Runalog

Chapitre 13 : Arc 3 - Chapitre 13 - le cercle de sable

6618 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 23/07/2026 11:21

I.

Sigurd était debout avant l'aube.

Il était descendu dans la cour de Sigrun pendant que les autres dormaient encore, Smáeldingr à la main, et il avait essayé la projection pendant une heure dans le noir. Le résultat avait été maigre — trois étincelles minuscules en une heure, dont deux qui s'étaient éteintes avant de quitter la pointe. Mais c'était trois de plus que la veille. Sa main droite tremblait de fatigue quand il remonta, et il dut la masser longtemps pour qu'elle redevienne sûre.

Il ne fallait pas qu'elle tremble aujourd'hui. Aujourd'hui il y aurait des combats.

Dans la chambre, les autres s'éveillaient. Leiv s'étira en grognant, le visage bouffi de sommeil, et faillit tomber de son lit en cherchant ses bottes. Kára était déjà habillée — elle dormait peu, elle se levait sans bruit, elle était prête avant tout le monde. Runa, roulée en boule dans son lit, ouvrit un œil, regarda la lumière grise à la fenêtre, et le referma.

— C'est aujourd'hui, dit Leiv d'une voix pâteuse.

— C'est aujourd'hui, dit Sigurd.

— Bah.

Il se leva pour de bon, s'aspergea le visage à la vasque, et redevint Leiv — vif, bavard, increvable. Il commença à vérifier ses bracelets, à compter ses pierres de fronde, à parler de tout et de rien pour masquer le fait qu'il était nerveux. Sigurd le connaissait assez pour le voir. Leiv nerveux parlait deux fois plus que Leiv tranquille.

Ils descendirent déjeuner. Sigrun avait laissé du pain, du fromage frais, un pot de bouillie d'avoine chaude. Elle ne dit rien sur le tournoi — elle savait sûrement qu'ils y allaient, la moitié de la ville y allait — mais elle posa devant Leiv une portion plus grande que les autres, sans commentaire, et Leiv lui adressa son meilleur sourire.

Pendant qu'ils mangeaient, Kára donna ses dernières recommandations, à voix basse, à la manière d'un capitaine avant une bataille.

— Aujourd'hui c'est la phase préliminaire. On ne se montre pas plus qu'il ne faut. Vous gagnez vos combats avec le minimum. Pas de démonstration. Pas d'élément si vous pouvez l'éviter. On garde tout pour les vrais combats, plus tard.

— Et si on peut pas l'éviter, dit Leiv.

— Alors tu fais ce qu'il faut pour gagner. Mais tu n'en fais pas une fierté. Tu gagnes, tu sors, tu te tais.

Sigurd hocha le menton. Il regarda Runa, qui mangeait sa bouillie en silence, les yeux encore à demi fermés.

— Toi, tu restes ici aujourd'hui.

— Je sais.

— Tu ne sors pas. Il y a foule partout, c'est le tournoi, c'est exactement le genre de jour où on peut se perdre ou se faire remarquer.

— Je sais, Sigurd.

— Tu me le promets.

Runa leva les yeux vers lui. Elle le regarda une seconde de trop. Puis elle hocha le menton.

— Je reste sage, dit-elle.

Ce n'était pas tout à fait je te le promets. Mais Sigurd, qui avait la tête pleine du tournoi, ne releva pas la nuance. Il aurait dû. Il ne le fit pas.

II.

L'arène, au matin, était méconnaissable.

La grande place de sable que Kára leur avait montrée trois jours plus tôt — calme, vide, avec ses gradins en montage — était devenue le cœur battant de la ville. Les gradins étaient finis, pleins à craquer. Des bannières de toutes les couleurs claquaient au vent — pas des bannières de nations, mais des bannières de fête, bleu et blanc, les couleurs de Vatnsfjörd. Des marchands ambulants vendaient des galettes, des poissons grillés, du cidre chaud, des petits fanions pour les enfants. Le bruit de la foule montait comme une rumeur de mer.

Au centre, le grand cercle de pierre polie attendait, ratissé, propre, prêt.

Sur une estrade couverte, au nord de l'arène, des sièges vides attendaient — la loge royale, comprit Sigurd. Le roi viendrait peut-être. Pas pour les préliminaires probablement. Pour les grands combats.

Soixante-quatre noms avaient été inscrits. Soixante-quatre candidats. On les avait répartis en seize groupes de quatre. Dans chaque groupe, un mini-tournoi : les combattants s'affrontaient, et les deux meilleurs de chaque groupe passaient au tour suivant. Trente-deux survivraient à la matinée. Puis, l'après-midi, un tour d'élimination directe ramènerait ces trente-deux à seize — les seize qui combattraient en quarts de finale le surlendemain.

Sigurd, Kára et Leiv n'étaient pas dans le même groupe — le tirage les avait séparés, ce qui valait mieux. Ils se postèrent au bord de l'arène, là où les combattants attendaient leur tour, et ils regardèrent commencer la matinée.

Les premiers combats furent un défilé.

