Chroniques d'une ère incertaine
Arag était assise en tailleur sur son lit de paille. La hutte était plongée dans l'obscurité. Atub était partie depuis longtemps, mais sa fille n'avait pas bougé. Devant elle reposait l'urne funéraire de Gurzug-gro-Duznik. Son père. Le mot refusait encore de trouver sa place dans son esprit.
Pendant vingt-deux ans, Arag avait porté le nom de Yamarz. Elle avait grandi dans sa maison, mangé à sa table, supporté ses colères et cherché, enfant, les rares signes d'approbation qu'il consentait à montrer. Et maintenant Atub venait de lui apprendre qu'un autre homme lui avait donné la vie. Un homme qu'elle n'avait jamais rencontré. Un homme qui ignorait même qu'elle existait.
Arag fixa l'urne jusqu'à sentir ses yeux brûler.
— Tu es parti.
Sa voix parut étrangère dans le silence. Elle attendit quelques secondes, comme si elle s'était elle-même surprise à parler.
— Tu as laissé ton frère. Tu as laissé ton clan. Tu as laissé maman.
Ses doigts se crispèrent sur ses genoux. Atub lui avait raconté l'auberge de Faillaise. La nuit passée avec Gurzug après son retour de Cyrodiil. Sa demande de partir avec lui. Le refus. Puis l'aube, Gurzug reparti, la grossesse découverte plus tard, trop tard. Il n'avait jamais su.
Arag le savait. Cela aurait dû rendre les choses plus simples. Ce n'était pas le cas.
— Tu n'étais même plus là pour savoir que j'existais.
Sa gorge se serra. Elle se pencha vers l'urne.
— Et maintenant tu reviens comme ça.
Elle posa une main sur la pierre froide.
— Tu n'as pas le droit d'arriver vingt-deux ans plus tard et de devenir mon père.
Le dernier mot se brisa légèrement. Arag retira sa main. Se leva. Elle attrapa l'urne à deux bras, ouvrit la porte de la hutte et sortit. L'air froid de la nuit lui mordit le visage. Largashbur dormait presque entièrement. Quelques braises rougeoyaient près de la forge. Les huttes se découpaient dans l'obscurité autour de l'autel de Malacath. On entendait seulement le vent contre les palissades et, par moments, le souffle d'un cheval dans son enclos.
Arag traversa la cour et grimpa sur les remparts. La rivière coulait en contrebas, noire sous les deux lunes. Elle s'approcha du parapet et souleva l'urne. Ses bras tremblaient. Il lui suffisait de la lâcher. La pierre tomberait sur les rochers, se briserait peut-être, et les cendres partiraient avec l'eau loin de Largashbur. Comme Gurzug autrefois.
— Retourne dans ton Empire, murmura-t-elle.
Ses doigts commencèrent à s'ouvrir. Un mouvement au loin l'arrêta. Arag plissa les yeux. Deux chevaux avançaient entre les arbres. Un seul cavalier. Elle ramena instinctivement l'urne contre elle. Le premier cheval sortit de l'ombre des pins. Manteau rouge sombre. Armure noire. Le cavalier était presque couché sur l'encolure de sa monture.
— Decumus ?
Les chevaux continuèrent d'approcher. Puis Arag vit le sang : il avait noirci tout un côté du manteau de l'Impérial, une traînée plus fraîche descendait encore le long de sa cuisse jusqu'à sa botte. Le second cheval suivait derrière lui. Yamarz était attaché en travers de la selle. Son corps ne bougeait qu'au rythme des pas de l'animal, son casque enfoncé sur un côté du crâne. Un marteau gigantesque avait été sanglé à côté de lui, la tête pendant presque jusqu'au sol.
Arag ne pensa plus à l'urne. Les chevaux arrivèrent devant la porte. Decumus releva difficilement la tête. Pendant une seconde, il sembla la regarder. Puis il tomba. Il glissa de sa selle et heurta le sol sans même tendre les bras.
— Bon sang...
L'urne lui échappa. Elle roula sur le chemin de ronde, heurta le parapet et s'immobilisa sans se briser. Arag dévala l'échelle.
— À L'AIDE ! MÈRE ! GORAG !
Sa voix arracha la forteresse au sommeil. Une sentinelle à moitié réveillée l'aida à retirer la barre. Lorsqu'ils ouvrirent enfin, Decumus gisait dans la boue et le sang s'étendait déjà sous lui. Arag tomba à genoux.
— Decumus !
Ses lèvres étaient presque blanches. Elle posa ses mains sur son plastron sans savoir quoi faire. Du sang coulait de plusieurs endroits à la fois.
— Mère !
Des pas précipités traversèrent la cour. Atub arriva avec Gorag et plusieurs membres du clan. La chamane s'agenouilla immédiatement.
— Enlevez-lui son armure !
Arag chercha les attaches. Ses doigts glissèrent. Elle baissa les yeux : ses mains étaient couvertes de sang.
— Il y a trop de sang !
Gorag s'accroupit à côté d'elle et trancha deux sangles avec son couteau. Elles retirèrent le plastron ensemble. La tunique de Decumus était ouverte sous les côtes. Une plaie profonde lui traversait le flanc, son épaule avait également été touchée, et une partie de son torse disparaissait déjà sous les hématomes.
Atub posa ses deux mains sur la blessure principale. Une lumière verdâtre apparut entre ses doigts. Decumus se cambra brutalement.
— Tenez-le.
Gorag appuya sur son épaule. Atub serra les dents.
— L'hémorragie est trop forte.
Elle tendit un linge à Arag.
— Là. Appuie.
Arag obéit. Le tissu devint rouge presque immédiatement.
— Plus fort.
— Je vais lui faire mal.
Atub releva les yeux.
— S'il continue à perdre son sang, ça n'aura plus d'importance.
Arag appuya. Deux Orques arrivèrent avec une planche servant habituellement à transporter les blessés.
— Dans ma hutte, ordonna Atub. Maintenant.
Ils soulevèrent Decumus. Sa tête retomba sur le côté. Atub partit avec eux. Arag resta quelques secondes accroupie dans la boue, ses mains encore pleines du sang de Decumus jusqu'aux poignets. Gorag posa une main sur son épaule.
— Arag...
Elle désigna le second cheval. Yamarz. Les deux sœurs s'approchèrent. Gorag posa deux doigts contre le cou du chef et les retira presque aussitôt.
— Aide-moi.
Elles détachèrent les sangles qui retenaient le corps. Yamarz glissa lourdement entre elles. Lorsqu'elles le posèrent au sol, son casque bougea. Gorag le retira. Elle resta immobile. Arag ne détourna pas les yeux. Le côté gauche du crâne avait été écrasé. Sa mâchoire inférieure pendait de travers. Son bras gauche était brisé en plusieurs endroits et son plastron enfoncé contre ses côtes. Des marques énormes apparaissaient sur le métal, les traces d'une main de géant qui s'était refermée sur lui.
Gorag souffla lentement.
— Par Malacath...
Elle se pencha vers le marteau attaché au cheval. La tête de l'arme était presque aussi large que son torse.
— Il devait y en avoir plusieurs.
Arag ne répondit pas. Yamarz était mort. Quelques instants plus tôt, elle avait été prête à jeter les cendres de Gurzug parce qu'elle avait décidé que cet homme était le seul responsable du mensonge dans lequel elle avait grandi. Et maintenant l'homme qu'elle avait appelé père toute sa vie gisait devant elle.
— Arag ?
La main de Gorag revint sur son épaule.
— Ça va ?
Arag regarda le visage écrasé de Yamarz.
— Ce n'était pas mon père.
Gorag fronça les sourcils.
— Qu'est-ce que tu racontes ?
— Mère m'a tout raconté. Gurzug était mon père.
Elle indiqua vaguement le rempart.
— Il est revenu après la guerre. Il a passé une nuit avec Mère à Faillaise. Il est reparti le lendemain.
Elle avala difficilement.
— Il n'a jamais su qu'elle était enceinte.
Gorag resta silencieuse. Arag regarda de nouveau Yamarz.
— Tout ce temps...
— Attends.
Gorag se redressa.
— Tu es toujours ma sœur.
Arag tourna la tête.
— Je sais.
— Non. Écoute-moi. Nous avons la même mère. Nous avons grandi ensemble. Ça, personne ne vient de te l'enlever.
Arag regarda sa main ensanglantée.
— Yamarz n'était pas mon père.
— C'est lui qui t'a élevée.
Arag releva brusquement les yeux. Cette réponse l'arrêta. Gorag désigna le cadavre.
— Ton premier arc. Tu t'en souviens ?
Arag ne répondit pas.
— C'est lui qui l'a fabriqué.
Le souvenir revint malgré elle. Du bois encore clair. Une corde beaucoup trop raide pour ses bras d'enfant. Atub avait engueulé Yamarz parce qu'il avait fait une arme trop grande. Arag s'était obstinée jusqu'à réussir à la tendre, à peine, la flèche parcourant quelques pas avant de tomber dans la poussière.
Yamarz n'avait rien dit. Le lendemain matin, une cible avait été installée derrière leur hutte.
— Il t'a appris à chasser, continua Gorag. À suivre une piste. À dépecer. C'est aussi lui qui t'a laissée sortir plus loin que les autres.
— Pour ensuite passer son temps à dire que je devais rester ici.
— Parce que tu disparaissais pendant des heures.
— Je revenais toujours.
— On ne pouvait pas le savoir avant ton retour.
Arag voulut répondre. Elle n'y arriva pas. Gorag regarda le pendentif qui dépassait légèrement de sa tunique.
