Blue Hour
Chapitre 6 : Recherches
5197 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 23/08/2023 18:58
Alors que je me préparais à partir au Lycée, la radio déplorait le manque d’informations sur les conditions de la mort de l’homme retrouvé à l’orée de la forêt. La petite ville était toujours sous le choc. Les jeunes étaient priés de rentrer chez eux avant la tombée de la nuit et de ne pas traîner dans les bois. La police patrouillait à toute heure du jour et de la nuit.
De mon côté, habitué à cette ambiance à Chicago, je vivais tranquille, sans réelle crainte. C’était ma troisième semaine en tant que professeur. Je prenais plaisir à enseigner. Je pensais réellement avoir trouvé ma voie. Pris dans mes explications, la timidité s’envolait et j’arrivais à intéresser mon auditoire. Quelques-unes de mes élèves avaient tendance à me regarder avec un intérêt un peu moins scientifique que je l’aurais souhaité et gloussaient dans le fond de la classe. Un rappel à l’ordre suffisait à les discipliner jusqu’à la fin de l’heure. Le midi, je passais du temps avec Emmett, et même si nous n’avions pas beaucoup de points communs, il était toujours de bonne humeur et ça me convenait. Il était toujours en train de blaguer. Je m’habituais à son apparence peu commune, inquiétante. C’était un grand gamin passionné de sports. Nous parlions un peu nous, enfin surtout moi, comme de vieux potes. C’était une relation amicale, saine et agréable. J’aurais voulu le connaitre un peu mieux mais il cultivait son jardin secret. Il fallait laisser le temps au temps. Les autres collègues étaient accueillants et à l’écoute eux-aussi, bien que je n’eusse, pour le moment, pas grand-chose à leur raconter. On me demandait souvent si tout allait bien. Si les élèves de monsieur Banner m’accueillaient bien. J’arrivais à me faire respecter, je n’avais pas entendu de comparaisons dégradantes ou quoi que ce soir soit d’autre.
A la sortie des cours, j’avais la ferme intention de me rendre à la mairie pour entamer mes recherches. Amy était de nouveau de nuit cette semaine. Je quittai le Lycée, en faisait mine d’ignorer les regards en coins d’un groupe de Lycéennes qui riaient sous cape. Finalement, Amy avait raison, l’effet « cours sous bras » fonctionnait aussi !
J’arrivai in extremis à la Mairie, juste avant la fermeture. Le bâtiment se trouvait non loin du Lycée. Il regroupait la mairie, le commissariat de police et le tribunal. Je me dirigeai vers le secteur dédié à la Mairie. A l’intérieur, les murs blancs étaient décorés de vieux articles de loi jaunis, enfermés dans des cadres marrons. Un drapeau américain reposait contre un pan de mur. Un homme dont les cheveux avaient déserté le sommet de son crâne me reçut, sacoche sous le bras, prêt à partir. Il devait avoir la cinquantaine ou en tout cas en avait l’aspect.
- Bonjour Monsieur, Lucian Dove, Professeur de Biologie au Lycée de Forks.
- Oh bonjour, enchanté, Luc Allen, membre du conseil. Vous êtes nouveau ici ! bienvenue dans notre petite ville. C’est bien d’avoir du sang neuf à Forks.
Cet homme était souriant et agréable, comme tous les gens que j’avais rencontrés ici. C’était comme si le climat poussait les gens à être gentils et positif pour ne pas sombrer. Le ressenti était assez plaisant.
- Merci, je suis désolé, vous fermiez ?
- Non, non, j’ai cinq minutes, que puis-je faire pour vous ?
- Je souhaiterais obtenir la liste des décès des années 1985-1986 concernant des personnes entre vingt et trente ans.
- Ah oui, qui recherchez-vous si je puis me permettre ?
- Mon père. A priori ma mère l’a rencontré ici et il serait mort juste après ma naissance.
- Vous avez un peu plus d’infos ?
- Non, je vivais avec ma mère à Chicago jusque-là. Elle est décédée l’année dernière. Je n’ai rien entrepris avant, c’était sa volonté .
- Oh, je suis désolé. Son regard s’attarda alors sur moi, comme s’il cherchait à qui dans ses connaissances je pouvais bien ressembler.
