Blue Hour
Chapitre 4 : Au Travail
3720 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 23/08/2023 18:55
Ce matin la pluie tombait dru. Le vent, venu de l’océan agitait les feuilles des érables et disperserait les brumes, toujours présentes sur les cimes.
Je quittais la maison avec Emmett, prête et heureuse de rencontrer mes élèves. L’incident de samedi était oublié. Enfin, c’est ce que je m’efforçais de faire croire à tout le monde.
Edward avait passé son dimanche à me scruter du coin de l’œil, à l’affut de la moindre pensée dangereuse que j’aurais pu émettre à l’encontre du jeune couple.
« Nous t’avons laissé gérer avec Bella à l’époque » pensais-je en fixant Edward d’un air fâché.
- Si peu. Lança Edward en riant.
Il avait raison. Nous avions scruté le moindre de ses gestes. J’avais analysé l’avenir au fur et à mesure de ses décisions. Nous assurions nos arrières pour notre tranquillité, jusqu’à être certains qu’il ne mettrait pas notre secret et notre style de vie en péril. Edward faisait la même chose avec moi aujourd’hui.
Misant sur la tête de linotte que j’étais, je m’étais évertuée à surfer sur le net à la recherche de quelques nouvelles tendances concernant la mode vestimentaire et le maquillage. Mon esprit fut vite accaparé par cette occupation. Le malaise résidait néanmoins au fond de moi. Je partis chasser avec Jasper dans l’après-midi et pu laisser mon esprit divaguer. Une odeur pareille ne pouvait être que celle de la fille, tellement enivrante, chaude, doté de multiples arômes aux notes florales et légèrement musquée. Cette odeur s’était imprimée au plus profond de moi. Je ne l’oublierai jamais. Elle donnait envie de croquer à pleine dent dans la texture qui l’enveloppait. D’aspirer sa moindre parcelle d’existence et de s’en imprégner pour l’éternité.
Il serait donc simple de ne pas la fréquenter puis qu’elle travaillait à l’hôpital et que je ne risquais aucunement d’être incommodée. Le seul risque était que son odeur persiste sur mon collègue au Lycée. Mais il ne s’agirait alors que de quelques effluves fanés. Tout se passerait bien.
Jasper s’enquit de mon bien-être :
- Tu es soucieuse ma belle Alice, souhaites-tu qu’on en parle ?
- Un peu tendue à cause de la rentrée.
- C’est tout ?
- C’est tout !
Jasper ressentait les émotions sans pour autant en connaitre la cause. Heureusement, son tempérament plutôt discret l’empêcha d’insister.
Au Lycée, la matinée se déroula parfaitement. J’allai directement dans ma salle de classe afin d’être prête à l’arrivée de mes élèves. Les premiers entrèrent, bruyamment. Après quelques mises au point sur mon fonctionnement et le déroulement de l’année, j’avais déroulé mon premier cours sans trop d’hésitation. Les heures qui suivirent se passèrent de la même manière. Mes élèves m’avaient tous accueilli gentiment, ils étaient attentifs, captivés même. Pourvu que ça dure ! Voilà, j’étais dedans, j’étais professeure. Vers midi, je retrouvai mes collègues dans notre salle commune.
- Alice, alors cette matinée ?
- Parfaite Mr Jefferson. Je n’aurais pu rêver mieux.
- Oh Alice, appelles-moi Stan, nous sommes collègues maintenant.
Allons-y, tant que nos rapports restaient professionnels et cordiaux, pourquoi pas, pensais-je.
C’est à ce moment-là que je cru perdre pied. L’odeur était là. Elle entrait dans la salle, de plus en plus forte. J’avalai le venin qui monta subitement dans ma gorge et me statufiai. Il s’était arrêté juste derrière moi, avec Emmett. Ils parlaient des scores des derniers matchs des White Sox de Chicago. Emmett ne devait pas m’interrompre maintenant. Verrait-il que j’étais figée par la brulure. Aurait-il au moins une fois dans sa vie assez de sensibilité pour flairer mon désarroi ? Pas sûr.
Il fallait que je me concentre, que je me ressaisisse. L’odeur, c’était lui, sans conteste, Lucian. Elle était aussi forte et obsédante que samedi, ce n’étaient pas des effluves. La fragrance était encore plus délicieuse que dans mon souvenir, elle déclenchait en moi un tourbillon de sentiments contradictoires. J’avais un gros problème.
- Alice, Lucian pense que les White Sox vont faire une saison d’enfer, il …
Je n’entendais plus. Ils s’approchaient trop. Mon corps, mon esprit, étaient en train de se perdre dans une fournaise. J’aurais pu mourir sur place, si seulement j’avais pu mourir. Je fis demi-tour vers eux et croisa rapidement son regard. Il était d’un bleu profond et si sensuel. Mince, il était tellement beau. Il me souriait. Les commissures de ses lèvres formaient de petites rides craquantes sur ses joues. La vision de sa beauté eut raison de mes derniers efforts.