— Et le smilodon, tu t'en souviens ?
La main d'Arag monta jusqu'à son cou. Quatre dents jaunies pendaient à une lanière de cuir. Elle avait quatorze ans lorsqu'elle avait ramené le corps de l'animal. Yamarz s'était tenu devant tout le clan. Elle se souvenait encore du sang séché sur son visage, de ses bras tremblants, et du silence autour d'elle.
Yamarz avait pris son poignet et avait levé son bras. Il n'avait presque rien dit. Mais il avait souri. Le soir même, il avait fabriqué le pendentif. Une dent pour Atub. Une pour Gorag. Une pour Arag. Une pour lui. Arag referma les doigts dessus.
— Pourquoi il faut que tout soit aussi compliqué ?
Gorag soupira. Arag lui lança un regard humide. La phrase n'avait rien arrangé. Mais elle reconnut sa sœur. Gorag ouvrit les bras. Arag hésita. Puis s'y réfugia. Ses larmes vinrent enfin.
— J'imagine que Mère voulait te protéger en cachant tout ça. Qui sait ce que Yamarz aurait fait s'il l'avait su.
Gorag la laissa pleurer contre son épaule sans lui dire que tout irait bien, sans lui expliquer ce qu'elle devait ressentir. Elle attendit simplement. Lorsque Arag recula, elle s'essuya le visage du revers de sa manche.
— Je veux partir.
Gorag ne sembla pas surprise.
— À cause de tout ça ?
— Pas seulement. J'en avais déjà envie avant.
— Je sais...
— Si je reste maintenant...
Arag chercha ses mots.
— Je ne sais même plus ce que je vais finir par penser de cet endroit.
Gorag regarda Yamarz.
— On parlera de ça après.
— Gorag...
— Après.
Elle désigna le corps.
— Il faut préparer Yamarz. Et l'Impérial est peut-être en train de mourir chez Mère.
Arag essuya une dernière larme. Gorag se pencha pour reprendre le corps de Yamarz.
— Allez, va te reposer un peu. Tu en as besoin. Et récupère l'urne avant qu'un coup de vent ne règle la question à ta place.
Arag regarda le rempart. Elle remonta. L'urne l'attendait là où elle était tombée. Elle la ramassa et la tint contre elle avec précaution, cette fois.
—
Atub réussit à arrêter l'hémorragie. Elle quitta enfin le bord du lit, les mains ensanglantées et engourdies par des heures de magie et de soins. Decumus respirait faiblement mais régulièrement. Son flanc avait été bandé très serré, plusieurs côtes fracturées. Atub avait appliqué sur ses blessures un baume épais dont l'odeur de résine emplissait toute la hutte.
Il ne se réveillerait pas tout de suite, mais il vivrait. Atub resta un moment debout près de lui. Puis sortit. Gorag avait déjà commencé à préparer le corps de Yamarz près de la forge. Elle avait retiré les restes de l'armure, disposé plusieurs bassines d'eau chaude à côté de lui.
Atub s'agenouilla. Ensemble, elles nettoyèrent le sang. Certaines blessures ne pouvaient plus être dissimulées. Atub redressa cependant ce qui pouvait l'être et appliqua les huiles rituelles sur la peau du chef pour préparer la crémation.
Gorag travailla longtemps sans parler. Ses mains étaient plus habituées au marteau et aux pinces de la forge qu'à ce genre de tâche, mais elles restaient précises. Elle terminait depuis quelques mois son apprentissage auprès du forgeron de Largashbur. Yamarz avait souvent critiqué ce choix, mais avait néanmoins été le premier à lui confier ses propres armes lorsqu'elles avaient besoin d'être reprises.
Gorag passa un linge sur l'une de ses mains mortes.
— Mère.
Atub continua d'appliquer l'huile.
— Oui ?
— Arag m'a dit. Pour Gurzug.
La main d'Atub s'arrêta. Gorag ne la regardait pas.
— C'est vrai ?
— Oui.
— Il le savait ?
— Non.
La réponse fut immédiate.
— Il est parti le lendemain matin. Je n'étais pas enceinte depuis assez longtemps pour le savoir moi-même.
Gorag baissa les yeux vers Yamarz.
— Et lui ?
— Je ne sais pas.
— Tu ne lui as jamais dit.
— Non.
Atub reprit son travail.
— J'avais peur... De ce que ça ferait à tout le monde.
Elle regarda Yamarz.
— Surtout à Arag.
Gorag passa une main dans ses cheveux.
— Je comprends... Qui sait ce qu'il aurait fait s'il l'avait su...
Atub eut un sourire fatigué.
— Merci.
— Elle veut partir.
Atub releva les yeux.
— Je sais.
— Cette fois, elle ne plaisante pas.
Atub regarda vers la hutte d'Arag.
— Elle m'évite.
— Alors va la voir.
— Maintenant ?
Gorag haussa les épaules.
— Si tu attends qu'elle vienne d'elle-même, elle aura le temps de faire ses affaires, prendre un cheval et atteindre Faillaise.
Atub soupira.
— Tu la connais bien.
— Je dors à côté d'elle depuis vingt-deux ans.
Elle reprit le linge.
— Va, je m'occupe de terminer.
Atub resta encore quelques secondes. Puis se releva. Avant de partir, elle regarda Decumus à travers la porte entrouverte de sa hutte.
— Préviens-moi s'il se réveille.
— Je le ferai.
Atub se dirigea vers la hutte de sa fille. Gorag resta seule avec Yamarz. Elle le regarda un long moment, le visage que sa mère avait tenté de recomposer. Puis elle recommença à nettoyer ses mains.
********
— Ah, vous vous réveillez enfin !
Xavilia ouvrit les yeux. Sa tête lui faisait mal. Son dernier souvenir remontait à Vendeaume, juste après avoir fait ses adieux à Aventus. Elle avait quitté la ville sans se retourner, lasse du traitement réservé aux Dunmers dans cette ville glaciale. Les rues étaient toujours en ébullition : la nouvelle de la capture d'Ulfric Sombrage au Gué de Sombreflot s'était répandue comme une traînée de poudre.
Dans le Quartier Gris, la rumeur avait été accueillie avec une joie timide, on se méfiait des oreilles indiscrètes, des représailles et des caprices de la guerre. Elle se souvenait de la cohue, des regards inquiets et des murmures étouffés. D'une pression contre sa hanche. Elle avait pensé à un voleur. Quelques rues plus loin, ses jambes étaient devenues lourdes.
Après cela, plus rien. Elle ouvrit complètement les yeux. Une cabane. Des murs de planches. Une odeur de poussière et de vieille paille. Une femme était assise sur une armoire, les jambes croisées. Elle portait une armure noire ajustée au corps et un masque couvrant une partie de son visage.
Xavilia essaya de se redresser. La pièce tourna légèrement.
— Qu'est-ce que vous m'avez donné ?
— De quoi vous faire dormir.
— J'avais compris.
Xavilia posa les pieds au sol. Sa dague n'était plus à sa ceinture. La femme suivit son regard.
— Elle est dans le coffre, belle lame.
Xavilia repéra le meuble contre le mur.
— Alors comme ça, vous avez tué Grelod.
La femme la fixa plus intensément.
— Joli travail, d'ailleurs. La garde de Faillaise pense encore qu'elle s'est étouffée pendant son sommeil. Pas une goutte de sang dans la chambre. Personne n'a vraiment eu envie d'en savoir davantage.
Xavilia ne répondit pas.
— Le problème, poursuivit la femme, c'est que ce contrat appartenait à la Confrérie noire.
— Vous avez pris votre temps.
Xavilia lui lança un regard.
— L'enfant récitait votre Sacrement depuis des jours.
— Et vous avez décidé de répondre à notre place.
— Ce n'est pas comme si vous vous étiez bousculés pour le remplir, lança-t-elle. J'ai simplement fait ce que personne d'autre ne voulait faire : aider un enfant désespéré.
Xavilia crut deviner un sourire sous son masque.
— Tu as du cran, elfe. J'aime ça.
Elle désigna le fond de la cabane. Trois personnes étaient agenouillées contre le mur, ligotées et bâillonnées. Un Khajiit au pelage grisonnant. Un Nordique massif. Une femme vêtue comme une fermière.
— Il y a un contrat sur l'une de ces personnes ici présentes. Alors voilà le marché. Vous avez pris quelque chose qui appartenait à la Confrérie. Vous allez nous rembourser.
Xavilia observa les captifs.
— Lequel ?
— À vous de décider.
— C'est tout ?
— C'est tout.
La femme indiqua le coffre. Xavilia alla l'ouvrir. Sa lame de stalhrim reposait à l'intérieur. Elle la prit. Le froid de la poignée lui parut familier. Une petite chose de Solstheim qu'on n'avait pas réussi à lui enlever. Xavilia se tourna vers les captifs. Le Khajiit la regardait avec une assurance qui ne correspondait pas à sa situation. Elle s'arrêta devant lui. Il marmonna quelque chose sous son bâillon. Elle l'abaissa légèrement.
— Vous avez l'air assez intelligente pour comprendre que cette femme vous manipule.
Sa voix était rauque.
— Détachez-moi. Je peux payer.
Xavilia regarda ses vêtements. Propres malgré la cabane. Des bagues aux doigts. Une vieille cicatrice à la lèvre. Il avait l'air d'un marchand. Un de ceux qui n'hésitaient pas à vendre des choses ou des gens qu'il n'avait pas le droit de vendre.