- Alors, reprit-il en se raclant la gorge. Il existe des listes, reprit-il, vous les trouverez directement sur Internet. Voici les adresses des sites.
Il attrapa un carnet sur le comptoir et griffonna deux adresses.
- Si vous trouvez, revenez me voir, votre père et moi sommes surement plus ou moins de la même génération, je l’ai peut-être connu.
- Heu, Monsieur Allen, si je puis me permettre, voici une lettre qu’il a envoyée à ma mère. Peut-être reconnaîtrez-vous l’écriture ?
L’homme poussa un grognement intéressé et saisit le morceau de papier froissé. Il regarda la lettre dans son ensemble, sans pour autant la lire. C’était délicat de sa part.
- Non, désolé. Mais n’hésitez pas à demander dans les quelques commerces de la ville. C’est petit ici, l’info se saura vite et vous aurez plus de chance de retrouver sa trace.
En même temps, rien d’étonnant que personne ne reconnaisse une écriture vingt-cinq ans après. Mais il fallait bien commencer par quelque part. Je le remerciai pour son temps, le saluai poliment et quittai le bâtiment. En sortant, ma liste en main, je croisai un policier. Son visage ne m’était pas inconnu mais impossible de le remettre.
- Bonsoir, me dit-il. Alors la rentrée ? Et Amy ?
Bon, il me connaissait, semblait connaître Amy. Allons, réfléchis, il a dû nous voir ensemble quelque part.
- Ça va, merci, ça se passe bien. Et vous ?
- Bien, c’est plutôt calme en ce moment, on n’est pas débordé.
- Les Cullen ! m’écriai-je
- Pardon ? dit le policier d’un air surpris, je l’avais presque effrayé à en croire sa mine ! Surprendre un flic armé, c’est tout moi.
- Oh, je cherchais où je vous avais vu. Excusez-moi, j’ai croisé tellement de monde depuis mon arrivée ici. Et, l’uniforme, vous ne l’aviez pas.
- Oh oui, il sourit, soulagé. Je suis le père de Bella, la femme d’Edward, un des fils Cullen.
- Excusez-moi encore, j’ai été impoli. Est-ce que je peux vous poser une question ?
- Oui, bien sûr, si je peux vous aider.
- Je suis à la recherche de mon père. Il a vécu ici et est décédé au milieu des années quatre-vingt, il devait avoir environ mon âge. Voici une lettre qu’il a écrite à ma mère. C’est le seul indice dont je dispose.
Je lui tendis la feuille qu’il étudia poliment en me regardant en dessous.
- Non, ça ne me dit rien, m’annonça-t-il en regardant ma lettre. Il est vrai que je connais tout le monde ici, mais pas leur écriture. Et votre histoire ne me dit rien.
Bon, ça commençait mal. Son regard méfiant m’avait surpris. Me cachait-il quelque chose ou étais-je pour lui un extra-terrestre venu perturber le calme de cette petite bourgade ? Et puis son avis m’était égal. J’étais là pour retrouver mes racines, rien d’autre ne comptait. Peut-être n’aurais-je pas dû lui en parler. Il ne manquait plus qu’il me mettre des bâtons dans les roues ! Déjà, mon dossier était maigre, c’était il y a longtemps. Je n’avais pas besoin que l’on me gêne dans mes recherches. J’allais consulter ces sites, établir une liste de noms et commencer mon enquête de proximité. On verrait bien où ça me mènerait
- A mon tour de vous poser une question, petit, lança le chef Swan alors que je tournais les talons.
- Je vous écoute, dis-je en me retournant.
- Ça nous évitera une convocation officielle, disons. Heu, où vous trouviez vous le soir du meurtre ? Vous avez entendu parler du meurtre bien sûr ?
- Oui, je croyais que c’était un animal, répondis-je interloqué.
- Nous pensons qu’il y a eu une intervention humaine avant celle de l’animal. On interroge tout le monde pour être sûr.
- J’étais chez moi.
- Seul ?
- Oui, mon amie travaillait de nuit.
- Donc vous n’avez pas d’alibi.
- A part ma guitare, non. Je croyais qu’il blaguait mais me ravisai vite en entendant la suite.
- Quelle est votre pointure ? continua-t-il en tout en griffonnant quelques mots sur son carnet.
