un faux. On a perdu trois semaines. Pendant ce temps, Leiv s'est cassé un poignet en tombant d'une charrette. On a dû s'arrêter un mois dans une bergerie où les gens ont été corrects. Quand il a été remis, on a remonté vers le nord-est. On a entendu des choses sur Steinsmiðr — pas tout de suite, mais après plusieurs semaines. Un combat. Un garçon. Un éclair foudroyant. Tu vois.

— Je vois.

— On a su que c'était toi. On s'est dit que tu aurais voulu aller en Niflheim si tu avais des questions sur Saga ou sur la cité. Donc on a remonté pour t'attendre ici. On avait quinze jours d'avance sur toi, peut-être trois semaines. On est arrivés. On s'est installés. On a regardé arriver les voyageurs.

— Pourquoi vous êtes restés à attendre ? Pourquoi vous n'êtes pas allés chercher Mona dans une autre direction ?

Kára posa son verre.

— Parce que les pistes s'épuisaient. Parce que je commençais à comprendre que je n'allais pas la retrouver toute seule, ni avec Leiv, ni en six mois. Parce que je me suis dit que si je devais affronter ce qui doit être affronté pour la retrouver, j'avais besoin de gens. Ornir en a parlé un soir avant que je parte — sans me le dire directement, mais en sous-entendu. Tu n'iras pas seule chercher ta sœur, ma fille. Tu iras à plusieurs ou tu n'iras pas. Il avait raison.

Elle regarda Sigurd.

— Toi tu as Runa. Tu cherches une cité pour elle. Moi j'ai une sœur que je cherche dans le sang du culte. C'est deux choses qui marchent ensemble, parce que la cité c'est probablement contre ce qui prend Mona. On voyage ensemble, ça nous sert à tous les deux.

Sigurd hocha le menton lentement. Il vit, dans la manière dont elle l'avait dit, que Kára n'avait pas seulement réfléchi à ça pendant trois semaines de muret. Elle y avait réfléchi pendant les six derniers mois.

— D'accord, dit-il. On voyage ensemble.

— Bon.

Leiv leva son verre.

À ce qu'on voyage ensemble, dit-il.

Ils trinquèrent tous les quatre. Runa avait dans son verre de l'eau coupée d'un peu de cidre — Sigurd le lui avait préparé — mais elle leva son verre comme une grande.

VII.

Le récit de Sigurd vint après.

Il raconta tout — pas dans le détail, mais avec les grandes lignes. La descente vers Steinsmiðr. La vieille femme de la ferme et son conseil de la rive ouest. Les hommes en cape sombre dont elle avait parlé. Drengsvik, les soldats de Vindheim. La maison aux visiteurs à Steinsmiðr. Eirvardr, qui examinait, qui jugeait, qui décidait. Vakri qui collectionnait les signes. Le tombeau, pour la première fois, où Runa avait posé la main. Le pendentif qui avait pris ses deux faces. La voix qui avait parlé. Le tremblement.

Quand il en arriva à la voix, Kára se redressa sur sa chaise.

— Tu l'as entendue.

— Oui.

— Nous aussi.

— Pardon ?

Leiv intervint :

On a entendu la voix. Tous les deux, en même temps. On était à mi-chemin entre Muspell et la frontière, en route vers le nord-est, dans une auberge. On dormait. Au milieu de la nuit, j'ai été réveillé par quelque chose. Je me suis levé. J'ai vu Kára qui était assise dans son lit avec les yeux ouverts. Elle ne bougeait pas. Elle a dit, très calmement — tu l'as entendue ? J'ai dit oui. On en a parlé deux heures sans dormir. On se demandait ce que c'était. On n'a pas su. Jusqu'à maintenant.

Sigurd les regarda l'un après l'autre.

— C'est nous, dit-il. C'est Runa qui l'a fait sortir.

Runa se redressa sur sa chaise.