- Bonjour Alice, en forme aujourd’hui ?
Mon Dieu, même sa voix était belle. Sensuelle, virile et veloutée.
J’avais réussi à bloquer ma respiration juste avant de perdre complétement pied. Je n’avais qu’une phrase pour m’extirper habilement de cette situation sans être démasquée, sur quel plan que ce soit. Emmett ne devait pas voir que j’étais envoutée par le charme et l’odeur de ce type et je ne devais pas le tuer devant tout le monde. Je n’allais pas mettre ma famille en difficulté ni trahir personne. J’en aurais retiré un plaisir physique inouï, c’est certain. Mais après ? Trente secondes de plaisir contre une vie éternelle de remords.
- Je pars déjeuner en ville, j’ai oublié mon casse-croute à la maison ce matin. A plus.
Je ne pouvais pas en dire plus, à moins de reprendre mon souffle. Ce qui aurait pu nous être fatal, à tous. Si j’avais craqué, Emmett et moi aurions dû éliminer toutes les personnes présentes dans cette pièce. Ne laisser aucun témoin. Tous les professeurs d’un Lycée massacrés dans leur salle commune. Cela aurait fait les gros titres des journaux et je n’aurais pas donné cher de notre peau auprès des Volturi. Impensable.
J’avais choisi une phrase. Une seule. Pour leur survie. Bon, Lucian allait me prendre pour une dingue. Ok, je ferais avec. Et Emmett, qu’en penserait-il ? Pas le temps de m’attarder là-dessus.
Mon regard croisa celui d’Emmett, il avait compris. Je filais aussi vite qu’un humain aurait pu le faire.
Sur le parking, Edward m’attendait, adossé à sa voiture. Il savait tout et il était là. Mon frère.
- Et bien Alice, un petit coup de mou, on dirait ? lança-t-il, amusé
- Edward, tu sais parfaitement que c’est plus grave, rétorquai-je, affolée.
- Oui, tu as trouvé « celui-qui-te-fait-chanter ». Il va falloir t’y habituer, tout est possible, tu le sais, annonça-t-il calment.
- Mais je n’ai pas envie de cela ? Mes yeux roulèrent dans leurs orbites, j’étais hors de moi.
- As-tu envie de partir d’ici ? demanda-t-il, toujours aussi calme, le regard lointain.
- Non, bien sûr, mais Edward, je suis une femme mariée. Tu as vu, tu sais que son parfum déclenche plus que ma simple soif. Il me déstabilise Edward. Ça me dérange beaucoup d’apprécier l’odeur d’un autre homme que Jasper. Et encore plus au point d’avoir envie de me nourrir de lui et de le tuer.
- Et pourquoi n’irais-tu pas faire sa connaissance pour savoir ce qui se cache sous cette odeur ?
- Edward, je ne suis pas comme toi. Je n’ai pas ta volonté. Et le contexte est différent.
- Que penses-tu faire ?
- Quelle question. Je n’en sais rien ! répondis-je, agacée
- Fais sa connaissance. Commence par le début, tenta-t-il
- Ce n’est … pas très sage et plutôt dangereux ! Trouve autre chose.
J’étais troublée, surprise. Edward me poussait littéralement vers ce type.
- Qui a dit qu’il fallait être sage ?
- Edward ! Et Jasper ? fulminai-je
- Si tu veux avancer, tu dois régler le problème d’une manière ou d’une autre. Savoir qui il est te permettra de le respecter et aussi d’être franche avec toi-même, ainsi qu’avec Jasper. Qu’est-ce que te dis l’avenir ?
- C’est bien ça le problème, rien. A part la fille … à l’hôpital, avouai-je, cette fois à haute voix.
- Et le concernant lui ? Même pas une vision floue ?
- Non, aucune vision.
- Oh, alors prends la décision de l’aborder, et ça changera. Tes visions reviendront dès que tu le connaîtras. Cette fois c’est à toi qu’incombe la tâche de décider, ensuite, ta clairvoyance te guidera, m’assura-t-il.
- Mais Jasper…
- Alice, je sais que vous vous aimez Jasper et toi, à votre manière, très cérébrale.
- Edward, que veux-tu dire ? Et comment peux-tu nous juger, nous sommes heureux ainsi.
- Alice, tu sauras où es ton bonheur seulement après avoir fait la connaissance de cet humain. Je t’aiderai. Le but de tout cela est d’apaiser ton tourment et de faire perdurer notre bonheur à tous. Si c’est seulement son parfum qui t’attise, nous trouverons une solution. Nous partirons. Vous l’avez fait pour moi. Mais cela peut aussi être plus fort. Et je ne peux imaginer aujourd’hui t’empêcher de quelque manière que ce soit de vivre cela. En trouvant Bella, j’ai trouvé mon âme sœur.