- Quarante-deux, monsieur. L’inquiétude commençait à me gagner. J’étais le « nouveau » en ville. Allaient-ils me coller un meurtre sur le dos ?
- Restez en ville, on se revoit bientôt. Bonsoir ! lança-t-il.
Il s’engouffra dans le bâtiment et je restai coi sur le parvis. Je n’en croyais pas mes oreilles, j’étais assigné à rester ici. J’étais officiellement suspect.
Abasourdi, je rentrai à la maison. J’attrapai une bière et entrepris de commencer mes recherches afin de m’occuper l’esprit. Amy était déjà partie travailler. Je mis du temps à recouper tous les noms possibles. Je fini par obtenir une liste d’une dizaine de noms.
Les jours suivants furent consacrés à soumettre ces noms aux commerçants de Forks. Je retournai aussi voir monsieur Allen. Je réussi à obtenir quelques exclamations de gens outrés par le fait que je puisse penser que les hommes de cette liste, tous morts prématurément finalement, aient pu fauter pendant leur mariage, pour ceux qui étaient mariés du moins. J’avais en effet déduit que si l’homme ne souhaitait pas revoir ma mère, c’est qu’il n’était pas libre. D’autres étaient plus compréhensifs mais sans pour autant pencher pour un nom en particulier. J’obtins les mêmes résultats avec le membre du conseil municipal.
Quelques jours plus tard, toute la ville était probablement au courant de mes recherches. Personne n’avait encore cherché à me contacter. Etais-je le fruit d’une relation inavouable ? Le fils caché d’un notable pour lequel la vérité aurait fait scandale ? Un nouveau prétendant à un héritage colossal qui dérangeait ? Le chef Swan avait-il donné des directives ? Vu le silence qui entourait mes recherches, tout était envisageable. J’avais peur d’avoir déclenché quelque chose dans la ville. Mais quoi ? Je craignais maintenant de devenir l’ennemi public numéro un de Forks.
Je continuai pourtant mes recherches auprès des particuliers, mais elles s’avérèrent aussi infructueuses.
Dans un second temps, je fini par sortir une autre liste, cette fois avec des hommes qui n’avaient pas été marié. Là, j’ai rencontré des personnes qui auraient aimé que je sois un parent, j’étais une étoile dans leur ciel obscurci par un décès prématuré. Les agendas estivaux ne correspondant pas, je n’aboutissais à rien. J’aurais aimé apporter un peu de réconfort à ces gens. Notamment à cette vieille dame qui avait perdu son fils et son mari dans un accident d’avion. Elle était aussi seule que moi et vivais dans ses souvenirs. Une part de moi ne voulait pas être comme elle. Son fils était un passionné de musique, il faisait alors de la batterie. L’histoire aurait pu coller. Mais l’été de ma conception, son époux était en camp de vacances du côté de San Francisco. J’étais rentré, chamboulé de cette rencontre.
Quand Amy travaillait de jour, nous passions nos soirées ensemble. Je mettais mes recherches de côté afin de profiter d’elle. Un soir, vers le milieu du mois d’octobre, nous avions décidé d’aller dîner dans un des restaurants de la ville, juste à côté de l’Eglise. La déco était relativement désuète, une tête de cerf trônait fièrement au-dessus des tables. La nourriture semblait plus riche que gastronomique. Les tenanciers étaient fort sympathiques et s’enquirent de mes recherches. Je m’aperçus alors que je n’étais pas l’ennemi public numéro un, ce qui était plutôt rassurant. Une table plus loin, le Chef Swan était là, en train de finir son repas. Il s’arrêta vers nous avant de quitter le restaurant :
- Bonsoir Mr Dove, comment ça va ?
- Bonsoir Chef Swan, très bien merci, mais appelez-moi Lucian, je préfère.
J’essayais d’être sympathique, dans l’unique but d’éviter qu’il me juge mal et que les portes se referment.
- A condition que vous m’appeliez Charlie, répondit-il pour ma plus grande surprise.
- Va pour Charlie, alors, acquiesçais-je.
Il était plutôt agréable et moins soupçonneux que l’autre jour. Il n’avait pas l’air très à l’aise avec les conversations, tout comme moi. Un nuage passa et il reprit :
- Au fait, vous êtes libre de circuler, nous avons d’autres pistes concernant notre affaire.
