Chroniques d'une ère incertaine
Arag adorait chasser.
Dans la forêt, personne ne lui demandait ce qu’elle deviendrait. Les arbres ne lui parlaient ni de succession, ni de devoir, ni des longues robes noires qu’Atub conservait dans un coffre de la hutte familiale en attendant le jour où sa fille accepterait enfin de les porter. Ils ne lui demandaient pas non plus combien d’enfants elle donnerait un jour à un chef qu’elle n’aurait certainement pas choisi.
Les arbres se contentaient de pousser. Les bêtes couraient, mangeaient, tuaient et mouraient. Elles ne prétendaient pas appeler destin la cage dans laquelle elles avaient vu le jour. Elle comprenenait cela.
Elle avançait entre les pins sans bruit, le corps légèrement penché, les genoux souples, son arc tenu bas contre sa cuisse. La pluie de la veille avait assombri les troncs et détrempé le tapis d’aiguilles. Une odeur de terre mouillée montait du sol. Elle couvrait presque celle de Largashbur, derrière elle : le charbon, le fer chauffé, les peaux tannées, la sueur prise dans les fourrures.
Deux lapins pendaient déjà à sa ceinture. Avec son arc, elle était aussi précise qu’un Bosmer ; avec ses pieds légers, elle rivalisait avec les Khajiits. Ses proies n’avaient aucune chance. Atub disait qu’un tel talent aurait dû servir à autre chose qu’à courir les bois.
Atub était sa mère, mais aussi la chamane de Largashbur, et ces deux rôles s’étaient toujours mêlés chez elle au point qu’Arag ne savait parfois plus laquelle des deux lui parlait. Depuis son enfance, elle lui enseignait les plantes, l’alchimie, les baumes, les décoctions capables de calmer la fièvre ou de ralentir un poison. Elle lui apprenait à refermer une plaie proprement, à reconnaître les symptômes d’une infection, à réciter les prières adressées à Malacath.
Tout cela, Arag l’avait appris. Elle avait même appris plutôt vite. C’était précisément le problème. Plus elle réussissait, plus sa mère semblait certaine que sa voie était déjà tracée. Un jour, elle prendrait sa place. Un jour, elle porterait les robes de chamane. Un jour.
Arag détestait ces deux mots. Ce matin-là, ce n’était pourtant plus vraiment le gibier qu’elle suivait. Les empreintes d’un cerf continuaient vers l’ouest. Arag, elle, aurait dû rebrousser chemin avant.
Elle resta un instant immobile devant la piste. Les marques fraîches s’enfonçaient entre deux rochers couverts de mousse, vers une partie de la forêt où Atub lui demandait rarement de s’aventurer. Au-delà se trouvait une ancienne route. Après la route, d’autres vallées. Puis Faillaise, qu’elle n’avait aperçue qu’en de rares occasions depuis les hauteurs, masse de bois et de fumée flottant au bord du lac.
Plus loin encore, le monde. Elle aurait pu continuer. Personne ne l’aurait rattrapée avant plusieurs heures. Gorag, sa sœur, se serait mise en colère. Elle aurait probablement commencé par l’insulter avant de partir elle-même à sa recherche. Atub, elle, aurait gardé le silence. Ce qui était pire.
Yamarz aurait déclaré que cela confirmait ce qu’il disait depuis des années : les filles trop souvent laissées libres finissaient toujours par oublier leur place. Arag resserra les doigts autour de son arc. Elle avait déjà imaginé son départ plus d’une fois. Pas comme dans les histoires racontées autour du feu, avec des adieux, un sac bien préparé et une route choisie à l’avance. Dans son esprit, cela avait toujours été beaucoup plus simple.
Continuer à marcher. Une vallée de plus. Puis une autre. Ne pas revenir. Elle avait parfois failli le faire. Mais il y avait Atub, il y avait Gorag. Et il y avait Largashbur, malgré tout. Les murailles de pierre l’étouffaient, Yamarz l’exaspérait, les traditions lui donnaient parfois l’impression qu’on lui attachait une chaîne autour du cou en lui expliquant qu’elle devait en être fière. Pourtant, derrière ces murs vivaient aussi tous ceux qu’elle aimait.
Et les temps étaient mauvais. Yamarz n’était plus le chef qu’il avait été. Même Arag, qui se tenait aussi loin que possible des affaires du clan, le voyait. Les guerriers parlaient moins fort devant lui. Les anciens détournaient les yeux. Des géants, longtemps tenus à l’écart, descendaient de plus en plus près de la forteresse.
Les réserves diminuaient. Les blessures se multipliaient. Certains disaient Yamarz maudit. Partir maintenant aurait ressemblé moins à une conquête de sa liberté qu’à un abandon. Cette pensée ne la consola guère. Arag fixa encore quelques secondes les traces du cerf. Puis elle leur tourna le dos.
Ce ne fut pas la peur qui la ramena vers Largashbur. Elle se le répéta avec une certaine irritation. Elle longea un ruisseau où l’eau courait entre des pierres noires, cueillit quelques fleurs de montagne qu’Atub utilisait dans ses onguents, puis s’accroupit près d’un buisson d’épine-vinette. Ses doigts étaient en train de couper une branche lorsqu’un bruit étranger au rythme de la forêt lui fit relever la tête.
Des sabots. Arag resta immobile. Un cheval. Un seul. Au pas. Elle posa lentement la branche dans sa sacoche et se redressa. Sa mère lui avait demandé d’être prudente. Les routes étaient moins sûres qu’autrefois. Des soldats traversaient la région, des réfugiés aussi. On parlait de guerre civile, de bandits, de mercenaires et parfois de choses pires encore.
La prudence aurait voulu qu’elle retourne immédiatement prévenir la forteresse. Sa curiosité fut plus rapide. Elle glissa derrière un pin, ajusta le carquois contre son dos et se rapprocha du chemin jusqu’à distinguer le cavalier entre les branches. C’était un homme. Il montait un cheval bai couvert de poussière, dont l’allure fatiguée trahissait une longue route. Un casque sombre lui couvrait la tête, et son manteau rouge sombre retombait sur une armure de cuir noir renforcée aux épaules, marquée d’un triangle rouge sur la poitrine.
Arag ne reconnut ni les couleurs des gardes de Faillaise, ni celles des soldats Sombrages qu’elle avait parfois aperçus sur les routes. L’homme n’avait pas non plus l’allure d’un marchand. Elle reconnut quelque chose d’impérial, sans pourtant retrouver les armures des légionnaires qu’elle avait déjà croisés près de Faillaise.
Il se tenait trop droit sur sa selle malgré la fatigue. Sa main gauche tenait les rênes sans raideur ; la droite restait assez près de sa hanche pour atteindre rapidement l’arme qui y pendait. La lame attira immédiatement le regard d’Arag. Une arme d’une élégance inhabituelle. Fine. Légèrement courbée. Une garde sobre, un fourreau noirci par l’usage.
Rien à voir avec les lourdes épées orques, conçues pour briser les boucliers et les os dans le même mouvement. Une arme étrangère. L’homme aussi paraissait étranger à ce pays. Une peau claire. Des cheveux très sombres, légèrement ondulés par l’humidité, dépassaient de son casque. Des traits fins que la route avait tirés sans parvenir à les durcir.
Il n’avait ni la carrure d’un Nordique ni celle d’un Orque. Pourtant, quelque chose dans sa manière de tenir son corps empêchait de le prendre pour un noble perdu sur une mauvaise route. Il avait quelque chose de princier, peut-être. Pas dans ses vêtements. Dans son port.
Dans cette façon presque irritante de paraître parfaitement à sa place alors qu’il n’avait manifestement rien à faire là. Arag plissa les yeux. Il transportait quelque chose avec lui. Une urne. Elle n’en distingua d’abord que la forme, enveloppée dans un morceau de tissu sombre et maintenue avec soin contre la selle. Puis le cheval passa entre deux arbres et la lumière grise du matin accrocha les gravures qui couraient sur le récipient.
Une urne funéraire. Arag fronça les sourcils, elle se pencha légèrement pour mieux voir. Le regard de l’homme ne se posait jamais longtemps au même endroit. Il examinait la pente, les arbres, la ligne des remparts que l’on devinait plus loin entre les branches. Il comptait peut-être les accès. Les distances. Les endroits où quelqu’un aurait pu se cacher.
Ses épaules se raffermirent d’un rien. Sa main droite se rapprocha de la poignée de sa lame. Son regard continua de parcourir la route comme si rien ne s’était passé, mais Arag comprit aussitôt qu’il n’observait plus seulement les environs. Il se dirigeait vers la forteresse.
Elle devait arriver avant lui.
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De son côté, Decumus Umbranox ressentait un regard sur lui. Il se retourna juste assez pour surprendre le frémissement d’un buisson derrière lequel il aurait juré apercevoir deux yeux verts avant qu’ils disparaissent. Sa main se rapprocha instinctivement de la garde de son katana. Rien ne vint.
Seulement le bruit de la pluie sur les feuilles, le pas régulier de son cheval et, quelque part entre les arbres, le cri d’un oiseau. Decumus reporta son attention sur la route. Il avait de bonnes raisons d’être méfiant. Quelques semaines plus tôt, le Penitus Oculatus avait déjoué une tentative d’assassinat contre l’Empereur. Decumus avait survécu à l’attaque.
Gurzug-gro-Duznik, lui, n’avait pas eu cette chance. Une flèche empoisonnée l’avait atteint alors qu’il protégeait Sa Majesté au Temple de l’Unique. Le poison n’avait pas été assez puissant pour le tuer sur-le-champ. Il avait fallu trois jours. Trois jours pendant lesquels Decumus l’avait regardé mourir sans pouvoir rien faire.
