Blue Hour
J’étais en colère. Je faisais les efforts demandés par le Doyen, je me mêlais à mes collègues. J’avais eu une discussion stérile et polie avec le professeur d’histoire juste après m’être extasiée sur la jolie robe de Mme Cope. C’était assez de mondanités idiotes pour le trimestre. Bien sûr, Lucian nous avait rejoint Emmett et moi. Ce dernier avait eu la gentillesse de me soutenir cinq minutes. Pas plus. Je m’en sortais plutôt bien avec mon café sous le nez, censé masquer l’odeur enivrante. Il était retourné à ses occupations. Le café avait été un bon allié. L’arôme ne me plaisait pas particulièrement mais la force du breuvage masquait assez habilement la fragrance de Lucian et me permettait de respirer normalement sans perdre mes moyens.
Mon échange avec lui n’avait pourtant pas été celui auquel je m’attendais. Je ne savais pas vraiment ce que je voulais, mais certainement pas me voir reprocher de prendre des nouvelles de son bien-être. J’étais partie fâchée et cela avait pesé plus lourd sur ma journée, que je ne l’aurais pensé. De plus, mes élèves étaient particulièrement excités par les premiers flocons de neige qui pointaient leur nez. Un enfer. Je sortis du Lycée, déprimée et morose. Emmett m’attendait avec une boule de neige dans la main.
- Oh allez, on n’est plus des Lycéens, montre l’exemple Emmett, râlai-je
- Alice, soit cool !
Il reçut alors une boule en pleine figure. J’eus l’air au moins aussi surpris que lui. Je me retournai et vit Lucian, mort de rire.
- Ça c’est pour le coup de la souris.
Emmett m’avait raconté qu’il s’était introduit dans la classe de Lucian et avait scotché le faisceau optique de la souris de son ordinateur. Lucian avait cherché un bon moment avant de trouver la source du problème.
- J’attendais les représailles depuis une semaine !
- Vas-y doucement, chuchotais-je à Emmett, il n’est pas l’un des nôtres.
Je reçus aussi ma boule, sur l’épaule, alors que je faisais mes recommandations à mon frère. Je savais qu’il n’avait pu m’entendre mais cela m’irrita encore plus qu’il m’ait lancé cette boule juste à ce moment-là. Je coupai court à la bataille qui démarrait bon train.
- Allez les enfants la fête est finie, Emmett on rentre.
Mon ton avait été suffisamment dur pour que tous les deux s’arrêtent, surpris.
- Jasper m’attend, allez monte idiot ! grognai-je.
- A demain Lucian, je ramène la mère sup !
Lucian leva la main pour saluer Emmett et retourna à sa voiture.
- Comment ça à demain ? on est samedi demain !
- Il vient voir le match à la maison. Amy est de nuit et il en a marre de passer ses soirées tout seul.
- Tu l’amènes chez nous ?
- Je ne suis pas le premier à amener un humain à la maison !
- Emmett, tu n’as pas pensé à moi ?
- Tu n’as qu’à aller chasser.
- Facile ! fiche-moi dehors tant que tu y es !
Cette journée aura vraiment été horrible. Nous n’échangeâmes plus un mot sur le chemin de la maison. A notre arrivée, je couru rejoindre Jasper pour lui annoncer la nouvelle.
- Cela t’ennuie parce que c’est un humain ou par ce que c’est CET humain en particulier ? ironisa-t-il.
- Jasper, j’ai eu une journée difficile. J’ai essayé d’être sympa avec lui pour faire plaisir au doyen et il m’a quasiment envoyé bouler, dans tous les sens du terme. Comment ne peut-on pas être énervé ! Il n’a eu de cesse de me chercher !
Je lui désignai l’emplacement sur ma veste qui portait encore la trace de la neige humide. Jasper pouffa.
- Tu es vexée car tu ne l’as pas vu venir, oui !
- Oh ça va. Puisque c’est ça j’irai chasser toute seule.
Je fis volte-face comme une furie, m’apprêtant à quitter la chambre. C’est là que je vis la valise de Jasper.