- Merci, soufflai-je dans un soupir de soulagement.
Amy me regardait, interloquée. Je ne m’étais évidemment pas vanté des soupçons qui pesaient sur moi pour ne pas l’inquiéter.
- Je t’expliquerai plus tard, tout va bien, lui glissai-je à l’oreille.
- Parfait, et vous Amy, tout se passe bien à l’hôpital ? enchaîna le chef de la Police.
- Oui, c’est assez calme en ce moment, les randonneurs se font plus rares.
- Attendez, l’hiver n’est pas encore vraiment là !
- J’ai hâte, non que je souhaite que les gens se fassent du mal mais c’est quand même plus intéressant lorsqu’on on peut exercer. Oh tiens, Lucian, je ne t’ai pas dit, le petit Max est sorti aujourd’hui, guérit !
- Super, s’esclaffa Charlie, ce sont les Harper qui doivent être content.
- Ça oui, ils lui organisent une fête avec ses copains ce samedi me semble-t-il.
- Mon principal rival est éloigné ! plaisantai-je
Charlie sourit, l’air un peu gêné, ne semblant pas à sa place.
- Bon, je vais vous souhaiter une bonne soirée, annonça-il.
- Merci Charlie, vous de même. Ne pas le mettre mal à l’aise. Conclure, en finir.
Je le voyais hésiter à partir. Allait-il lâcher la bombe à laquelle je m’attendais. Avais-je finalement déclenché un cataclysme à Forks ? Je me crispai sur mon siège, mal à l’aise. Il se retourna vers nous :
- Lucian, et vos recherches au fait ?
Nous-y voilà. Alors flic ou ami ?
- Pas très glorieuses. Il faut que j’étudie d’autres pistes.
- Si je peux me permettre, avez-vous pensé à demander des renseignements à La Push ?
Bon, jusque-là tout va bien, vas-y continue, c’est quoi La Push ?
- Où ça ? demandai-je
- La Push, la réserve indienne, à une vingtaine de minutes d’ici. Si votre mère est venue ici en tant que vacancière, elle a pu camper par là-bas.
Ami, super, je n’ai pas déclenché d’autre suspicion. Je me détendis.
- Je ne connais même pas l’endroit.
- Vous n’êtes pas allé voir la mer depuis votre arrivée ?
- Pas encore non. Amy m’en a parlé.
- Oui, il parait que c’est magnifique, renchérit-elle. Mais entre le travail et les recherches de Lucian, le temps est passé vite.
- Et je n’avais pas envie de sortir, avec ce temps, dis-je avec un regard lourd de reproches.
- Vous devriez en profiter le weekend qui arrive, ils annoncent du beau temps, répondit-il ironiquement.
- Nous avions prévu d’aller à Seattle, mais pourquoi pas finalement.
Je regardais Amy qui me souriait. Elle acquiesçait.
- Allez chez Billy, il est considéré un peu comme le chef là-bas. Peut-être qu’il aura des infos pour vous. C’est une des premières maisons à droite, sur la route cent dix, direction La Push. Vous devriez aller faire une balade à First Beach ensuite, c’est grandiose, conseil d’ami ! dit-il en me tendant la main. Je saisi celle-ci afin d’enterrer la hache de guerre.
- Merci Charlie, nous n’y manquerons pas.
Il quitta le restaurant et Amy m’adressa un sourire enjoué :
- La voilà ta nouvelle piste à explorer !
- La réserve indienne. Est-ce que j’ai une tête d’indien ? grognai-je
J’étais persuadé que Charlie, tout sympa qu’il tentait de paraitre, essayait de m’égarer dans mes recherches. Quoi qu’il fasse, il avait surement une dent contre moi, le nouveau. Et j’étais aussi déçu par l’idée que mon père puisse être de là-bas. Je n’avais rien contre les Indiens, non, pas du tout. Mais culturellement, ils sont tellement éloignés du citadin que je suis. Je n’ai rien contre eux, mais je n’ai surtout rien à voir avec eux.
- Tu ressembles tellement à ta mère, impossible à dire, reprit Amy. Elle me regardait tendrement en me caressant le visage.
- Tu es si beau, avoua-t-elle.
