Runalog
Chapitre 12 : Arc 3 - Chapitre 12 - La porte
6890 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 23/07/2026 11:19
I.
Le bureau du tournoi se trouvait dans une dépendance du palais, à dix minutes de marche depuis l'auberge.
Ils s'y rendirent tous les quatre le lendemain matin. Sigurd avait, comme convenu, ses faux papiers tout prêts dans la poche — Brand de Jörd, vingt-deux ans, fils d'éleveur d'une vallée du nord-est de Jörd dont il avait inventé le nom la veille au soir avec Runa qui s'amusait beaucoup. Leiv portait son sourire ordinaire et la veste de cuir qu'il ne quittait pas. Kára avait abandonné la cuirasse pour un gilet de cuir plus léger — moins formel pour aller signer un papier, avait-elle dit. Runa, qui n'avait pas le droit de s'inscrire évidemment, suivait juste pour voir.
La dépendance était une bâtisse longue, basse, en pierre grise, qui donnait sur un petit canal latéral. À l'intérieur, une grande salle voûtée, des tables, des officiers qui prenaient les inscriptions, et une file de jeunes gens qui attendaient leur tour. Soixante personnes, peut-être plus. Sigurd les balaya du regard en entrant — il chercha à voir des armes, des postures, des éléments visibles. Beaucoup de jeunes hommes. Quelques jeunes femmes. Toutes les nations représentées probablement, mais personne en uniforme officiel — c'était un tournoi ouvert, on n'y venait pas en bannière. Quelques visages tendus. La plupart calmes.
Ils prirent la file. Devant eux, deux hommes qui parlaient à voix basse en se passant une bourse — paris, probablement, déjà engagés. Derrière eux, une jeune fille seule qui regardait ses mains.
Kára, qui avait l'œil partout depuis qu'ils étaient entrés, se pencha vers Sigurd.
— Tu as vu là-bas ? murmura-t-elle.
— Le grand avec la cape bleue.
— Oui. Lui c'est Bárðr. C'est ce qu'on m'a dit en ville hier. Donné favori dans les paris. Vindheim. Vingt ans. Une lame longue à deux tranchants et un orgueil qui se voit même dans son dos.
— Tu t'es renseignée.
— Je me suis renseignée sur tous ceux dont on parle. C'est important si on veut savoir contre qui on tombe.
Elle marqua un temps. Sa voix baissa encore d'un cran.
— Sigurd.
— Oui.
— Je t'ai dit hier sur le bord du cercle pourquoi je voulais que tu y ailles. Je te le redis maintenant que c'est dit pour de vrai. Je ne suis pas là pour gagner contre des gens que je ne connais pas. Je suis là pour savoir, à la fin du tournoi, si c'est toi ou moi qui suis le plus fort aujourd'hui. Tu m'écoutes.
— J'écoute.
— Au Refuge, tu étais derrière. C'était il y a longtemps. Maintenant je ne sais plus. Tu as ton arme, tu as ta foudre, tu as eu ton année. Moi j'ai eu la mienne. On se mesure proprement. Pas pour s'humilier. Pour savoir.
Sigurd la regarda. Il vit, dans ses yeux noirs, qu'elle ne taquinait pas cette fois. C'était un défi sérieux qu'elle posait, à la calme manière dont elle posait tout — sans menace, sans hostilité, mais avec une exigence.
— D'accord, dit-il.
— Bon.
Leur tour vint. L'officier d'inscription, un homme dans la quarantaine au tablier d'écriture taché d'encre, leva les yeux. Voix monotone, formules apprises par cœur :
— Nom, âge, nation, élément si vous voulez le déclarer.
Sigurd s'avança.
— Brand. Vingt-deux ans. Jörd. Pas d'élément à déclarer.
L'officier nota sans cligner des yeux. Apparemment beaucoup de candidats ne déclaraient pas. « Pas d'élément à déclarer » était une formule qui voulait dire à la fois je n'en ai pas ou j'en ai mais je le garde. L'officier ne demandait pas la différence.
— Arme ?
— Lame en rúnjárn. Une.
L'officier leva un sourcil bref — pas tous les candidats avaient une lame en rúnjárn — mais il nota et passa. Il poussa devant Sigurd un parchemin pré-écrit. Sigurd posa son nom de tournoi en lettres d'imitation maladroite, comme un éleveur peu habitué à écrire. Il signa.
— Suivant.
Kára passa. Tyra. Vingt et un ans. Muspell. Pas d'élément à déclarer. Trois armes en rúnjárn. L'officier leva nettement le sourcil cette fois, mais ne dit rien.
Leiv passa. Hrafn. Seize ans. Vindheim. Élément métal — il le déclara d'emblée, parce que ses bracelets seraient visibles de toute façon. L'officier nota. « Vous savez qu'à seize ans vous êtes à la limite d'âge inférieure ? Le tournoi est ouvert à partir de seize. » Leiv sourit. « Je sais. Je ne suis pas trop jeune. » L'officier hocha la tête, nota quand même.
Trois signatures. Trois noms. Trois identités.
Ils sortirent du bureau dans la lumière grise du matin. Sigurd avait son nom de tournoi écrit sur un papier qu'on lui avait donné pour preuve d'inscription. Il le glissa dans sa chemise, contre la peau, comme il avait fait avec la lettre cachetée d'Eirvardr l'année passée.
— C'est fait, dit Leiv.
— C'est fait, dit Kára.