Il chassa l’image avant qu’elle ne revienne entièrement. Gurzug avait été son maître d’armes depuis ses douze ans. À l’époque, Decumus avait surtout voulu qu’on le laisse à ses livres, à ses langues mortes et à ses traités de magie. Sa mère Valéria, avait décidé qu’un Umbranox devait surtout savoir tenir une épée et avait confié son instruction à un Orque qui ne s’était jamais laissé impressionner ni par son nom, ni par ses protestations.
Au début, Gurzug n’avait été que cela : son maître d’armes. Decumus aurait été incapable de dire quand les choses avaient changé. Quand les leçons étaient devenues des conversations. Quand l’Orque avait cessé d’être seulement l’homme qui lui apprenait à tomber sans se briser le poignet, à tenir une garde ou à reconnaître une feinte. Quand son avis avait commencé à compter davantage que celui de bien des membres de sa propre famille.
Decumus n’avait jamais connu son père. Il était mort avant sa naissance. Gurzug, lui, avait été là. Decumus n’avait jamais eu besoin qu’il mette un mot sur ce qu’il était devenu pour lui. Maintenant, ses cendres voyageaient dans une urne attachée à sa selle. Lors de ses derniers jours, Gurzug lui avait demandé deux choses.
Le ramener à Largashbur afin qu’il reçoive les rites de Malacath. Et ne pas laisser son nom disparaître. Decumus lui avait promis les deux. Devant lui, la forêt commença à s’ouvrir. Largashbur apparut entre les arbres.
La forteresse avait été construite au fond d’un creux de la vallée, adossée aux pentes rocheuses. Ses palissades étaient épaisses, mais anciennes. Plusieurs pieux avaient noirci avec le temps. Le bois autour de la porte portait des traces de réparations récentes et l’un des gonds inférieurs semblait avoir été renforcé à la hâte.
Decumus ralentit son cheval. Deux sentinelles étaient visibles. Une troisième pouvait se cacher derrière la petite tour de bois. Pas de patrouille extérieure. Des traces dans la boue attirèrent ensuite son regard. Il n’eut pas besoin de descendre de selle pour comprendre. Certaines empreintes étaient presque aussi larges que son torse.
Des géants. Les plus récentes étaient encore nettes malgré l’humidité du sol. Decumus regarda vers le nord. Une fumée épaisse montait derrière les arbres, trop dense pour provenir d’un simple feu de camp. Il avait également entendu les barrissements de mammouths plus tôt dans la matinée.
Il mémorisa machinalement la distance jusqu’à la forêt, la pente, les rochers susceptibles de servir de couvert et les deux passages permettant de quitter la forteresse si la porte principale devenait inutilisable. Il faisait cela partout. Valeria lui avait appris à repérer les sorties avant même de s’asseoir dans une pièce.
Gurzug lui avait appris qu’une sortie n’avait d’intérêt que si l’ennemi ne l’avait pas remarquée avant vous. Un cri le tira de ses pensées.
— Halte ! Qui êtes-vous ? Que venez-vous faire à Largashbur ?
Decumus leva les yeux. Deux femmes orques, armées, l’observaient depuis les créneaux. La première portait une armure d’acier sombre et tenait une lance à la main. Grande, les épaules larges, elle avait le visage de ceux qui se méfient avant même qu’on leur ait donné une raison de le faire.
La seconde était plus jeune et plus mince. Un arc reposait dans son dos, et elle se tenait légèrement penchée vers l’avant, le poids déjà porté sur les jambes, prête à bouger avant même que celui d’en face ait terminé son geste. Quelques feuilles humides et un morceau de brindille étaient encore accrochés à son armure de peau.
Decumus s’y attarda une seconde. Peut-être revenait-elle simplement de la forêt. Ou peut-être était-ce elle qu’il avait sentie derrière les arbres. Il n’avait aucun moyen de le savoir. La jeune Orque, elle, ne faisait aucun effort pour cacher sa curiosité. Son regard passa sur son casque, son manteau, l’urne attachée à la selle, puis descendit jusqu’au katana à sa ceinture.
Decumus arrêta son cheval à bonne distance de la porte. Il hésita une seconde. Puis répondit en orsimer.
— Paix à ceux qui gardent ce foyer. Je suis Decumus Umbranox, du Penitus Oculatus. Je viens rendre à votre clan les cendres de Gurzug-gro-Duznik et transmettre ses dernières volontés.
Les mots sortirent moins naturellement qu’il ne l’aurait souhaité. Gurzug lui avait appris sa langue au fil des années, souvent en lui lançant des insultes qu’il refusait ensuite de traduire. Decumus pouvait tenir une conversation, comprendre la plupart des expressions et lire suffisamment bien l’orsimer.
Son accent, en revanche, restait désespérément cyrodiléen. Un silence suivit, les deux Orques échangèrent un regard étonné. L’Orque en armure cessa de le regarder avec méfiance. La plus jeune, elle, avait surtout cessé de regarder son katana.
— Répétez le nom, demanda la première.
Decumus revint au cyrodiléen.
— Gurzug-gro-Duznik.
Quelque chose changea dans le visage de l’Orque. Comme le retour brutal d’un nom qu’elle n’avait pas entendu depuis très longtemps.
— Nous n’avions plus entendu ce nom depuis des années.
Son regard descendit jusqu’à l’urne attachée à sa selle. Puis vers la forêt derrière Decumus.
— Avez-vous vu des géants dans les parages ?
— Pas directement. J’ai aperçu de la fumée au nord et entendu des mammouths. Il y a également des traces fraîches à moins de cinquante pas de vos murs.
Les deux sœurs échangèrent à nouveau un regard.
— Combien ? demanda aussitôt la jeune Orque.
Elle s’était avancée jusqu’au bord du rempart. Decumus remarqua qu’elle ne cherchait même pas à dissimuler sa curiosité. Son regard passait de son casque à son manteau, de l’urne au katana, puis revenait vers son visage comme si chaque détail en amenait un autre. Elle avait probablement déjà vu des humains. Des braconniers, des voyageurs, peut-être quelques soldats sur les routes du Rift.
Mais manifestement jamais un homme qui ressemblait à Decumus.
— Je ne peux pas le savoir avec certitude, répondit-il. Au moins deux séries de traces. Peut-être davantage.
L’Orque en armure resta silencieuse quelques secondes.
— Attendez ici.
Elle disparut derrière les créneaux. La jeune chasseuse resta seule au-dessus de lui. Son regard descendit immédiatement vers l’arme à sa ceinture.
— C’est quoi, cette drôle de lame ?
La question, posée avec une franchise désarmante, surprit Decumus.
— Un katana akavirois.
Arag plissa les yeux.
— Elle paraît trop fine.
Decumus baissa brièvement le regard vers le fourreau.
— C’est un héritage familial.
Elle le fixa encore une seconde, comme si cette réponse ne faisait qu’ajouter une question de plus à toutes celles qu’elle avait déjà.
— Vous êtes un homme étrange.
Puis elle disparut derrière le rempart. Decumus resta un instant à regarder l’endroit où elle venait de disparaître.
— C’est réciproque, murmura-t-il pour lui-même.
La lourde barre intérieure grinça. Le portail s’ouvrit lentement. Decumus remit son cheval au pas et pénétra dans Largashbur. L’intérieur confirma immédiatement ce que les murs lui avaient laissé deviner. La forteresse souffrait. Les réserves de bois semblaient basses. Plusieurs bâtiments avaient été réparés avec des planches de tailles différentes. Près de la forge, une vieille Orque portait le bras en écharpe. Deux enfants transportaient des seaux d’eau presque trop lourds pour eux. Des armes avaient été disposées près des accès plutôt que rangées.
Tout le monde continuait à travailler. Mais personne n’avait l’air tranquille. Decumus descendit de cheval. Avant même de s’occuper de ses affaires, il vérifia les sangles maintenant l’urne. Elles n’avaient pas bougé. L’Orque en armure s’approcha de lui.
— Mon nom est Gorag.
Elle désigna la jeune chasseuse qui venait de descendre du rempart derrière elle.
— Et la curieuse là, c’est ma sœur, Arag.
— Je pouvais me présenter toute seule, répondit Arag.
Gorag lui jeta un regard de côté.
— Tu as déjà passé assez de temps à observer notre invité depuis les bois.
Arag croisa les bras.
— Je surveillais la route.
— Derrière lui ?
— C’était l’endroit où il risquait le moins de me voir.
Decumus leva légèrement un sourcil. Arag remarqua le mouvement.
— Vous m’aviez vue ?
— Pas exactement.
Elle sembla presque vexée.
— Alors vous ne m’aviez pas vue.
— Je me disais bien que quelqu’un me suivait.
— Ce n’est pas pareil.
— Arag, souffla Gorag.
Decumus retint un sourire. La curiosité de la jeune Orque semblait fonctionner dans les deux sens : elle voulait tout savoir, mais supportait manifestement assez mal qu’il ait compris quelque chose d’elle avant qu’elle ne le décide. Gorag revint au sujet qui comptait.
— Je vous aurais bien présenté à notre chef, Yamarz. Mais il est souffrant.
Decumus détacha prudemment l’urne de la selle.
— Souffrant ?
— Maudit, corrigea Arag.
Gorag ferma les yeux une seconde.
— Mère pense que Malacath lui a retiré ses faveurs.
— Pour sa fainéantise, ajouta Arag.
— Arag.