Sigurd regarda passer toutes sortes de combattants. Des techniciens propres. Des bagarreurs brouillons. Quelques porteurs qui révélaient leur élément d'emblée — un jeune homme qui fit jaillir une courte flamme de son épée pour intimider, une fille qui durcit ses poings avec quelque chose qui ressemblait à de la pierre. La plupart, cependant, combattaient sans élément visible — soit qu'ils n'en aient pas, soit qu'ils le gardent, comme Kára l'avait recommandé.

Le tour de Sigurd vint au troisième combat de son groupe.

Son premier adversaire était un garçon de Jörd à l'épée large, costaud, qui frappait fort mais lentement. Sigurd le lut en deux passes. Il esquiva, laissa l'autre fatiguer, et au troisième échange il glissa sous la garde et posa Smáeldingr à plat contre les côtes de l'adversaire — pas une estafilade, juste un contact net que le juge ne pouvait pas manquer. Touche. Le garçon abandonna avec un juron bon enfant. Sigurd n'avait pas infusé une seule fois.

Son deuxième adversaire fut plus dur — une jeune femme rapide, à deux lames courtes, qui le poussa dans ses retranchements pendant six ou sept passes. Sigurd dut vraiment combattre. Mais il avait, dans le corps, toutes les heures de la cour pavée du Refuge et toutes les leçons d'Egil et Halfdan, et il finit par trouver le décalage qu'il cherchait — entre le moment où elle engageait ses pieds et le moment où ses lames suivaient. Il frappa dans ce décalage. Touche à l'épaule. Elle abandonna en hochant la tête, beau joueur.

Sigurd passait. Sans élément. Sans foudre. À l'épée pure.

III.

Kára passa son groupe sans difficulté apparente.

Sigurd la regarda combattre depuis le bord. Elle était économe, précise, lisible seulement pour qui la connaissait. Elle utilisa ses deux dagues, une pointe de brume légère au deuxième combat pour brouiller la vue d'un adversaire trop sûr de lui — juste assez, pas plus. Elle gagna ses deux combats en quelques passes chacun. Elle ne montra rien de ce qu'elle savait vraiment faire. Sigurd, qui avait vu la veille au soir ce qu'elle pouvait faire avec sa brume, comprenait qu'elle se retenait énormément.

Leiv, lui, eut plus de mal.

Son groupe était difficile — deux des trois autres étaient des combattants solides. Au premier combat, Leiv affronta un grand gaillard à la hache courte qui le poussa dans les cordes. Leiv dansait, esquivait, reculait — son bras gauche en garde basse, sa mobilité compensant ce qu'il ne pouvait pas faire en force. Au moment critique, il tira une pierre de fronde à bout portant, en pleine poitrine de l'adversaire, qui chancela — et Leiv en profita pour le déséquilibrer d'un croc-en-jambe et lui poser son épée courte sur la nuque. Touche. Le public, qui aimait les outsiders, applaudit le petit qui avait battu le grand.

Au deuxième combat, ce fut plus serré encore. Leiv affronta un porteur — un garçon qui maîtrisait une forme de terre, qui durcissait le sol sous les pieds de Leiv pour le ralentir. Leiv comprit vite qu'il ne pouvait pas gagner à l'esquive seule contre quelqu'un qui contrôlait le terrain. Il ouvrit alors ses bracelets pour la première fois du tournoi — les pointes acérées jaillirent du métal, et quand l'adversaire s'approcha pour le finir, Leiv les présenta au bon moment. L'autre dut reculer. Dans ce recul, Leiv lança sa fronde et toucha le poignet de l'adversaire — qui lâcha son arme. Leiv bondit, ramassa, posa les deux lames en croix sur la gorge. Touche. De justesse.

Leiv passait. Épuisé, le bras gauche tremblant, mais il passait.

Quand il sortit du cercle, Sigurd et Kára vinrent à sa rencontre. C'était la première fois depuis plus d'un an que Sigurd voyait Leiv combattre pour de vrai — pas en sparring complaisant au Refuge, mais dans un combat où le résultat comptait. Il fut frappé par ce qu'il vit. Leiv était devenu un vrai combattant. Vif, rusé, courageux, économe de ses ressources. Plus le gosse turbulent qu'on protégeait.

— Tu m'as impressionné, dit Sigurd.

Leiv, plié en deux à reprendre son souffle, leva un pouce sans pouvoir parler.

IV.

Parmi les combattants de la matinée, Sigurd en remarqua trois.

Le premier, il l'attendait — Bárðr, le grand de Vindheim à la cape bleue. Il combattit dans un groupe voisin et il gagna ses deux combats avec une assurance qui frôlait l'insolence. Il ne révéla pas son élément aux préliminaires — il n'en eut pas besoin, sa technique suffisait — mais il combattait avec un mépris visible pour ses adversaires, finissant chaque combat par un geste de trop, un sourire de trop, un regard vers les gradins comme pour chercher l'approbation. Le public l'applaudissait, mais sans chaleur. Sigurd vit que Bárðr confondait être admiré et être craint.