Sigurd ne dit rien. Il regardait droit devant. Mais il avançait.
II.
L'après-midi, ils s'entraînèrent dans une cour intérieure que Kára avait louée pour quelques pièces à un brasseur dont les barriques occupaient la moitié de l'espace.
Pas un sparring à trois. Pas de duels. Ils avaient décidé, pendant le déjeuner, de commencer par une journée de travail individuel — chacun sur ses propres exercices, dans un coin différent de la cour, pour reprendre les bases avant de se mesurer. Demain les duels, avait dit Kára. Aujourd'hui on prépare le corps.
Sigurd prit l'angle nord-est. Il dégaina Smáeldingr, la déposa sur un banc, et commença par les mouvements de base — gardes, esquives, transitions, sans arme d'abord. Halfdan et Egil au Refuge lui avaient appris à toujours commencer par ça. Le corps doit savoir tourner avant que la lame ne tourne. Il fit ses gardes pendant une demi-heure, avec la régularité monotone d'un homme qui n'a pas oublié.
Kára prit l'angle sud, à l'opposé. Elle, elle commença par les dagues seules — pas de brume, juste les deux dagues qu'elle dégaina en deux mouvements simultanés et qu'elle fit tourner dans ses mains comme si elles étaient le prolongement naturel de ses poignets.
Leiv prit le côté ouest, contre le mur le plus dégagé. Il sortit sa fronde et un sac de pierres. Il avait posé une planche de bois au mur d'en face, à dix pas, sur laquelle il avait dessiné au charbon trois cibles concentriques. Il commença à tirer.
Runa s'assit sur un baril de bière retourné, près de Leiv, parce que c'était lui le plus intéressant à regarder. Elle avait son livret de Holm sur les genoux mais elle ne le lisait pas pour l'instant. Elle regardait Leiv.
Sigurd, après ses gardes, prit Smáeldingr. Il commença à infuser à un rythme lent, contrôlé, sans pousser au plafond — juste pour réchauffer, pour vérifier que la rune sur le fil répondait bien. Bleu pâle, montant le long de la nervure, descendant. Bleu pâle. Stable. Bon. Il rangea la lame. Il passa aux mouvements complets — sortir, parer, frapper, pivoter, ranger. Il les fit avec l'arme nue, sans infuser, parce qu'il voulait revoir sa technique pure avant d'y mettre l'élément.
C'est en finissant un mouvement, en tournant la tête vers le sud de la cour pour vérifier que sa garde était bien à l'aplomb, qu'il vit ce qu'il aurait dû voir depuis longtemps.
Kára avait, dans sa main droite, une dague qui captait la lumière du jour autrement que ne le ferait une lame ordinaire.
Sigurd s'arrêta.
Il regarda mieux. Il pencha la tête. Ce qu'il avait vu pendant une fraction de seconde se confirma — la lame de Kára portait, en biais sous la lumière, une teinte bleutée à l'intérieur du fil, qu'on ne distinguait que si on savait la chercher. La nuance qu'Eirvardr lui avait apprise à reconnaître à Steinsmiðr.
Du rúnjárn.
Sigurd la regarda longtemps. Elle ne s'en aperçut pas — elle continuait ses mouvements, les yeux à demi fermés sur la concentration, faisant tourner ses dagues en figures dont chacune se finissait par une parade ou une frappe imaginée. Il la regarda. Il ne s'était pas posé la question depuis qu'il la connaissait. Il avait vu ses dagues pendant tout l'hiver au Refuge sans jamais y prêter attention. Il avait vu leurs combats et il n'avait pas fait le calcul.
Il rangea Smáeldingr. Il s'approcha lentement.
Kára l'entendit venir, leva la tête, abaissa ses dagues en garde basse pour pas qu'il y ait d'accident.
— Quoi, dit-elle.
— Tes dagues.
— Quoi mes dagues.
— Elles sont en rúnjárn.
Il dit ça comme un constat, pas une question. Kára s'arrêta complètement. Elle posa la pointe d'une dague sur le sable de la cour, l'autre dans sa main libre, et elle regarda Sigurd.
— Oui, dit-elle. Eirvardr les a forgées il y a trois ans, avant que tu n'arrives au Refuge. Bragi avait écrit à Eirvardr pour moi. Je suis allée à Steinsmiðr passer six semaines pour la liaison. C'est comme ça que Eirvardr connaît ma rune. Ça ne s'était pas dit.
— Pendant tout l'hiver, tu portais des dagues en rúnjárn.
— Oui.
Il digéra ça. Il pensa à leur duel dans la cour pavée du Refuge — celui où il l'avait surprise par la vitesse et touché à la hanche, et où elle avait alors fait monter la brume pour reprendre l'avantage.
— Au Refuge, dit-il lentement, quand on s'est battus la première fois.
— Oui.
— Tu avais déjà tes dagues en rúnjárn.
— Oui.
— Tu as sorti la brume à travers tes dagues, c'est ça. Pas autour de toi. À travers.
Kára le regarda. Elle ne sourit pas mais le pli au coin de sa bouche se leva — ce demi-sourire qui chez elle voulait dire enfin tu vois.
— Oui, Sigurd. Voilà. À travers les dagues. Toujours à travers les dagues. J'ai jamais su faire autrement.