- Jasper est mon âme sœur. C’est aussi mon mari pour la vie.
J’étais moderne, certes, mais pas prête à remettre en cause mon serment. J’étais offusquée qu’Edward, si puritain pourtant, puisse imaginer le contraire. Un autre problème m’obsédait :
- Pourtant je ne sais pas comment résister au parfum de cet humain. Comment as-tu réussi à ne pas tuer Bella. C’est quasiment incontrôlable.
- Tu l’as dit Alice, quasiment. Et tu viens de réussir à l’instant n’est-ce pas ? Tu as déjà choisi de ne pas le tuer. Le connaître pourrait rendre ton choix irrévocable et lui sauver la vie.
- Et si je ne cherche pas à savoir ?
- Est-ce que tu le veux ? C’est une possibilité, tu le tues, tu le fais disparaître et on en parle plus. Il n’est pas encore connu dans la région – pas comme Bella en tout cas - et sa disparition pourrait presque passer inaperçue et être très vite oubliée. Tu devras vivre avec cette décision pour l’éternité. Si c’est la mauvaise décision, Jasper en souffrira aussi car il sentira ta peine constamment.
Il marque une pause, attendant une réaction de ma part qui ne vint pas. Il reprit :
- Ou alors tu apprends à le connaître, au risque de t’attacher à lui, mais sa fréquentation fera que tu t’habitueras peu à peu à son odeur et que tu arriveras mieux à te maîtriser. Et tu pourras vivre avec cela. Ça n’est pas sans risque, certes. Là encore, Jasper en souffrira.
Nouveau silence. Je restai pétrifiée, les yeux dans le vague. Edward ajouta :
- Dernière solution envisageable, tu t’éloignes en le laissant vivre, mais Jasper sentira ta frustration au quotidien.
Ça bouillonnait dans mon esprit. Que faire ? l’évidence me répugnait :
- En gros, quoi que je fasse, Jasper va souffrir.
- J’en ai bien peur. C’est pour cela que tu dois faire le choix qui te semble le plus juste pour toi et non pas pour Jasper. Tu dois être en paix avec toi-même. Il aura assez à faire de sa propre souffrance.
- Vous tous, vous n’aimez pas Jasper. Je l’ai toujours su. Il n’est pas plus mauvais que nous. Sa nature est plus ancrée en lui, il a tant combattu, tant tué. Mais il est comme nous. Il est bon. Il souffre de son don.
J’étais furieuse de la façon dont Edward m’avait présenté les choses. Jasper ne devait pas souffrir de cette situation, il n’y était pour rien. Il ne le méritait pas. Nous étions mariés depuis soixante belles années. C’était un record pour bien des humains non ? Ok, je suis un vampire et certains couples sont formés depuis des millénaires. Ils ont surement traversé quelques tempêtes eux aussi.
- Alice, je n’ai rien contre Jasper, je le considère comme mon frère et tu le sais. Je cherche avec toi le meilleur moyen pour qu’il souffre le moins possible.
Je me remémorais quelques souvenirs. Je les voyais souvent rire ensemble. Et nos parties d’échecs mentales à tous les trois étaient un vrai bonheur. Edward disait vrai. Il appréciait Jasper.
Mais ça n’excusait pas le fait que Jasper puisse être la victime de mes bêtises. Il fallait que je m’isole pour réfléchir à tout cela. Et qu’allais-je faire avec cet homme ? Il devait me trouver tellement idiote.
- Je comprends que tu sois en colère Alice.
- Edward …
Je le regardais alors avec des yeux suppliants. Edward fut pris d’un accès d’hilarité. Ok, pas besoin de poser la question.
- Il pense que tu es un courant d’air, et qu’il est nul et transparent.
- Et toi tu arrives à lire ses pensées ! encore une fois je fulminais. Que diantre avais-je fait pour mériter cela. Craquer pour un humain et perdre tous mes moyens, enfin surtout mon don.
- Je ne lis que quelques bribes. Je ne lis pas vraiment ses pensées, c’est assez bizarre. Je ne le connais pas assez moi non plus, c’est surement cela.
Cet humain avait-il chose de particulier en plus de ce parfum enivrant ?
- Et non, je n’en parlerai à personne petite sœur.
J’enlaçais Edward et le laissais ici afin de reprendre mes cours. Je pris soin de faire un détour afin de regagner ma classe sans tomber sur l’homme.
***
- Dis, ta sœur est surprenante, un vrai courant d’air. Au moins, elle se porte mieux que samedi, déclarai-je.
- Oui, c’est sûr, elle en tenait une bonne.