J’avais hérité des yeux bleus et des cheveux châtains de ma mère. Nos traits étaient eux-aussi en tous points semblables. Nous avions les mêmes expressions, le même sourire. A part la forme de nos yeux, j’étais sa parfaite copie. Cela n’avait effectivement pas arrangé mes recherches. Comment trouver un père à qui l’on ne ressemble pas !
- Et il n’y a peut-être pas que des Indiens qui vivent là-bas.
- Amy, je ne suis pas indien. Impossible. Je n’aime pas la nature, j’ai peur des animaux. Je suis un citadin, j’aime l’odeur des bars, les secousses du métro, le bruit de la circulation et des klaxons.
- Tu as été élevé à la ville, cela n’a rien à voir avec tes origines.
- Il doit y avoir un terrain héréditaire tout de même. Quelques points semblables du côté paternel me semblent le minimum syndical. Or là, je n’ai rien en commun avec l’ombre d’un père indien !
- Va voir quand même ! insista-t-elle.
- Oui ma chérie, répondis-je, vaincu. Nous irons voir ce Billy, si ça te fait plaisir. Et la plage. Parce que ça, ça me tente vraiment !
Je caressai le contour du visage d’Amy avec tendresse. Elle avait envie que je retrouve mes racines et ne voulait que mon bien. Que mon père soit indien, Russe ou chinois lui importait peu. Elle souhaitait juste mon bonheur. Pourtant, cette pensée me rebutait plus que je ne l’aurais cru. Les Indiens avaient des tas de traditions et de rituels bizarres et ce monde ne m’attirait pas du tout. On était loin du scandale du riche industriel infidèle. Je ne prétendais à un quelconque héritage, c’était juste une question d’égo. Je me voyais plus intégrer un repas de famille autour d’une belle table emplit de belle vaisselle et de met raffinés que d’un barbecue autour du feu à écouter des histoires absurdes.
Ce matin-là, une surprise m’attendait au Lycée. J’entrai dans la salle commune où Emmett était déjà occupé à commenter le match de la veille avec le professeur d’Espagnol, Mr Perez. Il était à peine plus vieux que nous, et avait la même fougue qu’Emmett concernant le sport. Son accent hispanique ajoutait un peu d’exotisme à leur échange. Alice nous faisait l’honneur de sa présence. Elle se tenait à côté d’Emmett, un gobelet de café à la main. Je croisai son regard et la vis se crisper soudainement.
Elle se mit à discuter avec le professeur d’histoire et me jetait quelques regards en coin. Elle n’allait pas se dérober comme cela cette fois cette pimbêche. J’allais lui apprendre la politesse.
Alors que je me dirigeais vers le fond de la salle, où elle se tenait ainsi que la machine à café, Emmett nous rejoint en un clin d’œil. Il devait avoir terminé son récit du match. Ils me firent face tous les deux, souriants. Les voir côte à côte parmi nos autres collègues offrait une expérience particulière. C’était comme si deux pages de magazines savamment retouchées étaient posées tels des posters devant le distributeur de boisson. On aurait pu croire que le fournisseur les avait posés là afin d’attirer le client. Les autres professeurs étaient d’une rare banalité et d’une parfaite platitude à côté d’eux. On aurait pu poser ces deux pages de magazines fraichement imprimés dans un album de famille jauni, l’effet aurait été le même.
- Salut Lucian, me lança Emmett.
- Salut mon pote ! Je lui donnai une bourrade sur l’épaule, il ne moufta pas d’un centimètre. Un vrai roc ce type.
- Alice, repris-je en regardant cette dernière, l’œil légèrement moqueur. Quel plaisir de voir que tu sors de ta tanière, lançai-je, ironique.
- Bonjour Lucian, je vais bien et toi ? Rétorqua-t-elle.
Ok, le match était ouvert. Elle m’avait offert un grand sourire et un regard pétillant. Elle virevolta et inséra une pièce dans la machine à café juste derrière elle.
- Alors les recherche sur ton père ? me questionna-t-elle en se retournant avec son café sous le nez.
Ben voyons, je ne la connaissais même pas et voilà qu’elle prenait de mes nouvelles comme si nous avions fait nos classes ensemble. Cette fille était d’une impertinence ! Je regardai Emmett qui prit un air coupable. Il avait été bavard. En même temps, toute la ville était au courant, je ne pouvais pas lui reprocher cela.