Le deuxième, c'était Hrafnsson — le garçon poli du puits. Il combattit avec une économie élégante, gagna ses deux combats sans révéler son eau, salua chacun de ses adversaires d'une inclinaison de tête à la fin. Quand il croisa Sigurd du regard depuis le bord de l'arène, il leva la main en un petit salut courtois. Sigurd répondit. Eira, la sœur, passa également son groupe, avec la même réserve calme.

Le troisième, Sigurd ne le connaissait pas. C'était l'homme silencieux qu'il avait croisé au puits — celui qu'il n'avait pas su décrire et dont il n'avait parlé à personne. Il combattait dans un groupe à l'autre bout de l'arène. Sigurd s'approcha pour le regarder.

L'homme combattait comme personne d'autre. Pas de démonstration. Pas un geste de trop. Pas une seconde de plus que nécessaire. Il neutralisait ses adversaires avec une économie presque clinique — un déplacement minimal, une parade exacte, une touche, fini. Il ne souriait pas. Il ne regardait pas les gradins. Il sortait du cercle dès le combat terminé, sans un signe pour le public.

Sigurd le regarda longtemps. Il ne savait toujours pas son nom — il l'entendit appeler à un combat, Ulfar, mais sans plus. Vindheim peut-être, ou ailleurs. Il ne montrait aucun élément. Il combattait à l'épée seule, comme Sigurd, mais avec quelque chose de plus froid, de plus achevé.

Celui-là, pensa Sigurd, c'est un problème.

Il ne le mentionna toujours à personne. Mais il le garda en tête. Ulfar.

V.

L'après-midi, le tour d'élimination directe ramena les trente-deux à seize.

Sigurd passa son combat — contre un porteur d'air qui faisait tournoyer une fine lame avec des courants, qui le poussa davantage que les combattants du matin. Sigurd dut esquiver des rafales courtes qui déviaient sa lame. Pendant un instant — un seul — il sentit l'envie de tester sa projection, de répondre à l'air par une étincelle. Il la réprima. Pas maintenant. Pas ici. Garde. Il gagna par la technique, en lisant le rythme des rafales, en frappant entre deux. Touche. Il passait.

Kára passa le sien sans révéler grand-chose. Leiv passa le sien de justesse, encore une fois, en puisant dans ses dernières réserves de métal.

À la fin de l'après-midi, ils étaient seize. Les seize quarts-de-finalistes.

Le tirage du tableau des quarts fut annoncé en début de soirée, par un héraut qui lut les paires depuis l'estrade. La foule s'était attardée pour entendre. Sigurd, Kára et Leiv écoutèrent, debout au bord de l'arène, les noms tomber un à un.

Quand le héraut arriva à leur partie du tableau, il y eut un silence dans le petit groupe.

Tyra de MuspellcontreHrafn de Vindheim.

Kára contre Leiv.

Personne ne dit rien pendant un moment. Leiv ouvrit la bouche, la referma. Kára regardait droit devant elle, le visage immobile. Sigurd les regarda tous les deux.

Le héraut continua. Brand de Jörd contre un combattant de Niflheim à l'épée. Bárðr de Vindheim contre un porteur de Jörd. Hrafnsson de Niflheim contre un porteur de Muspell. Et les autres paires que Sigurd n'enregistra pas vraiment, parce qu'il regardait Leiv et Kára qui venaient d'apprendre qu'ils allaient devoir se battre l'un contre l'autre.

Ce fut Leiv qui rompit le silence. Avec un sourire qui tremblait à peine au coin.

Bah, dit-il. La seule personne dans tout le tournoi que je voulais pas affronter, et c'est tombé sur elle.

— On était obligés de tomber l'un contre l'autre un jour, dit Kára calmement. Mieux vaut en quart qu'en finale.

— Tu vas me ménager ?

— Non.

— Bon. Au moins c'est clair.

Kára posa sa main, paume ouverte, sur l'épaule de Leiv. Pas son geste de salut sur sa propre poitrine — un geste pour lui. Elle le laissa là une seconde.

— Tu te bats à fond, dit-elle. Je me bats à fond. Celui qui gagne gagne. Pas de rancune. C'est comme ça qu'on se respecte.

Leiv hocha le menton. Son sourire se raffermit.

— D'accord. Mais je te préviens, je vais te casser un orteil au moins.

— Essaie.

VI.

Ils rentrèrent à l'auberge à la tombée de la nuit.

Et Runa n'était pas là.

Sigurd le sut dès qu'il ouvrit la porte de la chambre — le lit vide, le silence, l'absence. Son cœur se serra d'un coup. Il fit le tour de la pièce des yeux, et il vit, sur la table, un morceau de papier posé bien en évidence, lesté par le fusain.

Il le prit. L'écriture de Runa, soignée :

« Je reviens. Je sais ce que je fais. Ne t'inquiète pas. — R. »

Sigurd resta figé, le papier à la main. Leiv et Kára lurent par-dessus son épaule.

— Elle est sortie, dit Leiv.

— Toute seule. dans cette ville. Le jour du tournoi. — La voix de Sigurd montait. — Je lui avais dit de rester.