— Quoi ? C’est vrai.
Decumus posa l’urne contre lui.
— Gurzug m’a parlé de Yamarz.
Cette fois, les deux jeunes femmes se turent.
— Ils étaient demi-frères, si je ne me trompe pas.
Gorag hocha lentement la tête.
— Ils avaient le même père. Duznik-gro-Yogrolf, l’ancien chef.
— Tout comme notre mère, ajouta Arag.
Decumus observa les deux sœurs. Gurzug lui avait parlé des lignées des forteresses orques. Des règles qui paraissaient incompréhensibles aux étrangers, mais auxquelles les clans accordaient une importance presque sacrée.
— Et vous êtes toutes les deux les filles de Yamarz.
Gorag le regarda avec une certaine surprise.
— Gurzug vous a vraiment raconté tout ça ?
— Il m’a expliqué que, selon vos coutumes, seul le chef de la forteresse peut prendre des épouses et engendrer une descendance.
Gorag croisa les bras.
— Un étranger qui connaît nos coutumes sans commencer par nous expliquer qu’elles sont barbares. Voilà qui change.
Decumus haussa légèrement une épaule.
— Certaines familles nobles de Cyrodiil se marient entre cousins pour préserver un nom ou un domaine. Je serais assez mal placé de juger les coutumes des autres.
Arag le fixa un instant, puis pencha légèrement la tête.
— Vous connaissez nos coutumes, vous parlez notre langue…
Son regard glissa encore une fois vers le katana.
— Mal, précisa une voix derrière elles.
Decumus se retourna. Une troisième Orque approchait. Elle était plus âgée que Gorag et Arag. Une robe noire de chamane tombait jusqu’à ses bottes, et une capuche reposait sur ses épaules. Son visage portait les traces des années sans paraître fragile. Elle avançait lentement, les yeux fixés sur Decumus.
Ou plutôt sur ce qu’il tenait. Gorag et Arag se retournèrent presque ensemble.
— Mère.
Atub s’arrêta devant lui. Son regard passa de l’urne à Decumus, puis au symbole du Penitus Oculatus. Decumus se rappela les descriptions de Gurzug.
— Vous êtes Atub, la chamane ?
— En effet, votre orsimer est épouvantable.
Decumus resta silencieux une seconde.
— Gurzug me le rappelait régulièrement.
Une ombre passa sur le visage de la chamane.
— Alors il ne vous a pas tout mal enseigné.
Elle regarda ses filles.
— Et nous parlons le cyrodiléen, monsieur Umbranox. Nous vivons à Largashbur, pas au fond d’une grotte. Nous connaissons votre langue « civilisée ».
Arag baissa les yeux pour cacher un sourire. Decumus inclina légèrement la tête.
— Je n’avais aucune intention de vous offenser.
— Je le sais. C’est précisément pour cela que je me moque de votre accent plutôt que de vous mettre dehors.
Elle passa alors au cyrodiléen.
— Gorag m’a dit pourquoi vous étiez venu.
La légèreté disparut. Decumus redressa légèrement l’urne entre ses mains. Gorag prit la parole.
— Il appartient au Penitus Oculatus. Il nous a annoncé la mort de Gurzug.
Atub ne répondit pas immédiatement. Ses yeux restèrent fixés sur l’urne.
— Gurzug…
Le nom sortit plus bas que le reste.
— Mort ?
— Oui.
Atub inspira lentement.
— Par Malacath…
Elle tendit une main vers la pierre de l’urne, mais ses doigts s’arrêtèrent juste avant de la toucher. Decumus ne dit rien. Il lui laissa le temps. Ce fut Arag qui brisa finalement le silence.
— Vous le connaissiez bien ?
Atub releva les yeux vers elle.
— C’était mon frère.
Puis vers Decumus.
— Gurzug, Yamarz et moi étions les enfants de Duznik-gro-Yogrolf. Gurzug a toujours été le plus aventureux de nous trois. Il ne tenait pas en place.
Quelque chose de très ancien passa dans son regard.
— Cela fait plus de vingt ans qu’il est parti d’ici.
Elle regarda encore l’urne.
— J’ai du mal à croire que ce soit tout ce qui revient de lui.
Decumus sentit ses doigts se resserrer légèrement autour de la pierre.
— Gurzug était mon maître d’armes depuis mes douze ans.
Atub leva les yeux.
— Votre maître d’armes ?
— Au début.
Il s’arrêta là. Il ne trouva aucune formulation qui ne lui parût pas trop faible ou trop intime pour être prononcée devant des inconnus. Atub sembla néanmoins comprendre.
— Je vois.
Decumus poursuivit :
— Il m’a demandé de rapporter ses cendres ici afin qu’elles soient consacrées selon les rites de Malacath.
Atub acquiesça.
— Il a donc fini par se souvenir de l’endroit d’où il venait.
Il y avait de l’amertume dans sa voix. Mais pas seulement. Decumus baissa légèrement la tête.
— Il n’avait pas oublié.
Il glissa une main sous son manteau.
— Il m’a également confié une lettre pour vous.
Atub releva brusquement les yeux.
— Une lettre ?
— Oui.
Decumus allait la sortir lorsqu’une vibration parcourut le sol. Très faible. Il s’immobilisa. Gorag aussi. Un deuxième tremblement suivit. Cette fois, les outils suspendus près de la forge s’entrechoquèrent. Les chevaux relevèrent brusquement la tête. Arag regarda vers le nord. Le troisième impact fut plus lourd.
Decumus sentit la vibration remonter par les semelles de ses bottes. Il connaissait déjà ce rythme. Lent. Pesant. Gorag courut vers l’échelle du rempart et gravit les barreaux presque sans utiliser ses pieds. Arag la suivit de quelques pas avant de s’arrêter pour écouter. Le sol trembla encore.
Gorag atteignit le sommet de la palissade, regarda au-delà des pieux, puis se retourna brusquement vers la cour.
— Trois géants approchent !
Une agitation brutale traversa la forteresse. Le forgeron abandonna son marteau. Des voix s’élevèrent entre les huttes. Quelqu’un appela les guerriers encore occupés aux champs tandis qu’une Orque entraînait deux enfants vers l’abri creusé dans la roche. Le sol trembla de nouveau. Atub jura entre ses dents.
— Par Malacath… Le temps de prévenir tout le monde, ils seront déjà devant la porte.
Decumus regarda vers les remparts. Les traces qu’il avait observées en arrivant. La fumée au nord. Les empreintes fraîches. Il aurait dû se douter que les créatures n’étaient pas loin. Il tendit l’urne à Gorag.
— Mettez-la à l’abri s’il vous plaît.
La jeune femme la prit avec une certaine surprise.
— Combien d’archers avez-vous ?
Gorag fronça les sourcils.
— Deux en comptant Arag.
— Des mages ?
Atub releva le menton.
— Une.
Decumus observa la pente au-delà de la porte. Trois géants. Une approche relativement étroite. Des remparts assez hauts pour offrir une bonne ligne de tir. Une archère un peu trop curieuse mais qui avait l’air de savoir ce qu’elle faisait. Une chamane expérimentée. Ce n’était pas beaucoup.
Mais ils n’avaient pas vraiment d’autres options.
— Je peux les retenir pendant que vous organisez vos défenses.
Arag se retourna vivement vers lui.
— Vous ? Tout seul ?
Le scepticisme dans sa voix n’avait rien de dissimulé.
— Pas exactement.
Il désigna les remparts.
— Vous me couvrirez. Visez les jambes. Les tendons, si vous le pouvez. Atub, ralentissez celui qui approchera le plus de la porte. Gorag, prévenez les autres et gardez des guerriers prêts à ouvrir dès que je reviendrai.
Arag le regarda comme s’il venait de proposer de sauter du haut d’une falaise.
— Vous avez déjà combattu des géants ?
— Non.
— Et ça ne vous inquiète pas ?
Decumus regarda les arbres qui remuaient au loin.
— Un peu.
Un nouveau pas fit vibrer le sol.
— Mais nous n’avons pas vraiment le choix.
Atub l’étudia quelques secondes. Elle devait se demander à quel moment un étrangé arrivé depuis moins d’une heure avait commencé à organiser la défense de sa forteresse. Decumus, lui, ne s’en rendait presque pas compte. Gurzug disait souvent qu’un plan médiocre exécuté immédiatement valait mieux qu’un excellent plan commencé après votre mort.
— Très bien, trancha finalement Atub. Arag et moi vous couvrirons depuis les murs. Gorag, va prévenir les autres.
Puis elle regarda Decumus.
— Et essayez de revenir en entier.
— C’était mon intention.
Arag passa déjà la corde de son arc autour de son poignet. Atub eut un bref sourire.
— Vous verrez. Elle tire aussi bien qu’une Bosmer.
Decumus dégaina son katana. Le métal glissa hors du fourreau avec un chuintement discret. La lame paraissait presque fragile comparée aux armes lourdes des Orques. Arag la regarda encore, comme si son opinion sur son épaisseur n’avait pas changé. Decumus franchit la porte. Derrière lui, les battants se refermèrent.
La barre de bois retomba avec un bruit sourd. A partir de cet instant, il fut seul. Il écarta légèrement les pieds, fléchit les genoux et abaissa la lame sur son côté droit, la pointe tournée vers l’avant. Une vieille leçon de Gurzug lui revint.
Ne cherche jamais à arrêter la force de quelqu’un qui pourrait te briser les bras. Laisse-la passer. Puis frappe ce qui le tient debout. Decumus relâcha ses épaules. Il inspira lentement, puis expira jusqu’à vider ses poumons, laissant avec l’air une part de la peur qui lui nouait le ventre.