- Allons chasser ce soir petite furie, demain je m’envole pour Grand Rapid.
- Oh c’est demain, déjà !
Cette journée était définitivement pourrie. C’était la dernière avant que Jasper parte rejoindre Peter et Charlotte.
Nous partîmes chasser tous les deux. Je laissai de côté ma mauvaise humeur et profitai de mon homme, de la force de l’intimité d’une chasse. Nos instincts étaient, dans ces moments-là, totalement en éveil et nos liens n’en étaient que plus forts. Nous étions deux animaux traquant leurs proies, complices dans le silence de nos approches, dans la précision de nos attaques. Quand plusieurs bêtes étaient ensemble, nous les chassions de façon synchrone afin qu’elles ne puissent pas nous échapper. C’était aussi à celui qui débusquerait le premier notre repas. A ce jeu-là, nous étions fort tous les deux. La chasse était naturelle pour nous. Tuer ne nous effrayait pas, ne nous choquait pas. En cela, nous restions un danger pour les humains. Des prédateurs féroces. Nous assouvissions nos instincts dans la forêt, dans le but de revenir à la civilisation le plus apaisé possible et la soif étanchée. Je n’aimais pas penser à la chasse comme un jeu, pourtant s’en était un, nécessaire à notre équilibre.
J’accompagnai Jasper à l’aéroport dans la matinée. J’étais heureuse pour lui qu’il retrouve ses amis mais j’avais peur de rester seule sans lui, seule avec moi-même. J’avais peur de moi.
- Essaie de ne pas le tuer aujourd’hui. Emmett t’en voudrait.
- Je vais les laisser tous les deux à leur idiot de match. J’ai un boulot à faire. Des affaires qui pourraient s’avérer fructueuses. Prends soin de toi et ne tues personne toi non plus.
- J’irai chasser seul et Peter et Charlotte iront de leur côté. Je ne veux pas prendre de risque. C’est prévu.
- Appelle-moi. Souvent !
- Je le ferai.
Nous nous étreignîmes comme deux amoureux le feraient sur le quai d’un aéroport. Jasper me manquerait.
De retour à la maison, j’avais besoin d’oublier son absence. J’entrepris de refaire le rangement de notre dressing et de trier ma foultitude de linge. Le temps pluvieux ne permettait pas grand-chose à l’extérieur et c’était ce que j’avais trouvé de mieux pour m’occuper physiquement. J’aurai aimé un combat avec Jacob mais celui-ci passait la journée à la réserve avec Renesmé. Lucian arriva en fin d’après-midi. J’étais descendue et avais dit bonjour poliment, plus parce que j’avais terminé l’opération dressing et que je m’ennuyais en haut. Esmé avait rempli de nouveau la cuisine de divers mets odorants Afin de ne pas trop souffrir de l’odeur de Lucian, je m’étais retirée dans la cuisine avec elle et lui avait proposé de m’apprendre quelques trucs. Elle n’était pas dupe mais appréciait que je passe ce moment avec elle.
- Tu veux parler Alice ?
- Ça, va Esmé, je gère, dis-je suis un ton mi-figue mi-raisin.
- Des nouvelles de Jasper ?
- Il est bien arrivé. Il a apprécié le vol en première classe. Je suis étonnée qu’il ait accepté de prendre l’avion.
- C’est quand même plus confortable que de courir des heures avec sa valise.
- Oui, mais ça a été difficile de le convaincre. Et finalement, plongé dans ses livres, il a réussi à être à l’aise.
- Et toi, où en es-tu ?
Je sentais la question venir, je lui avais tendu la perche.
- C’est … déstabilisant mais je gère. Le doyen souhaite que je m’investisse davantage dans la vie sociale avec les professeurs, Je vais devoir m’y habituer quoi qu’il en soit. Et faire avec. Carlisle à confiance en moi, c’est tout ce qui importe. Rien ne changera.
- Tu as mon soutient, et ma confiance aussi. Je sais que tout ira bien. Attends, il faut éplucher les carottes avant de les couper.