Sigurd sentit, dans sa poitrine, quelque chose qui se resserrait — pas de la déception, mais un manque qu'il découvrait. Il avait passé des mois à essayer de lancer la foudre sans arme, parce qu'il croyait que c'était ça qu'il fallait apprendre. Pendant ce temps, Kára, depuis trois ans, faisait sortir sa brume par sa lame, et il ne l'avait jamais compris.
Il regarda les dagues à nouveau. Il regarda Smáeldingr, posée sur le banc à dix pas. Il pensa à sa propre trace de Sowilō imprimée le long du fil.
— Comment tu fais, demanda-t-il enfin.
Kára le regarda longtemps. Elle remit ses dagues dans leurs fourreaux, lentement.
— Pas maintenant, dit-elle. Pas dans une cour ouverte. Ce soir. Quand on aura mangé. Je t'expliquerai. C'est long.
— Ce soir.
— Ce soir.
Elle posa la main, paume ouverte, contre sa propre poitrine — son geste de promesse — puis reprit ses mouvements là où elle les avait interrompus.
Sigurd retourna à son angle. Il ne reprit pas tout de suite ses gardes. Il s'assit sur le banc, à côté de Smáeldingr. Il regarda la lame longtemps. Il pensa qu'il avait peut-être passé un an à tourner autour d'une porte qu'il n'avait pas vue.
III.
À l'autre bout de la cour, Leiv avait fini son tir à la fronde et était passé à ses bracelets.
Runa, perchée sur son baril, regardait avec une fascination qu'elle ne cachait pas. Leiv avait un truc — un truc qu'il n'avait pas au Refuge, qu'il avait développé seul pendant l'année. Il fermait les yeux à demi, posait le bras gauche en garde basse, et le bracelet de cuivre sombre qu'il portait au poignet bougeait. Pas violemment. Doucement. Une portion du métal s'allongeait, pointait, devenait une aiguille de quelques pouces qui sortait du bracelet comme un dard. Leiv la maintenait deux ou trois secondes, puis la rentrait.
Il refit le geste. Sortir. Tenir. Rentrer.
Runa applaudit doucement, sans bruit.
— Encore, dit-elle.
— Encore tu dis. Je suis pas un cirque. Mes pointes elles me coûtent. Je peux pas en sortir cinquante par jour.
— Tu peux en sortir combien.
— Une dizaine peut-être. Avant que mon bras soit éteint pour le reste de la journée. Et après faut que je dorme pour récupérer.
— C'est nouveau.
— C'est nouveau. Au Refuge, je savais juste durcir mes bracelets. Maintenant je peux les transformer. Pas beaucoup, mais un peu. Pointes, courtes lames, parfois une mini-chaîne. Pas longtemps. Mais un peu.
Il sortit la pointe encore une fois pour Runa, qui hocha la tête de satisfaction. Puis il la rentra et il s'assit à côté d'elle sur un autre baril, en soufflant un peu.
— Tu fatigues.
— Je fatigue. C'est coûteux.
— Mais tu te bats avec, en tournoi.
— Faut que je gère. Je peux pas en faire au début, parce que je dois en garder pour la fin. C'est tactique. Faut être patient.
Runa hocha le menton. Elle posa son livret sur ses genoux.
— Leiv.
— Hm.
— Tu sais lire le niflheimois.
— Pas couramment. Je connais quelques mots.
— Moi je le lis. Je l'ai appris dans un livre que j'avais à Steinsmiðr.
— Bien sûr. Tu lis tout, toi.
Elle ne sourit pas. Elle regardait Leiv dans les yeux avec un sérieux d'adulte.
— J'ai besoin de quelqu'un qui parle un peu le niflheimois quand même. Pour me suivre. Pas pour traduire — pour faire diversion si quelqu'un me parle dans la rue et que je veux pas répondre. Tu serais d'accord ?
Leiv la regarda. Il vit qu'elle avait préparé sa demande.
— Tu as quelque chose en tête, Runa.
— Demain c'est vendredi. Il y a un homme qui s'appelle Eldur qui sort de la bibliothèque royale tous les vendredis pour aller acheter du tabac à un coin précis. C'est un libraire de la ville qui me l'a dit. Je voudrais le croiser. Comme par hasard. Et je voudrais lui parler. Mais c'est pas un truc qu'une enfant de neuf ans peut faire seule. Si on est deux, c'est moins suspect.
Leiv réfléchit. Il regarda Sigurd à l'autre bout de la cour, qui avait repris ses gardes seul. Il regarda Kára. Il revint à Runa.
— Sigurd va dire non.
— On lui dira après.
— Runa.
— On lui dira après. Je suis sérieuse. Si je lui dis avant, il va vouloir venir, et il est trop visible. Si on est deux gosses dans la rue, personne nous regarde. Avec lui, il y a le brassard, la cape, l'épée — tout. Lui il n'est pas discret. Toi et moi, on est invisibles.
Leiv réfléchit encore.
— D'accord, dit-il finalement. Mais on revient avant qu'il soit en colère pour de vrai.
— D'accord.
Elle posa sa petite main sur la sienne. Ils étaient deux conspirateurs maintenant, qui n'avaient rien dit aux adultes.
IV.
Vers la fin de l'après-midi, Sigurd sortit de la cour pour aller chercher de l'eau au puits commun, à deux ruelles de là.
Il avait besoin de marcher, de respirer, de sortir de l'espace clos où sa propre frustration tournait en rond. Il prit deux seaux, ferma sa cape par-dessus le brassard noir, baissa son chapeau, et s'engagea dans la ruelle.