— Elle a dit je reste sage, fit remarquer Kára. Pas je reste ici. Tu te souviens ce matin ?

Sigurd se souvenait. Il se souvenait du regard de Runa, une seconde de trop, et de sa propre négligence à ne pas relever. Il serra le papier dans sa main.

— Il faut la chercher.

— Où, dit Kára. La ville est immense. On ne sait pas où elle est allée. Si on part en courant dans tous les sens, on va se perdre nous-mêmes et elle reviendra avant nous.

— Je ne vais pas rester ici à —

La porte s'ouvrit.

Runa entra, la coiffe de travers, les joues rouges d'avoir marché vite, le livret de Holm serré contre sa poitrine. Elle vit les trois visages tournés vers elle. Elle vit Sigurd debout avec son papier à la main. Elle s'arrêta sur le seuil.

— Je suis revenue, dit-elle. Comme promis.

Sigurd traversa la pièce en trois pas. Il ne cria pas — mais sa voix était basse et serrée, ce qui était pire.

— Tu es sortie toute seule. Dans une ville que tu ne connais pas. Tu as neuf ans, Runa. Tu sais ce qui pourrait —

— Je sais exactement ce qui pourrait, le coupa Runa, avec un calme qui le déstabilisa. C'est pour ça que je suis allée seule, et pas avec toi.

— Quoi ?

Elle entra, posa son livret sur la table, ôta sa coiffe, et le regarda en face. Petite, droite, sérieuse.

— Si j'étais venue te demander, tu aurais voulu m'accompagner. Et toi tu es la personne la moins discrète de nous quatre. Tu as une cape qu'on remarque, un brassard qu'on remarque, une épée. Tout le monde sur le continent cherche un garçon de ton âge avec une lame. Moi, je suis une petite fille de neuf ans. Personne ne me regarde. Personne ne me cherche. Je peux aller où je veux dans cette ville et personne ne me voit. C'est mon avantage. Et aujourd'hui je l'ai utilisé.

Sigurd ouvrit la bouche. La referma. Ce qu'elle disait était juste, et il n'avait pas de réponse immédiate.

— Pour aller où, dit-il enfin.

— Croiser quelqu'un. Un homme qui s'appelle Eldur. L'archiviste de la bibliothèque royale.

Sigurd se laissa tomber sur le bord du lit. Il passa une main sur son visage.

— Raconte, dit-il. Tout.

VII.

Runa raconta.

Elle avait appris, par un libraire d'occasion sur un quai quelques jours plus tôt, qu'un archiviste de la bibliothèque royale sortait chaque vendredi acheter du tabac à un coin de rue précis. Aujourd'hui était un vendredi. Elle avait calculé l'heure approximative et elle était allée attendre près du marchand de tabac.

— J'ai fait tomber mon livret, dit-elle. Exprès. Quand il est passé. Il s'est ouvert sur une page où j'avais recopié des mots en vieux niflheimois. Le vieil homme — Eldur — il s'est baissé pour le ramasser, par politesse. Et il a vu la page.

— Et ?

— Et il m'a regardée autrement. Il a dit « tu lis ça, petite ? » J'ai dit oui. Il m'a posé deux ou trois questions pour voir si je mentais. Je ne mentais pas, donc j'ai répondu juste. Il était… surpris. Content, je crois. Il a dit que c'était rare qu'une enfant s'intéresse aux vieilles langues.

Sigurd écoutait, à demi en colère, à demi fasciné.

— Il ne t'a pas demandé d'où tu venais ?

— Si. J'ai dit que je voyageais avec ma famille, qu'on était de passage, que j'aimais lire. Rien de plus. Il n'a pas insisté. Les gens n'insistent pas avec une enfant qui aime les livres — ça les attendrit, ça ne les méfie pas.

Elle s'assit à la table, ouvrit son livret, le feuilleta.

— À la fin, il m'a dit quelque chose d'important. Il a dit : « si tu aimes vraiment les vieilles langues, viens me voir à la bibliothèque royale. Demande Eldur à la porte de service. Je ne peux pas te faire entrer dans les salles — c'est interdit, surtout aux enfants — mais je peux te recevoir dans l'antichambre et te montrer quelques pages que je sortirai pour toi. Si tu es sérieuse. »

Elle leva les yeux vers Sigurd.

— Tu comprends ce que ça veut dire, Sigurd ?

— Ça veut dire que tu as trouvé une porte dans la bibliothèque.

— Une petite porte. Pas les grandes salles. Juste l'antichambre. Mais c'est un archiviste. Il sait où sont les livres. Et si je lui pose les bonnes questions, doucement, sur plusieurs visites, peut-être qu'il me dira des choses sur Orðstœðr sans même que je prononce le nom. Peut-être qu'il sortira pour moi des pages que personne n'a lues depuis cent ans.

Sigurd la regarda longtemps. Il était partagé entre la peur rétrospective — sa petite Runa, seule dans la ville — et l'admiration. Parce que ce qu'elle avait fait, aucun adulte du groupe n'aurait pu le faire. Elle avait raison sur toute la ligne. Elle était le seul d'entre eux qui pouvait disparaître dans une foule.