- Mes notions de cuisines laissent vraiment à désirer, avouai-je, vaincue.
Alors qu’Esmé me faisait un cours sur l’épluchage efficace, j’observai de loin Lucian et Emmett. Carlisle et Edward étaient de la partie. Une vraie soirée d’homme, je n’avais donc rien à faire avec eux, cela tombait bien. J’étais contente aussi d’avoir pu couper cours à cette conversation avec Esmé.
Bella nous rejoint au moment où Jacob et Renesmé rentraient de la réserve. Seth était avec eux.
Nous avançâmes dans le salon pour les accueillir.
- Esmé, tu es un vrai chef. L’odeur dans cette maison est à tomber !
Ça je ne te le fais pas dire ! Avant l’odeur de Lucian me titillait le fond de la gorge et maintenant ça sent le chien.
Edward éclata de rire.
- Que se passe-t-il, j’ai raté quelque chose ? demanda Lucian.
- Rien, C’est Alice qui me fait rire.
- Encore un truc entre frère et sœur, souffla Lucian, visiblement irrité.
- Viens à la cuisine manger un morceau, avant que ça ne démarre. Edward entraîna Lucian avec lui.
La cuisine fut tout à coup pleine, de loups de vampires et d’un humain. Une famille comme on les aime. J’attrapai une tasse de café tout chaud coulé de la machine que j’avais ramenée en rentrant de l’aéroport et me la flanquai sous le nez juste à temps pour enrayer la brulure dans ma gorge.
- Tu ne serais pas accroc à la caféine ? me lança Lucian.
- Ce n’est pas mon seul défaut, mais tu auras bien l’occasion de les découvrir, répondis-je.
Les autres me lancèrent des regards interrogatifs. Je partis de mon rire cristallin afin de détendre l’atmosphère. Heureusement, Jacob, Seth et Renesmé avaient encore assez faim pour réduire presque à néant le repas d’Esmé, avec l’aide de Lucian. Les diverses conversations auxquelles ma famille l’intéressaient permettaient de détourner son attention sur le fait que la moitié d’entre nous n’avalait rien.
Les garçons retournèrent à leur match en lançant des pronostics à tout va. Jacob et Seth se joignirent à eux avec entrain. L’ambiance était bonne et Lucian s’intégrait plutôt bien parmi les monstres.
Après le match, Edward proposa un moment musical. Lucian avait apporté sa guitare et mon frère était curieux de mêler le piano à cet instrument. Ils accordèrent leur son en réglant l’ampli à lampe puis se lancèrent quelques phrases musicales. Les réponses arrivèrent presque naturellement les unes après les autres. Ils nous offrirent des moments d’une grande douceur et d’autres plus entrainants. Nous étions tous scotchés à leurs notes, les mélodies improvisées étaient plus belles les unes que les autres. Une alchimie incroyable c’était installée entre ces deux virtuoses et nous offrait un moment merveilleux. Lucian était si jeune comparé à Edward, et pourtant il maitrisait son instrument d’une façon incroyable. On voyait la passion déborder de chacune de ses notes.
Ils s’essayèrent ensuite à quelques reprises de chansons connues. Esmé y alla de son joli timbre et m’invita à la rejoindre. Je n’osai pas. Je restai suspendue aux yeux de Lucian, intimidée, buvant chaque note comme si ma vie en dépendait. Ma gorge me brulait toujours, mais un peu moins fort. Je côtoyais maintenant son odeur depuis plusieurs heures et je commençais à m'habituer. Mon café toujours en place, sous mon nez. Sa compagnie était agréable et je voyais le bout du tunnel. En étant amie avec lui, en le fréquentant régulièrement, tout irait bien. J’allais m’habituer et pouvoir répondre aux attentes de Mr Green ainsi qu’à celles d’Emmett. Plus vite je m’habituerais, mieux ce serait.
La soirée s’acheva sur les bâillements de Seth et Renesmé. J’étais heureuse. Je n’avais d’ailleurs pas pensé à Jasper de la soirée. Ok ma belle, vas-y, tête baissée, fonces, me cria mon subconscient. Alors que Lucian chargeait son ampli dans sa voiture, je l’attendis sur le perron.