Le puits était dans une petite place ronde au croisement de quatre canaux. Une dizaine de personnes y faisaient la queue — des servantes d'auberges, des gamins envoyés par leurs mères, un porteur qui chargeait des seaux pour un atelier voisin. Sigurd prit la file derrière une vieille femme qui marmonnait toute seule.
C'est là, en attendant son tour, qu'il vit deux jeunes gens à côté du puits qui parlaient ensemble en remplissant un seau plus grand que les autres. Ils avaient des arcs en bandoulière — pas des arcs de guerre, des arcs courts d'entraînement, qu'on portait quand on s'apprêtait à aller tirer quelque part. Le garçon devait avoir dix-neuf ans, mince, châtain, l'œil clair. La fille un peu plus jeune, cheveux noirs très longs, des traits doux et fermés qui se ressemblaient assez à ceux du garçon pour être de la famille.
Le garçon le vit attendre. Il tira son seau plein, fit un pas vers Sigurd avec un sourire mesuré.
— Tu veux passer avant, dit-il en niflheimois clair. On a fini.
— Merci, dit Sigurd. Tu peux finir si tu veux.
— On a fini. Vas-y.
Sigurd hocha le menton, s'avança, posa son premier seau au crochet, commença à le baisser dans le puits.
— Tu es nouveau en ville, dit le garçon.
— Hier.
— Tu viens pour le tournoi.
Sigurd hésita une demi-seconde. Mais le garçon avait demandé sans malice, en regardant simplement Sigurd avec une politesse de bourgeois éduqué. Inutile de mentir frontalement.
— Pour le tournoi.
— Nous aussi. Je m'appelle Hrafnsson. Fils de Hrafn. Et voici ma sœur, Eira. On est de Vatnsfjörd.
— Brand. De Jörd.
— Tu fais loin pour venir à un tournoi, Brand.
— Je voulais voir. J'ai entendu parler de celui-ci depuis longtemps.
Le garçon sourit. Il tendit la main. Sigurd hésita — il portait la mitaine sur la main droite — mais Hrafnsson tendait simplement sa main, sans regarder ce qui était dedans, sans curiosité particulière. Sigurd serra. Hrafnsson serrait court mais fermement, à la manière des gens qui n'ont rien à prouver.
— On s'entraîne tous les jours dans la cour de notre maison sur le canal de l'Aiguille, dit-il. Si tu veux passer voir, tu es bienvenu. On accueille les inscrits qui viennent de loin. On peut sparrer si tu veux, ou juste regarder. Pas obligatoire.
— C'est gentil.
— Tu n'es pas obligé. Je dis juste que c'est ouvert.
Hrafnsson se tourna vers sa sœur, qui n'avait pas parlé. Eira fit un petit signe de tête à Sigurd — elle ne souriait pas, mais elle n'avait pas l'air hostile. Plutôt réservée. Elle avait dans les yeux quelque chose que Sigurd reconnut sans pouvoir le nommer — peut-être le calme de quelqu'un qui a appris à ne pas montrer son élément.
Sigurd hocha le menton en retour.
— Je passerai peut-être, dit-il. Bonne journée.
— Bonne journée, Brand.
Ils s'éloignèrent vers une ruelle latérale en portant leur grand seau à deux. Sigurd les regarda partir. Il pensa qu'il y avait, dans ces deux-là, quelque chose de différent des autres concurrents. Une politesse qui n'était pas calcul. Une vraie hospitalité. Il ne sut pas s'ils seraient ses amis ou ses adversaires de finale — c'étaient peut-être les deux.
Il finit de remonter ses seaux. Il s'apprêtait à partir quand un autre groupe arriva à la file — quatre jeunes hommes, qui faisaient du bruit en parlant fort. Au milieu d'eux, le grand à la cape bleue que Kára lui avait montré au matin.
Bárðr.
Bárðr s'arrêta net en voyant Sigurd. Il le regarda — la cape vert sombre, le chapeau bas, le brassard noir, les seaux.
— Toi, dit-il fort. Brand de Jörd, c'est ça ?
Sigurd s'était figé. Comment ce type savait-il son nom ? Mais Bárðr ne lui laissa pas le temps de répondre. Il avait un sourire dur, un peu trop large.
— On l'a vu sur les rôles ce matin. Brand. Encore un de Jörd qui croit que parce qu'il a une lame en rúnjárn, il sait s'en servir.
Les trois autres ricanèrent — pas des rires de méchants, des rires de jeunes hommes qui suivent un chef. Sigurd les évalua à demi-seconde. Bárðr à fort en gueule, mais les trois derrière n'étaient pas brillants. Pas dangereux comme groupe, dangereux peut-être seul.
Il ne répondit pas. Il prit ses seaux. Il s'avança pour passer.
Bárðr ne se déplaça pas. Il gênait à demi le passage, juste assez pour forcer Sigurd à le contourner.
— Tu réponds pas, Brand ?
— Bonne journée, dit Sigurd calmement, et il passa autour.
Un des trois autres voulut dire quelque chose, mais Bárðr leva la main pour le faire taire — il regardait Sigurd s'éloigner avec un nouveau sourire, celui de quelqu'un qui prenait note.
— Tu m'es trop calme pour un éleveur de Jörd, lança-t-il à mi-voix dans son dos. On verra dans le cercle.