— C'était moi.

Leiv la regarda. Kára aussi. Aucun des deux ne fit de commentaire fort. Ils prirent juste la mesure, en silence.

Bah, dit finalement Leiv. T'es plus exceptionnelle qu'on pensait, Runa. C'est pas peu dire.

— Vakri dit que je suis peut-être une élue de Saga. Mais il dit aussi qu'il n'est pas certain.

— Une quoi.

Sigurd reprit la parole. Il raconta la guerre des dieux telle que Vakri la leur avait racontée, les éléments, les runes, Saga, la déesse de la parole, les élues, la dernière qui était morte trois siècles plus tôt, Mímir le doyen qui s'était scellé. Il finit par le tombeau, le combat avec Halvar, l'arrivée de Garm, la défaite, Vigdis qui avait surgi, le combat Vigdis-Garm équilibré, le mot Neuf, et la conversation finale avec Vigdis avant son départ. Il finit par les rumeurs sur la route, le chasseur de primes curieux, l'errance dans Niflheim, la décision de venir à la capitale.

Quand il eut terminé, il faisait nuit dehors. La cruche de cidre était à demi vide. Personne ne parlait. Runa s'était endormie à demi sur l'épaule de Leiv pendant la fin du récit — l'aventure, racontée par son grand frère, l'avait épuisée plus que de la vivre.

Kára se leva. Elle alla regarder par la fenêtre.

— Bon, dit-elle au bout d'un moment.

— Bon, dit Sigurd.

— On a beaucoup à faire.

— Beaucoup.

Elle se retourna vers lui.

— Demain matin on parle du tournoi, Sigurd. Ce soir tu te couches et tu dors.

— Quel tournoi.

Leiv sourit.

Ah, le tournoi, dit-il. T'as pas vu les affiches en arrivant dans la ville ? Toute la moitié des poteaux portaient des affiches avec un dessin de combattant. C'est un truc qu'ils font à Vatnsfjörd tous les trois ans. Ouvert aux jeunes guerriers de toutes les nations. Tournoi à élimination, avec un trophée à la fin — une relique, c'est ce qu'on dit. Les inscriptions ferment dans cinq jours. La phase préliminaire commence dans une semaine.

— Vous y allez ?

Leiv et Kára se regardèrent.

— On y va, dit Leiv. On y va et on veut que tu y ailles aussi.

Sigurd réfléchit. Il pensa à sa rune, à son brassard, à la rumeur qui l'avait précédé, à la prime de cent pièces. Il pensa que se montrer dans un tournoi public à Vatnsfjörd, après tout ce qu'il avait fait pour rester invisible pendant deux mois, était à peu près l'opposé de ce qu'il aurait dû faire.

— Demain matin, dit Kára. On parle de ça demain matin. Là c'est pas le moment. Allez dormir.

Sigurd ne discuta pas. Il prit Runa dans ses bras — elle s'était entièrement endormie maintenant — la porta jusqu'au lit, la coucha sous la couverture. Il se déshabilla, garda la chemise, s'allongea sur la paillasse au sol — il avait laissé les deux lits aux femmes et à Leiv qui avait protesté sans grande conviction. Kára prit le lit en face de Runa. Leiv prit le second.

Sigurd ferma les yeux. Il entendit dans le silence Leiv qui respirait fort, déjà presque endormi. Il entendit Kára qui respirait calmement. Il entendit Runa qui faisait ses petits sons d'enfant qui rêve.

Il s'endormit en quelques minutes. Pour la première fois depuis très longtemps, il s'endormit en sachant qu'il y avait, dans la même pièce que lui, trois personnes qu'il n'avait pas besoin de protéger seul.

VIII.

Le lendemain matin, à la lumière, il vit Vatnsfjörd autrement.