— Tu ne reverras pas Elsweyr, murmura-t-elle en lui plantant sa lame dans la gorge.
Xavilia retira sa lame. Le Khajiit bascula sur le côté. Un gargarisme rauque, un filet de sang, puis plus rien. Elle essuya la lame sur son manteau. Le Nordique se débattit aussitôt. Elle se plaça devant lui. Il était massif, nez cassé plusieurs fois, mains couvertes des callosités d'un homme habitué à tenir une arme. Brigand, mercenaire, soldat. Peut-être les trois.
Il secouait la tête, les yeux suppliants. Xavilia retira son bâillon.
— Je n'ai rien fait.
— Personne ne dit jamais autre chose dans cette position.
— Je ne sais même pas pourquoi je suis ici.
Xavilia observa ses bottes couvertes de vieille boue, les cicatrices sur ses avant-bras. Son instinct était clair. Ce type avait le regard d'un homme qui avait pris plus d'une vie.
— Combien de cadavres sous tes bottes, hein ? chuchota-t-elle. Combien d'enfants laissés sans parents ?
Xavilia planta sa dague entre ses côtes. Le brigand s'effondra comme un sac de pierre. La fermière pleurait. Xavilia s'approcha et retira son bâillon.
— J'ai des enfants.
— Pourquoi quelqu'un voudrait votre mort ?
— Je ne sais pas.
Elle hésita.
— Des voisins. Des vauriens. Ils veulent des terres qui appartiennent à ma famille. Mes enfants valent mieux que les leurs.
Xavilia la fixa. La femme comprit trop tard ce qu'elle venait de dire.
— Je voulais dire...
Xavilia remit le bâillon. Elle regarda la femme masquée.
— Un seul, vous avez dit ?
— Un seul contrat.
Xavilia baissa les yeux vers les deux corps. Puis vers la fermière. Elle aurait pu s'arrêter. Elle n'avait aucune preuve que cette femme était la cible, pas davantage que pour les deux autres. Ce n'était pas Grelod. Elle avait observé Grelod. Elle savait ce qu'elle avait fait aux enfants.
Ici, il n'y avait que trois inconnus, une cabane et une femme masquée qui voulait savoir jusqu'où elle irait. Xavilia regarda de nouveau la fermière, quelque chose dans son regard lui rappela la vieille femme. D'un geste net, elle trancha la dernière gorge. Un silence pesant suivit. Puis, la femme masquée applaudit lentement, presque émue.
— Ahh... le contraste entre la froideur de la glace et la chaleur du sang. Tu es une véritable artiste. La mort te va si bien, ma sœur.
Xavilia essuya sa dague.
— Vous avez dit qu'un contrat se trouvait dans cette pièce.
— C'est exact.
Xavilia tourna la lame vers elle.
— Alors peut-être que c'est vous.
La femme éclata de rire.
— Moi ?
— Vous êtes la seule personne ici qui ne soit pas attachée.
Xavilia ne baissa pas son arme.
— Et la plus dangereuse.
La femme l'observa longuement. Puis elle écarta légèrement les bras avant de descendre de l'armoire.
— Vous comptez essayer ?
Xavilia ne bougea pas. La femme finit par retirer son masque. Des cheveux blonds apparurent. Un visage dur, presque sympathique lorsqu'il souriait presque.
— Tu me plais, elfe. Je crois que je viens de trouver une perle rare.
Elle s'approcha sans sembler craindre la dague.
— La Confrérie pourrait avoir une place pour quelqu'un comme toi.
— La Confrérie Noire ?
— Ta nouvelle famille.
Le mot la fit se raidir. Elle revit Corberoc. Tous ses entraînements avec la Morag Tong. La demeure des Severin, sa sœur Mirri qui était toujours la meilleure. La porte de la Citadelle de Marnecendre qu'on enfonçait, l'incendie qui avait tout emporté. Tous exterminés pour avoir conspiré contre le conseiller Morvayn. Elle seule avait survécu, traquée par les Rédoran comme un chien galeux.
Elle revit la neige et les maisons basses du village skaal, ceux qui l'avaient accueillie sans rien demander, ceux qu'elle avait finalement quittés parce que rester les mettait en danger. Le souvenir du froid la fit frissonner. Elle n'avait plus rien. Plus de maison. Plus de famille. Très peu d'argent.
Xavilia regarda les trois corps. Elle ne chercha pas à se convaincre qu'elle venait d'accomplir une œuvre juste. Ce n'était pas vrai. Elle avait fait un choix. Il faudrait vivre avec. Elle était seule. Mais peut-être... peut-être plus pour longtemps.
— Très bien. J'accepte.
Xavilia rangea sa dague. Un sourire apparut sur le visage de l'inconnue.
— Bienvenue dans notre famille, ma sœur.
— Appelez-moi Xavilia.
********
La fumée s'élevait lentement dans le ciel d'encre, emportée par la brise froide de la montagne. L'odeur âcre du bois brûlé et de la chair calcinée imprégnait l'air de Largashbur. Le corps de Yamarz reposait sur le bûcher, selon la coutume. Atub avait replacé ses membres, nettoyé son visage, couvert ses blessures sous un linceul cérémoniel. Les cendres de Gurzug avaient été répandues sur le tissu.
Les deux frères brûleraient ensemble. Le marteau rapporté du sanctuaire avait été posé près du corps. Lorsque les flammes atteignirent le bois supérieur, une odeur d'huiles, de résine et de chair brûlée se répandit dans la cour. Personne ne quitta sa place. Une paix étrange régnait sur la forteresse : pas un mot, pas un cri, seulement le craquement du feu et les murmures d'Atub, qui récitait les prières anciennes.
Decumus se tenait entre Gorag et Arag. Deux béquilles le soutenaient. Son visage restait pâle, et chaque respiration un peu profonde tirait sur les bandages qui entouraient son torse. Atub lui avait conseillé de rester couché. Il était venu malgré tout. Il n'avait pas traversé deux pays et manqué de se faire tuer pour rester couché.
Son regard allait du feu aux visages des Orques réunis. Il reconnaissait la solennité des rites impériaux, mais ici... il y avait quelque chose de plus brut, plus ancien. Comme si chaque mot prononcé par la chamane faisait écho aux montagnes elles-mêmes. Il referma machinalement la main droite sur la vieille cicatrice qui barrait sa paume.
Arag fixait les flammes. Elle serrait dans sa main gauche le pendentif aux quatre dents de smilodon qu'elle portait à son cou. Sa mère était venue lui parler. Pas longtemps. Atub avait essayé d'expliquer. Arag lui avait fini par demander d'arrêter. Puis elles s'étaient serrées dans les bras.
Arag tourna légèrement la tête vers Decumus.
— Vous allez retourner à Solitude, maintenant que vous êtes presque sur pied ?
Il hocha la tête.
— Dès que je pourrai tenir plusieurs heures à cheval, je dois faire mon rapport au commandant Maro. Et au général Tullius.
Arag regarda le bûcher.
— J'aimerais venir avec vous.
Decumus se tourna vers elle.
— Pourquoi cela ?
Elle hésita.
— Je voudrais rejoindre la Légion.
Gorag tourna brusquement la tête.
— Quoi ?
Arag ferma les yeux un instant.
— Je t'avais dit que je voulais partir.
— Partir, d'accord. Pas t'engager dans une guerre.
— Gorag...
— Tu en as parlé à Mère ?
Quelques Orques proches commençaient à regarder dans leur direction. Une voix s'éleva derrière eux.
— La ferme devant ! Un peu de respect ! On enterre notre chef !
Gorag serra les dents. Arag regarda les flammes. La discussion s'arrêta. Atub poursuivit ses prières. Lorsqu'elle eut terminé, elle prit une pincée de poudre noire et la jeta dans le feu. Les flammes montèrent brusquement. Le vent traversa la forteresse. Plusieurs Orques s'agenouillèrent. La voix de Malacath résonna entre les montagnes, imposante, indiscutable.
— Yamarz a payé !
Personne ne bougea.
— Il est devenu lâche et calculateur ! Ses mauvaises manières vous ont coûté cher. Comble de l'humiliation, il a fallu qu'un étranger vous sorte de votre malédiction.
Atub leva les yeux et les mains vers le bûcher.
— Il a donc été puni, Seigneur... mais la malédiction est-elle levée ? Qu'adviendra-t-il de nous ?
Le feu gronda.
— Les géants ne viendront plus réclamer Largashbur.
Plusieurs membres du clan lâchèrent un soupir de soulagement.
— Mais vous avez perdu votre chef. Et un clan sans chef ne reste pas fort longtemps.
Les flammes se couchèrent sous une bourrasque.
— Gularzog prendra sa place. Espérons qu'il soit meilleur chef...
Un murmure inquiet parcourut la foule. Arag se raidit. Gularzog se tenait près de la forge, grand, massif, une vieille cicatrice courant de sa tempe jusqu'à la mâchoire. Il redressa aussitôt les épaules. Tout le monde à la forteresse le connaissait. Arag, elle, connaissait surtout ce qu'il pensait des femmes qui chassaient, forgeaient ou parlaient quand, selon lui, elles auraient dû se taire.
Son regard se posa sur elle. Arag sentit son estomac se serrer. Depuis qu'elle était adolescente, elle savait qu'il avait des vues sur elle. Mais il avait trop peur de Yamarz pour tenter quoi que ce soit.
— Non...
Gorag l'entendit.
— Arag...
Mais la jeune Orque avait déjà avancé.
— Seigneur Malacath !
Atub se retourna brusquement. Les flammes frémirent.