Sigurd ne se retourna pas. Il marcha jusqu'au bout de la place. Il prit la première ruelle à droite, qui n'était pas le chemin du retour mais qui le ferait sortir de la vue. Il fit deux carrefours en plus pour vérifier qu'on ne le suivait pas. Personne ne le suivait. Il rentra à l'auberge en faisant un détour.
Sa main droite, dans la mitaine, tremblait un peu.
V.
À mi-chemin, il s'arrêta sur un petit pont au-dessus d'un canal et il prit le temps de respirer.
Il pensait à Bárðr et à ce qu'il venait de comprendre — sa propre erreur, qu'il aurait dû voir immédiatement. Les rôles d'inscription étaient publics. N'importe qui pouvait aller les consulter ou demander à les voir. Tout candidat sérieux le ferait. Bárðr avait pris la liste, l'avait mémorisée, et désormais il connaissait le nom de chaque concurrent. Il avait fait son repérage. Brand de Jörd, avec sa lame en rúnjárn. À surveiller.
Sigurd se sentit stupide. Il se félicita d'être Brand et pas Sigurd. Si la rumeur disait quelque chose à Bárðr, ce serait sur un Sigurd inconnu qui se promenait quelque part — pas sur un Brand qu'il avait croisé au puits.
Mais Bárðr restait. Et Bárðr l'avait enregistré.
Il rentra à l'auberge. Il monta à la chambre, posa les seaux, redescendit à la cour. Kára et Leiv revenaient eux aussi — ils avaient dû finir leur entraînement.
Il leur raconta brièvement Bárðr. Kára écouta, hocha la tête.
— Il fait sa réputation, dit-elle. C'est ce qu'on m'avait dit en ville. Il intimide les nouveaux pour voir lesquels craquent. Tu n'as pas craqué, c'est bien.
— Il sait que j'ai une lame en rúnjárn maintenant.
— Tout le monde le savait à minute où tu as signé. Ce n'était pas un secret.
— Bon.
Leiv se gratta la nuque.
— Bárðr en quart ou en demi, c'est probable, dit-il. S'il est donné favori, il n'est pas non plus en finale d'office. Quelqu'un peut le sortir avant. Ça pourrait être Sigurd.
— Ça pourrait, dit Kára.
— Brand, corrigea Leiv. Brand pourrait sortir Bárðr.
Sigurd faillit sourire. Il ne le fit pas, parce qu'il avait encore Bárðr dans la tête.
Il y avait eu, dans la place du puits, un troisième moment qu'il n'avait raconté à personne — un combattant plus âgé que lui qu'il avait croisé en revenant. Un homme silencieux d'une vingtaine d'années, plus mince que Bárðr, plus calme, qui avait croisé son regard en passant et qui l'avait regardé. Pas longtemps. Pas avec hostilité. Juste avec une attention mesurée — celle d'un connaisseur qui jauge.
Il n'avait pas dit son nom. Il avait juste passé. Mais Sigurd avait senti, en le voyant, que celui-là était d'une autre catégorie que Bárðr. Plus dangereux. Moins bruyant. Et qui ne ferait pas de la mise en scène avant le tournoi — il attendrait le combat, lui.
Sigurd ne le mentionna pas. Pas parce qu'il voulait le cacher — parce qu'il n'avait pas encore les mots pour le décrire, et qu'il valait mieux attendre de le revoir avant de raconter.
VI.
Le soir tombait quand Kára frappa à la porte de la chambre.
Sigurd avait mangé en bas avec Leiv et Runa, mais Kára avait dit qu'elle reviendrait plus tard, qu'elle avait quelque chose à finir en ville. Maintenant elle était là, son gilet de cuir sur l'épaule, son brassard ouvert sur la rune Perthro qu'elle ne cachait pas dans la chambre — Leiv et Runa avaient le droit de la voir, c'étaient les leurs.
— Descends à la cour, dit-elle simplement à Sigurd. Il fait nuit. Personne ne nous regardera. C'est le moment.
— Tu vas m'expliquer.
— Je vais essayer. Toi tu vas essayer aussi. On va voir si ça marche.
Sigurd prit Smáeldingr sans rien dire. Il passa à côté de Leiv, qui ne demanda rien — Leiv avait dû comprendre depuis le matin qu'il y aurait quelque chose ce soir. Il fit juste un signe de tête. Vas-y. Runa, qui dessinait à la table avec un fusain, ne leva pas les yeux mais murmura « bonne chance Sigurd » sans en avoir l'air. Il sortit avec Kára.
La cour de Sigrun était petite, encombrée, faiblement éclairée par une lanterne suspendue à un crochet près de la porte de la cuisine. Pas de témoins. Sigrun dormait à cette heure, et les chevaux dans l'enclos ne diraient rien. Kára vérifia quand même qu'aucune fenêtre des étages au-dessus n'était ouverte sur la cour. Une seule l'était — la leur, par où Leiv et Runa pouvaient regarder s'ils voulaient. Ça n'était pas un problème.
Ils s'installèrent au centre de la cour, à dix pas l'un de l'autre, sur les pavés. Kára tira ses deux dagues, posa la lame courte du dos contre un baril.
— Bon, dit-elle. Je vais commencer par t'expliquer comment ça marche dans ma tête. Pas dans la pratique encore. Théoriquement. Et après on essaiera.
— D'accord.
— Tu m'écoutes vraiment.
— J'écoute.