Quand il releva les yeux, son souffle était plus calme. Sa lame aussi. Il attendit. Puis les géants sortirent de la forêt. Decumus avait déjà vu des mammouths. Il avait observé des trolls abattre des chevaux d’un seul coup. Il avait affronté des hommes bien plus imposants que lui.
Rien de cela ne l’avait réellement préparé à trois géants descendant ensemble une pente. Leurs jambes nues étaient couvertes de boue, de cicatrices et de vieux sang séché. Chacun tenait une masse taillée dans un tronc à peine équarri, renforcé d’os et de bandes de cuir.
Celui du centre portait autour du cou plusieurs crânes humains jaunis. Decumus déglutit. Il leva sa main gauche. Il connaissait les principes. La circulation de la magicka. La concentration. La manière dont un mage correctement formé dirigeait l’énergie avant de la libérer. Il avait lu davantage d’ouvrages sur la destruction que certains apprentis du Synode n’en liraient probablement dans toute leur formation.
Malheureusement, lire un traité et lancer un sort étaient deux choses très différentes. Decumus inspira profondément. La chaleur naquit dans sa paume. Il la força vers l’extérieur. Un cône de flammes jaillit de ses doigts. Rien d’élégant. Rien qu’un véritable mage aurait trouvé impressionnant. Mais les flammes frappèrent le géant central en plein ventre.
La créature poussa un hurlement assez puissant pour faire vibrer l’air. Les trois têtes se tournèrent vers Decumus. Puis les trois géants chargèrent.
— Voilà, murmura-t-il. Maintenant, vous me regardez.
Le sol se mit à trembler. Decumus recula de quelques pas. Une flèche siffla au-dessus de lui. Arag. Le trait traversa l’espace séparant la forteresse des créatures et se planta profondément derrière la cheville du géant de droite. La bête fit encore deux pas. Puis son tendon céda.
Elle bascula lourdement sur un genou avec un rugissement qui résonna contre les montagnes. Decumus partit immédiatement. Il passa sous la masse que le géant tenta maladroitement d’abattre sur lui et se glissa dans son dos. La nuque. Gurzug lui avait appris depuis longtemps que combattre un adversaire plus fort n’avait aucun sens si l’on cherchait à opposer force à force.
Il planta le katana à la base du crâne. La lame s’enfonça. Le géant se raidit. Puis son immense corps s’affaissa dans la boue. Decumus arracha son arme et recula. Un grondement derrière lui. Trop tard. Le second géant arrivait déjà. Sa masse se leva.
Decumus se jeta sur le côté. Le tronc s’abattit là où il se trouvait une fraction de seconde plus tôt et souleva une pluie de terre. Il roula, se releva, mais ne vit pas le pied. Le coup le frappa au flanc. Le monde disparut.
Pendant un instant, il n’y eut plus ni forteresse, ni géants, ni pluie. Seulement le choc. Puis le sol revint brutalement à sa rencontre. Decumus heurta la terre plusieurs mètres plus loin. Son épaule encaissa une partie de l’impact. Sa jambe droite se replia sous lui.
Quelque chose céda au niveau de sa cheville. La douleur monta jusqu’à sa hanche. Il inspira brutalement. Une ombre tomba sur lui. Le géant avançait. Decumus chercha son katana du regard. Trop loin. Une lumière bleue traversa soudain son champ de vision. Un éclat de glace jaillit depuis les remparts et se ficha dans le dos du géant.
La créature poussa un hurlement. Le givre se répandit aussitôt autour de la blessure, remontant le long de son dos et de son épaule. Ses muscles se contractèrent. Une seconde pointe de glace le frappa. Atub. Le géant tenta encore d’avancer. Son mouvement se ralentit.
Deux autres flèches vinrent se ficher dans la cheville du géant Il s'effondra presque entièrement, prisonnier du froid magique. Decumus aurait volontiers remercié la chamane et l’archère. Le troisième géant ne lui en laissa pas le temps. Il arrivait. Decumus se remit debout. Sa cheville protesta immédiatement.
Il reporta presque tout son poids sur sa jambe gauche et récupéra son katana. Le dernier géant leva sa masse. Decumus poussa un cri qui aurait probablement satisfait Gurzug. Il chargea. La masse descendit. Il esquiva. La douleur de sa cheville lui arracha presque la vision.
Il continua. Un premier coup au mollet. Le katana ouvrit profondément la chair. Un deuxième à l’arrière de la jambe. Le géant rugit et pivota. Decumus passa derrière lui. La masse balaya l’espace. Le vent déplacé par l’arme lui fouetta le visage. Il frappa encore.
Mollet droit. Mollet gauche. Pas assez profond pour tuer. Assez pour affaiblir. Gurzug lui répétait toujours la même chose. Un homme énorme restait un homme. Coupez ce qui le maintient debout et sa taille cesse d’avoir de l’importance. Le géant fit un pas. Sa jambe céda.
Il tomba à genoux. Decumus se retrouva soudain face à son ventre. Il saisit le katana à deux mains. Et frappa. La lame entra profondément sous les côtes. Le géant se raidit. Decumus poussa encore. Puis recula juste avant que le corps ne s’effondre. Le sol trembla sous sa chute.
Pendant plusieurs secondes, Decumus resta debout sans bouger. Son cœur battait si fort qu’il l’entendait dans ses oreilles. Il avait mal au flanc. Son épaule brûlait. Sa cheville semblait traversée par une lame chauffée à blanc. Mais il restait encore un géant. Celui qu’Atub avait immobilisé.
La créature tentait lentement de briser la gangue de glace qui recouvrait son dos et sa jambe. Decumus boita jusqu’à elle. Le géant tourna la tête. Leurs regards se croisèrent. Decumus leva son katana. Quelques secondes plus tard, tout fut terminé. Le silence qui suivit lui parut presque irréel.
Puis le vent revint. Les craquements des arbres. Decumus regarda les trois corps étendus devant Largashbur. Il avait du sang sur les mains, sur le manteau et jusque sur le visage. Pas uniquement celui des géants. Il essaya de marcher jusqu’à la porte. Sa cheville lui rappela immédiatement son existence.
— Bon sang…
La porte s’ouvrit. Arag apparut la première. Elle descendit presque en courant jusqu’à lui, son arc toujours à la main. Son regard passa des cadavres à Decumus.
— Par Malacath… Voilà donc l’efficacité des soldats de l’Empire.
Decumus essuya machinalement le sang sur sa joue.
— Nous sommes généralement plus nombreux.
Atub arrivait derrière elle.
— Arag, laisse-le tranquille. Tu vois bien qu’il est blessé.
La chamane s’approcha l’aida à rentrer dans la forteresse avant de l'examiner rapidement.
— Merci, monsieur Umbranox. Vous nous avez rendu un fier service.
Elle regarda les corps. Puis lui.
— Gurzug devait être très fier de vous.
Cette phrase le frappa plus durement que le pied du géant. Decumus baissa légèrement les yeux.
— Asseyez-vous. Je vais vous examiner.
Il n’eut pas besoin qu’elle le répète. Ses jambes cédèrent presque d’elles-mêmes et il s’assit lourdement sur une pierre. Atub posa ses mains autour de sa cheville. Une lueur pâle apparut sous ses doigts. La chaleur de la magie traversa les chairs endolories. C’est à ce moment que Gorag reparut, suivie de plusieurs guerriers.
— C’est bon ! Tout le monde est prêt, on peut…
Elle s’arrêta. Son regard passa sur le premier cadavre. Puis le deuxième. Puis le troisième. Elle resta silencieuse. Arag lui adressa un sourire parfaitement innocent.
— Merci, Gorag, mais on s’en est déjà occupé.
Sa sœur lui lança un regard assassin. Arag désigna les géants.
— En revanche, si tu veux leur couper les orteils, Mère en a souvent besoin.
Atub ne leva même pas les yeux.
— Deux devraient suffire.
Gorag soupira. Decumus regarda Arag.
— Votre mère avait raison.
— À quel sujet ?
— Votre arc.
Elle redressa légèrement la tête.
— Atteindre le tendon d’une cible à cette distance… C’était impressionnant.
Arag sembla soudain moins sûre d’elle.
— Pour être franche… c’est la tête que je visais.
Un léger silence suivit. Decumus regarda le géant. Puis Arag. Il ne sut pas si elle plaisantait. À son expression, il n’était même pas certain qu’elle le sache elle-même. Atub fronça soudain les sourcils.
— Aïe.
— C’est rarement un mot rassurant venant d’une guérisseuse.
— Vous vous êtes luxé la cheville.
Decumus baissa les yeux. Dans l’adrénaline du combat, il n’avait pas réellement regardé son pied. Il regretta aussitôt de le faire. Son pied droit formait un angle qu’aucune cheville saine n’aurait dû être capable d’atteindre.
— Ah.
Arag se pencha légèrement.
— Vous ne l’aviez pas remarqué ?
— J’avais d’autres préoccupations.
Atub passa un bras sous le sien.
— Ma magie peut calmer l’inflammation et réparer certaines lésions, mais pas remettre l’articulation correctement ici.
Elle regarda sa fille.
— Arag, aide-moi à le ramener à la maison. Je vais préparer un onguent.
Arag passa le bras de Decumus autour de ses épaules. Il tenta de prendre appui. Sa jambe droite céda immédiatement.
— Mauvaise idée, constata Arag.
— Merci.
— Je préfère vous prévenir.
— J’avais compris.