Emmett parti d’un rire moqueur. C’était un gars sympa. Un peu brut mais plutôt bon enfant.
Sa sœur, elle, avait plus l’air d’une pimbêche mal polie finalement. Même pas un bonjour. Mon charme naturel qui opérait sur tant de fille à Chicago était-il réduit à néant ici ? Ou étais-ce par ce que je n’avais pas ma guitare ? Cette fille avait réduit mes illusions en une fraction de seconde. Elles s’approchaient toutes de moi PARCE QUE j’avais une guitare.
– Tu manges un bout avec moi ? demandais-je à Emmett.
- Je veux bien t’accompagner mais je ne mange pas le midi. La bête est assez grosse, ajouta-t-il en se frappant la poitrine. Je privilégie les repas en famille, le soir.
Nos partîmes en direction de la cafétéria en parlant de sport.
Le soir venu, je n’arrivais pas à me sortir de la tête la déconvenue que j’avais subit avec la fille Cullen. Je retrouvai Amy à la maison.
- Le docteur Cullen t’a-t-il parlé de sa fille, la prof ?
- Non pourquoi ?
- Oh, je la trouve bizarre, c’est tout. Beaucoup moins bien élevé que le reste de sa famille.
Je ne fis aucune remarque sur sa beauté éclatante, sur le moment d’égarement pendant lequel je n’avais eu d’yeux que pour elle.
- Elle est peut-être stressée, ou pas tout à fait remise de sa soirée.
Voyant qu’aucune nouvelle information ne viendrait, je coupai court à cette conversation. J’allais m’enterrer, c’est sûr. J’attrapais Amy et l’embrassai tendrement. Une question me taraudait pourtant. Je ne puis m’empêcher de la lui poser :
- Aurais-tu accepté de me revoir si je n’avais pas été guitariste ?
- Tu rentres avec des cours sous le bras et je t’aime toujours autant.
Ce n’était pas la réponse que j’attendais, mais c’était plutôt mignon. Quelle réponse attendais-je d’ailleurs ? Non, en fait cela me convenait. Ce qui importait était qu’Amy et moi soyons ensemble. Elle m’aimait et moi aussi. Rien d’autre n’importait.
Elle portait un pantalon noir qui moulait parfaitement ses formes, ainsi qu’une blouse prune fermée par des lacets au niveau du col. J’entrepris de défaire doucement la boucle qui me dévoilerait sa douce poitrine.
- Mon chéri, je dois filer, tu sais que je travaille de nuit cette semaine.
- Non, j’avais oublié. Mince, moi qui espérais t’attirer dans un programme beaucoup plus alléchant. Allez, reste, on dira que tu es malade.
Je l’enlaçai alors, plus amoureusement.
- Lucian, l’équipe compte sur moi.
- J’aurais essayé, dis-je en relâchant à regret à mon étreinte.
- Et puis le petit Max m’attend. Tu sais, le petit garçon de six ans atteint d’une leucémie. Nous passons beaucoup de temps ensemble le soir. Ses parents travaillent dans le restaurant que je t’ai montré, tu te souviens ? Il est seul pour s’endormir le soir.
Me trouver seul tous les soirs de la semaine ne m’enchantait guère. J’allais avoir tout le temps nécessaire pour ressasser mes souvenirs et appréhender l’avenir. Je charriais un peu Amy :
- Moi aussi je vais être seul ! Tu m’abandonnes pour un minus de six ans.
- Lucian !
Elle me regardait avec la moue boudeuse qui me faisait tant craquer.
- Je t’ai laissé de quoi dîner dans le frigo.
- Merci mon amour.
Elle déposa un doux baiser sur mon nez puis s’éloigna vers sa voiture. J’attrapai une bière dans le frigo et sorti ma guitare de son étui. Gratter quelques accords allait probablement m’aider à éviter de penser. Il aurait été préférable qu’Amy travaille de nuit la semaine suivante. Au moins, j’aurais eu des devoirs à corriger, et quelques autres occupations. Ça me déprimait d’avance. J’étais de nouveau seul avec mon passé et mes doutes. Sans compter que ma vieille télé n’avait pas tenu le choc du voyage en voiture et avait grillée la veille au soir. Je n’avais même pas le numéro d’Emmett, j’aurais pu aller voir un match chez lui. Non, je n’avais jamais fait ça avant. Dès demain, il fallait que je passe à la Mairie, essayer de trouver des pistes sur la famille de mon père. Ça m’occuperait, même si je ne trouvais rien.
Après avoir dîner, je pris ma guitare et m’installai dans le canapé. Je jetai un œil par la fenêtre, la nuit était déjà tombée. Je jouai longtemps, notant quelques nouvelles mélodies sur un papier. Trouver des musiciens, ça c’était le bon plan.