Elle prit une longue inspiration. Elle parla lentement, comme on parle à quelqu'un à qui on raconte un système qu'on a mis du temps à comprendre soi-même.
VII.
— Au Refuge, nous a dit Ornir une fois qu'il y avait trois niveaux dans le maniement de l'élément. Il a parlé à un seul soir, à toi, à moi, à Vigdis. Tu te rappelles ?
— Je ne crois pas.
— C'était avant ton arrivée. Vigdis et moi on était là. Toi tu n'étais pas encore arrivé. Je vais te répéter ce que Ornir avait dit, parce que c'est important.
Sigurd hocha le menton.
— Niveau un, dit Kára. L'infusion. C'est ce qu'on nous apprend en premier. Tu as ton arme, tu y mets ton élément, ton arme se charge. Sa lame brille, sa pointe coupe avec ton élément, tes coups portent ton élément. C'est ce que tu fais avec Smáeldingr. C'est ce que je faisais aussi pendant l'hiver au Refuge. C'est la base.
— D'accord.
— Niveau deux. La projection. Tu fais sortir ton élément de l'arme. Pas en infusion qui dort dedans — en jet, en panache, en éclair, en jaillissement. Ton élément quitte la lame pour aller plus loin que la lame. C'est ce que je fais avec ma brume — quand je veux qu'un nuage monte autour de moi, je le fais sortir par les pointes de mes dagues. Pas en lançant la dague — la brume sort de la dague tout en gardant la dague dans ma main.
Sigurd fronça les sourcils. Il commençait à voir.
— C'est ce que tu m'as fait dans la cour pavée du Refuge, dit-il. Quand tu as fait monter la brume autour de nous.
— Exactement. La brume sortait des dagues. Je tenais les dagues, mais la brume était à trois pas, à cinq pas, à dix pas. Elle voyageait depuis les dagues. Sans elles, je n'aurais pas pu — ou en tout cas pas comme ça. Pas à cette précision.
Sigurd réfléchit. Il pensa à ses essais nocturnes dans la forêt en venant à Niflheim. Tout ce qu'il avait essayé — lancer libre, viser un caillou — c'était au niveau deux qu'il essayait. Mais sans utiliser Smáeldingr. Sans la porte. Il essayait de projeter directement de sa main, comme si la main pouvait être le canal. Mais sa main n'avait pas de rune imprimée. Sa main n'était pas une porte.
Smáeldingr avait une porte. La trace de Sowilō imprimée le long du fil. La porte était là. Il fallait juste l'ouvrir.
— Continue, dit-il.
— Niveau trois. La commande à distance. Tu n'as plus besoin que ton arme touche ton élément pour qu'il agisse. Tu peux faire agir ton élément à plusieurs pas, sans contact. Tu lèves la main, tu fais un signe — la pierre se soulève. Tu poses la pointe de la lame sur le sol, tu retires la pointe, et le froid continue à se répandre tout seul autour de l'endroit où tu as posé. C'est ce qu'on faisait quand Vigdis se battait contre Garm devant toi.
Sigurd se figea.
— Garm avec la terre.
— Oui.
— Et Vigdis avec la glace. Quand elle a fait monter le mur de glace devant elle pour bloquer le mur de pierre que Garm avait projeté.
— Elle ne tenait pas le mur — elle l'a commandé. Elle a juste levé la main. Le mur s'est levé tout seul. Et Garm avec ses pavés et ses pierres jaillies — pareil. Lui touchait à peine la lame parfois. Il commandait à distance.
Sigurd hocha lentement le menton. Il avait vu ça. Il avait été assis sur sa margelle, à demi mort, et il avait regardé Vigdis et Garm faire des choses qu'il n'avait pas su nommer à l'époque. Maintenant il avait le mot. Niveau trois.
— Toi, demanda-t-il à Kára. Tu sais le faire ?
Kára eut son demi-pli de bouche.
— Pas vraiment. Je suis bonne au niveau deux. J'ai encore beaucoup de marge dessus, je peux progresser sur les distances, sur la précision. Je n'ai pas commencé à toucher au niveau trois. Personne au Refuge ne savait l'enseigner — Ornir le savait peut-être autrefois, mais il ne l'enseignait plus. Vigdis le faisait, oui. Mais elle ne l'a jamais montré au Refuge, ne l'a jamais expliqué à personne. C'est rare. C'est pour les gens qui ont étudié longtemps, avec quelqu'un qui sait. Garm l'a appris quelque part. Vigdis aussi.
Sigurd hocha le menton.
— D'accord. Dis-moi comment je passe au niveau deux.
VIII.
Kára respira. Elle se redressa sur les pavés. Elle prit ses dagues, tira la droite, garda la gauche à la ceinture pour se concentrer.
— Bon, dit-elle. Tu vas regarder ce que je vais faire. Ensuite tu vas le faire. Pas tout de suite — d'abord regarde.
Elle leva la dague droite à hauteur d'épaule. Elle tendit le bras à demi. Elle ferma les yeux un quart de seconde. Sa rune Perthro brilla sous la manche relevée, blanc-pâle. La lame en rúnjárn dans sa main se chargea de la teinte bleutée familière — l'infusion, niveau un, qu'elle savait faire en respirant. Mais elle ne s'arrêta pas là.
Elle poussa.