Ils traversèrent lentement la cour. La hutte d’Atub se trouvait non loin de l’autel de Malacath. À l’intérieur, l’odeur changea immédiatement. Herbes séchées. Graisse animale. Résine. Fumée. Des bouquets de plantes pendaient aux poutres. Des racines séchaient près du foyer. Plusieurs mortiers occupaient une table couverte de fioles et de petits instruments de cuivre.
Des livres étaient empilés contre un mur. Decumus ralentit malgré lui. Un titre attira immédiatement son regard. Traité des affections articulaires. À côté se trouvait un ouvrage consacré aux propriétés médicinales des résines de spriggan.
— Allongez-vous, ordonna Atub.
Decumus obéit à regret. Il aurait volontiers demandé à consulter le second volume. Arag l’aida à retirer sa botte. Lorsque la cheville apparut, gonflée et déformée, elle grimaça.
— Vous allez pouvoir réparer ça ?
— Oui.
— Avec de la magie ?
Atub posa deux doigts sur l’articulation.
— Pas seulement.
Decumus tourna la tête.
— Cette précision aurait été intéressante avant que je m’allonge.
Atub ignora la remarque. Une lumière douce apparut entre ses doigts. Elle parcourut la peau quelques secondes avant de disparaître.
— Pas de fracture importante.
— Voilà une bonne nouvelle.
— La mauvaise est que l’articulation est complètement déboîtée.
Elle se retourna vers Arag.
— Va chercher Yamarz. Il doit être informé de ce qui vient de se passer.
Arag hésita. Son regard revint vers la cheville de Decumus.
— Maintenant ?
— Maintenant.
— Je vais manquer le meilleur moment.
Atub lui adressa un regard. Arag leva les mains.
— Très bien.
Elle quitta la hutte. Decumus regarda sa cheville.
— Vous pensez que d’autres géants viendront ?
Atub commença à broyer plusieurs plantes dans un mortier.
— Oui.
— Vous en êtes certaine ?
— Malacath nous a maudits.
Decumus leva les yeux vers elle.
— Vous le pensez réellement ?
Atub continua de travailler.
— Yamarz s’est montré trop oisif. Trop faible. Les géants ont commencé à descendre des montagnes peu après. Ils se rapprochent à chaque attaque.
Elle ajouta une substance grisâtre au mélange.
— Il faut que je parle à Malacath.
— Parler directement à un Prince Daedra ?
— Cela vous surprend ?
— Disons que ce n’est pas une conversation que j’engagerais légèrement.
Atub eut un bref sourire.
— Malacath a toujours protégé notre peuple. Il est le gardien des Orques. S’il nous a retiré sa faveur, lui seul peut nous dire comment la retrouver.
— Et Yamarz vous laissera accomplir le rituel ?
— Je pense.
Elle hésita.
— Il n’est pas idiot. Malgré tout ce qu’il est devenu, la tribu compte encore pour lui.
Elle reprit son mortier.
— C’est simplement une tête de mule.
Decumus regarda le plafond.
— Gurzug employait souvent cette expression.
Les mains d’Atub ralentirent un instant. Puis elle reprit. Après quelques secondes, elle releva les yeux vers lui.
— J’ai remarqué quelque chose pendant le combat.
— Ma manière particulièrement élégante de voler sur plusieurs mètres ?
— Votre magie.
Decumus tourna la tête. Atub posa le mortier.
— Vous avez essayé d’utiliser un sort de destruction.
— Essayé ?
— C’était rudimentaire.
Decumus la regarda un moment.
— Vous savez flatter vos patients.
— Je suis chamane, pas courtisane.
Elle reprit son travail.
— Mais vous connaissez les principes. Votre geste n’était pas celui de quelqu’un qui découvrait la magie.
Decumus observa sa main gauche. Quelques traces de suie marquaient encore ses doigts.
— J’ai toujours voulu l’étudier.
Atub leva un sourcil.
— Voulu ?
— Quand j’étais enfant, je passais plus de temps dans les bibliothèques que sur les terrains d’entraînement. Les anciennes civilisations, les langues, l’alchimie, les différentes écoles de magie…
Il eut un petit sourire sans joie.
— J’aurais volontiers passé ma vie à étudier tout cela.
— Et pourtant, vous êtes devenu guerrier.
Le regard de Decumus glissa vers son katana.
— Ma famille avait d’autres projets.
— Alors elle vous a donné Gurzug.
— À douze ans.
Un souvenir lui revint. Un Orque immense regardant avec dédain l’enfant maigre que Valeria venait de lui présenter. La première chose que Gurzug lui avait dite avait été qu’un livre ne l’empêcherait pas de se faire casser le nez. Decumus lui avait répondu qu’un livre suffisamment épais pouvait tout à fait servir à cela.
Gurzug avait ri. Puis l’avait mis au sol.
— Il devait m’apprendre à me battre, poursuivit Decumus.
— Et il a réussi.
Decumus regarda les marques de sang séché sur ses manches.
— Apparemment.
Il resta silencieux quelques secondes.
— Mais je n’ai jamais cessé d’apprendre. Je lis. J’observe. Quand un mage accepte de m’expliquer quelque chose, j’écoute. Même chose pour un alchimiste ou un guérisseur.
Atub suivit son regard jusqu’aux livres.
— Un érudit enfermé dans une armure.
Decumus releva les yeux vers elle.
— C’est une manière assez juste de résumer le problème.
La porte s’ouvrit. Arag entra la première.
— Yamarz arrive.
Elle regarda Decumus.
— Qu’est-ce que j’ai manqué ?
— Votre mère vient de m’expliquer que je suis un mauvais mage.
— Vous êtes mage ?
— Non.
Arag fronça les sourcils.
— Vous êtes soldat ou mage, alors ?
— Agent impérial.
— Ce n’est pas vraiment une réponse.
— C’est pourtant celle qu’on m’a appris à donner.
Arag sembla considérer cela quelques secondes.
— Vous êtes vraiment un homme étrange.
— Vous me l’avez déjà dit.
— Je commence à avoir des preuves.
Atub eut à peine le temps de lui adresser un regard avant qu’une silhouette apparaisse dans l’encadrement de la porte. Yamarz entra. Decumus comprit immédiatement pourquoi Gorag l’avait décrit comme malade. Le chef de Largashbur avait dû être un homme particulièrement puissant autrefois. Sa carrure en témoignait encore. De larges épaules. Des mains épaisses. Plusieurs cicatrices anciennes traversaient son visage.
Mais quelque chose s’était affaissé. La peau pendait légèrement sous sa mâchoire. Son teint avait pris une nuance grise. Ses yeux semblaient profondément enfoncés dans leurs orbites. Il paraissait moins vieux que fatigué. Épuisé jusque dans les os. Son regard trouva Decumus. Puis l’urne déposée contre le mur.
Pendant une fraction de seconde, quelque chose se brisa dans son expression. Le changement fut si rapide que Decumus aurait pu croire l’avoir imaginé. Puis le visage de Yamarz se referma.
— C’est donc vous, l’étranger qui a ramené les cendres de ce traître de Gurzug.
Arag se raidit.
— C’est aussi lui qui vient de tuer les trois géants.
Yamarz lui lança un regard noir.
— Je ne t’ai pas parlé.
— C’est dommage. Je réponds quand même.
— Arag, intervint Atub.
Yamarz reporta son attention sur elle.
— Qu’est-ce que tu veux ?
Atub posa brutalement le pilon sur la table.
— Trop, c’est trop. Nous devons parler à Malacath.
Le visage de Yamarz se crispa.
— Et pourquoi faire ?
— Trois géants sont arrivés devant nos portes en plein jour. La prochaine fois, ils entreront.
Elle désigna Decumus.
— Nous avons frôlé la catastrophe. Sans cet homme, nous compterions peut-être nos morts en ce moment même.
Yamarz roula des yeux.
— Très bien. Fais ton rituel.
— Tu y assisteras.
Il soupira bruyamment.
— Fais ce que tu veux !
Puis son regard revint vers l’urne. La colère prit de nouveau le dessus.
— Mais dès que cet étranger sera capable de monter à cheval, il partira.
Il désigna les cendres.
— Et il emportera ça avec lui. Je ne veux pas que ce traître continue d’infecter l’air que je respire.
Le ton fit se redresser Decumus.
— Vous pouvez me mépriser si cela vous chante.
Yamarz tourna les yeux vers lui.
— Vous pouvez également mépriser l’Empire.
Decumus ne haussa pas la voix.
— Mais je vous conseille de ne pas salir un mort qui ne peut plus vous répondre.
Le silence se fit. Yamarz avança d’un pas. Arag posa instinctivement la main sur son couteau. Atub s’interposa.
— Pas dans ma maison.
Les deux hommes se regardèrent. Decumus remarqua quelque chose. La colère de Yamarz n’était pas froide. Elle ne ressemblait pas au mépris que l’on réservait à un inconnu ou à un déserteur disparu depuis des décennies. C’était une vieille colère. Une colère qui avait eu vingt ans pour pourrir.
Yamarz recula finalement.
— Cette famille n’a jamais su quand se taire.
Il quitta la hutte. Arag suivit son départ du regard. Atub attendit quelques secondes.
— Il n’a pas toujours été comme ça.
Elle sembla regretter d’avoir parlé dès que les mots furent sortis. Puis elle regarda l’urne.
— Arag va voir si Gorag a besoin de toi.
Arag comprit parfaitement qu’on lui demandait de partir. Elle regarda Decumus.
— Votre lame est encore couverte de sang.
— Je m’en occuperai.
— Avec votre cheville ?