— Qui est l'impudente qui ose parler ?
Arag releva le menton.
— Arag gra-Yamarz.
Elle s'interrompit. Ses yeux descendirent vers les cendres.
— Ou gra-Gurzug... Je ne sais plus trop.
Des murmures éclatèrent derrière elle. Atub pâlit. Gorag passa une main sur son visage. Malacath, lui, ne parut pas surpris.
— Je sais qui tu es, chasseresse.
Arag serra le pendentif dans sa main.
— Vous avez dit que le clan devait faire ses preuves.
— Oui.
— Ça veut dire qu'on peut quitter Largashbur ?
Quelques Orques échangèrent un regard. Malacath répondit aussitôt.
— Mon Code ne t'a jamais enchaînée à ces murs.
Arag resta silencieuse.
— Un Orque peut partir. Il peut marcher jusqu'au bout de Tamriel pour devenir plus fort, pour faire honneur aux siens. Mais s'il les oublie lorsqu'ils ont besoin de lui, alors il n'est plus rien.
Arag regarda Atub. Puis Gorag.
— Alors pourquoi tout le monde parle comme si partir était interdit ?
Le feu gronda.
— Parce que trop d'anciens chefs ont fini par faire de leur peur une coutume.
Yamarz. Duznik. Les portes fermées. Arag sentit son cœur cogner contre ses côtes.
— Je partirai.
— Je le sais.
La réponse la surprit.
— Tu en rêves depuis longtemps.
Atub fit un pas.
— Seigneur, elle vient d'apprendre beaucoup de choses. Elle est encore...
— Assez grande pour parler seule.
Atub se tut. Malacath revint à Arag.
— Qu'est-ce qui t'a retenue jusque-là ?
Arag ouvrit la bouche. Rien ne sortit.
— Ton clan ? Ta sœur ? Ta mère ?
Atub baissa légèrement les yeux.
— Ou la peur ?
Arag serra les dents.
— Je n'ai pas peur.
Le rire de Malacath fit vibrer les palissades.
— Menteuse !
Arag sentit la chaleur lui monter au visage.
— Ton cœur cogne assez fort pour que je l'entende jusque dans mon domaine.
Elle inspira. Le mot sortit difficilement.
— J'ai peur.
Elle releva la tête.
— Mais je partirai quand même !
Le rire cessa.
— Voilà une réponse digne d'une Orque !
Les flammes autour du marteau du géant devinrent plus hautes. Le métal commença à rougir.
— Mais le monde est dangereux. Tu auras besoin de quelque chose pour l'arpenter... Viens prendre ton offrande.
Arag hésita, puis fit un pas. Gularzog s'interposa.
— Non.
Tous les regards se tournèrent vers lui.
— Seigneur Malacath ! Vous m'avez nommé chef !
— En effet.
— Alors l'arme me revient de droit.
Malacath ne répondit pas immédiatement. Gularzog désigna Arag.
— Pas à une chasseuse capricieuse qui rêve de courir derrière les humains.
Arag crispa la mâchoire. Le feu éclata.
— Tu crois le mériter plus que quelqu'un d'autre ?
Gularzog releva le menton.
— Je peux le prendre.
— Alors prends-le.
Le silence tomba. Malacath poursuivit.
— Mes enfants. Vous vous battrez pour mon offrande.
Atub avança d'un pas.
— Seigneur...
— Silence, chamane !
Le mot la fit s'arrêter net.
— Gularzog aura une hache d'orichalque.
Les flammes se tournèrent vers Arag.
— Arag portera un arc et des flèches.
Un frisson parcourut la foule.
— Celui qui survivra prendra mon offrande.
Atub devint livide.
— Seigneur... Ce n'est pas équitable...
— Va embrasser ta fille, chamane. Tu n'auras peut-être plus l'occasion de le faire !
Le visage d'Atub se ferma. Gorag attrapa Arag par les épaules.
— Bon sang ! Qu'est-ce qui t'a pris ?
— Je ne pensais pas qu'il ferait ça.
— Évidemment !
Arag regarda Gularzog qui venait déjà de récupérer une hache près de la forge.
— Il ne peut pas devenir chef.
— Tu pouvais juste partir.
— Et vous laisser avec lui ?
Gorag ne répondit pas. Elle savait quel genre de chef serait Gularzog. La perspective n'était pas vraiment réjouissante.
— Viens.
Elle entraîna sa sœur vers la forge.
— Ton arc de chasse ne tiendra pas contre cette hache.
Decumus les rejoignit aussi vite que ses béquilles le permettaient.
— Il lui faut aussi une protection légère.
Gorag se tourna vers lui.
— C'est ce que je comptais faire.
Elle sortit une armure de cuir renforcé et un arc d'orichalque.
— Je vais t'aider à l'enfiler.
Sa sœur leva les bras tandis que Gorag ajustait les sangles. Decumus détacha son casque.
— Prenez-le aussi.
Arag regarda l'objet.
— Mais c'est le vôtre.
— Vous allez en avoir besoin.
Elle prit le casque.
— Ça arrêtera sa hache ?
Decumus secoua la tête.
— Il a été renforcé. Ça peut dévier les coups, pas les encaisser de face.
Il la regarda l'enfiler. Sa respiration restait courte. Trop pour quelqu'un qui n'avait pas encore combattu. Ses mains, en revanche, ne tremblaient pas en ajustant les lanières sous son menton. Et dans son regard il y avait quelque chose que la peur n'expliquait pas tout à fait. Une décision qu'on avait prise depuis longtemps. Du genre qu'on ne discute plus.
Decumus trouva cela extrêmement imprudent... Et cela plus admirable encore. Il ne se souvenait pas d'avoir jamais fait ça. Une leçon de Gurzug lui revint.
— Ne cherchez pas à y aller frontalement. Utilisez sa force, contournez-le.
— Je sais bien qu'il est plus fort, dit-elle.
Decumus n'ajouta rien. Arag termina d'ajuster le casque et attacha son couteau de chasse à la ceinture.
— Merci, monsieur Umbranox.
Atub arriva. Ses mains se posèrent sur les épaules de sa fille.
— Reste immobile.
Une lueur verte parcourut les bras et le torse d'Arag. La jeune Orque inspira brusquement.
— Qu'est-ce que tu as fait ?
— De quoi t'aider à tenir un peu plus longtemps. Ce n'est pas une armure. Et ça ne te rendra pas plus forte que lui.
Atub lui prit le visage. Arag hocha la tête. Atub la serra contre elle. Puis la relâcha.
— Reviens.
Arag ne promit rien. Elle se dirigea vers le cercle qui s'était formé devant l'autel. Gularzog l'attendait. Il portait une armure de cuir renforcé, pas de casque. Sa hache d'orichalque paraissait lourde même dans ses mains. Il sourit en la voyant.
— Tu aurais dû partir quand tu en avais encore l'occasion.
Arag sortit une flèche.
— Pourtant je suis encore là.
— Je vois ça.
Son regard descendit sur elle.
— Ne t'inquiète pas. Je ne vais peut-être pas trop t'abîmer.
Plusieurs Orques grognèrent dans la foule. Gularzog sourit davantage.
— Il faut bien que tu sois présentable pour réchauffer ma couche.
Arag arma sa flèche.
— Tu me dégoûtes !
Elle visa sa gorge et tira. Prévisible. Sa hache remonta. La flèche éclata sur le métal. Sans attendre, Gularzog chargea. Arag bondit en arrière et décocha un second trait. La pointe frappa son épaule, glissa contre une plaque cachée sous le cuir. Gularzog était déjà sur elle.
La hache décrivit un large arc. Arag se baissa. Elle sentit l'air déplacé par la lame au-dessus de son casque. Elle recula et releva son arc juste à temps pour dévier le manche. Le choc parcourut tout son bras. Sa main s'engourdit. Gularzog frappa de nouveau. Arag para. Son arc gémit. Elle recula.
Un peu trop. Decumus le vit depuis le bord de la foule. Elle était rapide, plus que Gularzog. Mais elle utilisait son arc comme arme de mêlée chaque fois qu'il entrait trop près, répondant au danger plutôt que contrôlant la distance. Une excellente chasseuse. Pas encore une combattante formée pour ce genre d'affrontement.
Gularzog abattit sa hache. Arag roula sur le côté. La hache s'enfonça dans la terre. Elle se releva dans le même mouvement, tira une flèche de son carquois. Elle la planta à la main dans l'arrière de sa cuisse. Gularzog hurla. Le sang éclaboussa les bottes d'Arag.
Elle pouvait le faire saigner. La pensée fut aussi simple que rassurante. Gularzog arracha brutalement la flèche et la jeta à terre.
— Sale petite garce.
Il chargea. Arag leva son arc. La hache passa au-dessus de sa tête. Le bord de la lame toucha le casque de Decumus et glissa dessus avec un grincement sec. Le choc la fit chanceler. Sans le casque, la lame lui aurait probablement ouvert le crâne.
Gularzog poussa un grondement. Atub le vit avant les autres. Les muscles du guerrier se gonflèrent, sa peau brunit. Son souffle changea. Les veines de son cou se dessinèrent sous la peau.
— Non...
Arag tira une nouvelle flèche. Elle traversa son avant-bras. Il ne s'arrêta pas. Gorag tourna la tête.
— Quoi ?
— La rage du berserker.
Gularzog arracha la flèche de son bras. Arag recula. Il ne semblait plus sentir la douleur. La hache tomba. Arag leva son arc. Le coup ébranla ses épaules. Un craquement sec. Une fissure courait le long de son arc. Arag la vit. Gularzog aussi. Il frappa à nouveau. L'arc céda dans un éclat de bois et de métal.