Ils sortirent tous les quatre tôt, après le pain et le bouillon que Sigrun servait au rez-de-chaussée. Kára avait dit qu'avant de parler du tournoi, ils allaient montrer la ville à Sigurd et à Runa. Elle avait passé trois semaines ici, elle connaissait. Elle voulait que les nouveaux arrivants aient une idée de ce qu'était la capitale avant qu'on prenne des décisions.

Ils marchèrent.

Vatnsfjörd, à la lumière du matin, était plus belle que ce que Sigurd avait deviné de loin. La brume du soir s'était à demi levée. Le soleil — quand il passait — touchait l'eau des canaux et la rendait pour quelques secondes presque dorée, avant que la brume ne reprenne. Des centaines de barques noires se croisaient, glissaient, chargées de marchandises ou de passagers. Sur les ponts, des marchands ambulants vendaient des poissons fumés, des galettes, des étoffes, des tisanes. Des enfants jouaient à des jeux que Sigurd ne reconnaissait pas. Un musicien, dans un coin, jouait d'un instrument à cordes qu'il n'avait jamais vu — long, étroit, avec un corps en forme d'amande. Il chantait dans la langue de Niflheim une chanson qui parlait d'un homme qui cherchait sa femme dans le brouillard. Sigurd ne comprit pas les mots mais il comprit le chant.

Kára les emmena, en deux ou trois heures, voir les choses qu'elle avait identifiées dans ses trois semaines.

Le grand canal central, qui traversait la ville et où les barques principales chargeaient et déchargeaient.

Le marché central — qui se tenait sur une grande place dallée bordée de canaux, où on pouvait acheter à peu près tout ce qui se mangeait dans le pays.

Le palais royal — qu'ils virent de loin, depuis un pont, sans s'approcher. Une longue construction basse en pierre grise, avec plusieurs cours intérieures, un toit vert-de-gris en plaques de cuivre patinées, et trois cheminées qui fumaient en permanence. Une garde devant les portes. Des barques à l'arrière, sur leur propre canal privé.

La bibliothèque royale — qu'ils virent de l'autre côté d'un canal, fermée au public, sauf quelques permissions. On n'y entre pas comme ça, dit Kára. J'ai essayé. Il faut une lettre d'un noble ou une faveur du roi. Personne d'autre ne franchit la porte.

Runa fixa la bibliothèque longtemps depuis le pont. Elle ne dit rien sur le coup. Mais Sigurd vit, à la manière dont elle la regardait, qu'elle l'avait enregistrée. Elle voulait y entrer. Elle ne savait pas comment, mais elle voulait.

Et puis Kára les amena à un endroit qu'elle avait gardé pour la fin.

C'était une grande place, plus grande que celle du marché, qui se trouvait à l'est de la ville. Une place dont la moitié était dallée et la moitié recouverte de sable fin — du sable de mer, blanc-jaune, ratissé en lignes nettes. Au centre du sable, un cercle plus grand que tous les autres, délimité par des pierres polies, faisait peut-être trente pas de diamètre. Au-dessus, sur des estrades en bois qu'on voyait être démontables, des bancs en gradins étaient en cours de construction. Trois hommes y travaillaient, qui plantaient des piquets et tendaient des cordes pour mesurer les hauteurs.

— Voilà, dit Kára. C'est ici.

Sigurd regarda. Il vit le cercle au sable. Il vit les gradins en montage.

— C'est l'arène du tournoi.

— C'est l'arène du tournoi.

Il s'avança jusqu'au bord du sable. Il toucha la pierre du cercle de la main. Elle était lisse, polie par des siècles d'usage. Il pensa à toutes les rencontres qui avaient dû avoir lieu dans ce cercle au cours des trois siècles. Tous les jeunes guerriers de Niflheim et d'ailleurs, qui s'étaient affrontés ici sous le regard des rois successifs, sous celui d'un peuple qui aimait voir le métal contre le métal et qui en faisait une fête.

Il sentit, dans sa poitrine, quelque chose qui n'était plus du refus.