— Arag. Coupa Atub
La jeune Orque soupira.
— Très bien.
Elle sortit. Atub attendit que ses pas se soient éloignés. Decumus désigna la porte.
— Pourquoi Yamarz a-t-il appelé Gurzug un traître ?
Atub continua de préparer son onguent.
— C’est compliqué.
— J’aimerais comprendre.
Elle ne répondit pas. Decumus poursuivit :
— Gurzug était mon maître d’armes. Je l’admirais et je le respectais énormément. Quelle que soit la réponse, je ne le jugerai pas.
Atub s’immobilisa. Un long moment passa. Puis elle s’assit.
— Je vous ai dit que nous étions frère et sœur.
Decumus acquiesça.
— Chez les Orques des forteresses, seul le chef peut prendre des épouses et avoir des enfants.
— Gurzug me l’avait expliqué.
— Nous n’avions pas la même mère, mais nous avions tous les trois le même père. Yamarz. Gurzug. Moi.
Elle prit une inspiration.
— Duznik-gro-Yogrolf.
Le nom sembla peser dans sa bouche.
— Il dirigeait Largashbur d’une main de fer. Sa discipline était impitoyable. Personne ne quittait la forteresse sans son autorisation.
— Personne ?
— Personne.
Atub regarda le feu.
— Il pensait peut-être nous protéger du monde extérieur. Ou peut-être aimait-il simplement contrôler tout ce qui se trouvait derrière ces murs. Je n’ai jamais réellement su.
— Et Yamarz fait la même chose aujourd’hui ?
— Non.
Elle secoua la tête.
— Il déconseille aux jeunes de partir. Surtout maintenant. Mais ce n’est pas comparable.
Un sourire très faible apparut.
— Et vous aurez du mal à le croire en le voyant aujourd’hui, mais Yamarz était autrefois un guerrier intrépide.
Decumus pensa au chef qu’il venait de voir. Il le croyait pourtant. Il restait quelque chose de cet homme dans sa carrure.
— Gurzug, lui, ne supportait plus l’isolement, reprit Atub. Il voulait voir le monde.
Decumus eut un léger sourire.
— Ça, je le crois sans difficulté.
— Il collectionnait des cartes.
Decumus tourna la tête.
— Des cartes ?
— Il les cachait sous sa paillasse. Il demandait aux voyageurs comment était leur pays, la mer, les forêts…
Atub eut un petit rire.
— Puis il prétendait que ça ne l’intéressait pas.
— Il détestait l’eau.
Atub le regarda.
— Il ne savait pas nager.
Decumus resta silencieux une seconde.
— Cela explique beaucoup de choses.
— Il ne vous l’avait jamais dit ?
— Un jour, il a traversé une rivière accrochée à la selle de mon cheval en affirmant qu’il vérifiait la solidité des sangles.
Atub sourit réellement depuis l'arrivée de Yamarz.. Le souvenir passa. Puis son visage se referma doucement.
— À dix-neuf ans, Gurzug s’est enfui.
— Je suppose que Duznik l’a mal pris.
— Il n’avait même pas atteint Faillaise quand ils l’ont rattrapé.
Atub fixa ses mains.
— Notre père l’a ramené ici. Il l’a fouetté devant toute la forteresse.
Decumus ne dit rien.
— Il appelait ça donner l’exemple.
Ses doigts se refermèrent sur sa robe.
— Il l’aurait probablement tué.
— Yamarz l’en a empêché.
Atub releva les yeux.
— Oui.
Decumus se rappela la manière dont Yamarz avait refusé de regarder l’urne.
— Ils étaient proches ?
— Inséparables.
Sa réponse fut immédiate.
— Gurzug avait l’audace. Yamarz avait la force. Ce jour-là, Yamarz a défié notre père selon le Code.
Atub marqua une pause.
— Et il l’a tué.
Decumus resta silencieux.
— C’est ainsi qu’il est devenu chef de Largashbur.
Elle regarda vers la porte.
— Pendant environ un an, tout alla bien. Yamarz dirigeait avec équité. Il ouvrit les portes. Il fit cesser les punitions. Gurzug se remit lentement de ce que notre père lui avait fait.
Un silence.
— Puis la Grande Guerre éclata.
Decumus connaissait la suite. Pas entièrement. Mais suffisamment.
— Une délégation impériale est venue ici.
Atub acquiesça.
— Le Domaine Aldmeri venait de déclarer la guerre à l’Empire. Ils demandaient des volontaires pour défendre Cyrodiil.
— Yamarz a refusé.
— Catégoriquement.
Elle soupira.
— Il craignait que l’invasion gagne Bordeciel. Il voulait garder le clan ici et fortifier la région.
— Gurzug n’était pas d’accord.
— Gurzug est parti.
— Avec d’autres.
Atub le regarda.
— Vous le saviez ?
— Il gardait plusieurs noms gravés à l’intérieur d’un vieux brassard. Il ne m’a jamais expliqué qui ils étaient.
— Des membres de Largashbur.
Sa voix baissa.
— Il les avait convaincus de rejoindre la Légion avec lui.
Decumus réfléchit.
— Ou ils avaient choisi de partir avec lui.
Atub inclina légèrement la tête.
— Peut-être.
Elle regarda le sol.
— Yamarz n’a jamais vu la différence.
— Il l’a considéré comme une trahison.
— Oui.
Atub prit une longue inspiration.
— Je crois que c’est la seule fois où je l’ai vu pleurer.
Cette information surprit Decumus davantage que tout le reste.
— Il avait tué notre père pour sauver Gurzug, poursuivit-elle. Puis Gurzug a quitté la forteresse malgré lui.
— Gurzug n’est pas parti pour lui faire du mal.
— Je le sais.
Atub fixa le feu.
— Gurzug le savait probablement aussi.
Elle secoua la tête.
— Yamarz, lui, n’a jamais réussi à le comprendre ainsi.
Le silence se fit encore.
— Gurzug n’est donc jamais revenu ? demanda Decumus.
Atub resta immobile.
— Si.
Elle regarda l’urne.
— Deux ou trois ans après la fin de la guerre.
Sa voix changea.
— Il est revenu seul.
Decumus comprit avant qu’elle poursuive.
— Avec les cendres.
Atub hocha lentement la tête.
— Celles des membres du clan morts en Cyrodiil.
Son regard revint vers l’urne de Gurzug.
— Comme vous aujourd’hui.
Decumus sentit un frisson désagréable lui parcourir le dos. L’histoire avait une manière cruelle de se répéter.
— Yamarz a refusé de l’écouter, reprit Atub. Il est entré dans une rage folle. Il l’a chassé de Largashbur et lui a juré de le tuer s’il revenait.
— Et vous l’avez suivi.
Atub releva brusquement les yeux. Decumus regretta presque d’avoir parlé.
— Pourquoi dites-vous ça ?
— Lorsque j’ai prononcé son nom, vous avez regardé Arag.
Le visage d’Atub se ferma. Decumus poursuivit plus doucement :
— Et Yamarz n’est pas le seul à avoir réagi comme quelqu’un qui avait perdu davantage qu’un frère.
Atub resta longtemps silencieuse. Puis ses épaules s’affaissèrent légèrement.
— Il s’était réfugié dans une auberge de Faillaise.
Sa voix était devenue presque distante.
— Je l’ai suivi.
Elle regarda ses mains.
— Nous avons passé la nuit ensemble.
Decumus ne dit rien.
— Il voulait que je parte avec lui.
Elle eut un sourire triste.
— Il me l’a demandé jusqu’au matin.
— Et vous avez refusé.
— Je ne pouvais pas abandonner Largashbur.
Elle regarda le feu.
— À l’aube, je suis revenue ici.
Un long silence suivit. Puis elle ajouta :
— Neuf mois plus tard, Arag est née.
Decumus sentit les éléments s’assembler.
— Yamarz n’est pas son père.
— Non.
La réponse fut à peine audible.
— Il croit qu’elle l’est ?
Atub releva vivement les yeux.
— Il l’a élevée comme sa fille.
Il y avait une défense immédiate dans sa voix.
— Gorag est bien sa fille. Arag…
Elle s’interrompit.
— Arag était plus jeune. Yamarz n’a jamais posé de questions.
— Ou il a choisi de ne pas en poser.
Atub détourna les yeux.
— Peut-être.
Decumus observa la porte.
— Arag ne sait rien.
— Non.
Atub se tourna vers lui.
— Vous êtes le premier à qui je le dis.
Sa voix devint plus dure.
— Je ne sais pas ce que ferait Yamarz s’il apprenait la vérité. Et je ne veux pas qu’Arag la découvre ainsi.
Decumus acquiesça.
— Ce n’est pas mon secret.
Atub l’observa quelques secondes. Puis elle hocha la tête. Elle reprit le mortier.
— Bon.
Elle montra soudain une lanière de cuir.
— Mordez ça.
Decumus fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
— Votre cheville est toujours déboîtée.
Il regarda sa jambe. Puis la lanière. Elle lui tendit le cuir.
— Mordez.
Decumus obéit. Atub saisit son pied. Crac. La douleur explosa. Decumus se redressa presque entièrement de la paillasse. Ses doigts s’enfoncèrent dans le bois. La lanière étouffa le juron qui aurait probablement offensé plusieurs divinités. Puis il retomba. Le souffle court. Atub reposa calmement son pied.
— Voilà.
Decumus retira lentement le cuir de sa bouche.
— Je vous déteste un peu.
— C’est souvent le signe que j’ai bien travaillé.