Arag porta la main à son couteau. Trop tard. Gularzog l'attrapa à la gorge. Ses pieds quittèrent le sol. Elle agrippa son poignet, tenta de respirer. Rien. Gularzog leva la hache de son autre main.
— Je vais t'écraser la tête !
— ARAG !
Atub fit un pas. Gorag avait déjà sorti sa propre hache. Decumus se plaça devant elle.
— Non.
— Écarte-toi !
— Si vous intervenez, vous condamnez le duel.
— Elle va mourir !
Decumus ne répondit pas. Il regardait Arag. La jeune Orque avait cessé de se débattre inutilement. Ses jambes remontaient. Elle cherchait un appui. Arag ramena un pied contre la cuisse blessée de Gularzog et frappa. Le guerrier plia légèrement la jambe. Sa prise se relâcha assez longtemps.
L'air entra dans ses poumons dans un râle. Elle dégaina son couteau. Gularzog leva sa hache. Arag planta la lame dans son flanc. Le guerrier grogna. Elle sortit sa lame et la replanta. La main de Gularzog relâcha un peu son emprise mais sa hache s'abattit sur son épaule gauche.
Une gerbe de sang. La douleur traversa Arag jusque dans la poitrine. Elle poussa un cri. Puis autre chose monta avec la douleur. Une chaleur brutale. Son souffle s'accéléra. Ses muscles se tendirent, sa peau brunit. Le vacarme de la foule s'éloigna. Elle n'entendait plus que son cœur. Le sang dans ses tempes. La respiration de Gularzog.
La rage du berserker. Gularzog tira sur sa hache. Arag saisit le manche. Pendant une seconde, ils luttèrent. Il était plus fort. Même avec la rage, il restait plus fort. Alors Arag cessa d'essayer de lui arracher l'arme de face. D'un coup, elle appuya de toutes ses forces sur son couteau.
L'arme s'enfonça plus encore dans le flanc de Gularzog. Jusqu'au manche. L'Orque poussa un cri de douleur. Arag frappa à nouveau sa cuisse blessée. Sa jambe céda. Il tomba sur un genou. Sa prise sur la hache se desserra. Arag tira de tout son poids vers elle. L'arme lui échappa des mains.
Gularzog leva une main vers elle. Arag pivota. La hache décrivit un arc court. La lame entra dans son crâne au-dessus de l'oreille. Le choc remonta jusque dans ses épaules. Gularzog resta une seconde immobile. Puis il s'effondra, la hache toujours plantée dans son crâne.
Arag recula. La rage ne disparut pas immédiatement. Ses mains tremblaient. Son souffle sortait en courtes secousses. Elle sentait le sang couler de son épaule blessée. Personne ne parla. Puis un cri éclata. Un autre suivit. Le clan entier se mit à hurler, des armes frappèrent les boucliers, des poings cognèrent les plastrons.
Arag entendit son nom. Elle regarda le corps de Gularzog. Ses jambes commencèrent à céder. Atub la rattrapa.
— Bois.
Elle lui mit une fiole entre les lèvres. Arag avala. Elle sentit moins le sang couler de son épaule. Gorag arriva derrière elle.
— Regarde-moi. Tu m'entends ?
— Ça va.
La douleur revint d'un seul coup lorsque la rage commença à refluer. Arag gémit.
— Mon épaule...
Atub enleva l'épaulière et appuya avec un linge.
— C'est moins profond que ça en a l'air, l'articulation n'est pas touchée.
Arag ferma les yeux.
— Évidemment.
Decumus arriva à son tour. Il regarda Gularzog. Puis Arag avec une admiration mêlée d'effroi. Voici donc à quoi ressemblait la rage orsimer dont Gurzug lui avait parlé. Il avait vu exactement ce qu'elle avait fait : la rage lui avait permis de continuer, mais surtout l'utilisation intelligente de son couteau, la jambe blessée, l'équilibre, le poids de son adversaire.
La voix de Malacath couvrit les acclamations. Claire et fière.
— Beau combat !
Le clan se tut immédiatement. Arag releva la tête.
— Bien joué, Arag gra-Gurzug.
Le nom lui faisait toujours un effet étrange.
— L'arme est à toi.
Arag regarda le brasier. Le marteau du géant avait presque entièrement disparu sous les flammes.
— Va la chercher.
Gorag tourna la tête vers Atub.
— Dans le feu ?
Malacath répondit lui-même.
— Si elle la mérite, le feu le saura.
Arag se redressa. Atub lui saisit le bras.
— Attends.
Avant qu'Arag puisse protester, sa mère prit son épaule et appliqua un bandage sommaire qui arrêta le saignement.
— Merci.
Decumus s'avança légèrement.
— Arag.
Elle tourna la tête, le visage couvert de sang et de sueur.
— Soyez prudente.
Elle répondit avec un demi-sourire. Pour se rassurer elle, lui ? Il ne sut pas quoi en penser. Arag s'essuya la bouche du revers de la main. Le goût du sang, celui de Gularzog, le sien ? C'était âcre, métallique et poisseux. Autour d'elle, la foule hurlait. Mais elle n'entendait presque rien. Son cœur battait dans ses tempes comme un tambour de guerre.
Le regard encore trouble, elle se retourna vers le bûcher de Yamarz, où les flammes dansaient encore sur les restes de cendres noircies. Elle retira ses gants et s'approcha du bûcher. La chaleur aurait dû devenir insupportable à plusieurs pas. Elle sentit à peine une tiédeur.
Elle avança encore. Les flammes touchèrent ses mains. Elles ne brûlèrent pas. Arag entra dans le feu. Pendant quelques secondes, elle ne vit plus le clan. Seulement les flammes, les braises. Le craquement du bois. Des voix semblaient rouler au fond des flammes. Tu es notre fille, tu es notre héritage.
Elle sembla distinguer deux silhouettes dans les flammes dansantes. À cet endroit, les braises étaient noires. Elle s'agenouilla et plongea ses mains dans les braises noires au centre du brasier et en retira un arc. Un arc qui n'était pas là une seconde plus tôt.
Son corps était fait d'un bois presque noir, renforcé par des bandes d'orichalque assombri. Des runes daedriques rouges couraient le long des branches. Arag examina l'arc. Son poids était parfait, sa courbure idéale, et lorsque ses doigts effleurèrent la corde, elle vibra d'une énergie ancienne et terrifiante.
Les flammes se dispersèrent, il ne restait plus que de la fumée et des cendres.
— Mon Volendrung.
La voix de Malacath résonna.
— Le monde l'a connu sous une autre forme. Peu importe. Une arme existe pour la main qui doit la porter.
Les runes brillèrent.
— Tu es chasseuse, Arag-gra-Gurzug. Alors ce sera un arc.
Arag passa lentement les doigts sur le bois.
— Tes flèches frapperont plus fort. Et lorsque ta volonté sera claire, elles trouveront toujours leur cible.
La voix se fit plus grave.
— Mais tu porteras mon arme sous mon Code. Brise ce serment et c'est toi qui seras brisée.
Arag, toujours agenouillée dans les cendres du brasier, pressa l'arc sur son front.
— Je le jure, Seigneur Malacath.
— N'oublie pas les tiens. Ne tourne pas ma force contre ceux qui ne peuvent répondre. Ne laisse pas la peur choisir à ta place.
Les flammes montèrent.
— Si tu brises ton serment, l'arc ne paiera pas pour toi.
Arag releva les yeux.
— Toi, tu paieras.
Elle baissa le front contre l'arme.
— Merci, Seigneur. Je tâcherai d'en être digne.
Malacath parla de nouveau.
— Gularzog voulait être chef. Il a eu l'occasion de prouver qu'il en était digne et a échoué.
Le silence suffit. Puis la voix appela.
— Ogol.
Un Orque trapu resté en retrait près de la forge regarda autour de lui avec l'expression d'un homme espérant que quelqu'un d'autre porte le même nom.
— Moi ?
Quelques rires nerveux parcoururent la foule.
— Toi.
Ogol s'avança avec hésitation.
— Seigneur... je ne suis pas le meilleur guerrier de Largashbur.
— Je le sais.
— Ni le plus intelligent.
— Ça, tout le monde le sait.
Des rires étouffés se firent entendre parmi la foule.
— Alors pourquoi moi ?
Le grondement de Malacath ressembla presque à un rire.
— Parce que ceux qui désirent le plus le pouvoir sont rarement ceux à qui il faut le donner.
Ogol baissa la tête.
— Je ferai de mon mieux, Seigneur.
— Tu feras ce qui doit être fait.
La présence sembla ensuite changer d'interlocuteur.
— Et toi, Impérial.
Decumus se redressa autant que ses blessures le lui permettaient. La voix sembla pénétrer directement dans ses entrailles.
— Tu as tenu la parole faite à un mort.
Le regard de Decumus glissa vers le bûcher. Une bourrasque souleva les cendres.
— Et tu as versé ton sang pour un clan qui n'était pas le tien.
Les Orques regardèrent Decumus, il se sentit un peu mal à l'aise.
— Nous n'oublierons jamais cela. Largashbur te reconnaîtra comme un ami des Orques.
Decumus inclina légèrement la tête.
— J'en suis honoré.
Un silence passa. Puis la voix de Malacath retentit de nouveau, plus grave.
— Mais je dois te mettre en garde, Impérial. Il y a quelque chose dans ton sang qui m'est étranger. Quelque chose d'ancien... presque fou.