Sigurd la vit faire un mouvement infime avec sa main — pas une poussée brusque, plutôt un expir du poignet, un transfert qu'on devinait à peine. Et au bout de la pointe de la dague, dans l'air, un mince filet de brume jaillit. Pas un grand panache — un filet, peut-être de la longueur du bras. Qui s'éleva en volute pendant trois secondes. Qui se dissipa.
— Voilà, dit Kára. Niveau deux. Première leçon. Tu vois ce que je viens de faire ?
— Tu as mis ta brume dans la lame, et tu l'as poussée par la pointe.
— Oui. Mais attention — pas n'importe comment. Trois choses.
Elle leva trois doigts.
— Un : tu concentres. Au lieu d'infuser toute la lame uniformément comme tu sais faire, tu pousses ton élément vers un endroit précis. La pointe de la lame, en général. Le quart distal du fil. L'endroit où tu veux que ça sorte. Pas partout. Un seul endroit.
— Concentrer.
— Concentrer.
Elle leva un deuxième doigt.
— Deux : tu pousses. C'est ce que tu n'avais pas avant. L'infusion remplit. Ici tu fais couler à travers. Ce n'est pas la même chose. Tu pousses doucement, comme on souffle sur une braise pour qu'elle prenne — pas comme on souffle sur un feu pour l'éteindre. Pas trop fort. Si tu pousses trop, ton élément revient en toi, ou il se diffuse partout dans la lame et il sort en désordre. Tu dois pousser juste assez.
— Je vais pousser comme je peux.
— Tu vas le sentir. Quand c'est juste, il y a un moment où ton élément veut sortir. Il pousse de lui-même. Tu n'as plus qu'à ne pas l'empêcher.
— Comment je sens le moment.
— Tu l'apprendras. Tu rateras d'abord. C'est normal.
Elle leva un troisième doigt.
— Trois : tu utilises la porte. La rune sur ta lame — la trace que ta Sowilō a laissée à la liaison, qui suit la nervure du fil — elle n'est pas décoration. Elle est vivante. Elle est le canal. Quand tu fais couler à travers elle, ton élément trouve son chemin par cette rune, qui le guide, qui lui montre la sortie. Sans la porte, ton élément sort en désordre, ou pas du tout. Avec la porte, il sort en filet.
Sigurd hocha lentement la tête. Il commençait à voir. Il pensa à Smáeldingr posée à côté de lui sur les pavés. Il pensa à la trace de Sowilō imprimée sur le fil — il l'avait vue mille fois sans la regarder pour ce qu'elle était.
— C'est pour ça que pendant tous ces mois, dit-il lentement, je n'arrivais pas à lancer.
— Oui.
— Parce que je essayais de lancer sans porte.
— Oui. Tu essayais de pousser ton élément depuis ta paume, depuis ton bras. Mais ta paume n'est pas une porte — elle est juste la peau. L'éclair que tu as fait le jour de ta rune, quand Halvard est mort, c'était un éveil incontrôlé qui a tout fait à la fois. Mais tu n'as pas refait l'éveil. Tu peux pas refaire l'éveil. Tu dois apprendre la technique. Et la technique passe par la lame.
Sigurd resta un long moment silencieux. Il sentait, dans sa poitrine, quelque chose qui se libérait — une frustration qui prenait enfin un sens. Il n'avait pas échoué parce qu'il manquait de talent ou de courage. Il avait échoué parce qu'il essayait au mauvais endroit. Il avait essayé sans porte alors qu'il en avait une à un mètre de lui, depuis des mois, qui attendait.
Il prit Smáeldingr.
— D'accord, dit-il. Je vais essayer.
— Vas-y. Ne te pose pas de questions. Tu rates les premières fois, c'est normal. Concentre, pousse, utilise la porte. Si ça ne sort pas, c'est que tu n'as pas encore les trois.
IX.
Sigurd se mit en garde basse au centre de la cour, Smáeldingr à hauteur d'épaule droite.
Il infusa.
C'était devenu si naturel que la rune Sowilō répondit en une demi-seconde — la foudre coula dans son bras, descendit dans la garde, monta dans la lame. Smáeldingr brilla bleu pâle, la trace sur le fil devint lumineuse. Niveau un, comme toujours.
Maintenant. Concentrer.
Il essaya de pousser l'infusion vers la pointe seule. Il sentit la foudre qui répondait — elle se déplaça dans la lame, lentement, vers le quart distal du fil. La pointe s'éclaira plus fort que le reste. Bon. Première étape.
Pousser.
Il poussa.
Trop fort. Beaucoup trop fort. Il sentit la foudre qui lui revenait dans le bras — pas douloureusement, mais qui refusait de sortir et qui rentrait par où elle était venue. Un courant chaud qui le fit grimacer. Smáeldingr s'éteignit.
— Voilà, dit Kára à mi-voix. Trop fort. Je l'ai senti d'ici.
Sigurd souffla. Il rassembla. Il essaya à nouveau.
Infusion. Concentration vers la pointe. Pousser doucement.
Cette fois, sa foudre alla vers la pointe sans revenir — mais elle se diffusa dans la lame entière au moment où il poussa, comme si la concentration n'avait pas tenu. Smáeldingr brilla d'une manière diffuse, désordonnée, qui crépitait faiblement. Pas de filet à la pointe. Rien.
— Concentration perdue, commenta Kára. Tu pousses avant d'avoir bien tenu la concentration. Tiens-la d'abord. Stabilise. Après tu pousses.
— D'accord.