Elle appliqua enfin l’onguent grisâtre qu’elle avait préparé. La pâte se solidifia progressivement autour de sa cheville jusqu’à former une enveloppe dure. La douleur commença à diminuer. Decumus regarda le mélange avec intérêt.
— Racine de canis ?
Atub releva un sourcil.
— Entre autres.
— Résine de spriggan.
— Un peu.
— Et poudre d’os ?
— Vous posez toujours autant de questions ?
— Seulement lorsqu’on refuse de me donner un livre.
Atub regarda vers l’étagère.
— Dans quelques heures, vous pourrez marcher.
— Monter à cheval ?
— Si vous êtes incapable de rester tranquille.
— Merci.
— C’est plutôt moi qui devrais vous remercier.
Elle regarda vers l’extérieur.
— Ces géants étaient devenus un véritable fléau.
Decumus resta silencieux. La conversation précédente lui revint.
— Atub.
Elle le regarda.
— Comment est mort Gurzug ?
La question n’avait pas besoin d’être précisée. Atub l’avait posée. Doucement. Presque comme si elle craignait la réponse. Decumus regarda le feu. La hutte disparut. À sa place vinrent les mosaïques du Temple de l’Unique. Le sang sur les pierres. La statue du dragon Les cris.
Les portes latérales ouvertes. Lui. Gaius Maro. Gurzug. Dos à dos. Les assassins autour d’eux. Le fracas du métal. La peur devenue adrénaline. Un homme près d’une colonne. Un arc. La corde qui se tend. La flèche. Gurzug qui voit le mouvement avant lui. Qui s’interpose.
L’impact dans son épaule. Une blessure presque dérisoire. Puis la fièvre. Les tremblements. Trois jours. Trois nuits à regarder les meilleurs guérisseurs de la Cité impériale échouer. Trois jours durant lesquels Decumus avait cherché dans tous les ouvrages qu’on acceptait de lui apporter une solution qui n’existait pas.
Il releva la tête.
— C’était au Temple de l’Unique.
Atub ne bougea pas.
— Une dizaine d’assassins avaient réussi à s’infiltrer. Gurzug, Gaius Maro et moi étions les plus proches de l’Empereur lorsque l’attaque a commencé.
Decumus inspira lentement.
— Nous en avons abattu neuf.
Atub serra légèrement les mains.
— Le dernier avait un arc.
Il revit la flèche.
— Il a visé l’Empereur.
Sa gorge se serra.
— Gurzug s’est interposé.
Atub porta une main à sa bouche.
— La flèche l’a touché à l’épaule. Ça ne paraissait pas grave.
Il s’arrêta.
— Mais elle était empoisonnée.
Les yeux d’Atub se fermèrent.
— Il est mort trois jours plus tard.
Le silence pesa lourdement dans la hutte. Atub finit par demander :
— A-t-il souffert ?
Decumus aurait pu mentir. Il connaissait les mensonges que l’on disait aux familles. Rapide. Paisible. Il n’a rien senti. Gurzug aurait détesté cela.
— Oui.
Atub baissa la tête. Les premières larmes apparurent.
— Mais il n’a pas été seul.
Elle releva les yeux. Decumus sentit les siens devenir humides.
— Je suis resté avec lui.
Atub essuya une larme.
— Et l’assassin ?
— Maro l’a capturé vivant.
— Il a parlé ?
— Non.
Decumus serra légèrement la mâchoire.
— On l’a retrouvé pendu dans sa cellule avant l’interrogatoire.
— Il s’est tué ?
— Je ne le pense pas.
Atub comprit immédiatement. Son regard se perdit dans le feu.
— Ce monde devient chaque jour plus sombre.
Decumus pensa à Gurzug.
— Peut-être qu’il l’a toujours été.
Atub resta silencieuse. Puis elle murmura :
— Il est mort en guerrier.
Decumus revit la fièvre. Les draps trempés. La main de Gurzug serrant son poignet le dernier matin.
— Il est mort comme Gurzug.
Atub le regarda. Puis inclina lentement la tête.
— Oui.
Decumus passa une main sous son manteau.
— Il y a autre chose.
Il sortit une enveloppe de parchemin huilé.
— Il avait écrit une lettre pour vous avant de devenir trop faible.
Atub cessa de respirer une seconde.
— Pour moi ?
— Il me l’a confiée avant de mourir.
Decumus regarda l’enveloppe.
— J’allais vous la donner tout à l’heure.
Il eut un faible sourire.
— Puis les géants sont arrivés.
Atub prit la lettre. Ses doigts tremblaient. Elle reconnut l’écriture avant même d’en briser le sceau. Decumus détourna les yeux lorsqu’elle commença à lire. Cette lettre ne lui appartenait pas. Il observa les herbes suspendues aux poutres. Les livres. Les fioles. N’importe quoi plutôt que le visage d’Atub découvrant les derniers mots de Gurzug.
Le silence dura longtemps. Lorsqu’il osa regarder de nouveau, un sourire triste étirait les lèvres de la chamane. Les larmes continuaient pourtant de couler.
— Merci, monsieur Umbranox.
Sa voix trembla.
— Vous venez de réchauffer le cœur d’une vieille Orque.
Elle replia précautionneusement le parchemin.
— Gurzug était plus qu’un frère de clan pour moi.
Decumus ne répondit pas. Il comprenait désormais à quel point. Atub serra la lettre contre elle.
— Reposez-vous. Le rituel de Malacath aura lieu cette nuit.
Elle se leva. Decumus hésita.
— Atub.
La chamane s’arrêta.
— Allez-vous dire la vérité à Arag ?
Le silence dura. Atub regarda la lettre. Puis l’urne. Enfin Decumus.
— Dormez, monsieur Umbranox.
Elle quitta la hutte. Decumus resta seul. Il fixa quelques instants les poutres du plafond. Tant de choses sur Gurzug qu’il n’avait jamais connues. Decumus ferma les yeux. Le sommeil finit par venir.
*******
Lorsqu’il se réveilla, la nuit était tombée. Une lumière froide filtrait à travers l’ouverture de la hutte.
Masser et Secunda dominaient le ciel de Bordeciel. Decumus bougea prudemment sa cheville. La douleur avait presque disparu. Il resta surpris quelques secondes. Puis regarda l’onguent solidifié. Atub était meilleure guérisseuse qu’elle ne voulait bien l’admettre. Il remit ses bottes et sortit. Toute la population de Largashbur s’était rassemblée devant l’autel de pierre.
Des torches entouraient la cour. Un grand brasier projetait des ombres mouvantes sur les palissades. Decumus rejoignit Arag et Gorag. Arag baissa immédiatement les yeux vers sa jambe.
— Vous marchez.
— Votre mère est douée.
— Je lui dirai que vous avez admis ça.
Un peu plus loin, Atub discutait âprement avec Yamarz. Le chef semblait agacé. Fatigué. Mais Decumus remarqua autre chose. De la peur. Atub se détourna finalement de lui et s’approcha de l’autel. Le silence tomba. Elle déposa plusieurs ingrédients sur la pierre. Puis sortit un cœur de Daedra.
Decumus le reconnut immédiatement. Atub le transperça avec un couteau d’obsidienne. Un sang sombre s’écoula dans un récipient grossier. Elle y ajouta de la graisse de troll et plusieurs poudres que Decumus ne parvint pas à identifier. Le mélange devint épais. Noir. Une fumée âcre s’en échappa.
Atub commença à murmurer. Les mots étaient gutturaux. Anciens. Decumus connaissait suffisamment l’orsimer pour savoir qu’il ne s’agissait pas de la langue moderne. Du vieux parler orque. Ou peut-être du daedrique. Le vent se leva. Brutalement. Les flammes du brasier se couchèrent presque à l’horizontale.
Les chevaux s’agitèrent. Puis une voix tonna. Elle ne venait de nulle part. Et de partout.
— Pauvre mauviette !
Un frisson parcourut la foule. Plusieurs Orques reculèrent.
— Qui a parlé ? lança quelqu’un.
La voix retentit de nouveau.
— Yamarz !
Le chef se figea.
— Tu es devenu faible.
Même Decumus sentit ses poils se hérisser. Ce n’était pas une voix humaine.
— Les géants le sentent. Tu les as laissés profaner mon sanctuaire.
Yamarz pâlit.
— C’est pour cela que je vous maudis, toi et ton clan.
Atub tomba à genoux.
— Ô Malacath ! Que devons-nous faire pour lever cette malédiction ?
Le vent tourna autour de l’autel.
— Yamarz.
Tous les regards se tournèrent vers lui.
— Tu iras au sanctuaire. Tu tueras chaque géant qui s’y trouve. Tu ramèneras le marteau de leur chef.
La voix sembla faire trembler la pierre elle-même.
— Prouve-moi que tu es encore digne de régner.
Une dernière bourrasque.
— Et je lèverai la malédiction.
Puis tout s’arrêta. Le vent. La voix. Même les flammes semblèrent se figer un instant. Le silence qui suivit fut presque plus lourd. Tous regardaient Yamarz. Le chef de Largashbur était livide. Sa mâchoire se contractait. Il cherchait une échappatoire. Decumus le vit immédiatement. Atub se releva.
— Malacath a parlé.
Yamarz ne répondit pas.
— Tu dois aller au sanctuaire.
Il serra les poings.
— Très bien.
Sa voix contenait toute la mauvaise volonté du monde. Puis son regard trouva Decumus.
— Mais je n’irai pas seul.
Decumus fronça légèrement les sourcils.
— L’étranger viendra avec moi.
Arag fit un pas en avant.
— Quoi ?