C'était de l'envie.

IX.

Ils s'assirent au bord du cercle, sur la pierre, tous les quatre.

— Dis-moi pourquoi je dois y aller, dit Sigurd à Kára.

Elle réfléchit avant de répondre.

— Trois raisons, dit-elle. Une bonne, une autre bonne, une qui te déplaira.

— Vas-y.

— Premièrement. Tu as besoin de te battre. Pas contre des moulins à vent, ni contre Leiv qui te ménagera, ni contre des brigands qui se sauvent en voyant ta lame. Tu as besoin de te battre contre des gens qui veulent gagner. Plusieurs fois de suite. Avec des règles. Sans la peur de mourir mais avec la pression de perdre. Tu vas progresser plus en deux semaines de tournoi que tu n'as progressé en sept mois sur la route.

Sigurd hocha le menton. Il l'avait pensé en regardant le cercle.

— Deuxièmement. Le tournoi est ouvert. Personne ne va te demander qui tu es. Tu t'inscris sous un nom, ils prennent ton nom, ils ne vérifient rien. Tu peux mettre ce que tu veux. Les gens du tournoi se préoccupent de qui combat bien. Pas de qui est qui. Tu veux protéger Runa, tu veux pas attirer la rumeur ? Tu mets une mitaine sur ta rune, tu te bats à la lame, et tu fais croire que tu es un type ordinaire de Vindheim ou de Jörd venu chercher fortune. Personne ne saura.

— Et la lame de rúnjárn ?

— Une lame en rúnjárn pour un combattant prometteur, ça arrive. Tu n'es pas le seul qui en aura. Je te garantis que tu en croiseras plusieurs au tournoi. Personne ne te repérera par la lame. Certains te repéreront si tu t'en sers à la foudre devant tout le monde — c'est différent. Tu t'en sers que si t'as pas le choix.

— Troisième raison.

Kára eut son demi-pli au coin de la bouche.

— Troisième raison, c'est que je veux te voir. Je veux voir ce que tu as appris. Je veux voir Smáeldingr — c'est son nom, hein ? — Smáeldingr, en duel propre. Je veux voir si la rumeur a tort ou si elle a raison. Et je crois que tu veux savoir, toi aussi, ce que je sais faire maintenant.

Sigurd la regarda.

— Tu veux qu'on s'affronte.

— Pas dans la première manche. Mais si on tient tous les deux jusqu'à la fin — oui. Je veux qu'on s'affronte. Et oui, j'ai envie de gagner. Tu ferais mieux d'en avoir envie aussi, sinon ce ne sera pas drôle.

Sigurd regarda Leiv. Leiv avait les coudes sur les genoux, le menton dans ses mains, et il souriait d'un sourire qu'il essayait à demi de cacher derrière ses doigts — il avait pris Kára au sérieux dès la première phrase, et il attendait la réponse de Sigurd avec une sorte d'amusement contenu.

— Tu es d'accord avec ça, demanda Sigurd à Leiv.

D'accord. Je suis le premier à m'inscrire si Kára y va.

— Tu vas combattre toi aussi.

— Bien sûr. Moi je vais pas en finale, je le sais. Mais quart de finale, peut-être. Je veux voir où je suis. J'ai pas combattu en compétition depuis le sparring du Refuge — il y a un an. Je veux voir si l'année m'a fait du bien.

Sigurd regarda Runa, qui avait écouté tout ça sans rien dire. Elle était assise à côté de lui, les genoux ramenés contre la poitrine, la coiffe de tissu qui lui tombait à demi sur les yeux. Il la regarda longtemps.

— Tu en penses quoi, toi.

Elle réfléchit.

— Vakri m'a dit avant de partir que l'apprentissage qui ne se met pas à l'épreuve n'apprend rien. Il parlait de moi, mais ça vaut pour toi aussi. Je crois que tu dois y aller.