Troisième essai. Infusion. Concentration vers la pointe — il prit le temps cette fois, il tint la concentration pendant trois respirations, jusqu'à ce que la pointe soit clairement plus brillante que le reste. Pousser. Doucement.
Il poussa.
Il sentit alors quelque chose qu'il n'avait jamais senti avant — sa foudre, à la pointe, qui voulait sortir. Pas qui revenait, pas qui se diffusait. Qui pressait contre une porte qu'elle savait être là. La trace de Sowilō sur le fil semblait l'appeler.
Il poussa un peu plus.
Une étincelle jaillit de la pointe.
Une seule. Pas plus grosse qu'une luciole. Une étincelle bleue qui sortit, parcourut un demi-pied dans l'air, et s'éteignit aussitôt.
Sigurd resta figé. Il ne respira pas pendant trois secondes.
— Sigurd, dit Kára à mi-voix.
— Oui.
— Tu l'as fait.
— Oui.
— C'est petit. Mais c'est propre.
Il regarda Smáeldingr. Il regarda la pointe d'où l'étincelle était sortie. Il sentit dans son bras la mémoire du courant qui avait coulé — la forme du geste qu'il venait de réussir, qu'il pouvait peut-être refaire, qui n'avait pas été un accident.
Il essaya à nouveau.
Cette fois, l'étincelle ne sortit pas. Il poussa trop fort, la concentration craqua, la foudre revint. Il essaya encore — diffusion. Encore — rien. Encore — une minuscule étincelle, plus petite que la première, qui sortit à peine et s'éteignit avant d'avoir parcouru deux pouces.
Il essaya encore. Encore. Encore.
À la dixième tentative environ, il était essoufflé et sa rune lui battait le bras. Il s'arrêta, s'assit sur les pavés, posa Smáeldingr en travers des cuisses.
Kára vint s'asseoir à côté de lui. Elle ne dit rien pendant un moment.
— Combien j'en ai sorti pour de vrai, demanda finalement Sigurd.
— Trois. Une jolie. Une petite. Une minuscule.
— Trois.
— Trois c'est rien. Trois c'est énorme. Tu n'avais rien il y a une heure. Maintenant tu as trois.
Sigurd hocha lentement la tête. Il pensa qu'elle avait raison. Il pensa qu'il avait, dans ses mains, un pouvoir qu'il ne savait pas encore manier mais qui existait. Pendant un an, il avait cru qu'il était bloqué. Pendant un an, il avait essayé sans porte. Cette nuit, il venait de trouver la porte.
Il regarda Kára à côté de lui. Elle ne souriait pas — elle ne sourirait jamais à un succès, même celui-là — mais elle avait dans les yeux une espèce de calme satisfait. Comme un maître qui voit son élève prendre un premier pas qui va le mener loin.
— Merci, dit-il.
— Je n'ai rien fait. Je t'ai dit ce que Ornir m'avait dit. Il fallait que tu trouves le geste toi-même.
— Tu m'as donné la porte.
— Tu l'avais déjà. Je t'ai juste montré la poignée.
Sigurd hocha le menton. Il rangea Smáeldingr lentement. Il ne savait pas s'il pourrait sortir une étincelle pendant un combat. Il ne savait pas s'il pourrait grandir l'étincelle en éclair. Il ne savait pas si la projection lui servirait à grand-chose contre Bárðr ou contre n'importe lequel des autres concurrents.
Mais pour la première fois depuis l'éveil, il avait une direction.
C'était presque tout.
X.
Quand ils remontèrent à la chambre, Leiv et Runa étaient encore éveillés.
Runa avait fini son dessin — une petite Smáeldingr qu'elle avait esquissée au charbon, avec une étoile à la pointe, qu'elle posa devant Sigurd sans rien dire. Leiv, lui, regarda Kára, regarda Sigurd, et son sourire s'étira lentement.
— Ça a marché.
— Un peu, dit Sigurd.
— Un peu c'est tout ce qu'il faut. Bah.
Il ne dit rien d'autre. Il se rallongea sur son lit et se rendormit en moins de cinq minutes.
Kára prit le banc, à côté de la fenêtre, et resta éveillée à regarder la rue dehors comme elle faisait souvent quand elle ne dormait pas. Sigurd s'allongea sur sa paillasse. Runa, dans son lit, le regarda longtemps avant de fermer les yeux.
— Tu es content, dit-elle.
— Oui.
— Ça se voit.
Il tira la couverture sur lui. Il pensa qu'il y avait, dans une journée, beaucoup de choses qui s'étaient passées qu'il n'aurait pas imaginées le matin. L'inscription. Bárðr. Hrafnsson et Eira. Les dagues en rúnjárn de Kára qu'il avait vues pour la première fois après un an. Les trois niveaux. La porte. L'étincelle.
Il pensa qu'il avait, demain, encore beaucoup à apprendre. Et que pour la première fois depuis l'éveil, il savait quoi essayer d'apprendre.
Il s'endormit.
Quelque part dans la ville, sur un canal, une barque noire passait avec ses fanaux allumés. Quelque part dans le palais, les officiers du tournoi terminaient les listes pour la phase préliminaire qui commencerait après-demain. Quelque part dans la bibliothèque royale, un archiviste qui s'appelait Eldur rangeait des manuscrits avant de fermer, et il ne savait pas qu'il croiserait, dans quelques jours, deux enfants qui auraient des questions très précises à lui poser.
Le tournoi de Vatnsfjörd commençait.