Decumus fronça les sourcils.
— Que voulez-vous dire ?
Les flammes frémirent.
— Je ne le sais pas. Ce qui coule en toi ne relève pas de mon domaine.
Decumus resta immobile. Il aurait voulu poser une autre question, mais Malacath ne lui en laissa pas le temps. Le vent tomba.
— La malédiction est levée.
La voix s'éloigna peu à peu dans les montagnes.
— Vivez, mes enfants. Et continuez à honorer mon nom.
Puis plus rien. Les flammes redevinrent ordinaires. Decumus resta devant le bûcher, repassant les derniers mots de Malacath sans parvenir à leur donner un sens. Quelque chose dans ton sang. Il n'aimait pas cette formulation. Une bourrasque souleva les cendres. Pendant quelques secondes, la fumée prit une forme étrange.
Deux silhouettes. Deux Orques. L'une massive, droite malgré les années. L'autre un peu plus voûtée, le visage fermé. Gurzug. Yamarz. Decumus cessa de respirer. La première silhouette tourna légèrement la tête vers lui. Il aurait juré reconnaître cette manière de se tenir, les bras croisés, comme lorsque Gurzug attendait qu'un jeune Decumus recommence encore une fois un mouvement qu'il exécutait mal.
Puis Gurzug posa une main sur l'épaule de son frère. Yamarz ne la repoussa pas. Decumus sentit sa gorge se serrer. Il avait traversé Cyrodiil puis Bordeciel avec les cendres de Gurzug attachées à sa selle. Il avait tenu sa promesse. Les rites avaient été accomplis.
Il n'y avait plus rien à rapporter. Plus rien à réparer.
— ...Adieu, Gurzug.
Le vent traversa le bûcher. Les deux silhouettes se défirent avec la fumée. Il ne resta plus que les cendres. Decumus demeura là encore quelques instants, les yeux légèrement embrumés. Il ne sut jamais s'il avait réellement vu quelque chose.
********
La mort de Gularzog, la fin de la malédiction et la nomination d'Ogol plongèrent Largashbur dans une agitation qui dura une bonne partie de la nuit. Gorag retrouva Arag près de l'autel, Volendrung encore entre ses mains. Elle la serra contre elle sans prévenir.
— Bon sang... J'ai cru que tu allais mourir.
Arag étouffa un gémissement.
— Mon épaule.
Gorag la relâcha aussitôt.
— Pardon.
Elle vérifia rapidement le bandage avant de l'enlacer de nouveau, avec plus de précaution cette fois. Atub les rejoignit. Elle posa une main sur la joue de sa fille, puis les trois femmes restèrent un moment serrées les unes contre les autres. Gorag finit par reculer.
— Tu veux toujours partir ?
Arag regarda sa mère, puis les murailles de Largashbur.
— Oui.
Atub inspira lentement.
— Alors va, ma fille. Le monde te tend les bras.
Arag releva les yeux vers elle, surprise.
— Tu ne vas pas essayer de m'en empêcher ?
— À quoi bon ? Tu partirais quand même.
Un faible sourire passa sur le visage d'Arag. Atub caressa sa joue du pouce.
— Mais tu nous écriras.
— Promis.
— Et tu reviendras nous voir.
— Évidemment.
Gorag renifla et essuya rapidement ses yeux.
— Tu as intérêt.
Arag se blottit une dernière fois contre elles. Decumus les observait à quelques pas. Il connaissait trop bien ce que signifiait avoir une route tracée longtemps avant d'être en âge de la choisir. Gorag se tourna vers sa sœur.
— Reste au moins jusqu'à demain. Tu tiens à peine debout.
— Je tiens debout.
Arag fit un pas, puis son épaule la lança assez violemment pour lui arracher une grimace. Gorag croisa les bras. Arag évita son regard. Decumus s'approcha lentement sur ses béquilles.
— Votre sœur a raison.
Arag baissa les yeux vers sa jambe.
— Vous êtes mal placé pour parler.
Decumus regarda brièvement ses béquilles.
— Probablement, mais je ne pourrais pas vous accompagner si je ne suis pas en état de chevaucher.
Elle sourit. Puis son expression changea.
— Alors... vous êtes d'accord ? Pour que je vienne avec vous ?
— Jusqu'à Solitude, oui.
Arag attendit quelques secondes.
— Et pour la Légion ?
Decumus la regarda.
— Si vous voulez réellement vous engager, je vous présenterai au général Tullius.
Le visage d'Arag s'éclaira.
— Vraiment ?
— Oui.
Il marqua une pause.
— Mais je ne vais pas vous raconter que vous partez vivre une grande aventure.
Son enthousiasme retomba légèrement. Decumus poursuivit :
— Vous devrez faire vos preuves. La Légion, c'est de la discipline, des marches, des ordres et beaucoup d'attente. La guerre, c'est encore autre chose. Vous aurez froid. Vous aurez peur. Vous verrez mourir des gens que vous connaissez et d'autres que vous n'aurez même pas pu apprendre à connaître.
Arag resta silencieuse.
— Il y aura aussi des ordres avec lesquels vous ne serez pas d'accord, ajouta-t-il. Et parfois aucune bonne décision à prendre.
— Vous essayez de me décourager ?
— Non...
Il regarda un instant les flammes.
— J'aurais simplement préféré que quelqu'un me dise ces choses-là avant que je les découvre moi-même.
Arag l'observa avec davantage d'attention.
— Et malgré ça, vous êtes resté.
— Il fallait tenir la ligne.
— Comment ça ?
Decumus hésita.
— Un vieux dicton familial... On ne peut pas fuir son devoir.
Arag baissa les yeux vers Volendrung.
— J'aimerais rejoindre la Légion... C'est l'une des seules organisations qui ne nous traitent pas comme des parias.
Decumus acquiesça.
— Bien, si c'est votre choix.
Il n'ajouta rien. Arag sembla comprendre que, venant de lui, cela avait valeur d'approbation. Elle sourit légèrement.
— Vous voyez ? Vous pouvez être encourageant quand vous voulez.
Decumus haussa un sourcil.
— N'en prenez pas l'habitude.
Cette fois, le sourire d'Arag s'élargit. Decumus désigna alors les morceaux de son ancien arc, abandonnés près du lieu du duel.
— En revanche, il y a quelque chose que nous devrons régler avant votre première bataille.
— Quoi ?
— Ça.
Arag suivit son regard.
— Mon arc ?
— Votre manière de vous en servir quand votre adversaire est à deux pas de vous.
Elle fronça les sourcils.
— Je suis encore vivante.
— Votre arc, moins. J'en conviens, le nouveau a l'air extraordinaire, mais vous devez améliorer votre combat rapproché.
Arag ouvrit la bouche, puis regarda les deux morceaux de bois.
— D'accord.
Decumus reprit :
— Vous êtes une excellente archère. Vous êtes rapide et vous observez bien. Mais vous avez presque toujours combattu à distance.
— Je sais utiliser un couteau.
— Je n'en doute pas. Mais contre quelqu'un qui sait manier une épée ou une hache, ce ne sera pas toujours suffisant.
Arag réfléchit.
— Il me faudrait une épée.
— Vous en avez une ?
— Ma sœur peut m'en forger une.
Gorag tourna lentement la tête vers elle.
— Eh. Merci de me demander mon avis.
Arag eut l'air vaguement coupable.
— Tu peux, non ?
Gorag soupira.
— Oui, je peux.
Elle regarda Volendrung, puis le couteau à la ceinture de sa sœur.
— Et de toute façon, si tu comptes traverser Bordeciel, tu auras besoin de quelque chose de plus sérieux qu'un couteau quand ton arc ne suffira plus.
Arag lui adressa un sourire. Gorag réfléchit quelques secondes.
— Il me faudra au moins trois jours. Quatre si je dois reprendre la lame après la trempe.
Son regard passa de l'épaule bandée d'Arag aux béquilles de Decumus.
— Ça devrait vous laisser juste assez de temps pour vous remettre de vos blessures tous les deux.
Atub hocha la tête.
— Je suis entièrement d'accord avec elle.
Decumus regarda Arag.
— Très bien. Quand votre sœur aura terminé l'épée, je pourrai vous montrer comment vous en servir.
Arag releva les sourcils.
— Vous m'entraînerez ?
— Si vous comptez rejoindre la Légion, il faudra bien que quelqu'un vous montre comment manier une épée.
Arag jeta un coup d'œil aux restes de son arc et au katana qui pendait à la ceinture de Decumus.
— Vous pensez pouvoir m'apprendre ?
Decumus réfléchit avant de répondre.
— À l'épée, oui. Vous excellez à l'arc ; de ce côté, je n'ai rien à vous apprendre. Et de ce que j'ai vu du combat... vous apprendrez vite.
Cette fois, elle sembla réellement touchée.
— Vous en êtes sûr ?
— Oui, si vous écoutez ce qu'on a à vous dire.
Arag lui lança un regard mauvais. Gorag étouffa un rire sous sa main, Atub eut un rictus. Decumus resta parfaitement sérieux.
— Vous êtes insupportable.
Un léger sourire apparut sur les lèvres de Decumus.
— Vous vous y ferez sur la route.
Arag roula des yeux, son regard descendit vers le casque qu'elle portait encore. Elle posa une main dessus.
— Au fait... je crois que ceci est à vous.
— Gardez-le encore.
— Vous êtes sûr ?
— Il vient de vous éviter une blessure assez désagréable.
Arag regarda le corps de Gularzog. Puis la hache encore plantée dans son crâne.