— Et la rumeur.

— La rumeur va se faire avec ou sans toi maintenant. Au moins là, dans le cercle, tu choisis comment elle se fera. Si tu te caches encore, quelqu'un te trouvera de toute façon, et la version qu'il racontera ne sera pas la tienne.

Sigurd baissa les yeux vers le sable. Il tira sur un grain entre ses doigts. Il se sentait bizarrement calme.

— D'accord, dit-il. On y va tous les trois.

Leiv leva le poing en silence. Kára posa sa main, paume ouverte, sur la pierre du cercle entre eux deux — pas un geste rituel, un geste qui voulait juste dire bon, c'est dit, on fait ça. Sigurd posa sa main à côté de la sienne. Leiv posa la sienne à côté de Sigurd. Trois mains au bord du cercle.

Runa, qui les regardait avec un demi-sourire, posa la sienne au-dessus des trois autres.

X.

— Et toi, dit Sigurd à Runa pendant qu'ils repartaient vers la maison de Sigrun. Pendant qu'on se prépare au tournoi, tu fais quoi.

— Je vais à la bibliothèque.

— Ils te laissent pas entrer.

— Je trouverai. Je n'ai pas trouvé encore, mais je trouverai.

— Comment.

— Je ne sais pas comment. Mais je trouverai.

Sigurd la regarda. Elle parlait avec la même tranquille certitude qu'elle avait eue à la borne au-dessus de Niflheim. Je ne sais pas comment je le sais. Je le sais. Il accepta. Il pensa qu'il y avait, dans cette petite fille de neuf ans qui marchait à côté de lui en tenant sa main, quelque chose qu'il avait progressivement cessé d'essayer de comprendre. Il avait commencé par essayer. Il avait continué un temps. Maintenant il faisait juste confiance.

— D'accord, dit-il. Tu trouveras.

Elle hocha le menton. Elle ne lâcha pas sa main pour le reste du chemin.

Devant la porte de chez Sigrun, Kára s'arrêta avant d'entrer. Elle se retourna vers Sigurd.

— Demain on va s'inscrire au bureau du tournoi. Au matin. On apporte les pièces qu'il faut, on signe les rôles, on choisit les noms. Tu auras choisi ton nom de tournoi d'ici là.

— Quel nom prendre.

— Je ne sais pas. Quelque chose de banal. Ne mets pas Sigurd. Ne mets pas un nom qui sonne foudre. Ne mets pas un nom qui sonne rare. Mets quelque chose de bien plat.

Il réfléchit.

Brand, dit-il. C'est un nom commun à Jörd. Tout le monde s'appelle Brand à Jörd.

Brand. Bon. Tu seras Brand de Jörd. Tu ne corriges pas si quelqu'un te demande d'où tu viens. Tu as grandi dans un village en Jörd, tu es venu au tournoi parce que tu voulais voir si tu étais bon. Tu n'as pas de famille notable. Tu n'as pas d'histoires à raconter.

— Compris.

Leiv leva la main.

— Moi je prends Hrafn. Ça veut dire corbeau. C'est suffisamment courant et un peu mystérieux. Hrafn de nulle part.

— Sois sérieux Leiv.

— Je suis sérieux. Hrafn.

Kára soupira en levant les yeux au ciel mais elle ne dit rien.

— Et toi, demanda Sigurd à Kára.

— Moi je prends Tyra. C'était le nom de ma grand-mère. Il est commun à Muspell et personne ne pose de questions.

— Bon.

Ils entrèrent.

Sigurd, dans l'escalier qui menait à la chambre, sentit son cœur qui battait un peu plus fort qu'il n'aurait dû. Il avait passé sept mois à se cacher. Demain il s'inscrirait, sous un faux nom, pour combattre dans une arène publique.

Ce serait différent. Ce serait probablement imprudent.

Mais pour la première fois depuis longtemps, il avait envie de le faire.



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