— Tu ne refais jamais ça sans me prévenir, dit-il enfin. Jamais. Même si tu pars seule, tu me dis avant. Pas un mot sur une table. Tu me regardes et tu me dis Sigurd, je vais là. Tu comprends ?

— Et tu me laisseras y aller seule ?

Sigurd hésita. Il regarda Kára, qui s'était tenue silencieuse pendant tout l'échange, adossée au mur près de la fenêtre. Kára fit un petit hochement de tête — elle a raison, et tu le sais.

— Oui, dit Sigurd à contrecœur. Si c'est nécessaire, et si tu me dis avant, et si on convient d'une heure de retour — je te laisserai y aller seule. Parce que tu as raison. Tu es plus en sécurité seule que je ne le serais avec toi. Mais tu me préviens. Toujours.

Runa hocha le menton solennellement.

— Je te le promets. Pour de vrai cette fois.

Et elle sourit — ce sourire d'enfant qui sait qu'elle a gagné quelque chose d'important, et qui en est fière.

VIII.

Le lendemain fut un jour de repos avant les quarts.

Sigurd s'entraîna à la projection une bonne partie de la matinée dans la cour, seul, puis avec Kára qui vint corriger sa posture. Il avait progressé — les étincelles sortaient plus souvent maintenant, peut-être une sur trois tentatives, et l'une d'elles atteignit pour la première fois la longueur d'un avant-bras avant de s'éteindre. C'était encore loin de ce qui servirait dans un combat. Mais la porte était de plus en plus ouverte.

Runa, elle, alla voir Eldur à la bibliothèque — avec la permission de Sigurd cette fois, et l'engagement d'être rentrée avant midi. Elle revint à l'heure dite, le visage lumineux, le livret rempli de notes nouvelles. Elle ne dit pas tout — elle dit juste que Eldur avait été « très gentil », qu'il lui avait montré deux pages anciennes, et qu'elle y retournerait. Sigurd n'insista pas. Il avait appris, la veille, à faire confiance à ce qu'elle savait faire.

Et le surlendemain, ce furent les quarts de finale.

IX.

L'arène, pour les quarts, était plus pleine encore que pour les préliminaires.

La loge royale, vide jusque-là, ne l'était plus tout à fait — quelques dignitaires y avaient pris place, et l'on disait que le roi lui-même viendrait pour les demi-finales et la finale. Les paris, en ville, s'étaient intensifiés. Les noms des seize quarts-de-finalistes circulaient de bouche en bouche, et certains commençaient à sortir du lot.

Le premier quart de la journée fut celui de Bárðr.

Sigurd le regarda depuis le bord. Bárðr affrontait un porteur de Jörd, un combattant solide à la lame longue. Et pour la première fois du tournoi, Bárðr révéla son élément.

C'était le vent.

Sigurd le vit lever sa lame et appeler l'air autour d'elle — des courants visibles à la poussière qu'ils soulevaient, qui s'enroulaient le long du fil. Quand il frappa, le vent porta le coup plus loin et plus vite que le bras ne l'aurait fait. Quand l'adversaire répliqua, Bárðr fit jaillir une rafale qui dévia la lame ennemie de plusieurs pouces. Le porteur de Jörd, désarçonné par cet adversaire qui combattait à distance, ne tint pas longtemps. Bárðr le domina, le poussa hors d'équilibre d'une bourrasque, et le toucha à la poitrine. Touche.

Le public applaudit. Mais Bárðr en fit trop — il leva les bras vers les gradins, tourna sur lui-même, savoura. Sigurd vit que l'applaudissement était poli plus qu'enthousiaste. Bárðr était fort. Mais il se faisait aimer de personne.

— Il est bon, dit Leiv à côté de Sigurd.

— Il est bon, confirma Sigurd. Et il le sait trop.

— Kára l'aura en demi si elle me bat.

— Oui.

Leiv eut un petit sourire.

— Alors j'espère presque qu'elle me bat. Pour qu'elle lui ferme le clapet.

X.

Le quart de Sigurd vint en milieu de matinée.

Son adversaire était un combattant de Niflheim à l'épée — un jeune homme posé, technique, sans élément déclaré. Pas un bagarreur. Un escrimeur. Le genre d'adversaire que Sigurd préférait, parce qu'on pouvait le lire.

Ils se saluèrent au centre du cercle. Le juge donna le signal.

Et Sigurd combattit comme Halvard lui avait appris, comme Egil et Halfdan l'avaient affûté, comme l'hiver entier au Refuge l'avait forgé.

Il ne se précipita pas. Il prit la mesure de l'adversaire dans les premières passes — un escrimeur droitier, classique, qui aimait l'estoc et les attaques en ligne. Bon, mais prévisible. Sigurd para les premières attaques sans contre-attaquer, juste pour lire le rythme. L'adversaire, voyant qu'il ne ripostait pas, prit confiance et engagea plus fort.

C'est ce que Sigurd attendait.