— Finalement, il lui aurait été plus utile.
Decumus suivit son regard. Un silence.
— Sans doute.
Arag eut un petit rire. Atub secoua la tête.
— Ça suffit pour ce soir. Tous les deux.
Elle désigna sa hutte.
— Arag, ton épaule.
Puis Decumus.
— Et vous, votre jambe, vous devez récupérer.
Decumus ne protesta pas. Arag, elle, fit mine d'y réfléchir. Atub leva simplement les yeux vers elle. Gorag prit doucement sa sœur par le bras.
— Allez, viens. Pour une fois, écoute Mère. Vous devez vous reposer tous les deux.
— Très bien, très bien...
Arag commença à suivre sa mère et sa sœur, puis se retourna.
— Reposez-vous bien, monsieur Umbranox.
Decumus la regarda.
— Vous savez, je n'ai que vingt-cinq ans. Appelez-moi Decumus... Monsieur Umbranox, c'est mon grand-père.
Arag eut un petit rire qui fit ressortir ses petites défenses inférieures.
— Très bien. Reposez-vous bien... Decumus.
— Vous aussi, Arag.
Ils échangèrent un sourire. Arag se laissa entraîner par sa sœur et sa mère vers sa hutte. Decumus, lui, reprit lentement le chemin de la hutte de la chamane. Il pensa à Gurzug.
********
Le lendemain soir, Largashbur célébra son nouveau chef. Les longues tables furent sorties dans la cour. On vida une partie des réserves de gibier, un quartier de mammouth mijota pendant des heures dans une marmite assez grande pour qu'un enfant puisse s'y cacher, et les premières cruches d'hydromel circulèrent avant même que le repas soit servi.
Après les funérailles, le duel et les jours de peur qui avaient précédé, personne ne semblait avoir envie de faire les choses à moitié. Ogol attendit pourtant que les conversations se calment avant de prendre la parole. Il se tenait devant l'autel, encore visiblement mal à l'aise avec l'idée que tous les regards soient tournés vers lui.
— Je vais pas vous promettre que tout ira mieux demain.
Quelques voix s'éteignirent dans la cour.
— La porte tient à peine debout. Les réserves sont basses. Des maisons prennent l'eau depuis deux hivers.
Gorag, installée près de la forge, leva sa chope.
— Trois.
Ogol tourna la tête vers elle.
— Trois ?
— Trois hivers.
Il resta une seconde silencieux.
— En effet...
Quelques rires parcoururent les tables. Ogol reprit.
— On commence par ça. La porte, les réserves, les maisons. Après, les champs. Les routes. Faillaise, les autres forteresses.
Un vieil Orque fronça les sourcils.
— Yamarz voulait pas qu'on dépende des étrangers.
— Et Duznik voulait presque personne dehors.
Il regarda autour de lui, cherchant ses mots.
— On va pas continuer à vivre comme si tout ce qui est de l'autre côté de la palissade attendait juste une occasion de nous tomber dessus.
Personne ne répondit tout de suite.
— On est des Orques. Pourquoi on devrait avoir peur de l'extérieur ?
Son regard passa brièvement sur Arag. Puis sur la porte.
— Je sais pas encore comment être un bon chef. Alors je vais écouter ceux qui savent faire ce que je sais pas faire.
Il regarda Gorag.
— Demain, tu me montreras ce qui va pas avec cette porte. On doit la renforcer avec de l'orichalque.
Elle haussa un sourcil.
— Et les palissades ?
— Aussi, mais on doit trouver de nouveaux filons.
Gorag retint un sourire.
— Ça risque de prendre la matinée.
— Tu avais mieux à faire ?
Elle leva sa chope dans sa direction. Il fit de même. Ce fut bref. Arag, qui avait suivi l'échange depuis l'autre côté de la cour, regarda sa sœur. Gorag le remarqua.
— Quoi ?
— Rien.
— Alors regarde ailleurs.
Arag obéit, non sans sourire. La fête reprit. Un peu plus tard, elles se rendirent près de la forge pour essayer Volendrung. L'arc semblait presque ordinaire lorsque ses runes ne brillaient pas. Presque. Gorag avait disposé trois cibles. Arag plaça la première flèche sur la corde.
— Tu vises toujours le milieu ?
— Où tu veux que je vise ?
— Pour une fois, autre chose. Je veux voir ce qu'il fait.
Arag choisit le bord supérieur de la cible. Elle tira. La flèche partit légèrement trop bas. Puis sa trajectoire changea. À peine. Un mouvement si faible qu'Arag crut d'abord avoir mal vu. Le projectile remonta et se planta exactement à l'endroit qu'elle avait fixé. Gorag fronça les sourcils.
— Encore.
La deuxième cible pendait à une corde et oscillait devant la forge. Arag attendit. Tira. La cible changea de direction au moment même où la flèche arrivait. Le trait suivit. Pas beaucoup. Quelques doigts. Impact. Au centre. Gorag regarda sa sœur.
— Ça, c'était pas toi.
Arag abaissa lentement l'arc.
— Je sais.
Un jeune Orque qui observait la scène ramassa une rondelle de bois.
— Celle-là ?
Gorag lui fit signe. Il la lança en l'air. Arag arma une nouvelle flèche. Cette fois, elle tira davantage sur la corde. Volendrung résista une fraction de seconde. Puis quelque chose vibra dans le bois noir. Les runes rouges s'allumèrent faiblement sous ses doigts. Arag maintint la tension. Elle sentit la vibration remonter dans son bras.
Puis relâcha. La flèche fusa. Elle corrigea sa trajectoire, presque imperceptiblement, et frappa la rondelle en plein vol. Le bruit n'eut rien de celui d'une flèche. Un choc sourd éclata dans la cour. Comme un marteau frappant une planche. La rondelle vola en morceaux. Le plus gros alla heurter la palissade plusieurs pas plus loin.
Un silence suivit. Gorag regarda les débris. Puis Volendrung.
— Eh bien !
Arag baissa l'arc.
— Quoi ?
— On peut dire que c'est un sacré arc.
Arag passa un doigt sur l'une des runes. Elle comprenait peu à peu. L'arc ne tirait pas à sa place. Il avait besoin qu'elle choisisse une cible. Mais une fois qu'elle l'avait choisie, il semblait très peu disposé à la manquer. Et plus elle tendait la corde, plus l'impact devenait violent.
— En effet, c'est pour le moins impressionnant.
Arag se retourna. Decumus était assis sur un muret quelques mètres plus loin. Il avait abandonné ses béquilles, mais gardait une jambe allongée devant lui. Une chope reposait dans sa main.
— Vous avez vu ?
— Difficile de rater.
— Ça frappe comme un marteau.
— C'est assez logique, finalement.
Arag contempla l'arc puis le posa contre le muret et s'assit à côté de Decumus.
— Je pensais qu'il allait juste rendre mes tirs plus précis.
— Avec les Princes Daedra, « juste » n'est jamais le bon mot.
Elle tourna la tête vers lui.
— Vous savez toujours quoi répondre, hein ?
— La plupart du temps.
Arag eut un petit sourire. Ils restèrent un moment à regarder la fête. Plus loin, Ogol s'était arrêté près de Gorag. Il lui montrait quelque chose sur l'un des montants de la porte tandis qu'elle lui répondait en désignant la forge. À voir sa tête, elle venait probablement de lui annoncer combien de temps les réparations prendraient.
Arag se garda bien de commenter. Pour l'instant.
********
Plus tard dans la soirée, le bruit s'était déplacé vers les grandes tables. Atub s'installa près de ses filles. Decumus les rejoignit peu après. Gorag regarda Arag.
— Alors c'est vraiment décidé ?
Arag connaissait la question.
— Oui.
— La Légion, tout ça.
— Oui.
Gorag remua le fond de sa chope.
— J'essaie encore de comprendre ce que tu vas chercher là-bas.
Arag prit quelques secondes.
— Je sais pas exactement.
Elle regarda autour d'elle. Largashbur avait été tout son monde.
— Je veux voir autre chose. Des villes. Ce que ça donne, le monde, quand on le regarde pas depuis ces murs.
Atub écoutait sans intervenir.
— Et l'Empire ? demanda Gorag.
Arag haussa légèrement une épaule, puis regretta aussitôt le mouvement.
— Gurzug s'est battu pour lui... Et ce sont les seuls à ne pas nous traiter comme des rebuts de la société.
Son regard alla légèrement vers Decumus avant de retourner vers sa chope.
— Mais je m'engage pas pour faire comme Gurzug si c'est ce que vous vous demandez. Je le connaissais même pas.
Elle releva les yeux.
— Yamarz m'a appris à chasser. Mère m'a appris à soigner. Toi...
Elle regarda Gorag.
— Toi, tu m'as surtout appris à encaisser des coups.
— Et à en rendre.
— Aussi.
Un sourire passa entre elles.
— Je veux faire quelque chose de tout ça. Pas juste rester et attendre que le temps passe.
Atub tendit la main et la posa sur la sienne.
— Alors fais-le.
Gorag soupira.
— Et reviens-nous en un seul morceau.
— J'essaierai.
Decumus ne répéta pas l'avertissement de la veille.
— Nous nous rendrons à Solitude, mais ensuite vous devrez faire vos preuves.
— ...Je sais.
Gorag posa sa chope.
— J'ai commencé à choisir l'orichalque cet après-midi, lorsque je faisais le tour avec Ogol.
Arag se tourna vers elle, un léger sourire.
— Déjà ? Eh bien, tu n'as pas perdu de temps, sœurette.