Yamarz continua comme si elle n’avait rien dit.
— Il vient de tuer trois géants. Et c’est depuis son arrivée qu’ils ont attaqué.
Decumus aurait pu relever la logique pour le moins fragile de l’accusation. Il n’en eut pas le temps. Atub le regarda.
— Qu’en pensez-vous, monsieur Umbranox ?
Decumus observa Yamarz. Puis l’urne de Gurzug, placée près de l’autel.
— Plus nous attendons, plus d’autres pourraient venir ici.
Yamarz plissa les yeux.
— Pourquoi acceptez-vous aussi facilement ?
Decumus croisa son regard.
— Pour Gurzug.
Deux mots. Cela suffit. Yamarz détourna les yeux.
— En route, alors.
Il commença déjà à marcher.
— Le sanctuaire est loin. J’espère que vous tiendrez la cadence.
Il regarda Atub.
— Veille sur le clan pendant mon absence.
Quelques minutes plus tard, deux chevaux franchirent la porte de Largashbur. Decumus et Yamarz disparurent progressivement dans la nuit. Atub resta sur les remparts. Elle les regarda jusqu’à ce que leurs silhouettes soient absorbées par les arbres. Le parchemin de Gurzug était toujours serré dans sa main.
Elle resta là longtemps. Puis elle descendit. Traversa la cour. Et se dirigea vers les tentes. Arag était seule, occupée à travailler une peau à la lumière d’une lampe. Atub s’arrêta devant elle. Pendant quelques secondes, aucun mot ne sortit. Puis la chamane serra un peu plus fort la lettre de Gurzug.
— Arag… Il faut que je te dise quelque chose.
*******
Elle était arrivée à Vendeaume sans un sou, sans repère, sans espoir véritable. Elle avait fui Solstheim après la chute de sa famille, les Severin, accusés d’avoir comploté contre les dirigeants de Corberoc. Elle avait trouvé refuge quelque temps auprès des Skaals. Ils l’avaient cachée, nourrie, protégée alors qu’ils ne lui devaient rien. Mais sa présence avait fini par attirer jusqu’à eux des problèmes qui n’étaient pas les leurs.
Xavilia était donc partie. Elle préférait encore affronter seule les routes de Bordeciel que voir d’autres personnes payer pour elle. À son arrivée à Vendeaume, la ville était en ébullition. Une même rumeur circulait de rue en rue : Ulfric Sombrage, Jarl de Vendeaume et chef de la rébellion contre l’Empire, aurait été capturé au Gué de Sombreflot.
Dans le Quartier Gris, la nouvelle passait de maison en maison avec davantage de prudence. Quelques Dunmers s’en réjouissaient à voix basse. D’autres leur rappelaient aussitôt que les murs avaient des oreilles. Xavilia, elle, n’en avait que faire. Les guerres humaines changeaient les couleurs des bannières. Rarement le sort de ceux qui vivaient dessous.
Elle avait d’autres problèmes. C’est là qu’elle avait entendu parler d’un garçon vivant seul dans une maison abandonnée, un enfant qui pratiquait depuis des jours le Sacrement Noir. La première fois qu’elle s’était introduite chez Aventus Aretino, elle l’avait longuement observé sans se montrer. Un squelette humain.
Des bougies. Des plantes disposées autour du corps. Et un enfant agenouillé au milieu de tout cela, répétant encore et encore les mêmes paroles dans l’espoir que quelqu’un finisse par lui répondre. Xavilia avait écouté son histoire. Puis elle était partie pour Faillaise. Quelques jours plus tard, Grelod la Douce avait été retrouvée morte dans son lit.
Aucune goutte de sang. Aucune trace évidente de lutte. À première vue, la vieille femme semblait simplement avoir cessé de respirer pendant son sommeil. Peut-être avait-elle étouffé. Peut-être son âge avait-il finalement eu raison d’elle. La garde de Faillaise n’avait pas cherché beaucoup plus loin.
Grelod était connue. Les enfants de l’orphelinat ne l’avaient pas pleurée. L’affaire avait rapidement rejoint cette catégorie de choses que certains gardes préféraient ranger dans un tiroir plutôt que comprendre. Xavilia, elle, savait exactement ce qui s’était passé. Sa dague de stalhrim reposait toujours contre sa hanche, parfaitement nettoyée. Sa lame bleu pâle, froide et translucide comme un morceau de lac arraché à l’hiver, était un présent des Skaals.
Ce n’était pas la première fois que Xavilia tuait. Les agents du Thalmor qu’elle avait déjà affrontés avaient été autrement plus dangereux que Grelod. Mais elle avait néanmoins pris le temps d’observer la vieille femme avant de décider de respecter le contrat d’Aventus. Elle avait vu les enfants se taire dès que Grelod entrait dans une pièce.
Les regards se baisser. Les épaules se contracter. La manière dont certains reculaient avant même qu’elle ne lève la main. Xavilia connaissait la peur. Son métier ne rendait pas le monde meilleur. Il y ajoutait surtout des absences. Certaines nécessaires. D’autres simplement achetées par des gens trop lâches pour salir leurs propres mains.
Mais cette mort-là… Elle ne regrettait pas cette mort-là. Lorsqu’elle revint enfin à Vendeaume, Aventus pratiquait encore le Sacrement Noir. Xavilia resta un instant derrière lui.
— Douce Mère, douce Mère, envoyez-moi votre enfant…
— Tu peux t’arrêter.
Le garçon se retourna si brusquement qu’il faillit tomber. Ses yeux s’agrandirent.
— Vous êtes revenue !
Xavilia referma tranquillement la porte derrière elle.
— Oui.
Aventus regarda son visage. Puis la dague à sa ceinture.
— Alors ça y est ? Grelod est… enfin, vous voyez ?
Xavilia acquiesça simplement. Quelque chose se détendit dans le visage du garçon. Pas seulement de la joie. Un poids venait de quitter ses épaules.
— Elle est vraiment morte ?
— Elle ne fera plus de mal à personne.
Aventus ferma les yeux. Un petit rire lui échappa avant qu’il ne porte aussitôt une main à sa bouche, presque honteux. Xavilia ne fit aucun commentaire. Le garçon se précipita vers un coffre.
— Attendez !
Il en sortit un objet soigneusement enveloppé dans un morceau de tissu.
— Tenez. C’était à ma mère. Comme promis.
Il découvrit une vieille assiette décorée de motifs impériaux.
— Ça doit valoir beaucoup d’or.
Xavilia regarda l’objet. Puis Aventus.
— Garde-le, petit.
Son sourire disparut.
— Mais c’est votre paiement.
— Tu en as plus besoin que moi.
— Vous avez tué Grelod pour rien ?
— Je n’ai pas dit ça.
— Mais si vous ne prenez pas…
— Garde-le.
Cette fois, il comprit qu’il était inutile d’insister. Il observa alors Xavilia plus attentivement. Ses vêtements portaient encore la poussière de la route. Ses traits étaient tirés et ses joues plus creuses qu’elle ne voulait bien l’admettre.
— Mangez au moins quelque chose. Vous avez l’air affamée.
— Je vais bien.
Son ventre choisit précisément cet instant pour émettre un grondement parfaitement audible. Aventus sourit. Xavilia ferma les yeux.
— Pas un mot.
— Je n’ai rien dit.
— Ton visage parle.
Le sourire du garçon s’élargit.
— Je peux vous préparer une tourte aux horqueurs. Ma mère m’a appris.
Xavilia le regarda avec méfiance.
— Tu sais cuisiner ?
— Un peu.
— C’est une réponse inquiétante.
— Vous avez peur ?
Il semblait déjà avoir retrouvé suffisamment d’assurance pour la taquiner. Xavilia le fixa quelques secondes.
— De ta cuisine ? Je commence à me poser la question.
Aventus sourit.
— Vous verrez, elle est très bonne.
— Très bien. Alors vas y.
Aventus se précipita vers l’escalier. Puis s’arrêta.
— Attendez.
La main de Xavilia revint instinctivement près de sa dague.
— Quoi ?
— Je ne vous ai même pas demandé votre nom.
Elle hésita.
— Xavilia.
— Xavilia comment ?
Elle s’approcha et lui pinça doucement la joue, son sourire n’avait rien de rassurant. Aventus recula d’un demi-pas, surpris.
— Tu es un petit curieux, toi. Je m’appelle Xavilia. Et c’est tout. Le reste ne regarde que moi.
Elle relâcha sa joue. Aventus se la frotta.
— C’est juste que… c’est un prénom bizarre.
Xavilia plissa les yeux.
— Même pour une elfe ?
Il rougit.
— Je n’allais pas dire ça.
Xavilia désigna l’escalier.
— Et si tu me faisais goûter cette fameuse tourte aux horqueurs ?
— Oui ! Tout de suite. Vous allez vous régaler, promis !
Il disparut dans l’escalier. Quelques instants plus tard, un placard claqua. Puis une casserole tomba. Xavilia se laissa lourdement tomber sur une chaise. La fatigue la rattrapa dès qu’elle cessa enfin de bouger. Elle regarda les restes du Sacrement Noir. Le squelette. Les bougies. Les plantes noircies.
Un enfant avait appelé une confrérie d’assassins parce qu’aucun adulte honorable n’avait répondu à ses appels. Et quelqu’un avait fini par venir. Pas la Confrérie noire. Elle. Xavilia ferma les yeux.
— Ah… les gosses… soupira-t-elle.
Depuis la cuisine, Aventus cria :
— Rien n’a brûlé !
Une fumée épaisse commençait déjà à monter dans l’escalier.