Au cinquième échange, l'adversaire engagea un estoc appuyé — et Sigurd, au lieu de parer en force, fit le mouvement bas que Kára lui avait appris pendant l'hiver : il s'effaça d'un pas de côté en pivotant sous la ligne de l'attaque, laissa l'estoc passer à un pouce de son flanc, et se retrouva sur le côté de l'adversaire, hors de sa garde. Avant que l'autre ait pu se retourner, Sigurd posa Smáeldingr à plat contre ses côtes.

Touche.

Le juge leva le bras. Le combat avait duré moins d'une minute. Sigurd n'avait pas infusé. Pas une étincelle, pas une lueur. À l'épée pure, par la seule technique, il avait neutralisé un escrimeur que tout le monde tenait pour bon.

Il y eut, dans les gradins, un murmure particulier. Pas l'applaudissement bruyant qu'avait reçu Bárðr — quelque chose de plus surpris, de plus attentif. Le public de Niflheim, qui s'y connaissait en lames, avait reconnu ce qu'il venait de voir : non pas de la puissance, mais de la maîtrise. Un combattant qui en savait beaucoup plus qu'il n'en montrait.

Sigurd salua son adversaire, qui lui rendit son salut avec un respect sincère, et il sortit du cercle.

Au bord de l'arène, Kára et Leiv l'attendaient. Et Sigurd vit, sur leurs deux visages, quelque chose qu'il ne s'était pas attendu à voir.

Ils étaient stupéfaits.

— Sigurd, dit Leiv, à voix basse, presque sans timbre. Bah. Sigurd.

— Quoi.

— On t'avait pas vu te battre depuis un an, dit Kára. Et —

Elle s'arrêta. Elle le regardait avec une intensité nouvelle. Sigurd comprit, à cet instant, qu'elle révisait quelque chose dans sa tête — l'image qu'elle avait gardée de lui depuis le Refuge, le garçon qu'elle battait en duel, qu'elle situait derrière elle. Cette image ne correspondait plus à ce qu'elle venait de voir.

— Tu es devenu bien meilleur que je pensais, dit-elle enfin. À l'épée seule. Sans élément. Ce que tu viens de faire là — ce mouvement bas — c'est celui que je t'ai appris l'hiver, mais tu le fais mieux que moi maintenant. Beaucoup mieux.

Sigurd ne sut quoi répondre. Il avait passé l'année à se sentir bloqué, plafonné, incapable. Il avait oublié que pendant tout ce temps, sa technique pure, elle, avait continué à grandir — sur les routes, dans les combats contre les brigands, contre Halvar, dans les heures d'entraînement nocturne. Il s'était focalisé sur ce qu'il ne savait pas faire — projeter sa foudre — au point d'oublier ce qu'il était devenu dans ce qu'il savait déjà.

Kára le regardait toujours.

— La finale entre toi et moi, dit-elle lentement, ne sera pas aussi facile pour moi que je le croyais. Tant mieux.

XI.

Et puis vint le quart de Kára contre Leiv.

Ils s'avancèrent tous les deux dans le cercle de sable. Sigurd, qui était remonté dans les gradins pour mieux voir, sentit sa gorge se serrer. Runa, à côté de lui — elle avait obtenu de venir voir ce combat-là, parce que c'était Leiv et Kára — ne souriait pas. Elle avait les deux mains serrées sur ses genoux.

Dans le cercle, Kára tira ses deux dagues. Leiv prit sa fronde dans la main droite, son épée courte dans la main gauche en garde basse. Ils se firent face. Le juge donna le signal.

Pendant les premières passes, ils se tournèrent autour. Ni l'un ni l'autre ne voulait attaquer le premier — ils se connaissaient trop, ils avaient passé une année à voyager ensemble, à s'entraîner l'un contre l'autre sur les routes. Ils savaient chacun comment l'autre bougeait.

Ce fut Leiv qui engagea. Il tira une pierre de fronde — pas pour toucher, pour forcer Kára à bouger. Kára esquiva d'un pas de côté. Leiv enchaîna, avança, tenta une attaque à l'épée courte. Kára para de ses deux dagues croisées, et dans le même mouvement fit un pas de côté qui la sortit de la ligne de Leiv.

Le public murmura.

Parce que Kára, en parant, avait laissé voir la teinte bleutée de ses dagues — du rúnjárn — et qu'un instant plus tard, comme Leiv revenait à la charge, elle posa la pointe d'une dague vers le sol et fit monter, autour de Leiv, une fine brume.

Un éclat parcourut les gradins. Un élément rare. La brume. On n'en voyait pas souvent. Le murmure enfla — des gens se penchaient, montraient du doigt, commentaient.

Mais personne ne bougea des gradins pour autre chose que regarder. Personne ne cria à la traque, personne ne fit mine de se lever pour dénoncer. Et Sigurd, qui avait eu un instant de crispation en voyant la brume jaillir en public, se souvint de ce que Kára lui avait expliqué la veille — au tournoi, on est protégés. C'était une des traditions de Vatnsfjörd, une des raisons pour lesquelles le tournoi attirait des combattants de partout : pendant toute la durée de la compétition, et jusqu'à ce que les participants aient quitté la ville après le couronnement, l'armée de Niflheim garantissait leur sécurité. C'était une loi ancienne. Un porteur d'élément rare pouvait combattre à Vatnsfjörd sans craindre d'être pris à la sortie de l'arène — il était sous la protection du roi tant qu'il était inscrit. Beaucoup venaient pour cette raison : c'était le seul endroit du continent où ils pouvaient se montrer en sécurité.