— Je parlais de ton épée... J'ai eu une idée en voyant votre sabre, Impérial.
Decumus fut étonné par cette remarque.
— Comment cela ?
Gorag tira une épée longue orque qu'elle avait à sa ceinture et la déposa sur la table.
— Une épée comme celle-ci est trop grande. Trop lourde pour une archère comme toi, en plus nos réserves d'orichalque sont au plus bas.
Elle mima la longueur d'une lame avec sa main.
— Tu dois rester mobile. Il te faut une épée plus légère et plus courte. Plus fine. Un peu courbe.
Arag haussa un sourcil.
— Un peu courbe ?
— Je te connais et j'ai vu ton combat contre Gularzog. Tu cherchais surtout à bouger, à passer par son côté. Pas à encaisser frontalement ses coups.
Arag regarda l'épée sur la table.
— Une épée pour me permettre de rester mobile ?
— Exactement. Une lame plus courte te gênera moins avec ton arc, ton carquois, à cheval ou dans les bois. Et avec une légère courbure, elle suivra mieux tes tailles.
Decumus prit un instant pour considérer l'idée.
— C'est finement observé.
Gorag leva les yeux vers lui.
— Je suis presque forgeronne.
Decumus sourit et se tourna vers Arag.
— Avec une lame comme celle-là, je pourrai vous apprendre quelques mouvements utiles. Pas à tenir une ligne face à une hache, mais à dévier, couper en passant et reprendre de la distance.
— Pour cela, vous devrez tous les deux avoir guéri de vos blessures, coupa Atub.
Gorag étouffa un rire.
********
Ils restèrent encore trois jours à Largashbur. Decumus récupéra assez pour marcher normalement, même si son flanc le rappelait à l'ordre dès qu'il oubliait les recommandations d'Atub. Arag, elle, rassembla ses affaires et passa une partie de ses journées à apprivoiser Volendrung.
Elle découvrit vite que l'arc ne faisait pas tout à sa place. Il fallait choisir sa cible, vraiment la choisir. Alors seulement les flèches semblaient corriger légèrement leur trajectoire. Et lorsqu'elle tendait davantage la corde, les runes s'éveillaient sous ses doigts et l'impact prenait une violence inattendue, comme si quelque chose du marteau de Malacath survivait encore dans l'arme.
Pendant ce temps, Gorag travaillait à la forge. Elle ne montra l'épée à sa sœur que le soir du troisième jour.
— Tiens, regarde.
Arag prit le fourreau et dégaina. La lame d'orichalque conservait la teinte verte et sombre des armes de Largashbur, mais Gorag l'avait faite plus courte et plus étroite que les lourdes épées du clan. Une légère courbure suivait le fil jusqu'à la pointe. Arag la fit bouger devant elle.
— Incroyable, elle est si légère.
Gorag croisa les bras.
— Elle est équilibrée.
— C'était un compliment.
Decumus, qui observait la scène, tendit la main.
— Je peux ?
Arag lui donna l'arme. Il testa son poids, effectua deux tailles courtes dans le vide, puis examina le fil et la garde. Gorag faisait mine de ne pas attendre son avis.
— C'est une bonne lame.
Ses épaules se détendirent légèrement. Decumus la regarda encore.
— Vraiment très bonne. Le poids revient vite dans la main.
— Voilà un compliment, reconnut Gorag.
Arag sourit. Atub s'approcha à son tour et posa deux doigts contre l'orichalque. Quelques mots murmurés firent courir une lueur pâle le long du métal.
— Elle résistera mieux à l'humidité et à l'usure.
Arag rengaina. Puis elle regarda Decumus.
— Alors ?
— Alors quoi ?
— Vous aviez promis.
Il baissa les yeux vers l'épée.
— Nous commencerons sur la route.
— Pourquoi pas maintenant ?
Decumus désigna son épaule encore raide, puis son propre flanc.
— Aucun de nous deux n'est en état de faire quelque chose d'intelligent avec une épée.
Arag soupira.
— Toujours une excuse.
— Profitez-en. Dans quelques jours, vous regretterez que j'en trouve.
Elle lui adressa un regard de défi.
— On verra.
********
Le lendemain matin, l'aube étendait une lumière pâle sur les pics de Bordeciel. Largashbur semblait encore endormie lorsque Decumus commença à seller son cheval. Sa jambe restait légèrement raide, mais il avait retrouvé presque tout son appui. Arag l'attendait déjà près de sa monture. Son armure de peaux avait été nettoyée, Volendrung reposait dans son dos et l'épée de Gorag pendait à sa ceinture, à l'opposé de son couteau de chasse.
Atub s'approcha de Decumus pendant que ses filles terminaient les préparatifs près de la porte.
— Avant que vous partiez... je voulais vous remercier.
Decumus se retourna.
— Vous n'avez pas à le faire.
— Si.
Elle regarda un instant la forteresse.
— Vous avez ramené Gurzug chez lui. Vous nous avez aidés alors que vous n'aviez aucune raison de le faire. Et, pour une fois, j'ai l'impression que Largashbur peut vraiment avancer.
Decumus inclina légèrement la tête.
— Je lui avais promis de revenir ici avec ses cendres.
— Vous avez tenu parole.
Atub esquissa un sourire.
— Vous serez toujours le bienvenu à Largashbur.
— Même avec mon accent ?
— N'abusez pas.
Il sourit. Le regard d'Atub glissa vers Arag.
— Elle est comme lui sur certains points.
Decumus suivit son regard.
— Gurzug ?
— Cette envie d'aller voir ce qu'il y a derrière la prochaine montagne.
Elle baissa légèrement la voix.
— J'aurais aimé qu'il la connaisse.
Decumus resta silencieux quelques secondes.
— Moi aussi.
Atub tourna les yeux vers lui.
— Je pense qu'il aurait été fier d'elle.
— J'en suis certain.
Il regarda Arag, qui discutait avec Gorag en vérifiant une nouvelle fois les sangles de sa selle.
— Et je crois qu'il aurait beaucoup aimé la connaître.
Les yeux d'Atub s'humidifièrent. Elle inspira doucement.
— Prenez soin d'elle.
Decumus revint vers elle.
— Je ferai tout ce que je peux pour qu'elle atteigne Solitude en un seul morceau.
Atub eut un faible sourire.
— C'est déjà beaucoup.
— Après cela, si elle rejoint la Légion, certaines choses ne dépendront plus de moi.
— Je sais.
Elle hésita avant d'ajouter :
— Elle vous fait confiance.
Decumus regarda Arag.
— Je tâcherai de ne pas lui donner de raison de le regretter.
Atub acquiesça.
— Et vous avez vos propres problèmes à régler. Ceux qui ont tenté de tuer votre Empereur ne vont pas disparaître parce que vous avez passé quelques jours chez nous.
Le visage de Decumus se ferma légèrement.
— En effet.
— Alors que Malacath veille sur vous deux.
— Merci, Atub.
Ils rejoignirent Gorag et Arag à l'entrée de la forteresse. Arag les vit approcher.
— Enfin. Je commençais à croire que vous comptiez faire la grasse matinée.
Decumus haussa un sourcil.
— Je suis debout depuis avant vous.
— Impossible à prouver.
— Vous voulez me faire regretter de vous accompagner ?
— Trop tard, Decumus.
Le prénom sortit naturellement. Decumus la regarda une seconde, puis reprit simplement les rênes de son cheval. Atub tendit à sa fille un petit flacon.
— Tiens.
Arag le regarda avec méfiance.
— Encore ?
— Contre les douleurs d'estomac et la nervosité.
— Je ne suis pas nerveuse.
Atub glissa elle-même le flacon dans une sacoche.
— Garde-le.
Gorag posa une main sur le pommeau de l'épée.
— Et prends soin de ça.
— Je sais.
— Pas de caisse ouverte avec la pointe. Pas de branche coupée avec. Et si tu abîmes le fil...
Arag passa les bras autour d'elle.
— Tu vas me manquer aussi.
Gorag se tut. Puis elle serra sa sœur contre elle.
— Écris-nous.
— Promis.
— Et reviens en un seul morceau.
— Promis aussi.
Atub attendit qu'elles se séparent avant de prendre le visage d'Arag entre ses mains.
— N'oublie pas qui tu es.
Arag baissa légèrement les yeux.
— Je crois que je commence seulement à le découvrir.
Atub sourit.
— Et n'oublie pas non plus ceux qui t'aiment.
Arag l'embrassa. Puis elle monta en selle. Decumus fit de même, un peu plus lentement. Une douleur traversa son flanc lorsqu'il passa la jambe au-dessus de sa monture. Il parvint presque à le cacher. Arag le remarqua tout de même.
— Ça va ?
— Très bien.
Elle observa sa posture.
— Vous mentez assez mal.
— Je vais devoir m'améliorer sur ce point.
Arag sourit. La porte de Largashbur s'ouvrit lentement. Devant eux, le chemin disparaissait entre les pins. Arag se retourna une dernière fois. La forge. L'autel de Malacath. Les palissades. Sa mère. Sa sœur. Toute sa vie tenait encore derrière ces murs. Elle porta une main à son pendentif.
Puis à la garde de l'épée de Gorag. Decumus engagea son cheval sur la route avant de se tourner vers elle.
— Vous venez ?
Arag ramena sa monture à sa hauteur.
— J'allais vous demander la même chose.
Ils quittèrent Largashbur côte à côte. Derrière eux, les portes commencèrent à se refermer. Arag entendit le bois grincer. Cette fois, elle ne se retourna pas.