- Doucement avec le café. C’est pour les grands ! dis-je faussement sévère. Elle me lança un regard furieux.
- Mes recherches, repris-je avant que le match ne dégénère, pas grand-chose. Le chef Swan m’a conseillé d’aller voir à La Push.
- Pourquoi tu veux adopter un chien ? s’étonna-t-elle.
Ils se mirent à pouffer tous les deux. J’attendis qu’ils m’expliquent mais rien ne vint. A la place, Emmett reprit :
- Non sérieusement, il pense que ton père est de là-bas, chez les peaux rouges ? Il ne t’a pas bien regardé !
- Je sais, c’est ce que je pense aussi.
- Je suis sûre que tu n’es pas de là-bas, sinon on ne s’entendrait pas aussi bien !
- C’est indiscret de vous demander ce que vous avez contre ces gens ? Et contre les chiens ?
- Oh ! rien de bien méchant. Quelques vieux différends, des histoires immobilières, répondit Alice. Nous avons même un futur beau-frère qui vient de la réserve, on sait être tolérant, tu vois.
- Oui, il me semblait bien qu’ils étaient à votre fête.
- Ils ne sont pas tous venus, heureusement ! Emmett repartit d’un rire moqueur.
Quelque chose m’échappait, peut-être s’agissait-il de cette fameuse affinité entre frère et sœur que je ne connaissais pas.
- Il paraît aussi qu’il faut aller voir la plage, c’est à ne pas manquer. Y allez-vous parfois ?
- Nous préférons randonner. Nous ne sommes pas bons nageurs dans la famille, surtout Bella.
- Tu es moqueur Emmett, je lui dirai ! s’écria Alice sans pour autant pouvoir retenir le début d’un sourire.
- Chouette, on verra qui est le plus fort maintenant ! Oh, Mr Greene arrive, je devais le voir. A plus.
Emmett s’éloigna et me laissa avec sa sœur. Elle continuait à humer les saveurs de son café. Je m’attardai sur son visage. Magnifique ! Je n’avais jamais vraiment eu l’occasion de la détailler en plein jour. Sa beauté était saisissante. Son teint d’albâtre éclatant et lumineux. Ses yeux avaient cette couleur spéciale, comme ceux de son frère, d’un marron doré. On avait l’impression que du miel coulait derrière ses pupilles. Je croyais voir son âme s’animer et brûler derrière les fenêtres de ses yeux. Je n’avais jamais vu une telle couleur. Cela était amplifié par le fait que les siens étaient bien plus grands et aussi plus expressifs que ceux de son frère. J’avais l’impression que ses yeux pouvaient parler. Sa bouche, parfaitement dessinée, était un appel au baiser. Son nez légèrement retroussé créait une harmonie parfaite. Sa coiffure ébouriffée seyait à la perfection de son visage. Des mèches brunes partaient dans tous les sens et entouraient son visage d’un fouillis savamment organisé. Assez proche d’elle, je sentais son parfum délicatement fleuri. Une fragrance mêlée d’une saveur sucrée et délicieusement rafraichissante. Le temps passé à la détailler me sembla une éternité. J’en fus gêné et mes joues durent s’empourprer un peu.
- Dès qu’il s’agit de bagarre ou de défi sportif, Emmett est toujours le premier, tu as-dû le remarquer. J’espère qu’il ne t’en fait pas trop baver à toi aussi, lança-t-elle toujours en soufflant sur son café.
Voilà qu’elle me maternait maintenant. Je ne me laisserais pas faire.
- Serais-tu inquiète pour ma sécurité, m’étonnai-je en lui un adressant sourire espiègle. Une première de la part d’une personne qui salue tout juste ses collègues.
J’avais été trop loin. Son visage se ferma et ses traits se durcir.
- Je suis … timide. Et j’ai le droit de m’inquiéter. L’être humain est fragile, tu devrais le savoir en tant que scientifique.
Encore une fois, elle m’avait mouché. La sonnerie retentit à ce moment. Elle se dirigea sans autre mot vers la sortie de la salle. J’étais désolé de l’avoir froissée. Notre premier vrai échange avait été un fiasco. Ça me ressemblait tellement.