Alors la brume de Kára pouvait s'élever sans danger. Le public s'émerveillait au lieu de menacer. Et Kára, qui le savait, combattait sans se cacher.

Dans le cercle, la brume avait enveloppé Leiv. Pour un combattant ordinaire, c'était la fin — perdre la vue contre Kára, c'était perdre. Mais Leiv n'était pas un combattant ordinaire face à Kára. Il avait passé un an à s'entraîner contre cette brume précise. Il ne paniqua pas. Il ferma les yeux à demi, pivota sur lui-même, et frappa en biais là où il sentait qu'elle devait être.

Il la manqua d'un cheveu.

Kára, surprise — elle ne s'attendait pas à ce qu'il frappe si juste dans la brume — recula d'un demi-pas. Le public retint son souffle. Pendant un instant, le petit dans la brume avait failli toucher la maîtresse de la brume.

Mais ce ne fut qu'un instant.

Parce que Kára était, ce jour-là, simplement meilleure. Elle avait une longueur d'avance en tout — en vitesse, en lecture, en ressources. Là où Leiv devait économiser son métal et gérer son bras gauche fatigué, Kára pouvait maintenir sa brume sans effort visible et garder ses dagues vives. Elle laissa Leiv frapper une fois encore dans le vide, puis elle se déplaça — vraiment vite cette fois — contourna sa garde basse du côté gauche, là où le bras de Leiv montait moins haut, et lui posa la pointe d'une dague à la base du cou.

— Abandon, dit-elle doucement.

Leiv se figea. Il sentit la pointe contre sa peau. Il leva les deux mains, sa fronde et son épée écartées du corps.

— J'abandonne, dit-il à voix haute.

La brume retomba. Le juge leva le bras vers Kára. Le public applaudit — fort, chaleureux, pour les deux. Un beau combat. Un petit qui avait tenu tête. Une combattante qui avait montré un élément rare avec une maîtrise élégante.

Kára retira sa dague. Elle tendit la main à Leiv. Il la prit. Elle le tira vers elle, à demi, dans un geste qui n'était pas tout à fait une étreinte mais qui en avait la chaleur.

— Tu m'as fait peur dans la brume, dit-elle à mi-voix, pour lui seul.

— Vraiment ?

— Une seconde. Tu as frappé juste. Personne ne frappe juste dans ma brume.

Leiv sourit, essoufflé, content malgré la défaite.

— Bah. Un an à m'entraîner contre toi, ça sert à quelque chose.

— Ça sert. Tu m'as poussée. Tu me dois toujours une bière, par contre.

Moi je te dois une bière ? J'ai perdu !

— Justement. Le perdant paie.

Leiv rit. Pour de vrai, malgré tout. Et le public, qui voyait deux combattants rire ensemble après un combat sérieux, applaudit plus fort encore.

Dans les gradins, Sigurd descendit rejoindre Leiv quand il sortit du cercle. Il lui passa la main dans les cheveux, comme un grand frère.

— Tu as tenu contre Kára, dit-il. Tu l'as fait reculer.

— Une fois. Une seule.

— Une fois de plus que moi quand j'ai commencé.

Leiv leva les yeux vers lui, et son sourire devint plus doux.

— On a tous grandi, hein, dit-il.

— On a tous grandi.

Runa arriva en courant et se jeta sur Leiv, qui la rattrapa en grognant pour la forme. Elle lui dit qu'il avait été magnifique, qu'elle avait eu peur, qu'elle était fière. Leiv, qui venait de perdre, eut soudain l'air d'avoir gagné quelque chose.

XII.

Le soir, à l'auberge, ils firent le bilan.

Kára était en demi-finale. Sigurd était en demi-finale. Leiv était éliminé — mais avec les honneurs, et il le portait bien, parce qu'il avait perdu contre Kára et qu'il l'avait fait reculer une fois, ce dont personne d'autre dans le tournoi ne pourrait se vanter.

Le tirage des demi-finales avait été annoncé en fin d'après-midi. Sigurd le rapporta à voix haute pendant qu'ils mangeaient.

— Moi, je suis contre Hrafnsson. Le garçon du puits. Le porteur d'eau.

Kára hocha le menton.

— Et moi je suis contre Bárðr.

Leiv leva son verre avec un grand sourire.

Bah ! Voilà ce que je voulais entendre. Kára contre Bárðr. Tu vas lui fermer le clapet pour de bon, dis-moi que tu vas le faire.

— Je vais essayer de gagner, dit Kára. Le reste, le clapet, c'est du bonus.

Sigurd resta plus pensif. Il tournait sa cuillère dans son bol sans manger.

— Hrafnsson, dit-il à voix basse. Je l'aime bien. C'est le seul que j'aie rencontré ici qui m'ait parlé sans calcul. Il m'a offert sa place au puits. Il m'a invité à m'entraîner chez lui. Et je vais devoir le combattre.

— C'est ça, un tournoi, dit Kára. Tu finis par te battre contre des gens que tu aimes bien. C'est pas un défaut. C'est même mieux. On se bat à fond et on se respecte après.

— Il a de l'eau. Et une lame en rúnjárn — je l'ai vu en quart, il l'a sortie pour finir un combat difficile contre un porteur de feu. Il maîtrise bien.

— Tu vas devoir te révéler, dit Kára doucement. Tu le sais, ça.

Sigurd leva les yeux vers elle.

— Comment ça.

— Hrafnsson maîtrise son eau au niveau deux. Il projette. Je l'ai vu en quart, comme toi. Pour le battre, tu ne pourras peut-être pas te contenter de l'épée. Pas contre un porteur qui projette. Tu vas sans doute devoir utiliser ta foudre. Et si tu l'utilises dans l'arène, devant tout le monde —

Elle ne finit pas. Elle n'avait pas besoin.

Sigurd reposa sa cuillère. Il pensa à la rumeur. Au garçon de la foudre dont parlaient les auberges de tout le continent. Il pensa que tant qu'il était Brand de Jörd qui gagnait à l'épée, personne ne ferait le lien. Mais le jour où Brand de Jörd ferait jaillir un éclair dans le cercle de Vatnsfjörd, devant des milliers de gens et la loge royale — ce jour-là, Brand et le garçon de la foudre deviendraient une seule et même personne. Et la rumeur saurait où il était.

— Je sais, dit-il enfin.

— Tu peux refuser de te révéler, dit Kára. Tu peux combattre à l'épée seule et risquer de perdre contre Hrafnsson. Personne ne t'en voudra. Ce serait prudent.

— Ou ?

— Ou tu utilises ce que tu as, tu gagnes, et tu acceptes les conséquences. C'est ton choix, Sigurd. Personne ne peut le faire à ta place.

Sigurd resta silencieux un long moment. Il pensa à la protection du tournoi — il serait en sécurité tant qu'il resterait à Vatnsfjörd. Mais après, sur les routes, la rumeur le suivrait, plus précise, plus dangereuse. Il pensa à Runa qu'il devait protéger. Il pensa aussi, malgré lui, à l'envie — l'envie de se battre vraiment, à fond, avec tout ce qu'il avait, contre un adversaire qui en valait la peine. L'envie de voir ce que sa foudre valait dans un vrai combat.

Il ne décida pas ce soir-là. Il dit juste :

— Je verrai dans le cercle.

Et personne n'insista, parce que c'était une réponse honnête.

XIII.

Cette nuit-là, Sigurd dormit mal.

Il était allongé sur sa paillasse, les yeux ouverts dans le noir, à écouter les respirations des autres. Leiv ronflait doucement. Kára, sur le banc près de la fenêtre, ne dormait pas non plus — il voyait sa silhouette immobile contre le carreau pâle, qui regardait la rue. Runa rêvait, avec ses petits sons d'enfant.

Sigurd pensa au lendemain — non, au surlendemain, parce que les demi-finales étaient prévues après un nouveau jour de repos. Il pensa à Hrafnsson, à son sourire poli, à sa main tendue au puits. Il pensa qu'il allait devoir le combattre, et peut-être lui montrer la foudre, et qu'après ce combat plus rien ne serait pareil — ni pour Hrafnsson, qui saurait, ni pour la rumeur, qui saurait, ni pour lui-même.

Il pensa à ce que Kára avait dit dans les gradins, après son quart. Tu es devenu bien meilleur que je pensais. Il s'accrocha à ça. Pendant un an il s'était senti faible. Et voilà que Kára, qui le battait au Refuge, le regardait maintenant comme un adversaire sérieux. Voilà qu'il avait trouvé la porte de sa foudre. Voilà qu'il était en demi-finale d'un tournoi réputé, sous un faux nom, dans une ville sur l'eau, entouré des trois personnes qui comptaient le plus pour lui.

Il n'était plus le garçon qui avait fui Brynnadalr avec un cadavre derrière lui et une petite fille endormie sur le dos.

Il était autre chose maintenant. Il ne savait pas encore tout à fait quoi. Mais autre chose.

Il finit par s'endormir, tard, avec dans la tête l'image d'un cercle de sable et d'un éclair bleu qu'il n'avait pas encore décidé de faire jaillir.

Quelque part dans la ville, sur un canal, une barque passait avec ses fanaux. Quelque part dans le palais, on préparait la loge royale pour les demi-finales — car le roi, cette fois, viendrait. Quelque part dans la bibliothèque, un vieil archiviste nommé Eldur rangeait des manuscrits en pensant à l'étrange petite fille qui lisait le vieux niflheimois et qui reviendrait, il le savait, avec d'autres questions.

Et quelque part, plus loin, dans la brume d'un grand lac dont aucun d'eux ne connaissait encore le chemin, une cité oubliée attendait toujours.



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