- Je veux apprendre, lui dis-je
- Quoi ?
- La guitare, je veux que tu m’apprennes. Enfin si tu es d’accord.
Qu’est-ce que je suis en train de dire ? Les mots avaient dépassé ma pensée, sans préméditation aucune.
- Oh, tu veux que je te donne des cours ? s’étonna-t-il
- Je te paierai, ça n’est pas un souci, ajoutai-je. C’était comme si quelqu’un parlait à ma place.
- Non non, pas du tout, je le ferai avec plaisir. A quoi dois-je ce revirement ?
- On a mal commencé, on fait la paix ? proposai-je
- Tu ne me prépare pas un coup fourré ? Se méfia-t-il.
- Oh mince, tu as le don de m’exaspérer ! dis-je en me retournant vers la maison.
- Ok, ok, je suis d’accord, reprit-il en m’attrapant le bras. Je me dégageai rapidement.
- Oui, tu m’exaspère, c’est sûr. Tu ne peux qu’être d’accord sur ce point ! râlai-je.
- Non, ok pour les cours, et la paix. Lundi soir chez moi, 20 heures. Wood Street. Tu verras ma moto devant la maison.
- Ok, lundi soir 20 heures. J’amène quelque chose ? demandai-je, plus calme.
- Une guitare serait une bonne idée. A lundi !
Il m’adressa un sourire, plus complice que moqueur cette fois. Son sourire creusait ses fossettes sur ces joues et animait son visage si parfait. J’étais heureuse et désespérément assoiffée. Cette discussion – sans café – avait enflammée ma gorge plus que de raison. Je m’étais tenue trop près de lui et j’aimais ça, vraiment, mais c’était difficile. J’étais heureuse et tellement inquiète qu’il ait dit oui à ma demande. J’avais envie de pousser le temps et d’être déjà à lundi. Quelle folie m’avait poussé à avoir un rendez-vous, seule avec lui ? J’étais dans un non-sens total, une dualité effrayante.
Il était reparti dans la maison saluer ma famille.
- Reviens quand tu veux, lui dit Edward, ce fut un immense plaisir. A refaire rapidement.
- Pour moi aussi Edward, à très vite j’espère.
- Merci pour ta sympathie. Tu as un vrai don pour la musique, dit Carlisle.
- Merci Carlisle. Merci pour votre accueil.
Il finit de saluer le reste de ma famille. Edward me rejoignit dehors.
- Il serait dommage de le tuer, c’est un virtuose et une belle personne, me nargua-t-il.
- C’est une mise en garde ? aboyai-je
- Non, Alice. Je sais ce que tu comptes faire.
- C’est ce que tu voulais, non ? crachai-je
- Oui, mais soit prudente, et n’oublie pas, je suis là, petite sœur.
- N’en parle pas à Jasper.
- Ça n’est pas de mon ressort. Mais n’oublie pas d’être honnête avec toi-même.
- Merci d’être là Edward. Je ne voulais pas te parler si durement. Je suis un peu tendue en ce moment.
- Ça ira Alice.
Lucian quitta la villa et nous rentrâmes. Jacob et Seth prirent congé à leur tour.
- Êtes-vous sure que c’est une bonne idée d’amener un humain à la maison comme ça, avec tant de monstres au mètre carré ? Que ferons-nous si l’un de nous fait une erreur ? Rosalie se tenait au milieu de la grande pièce, les bras croisés, le regard furieux.
- Qu’entends-tu par erreur ? lançai-je sur la défensive.
- Oh je ne vais pas le tuer, non. Du moins pas tout de suite. Mais si l’un de nous fait la moindre erreur, je me porte volontaire pour le tuer. Ici c’est chez nous et c’est le seul endroit où l’on peut être nous. Je n’aime pas être envahie. Tes soirées me suffisent Alice.
- Rose, c’est mon pote, implora Emmett.
- Il faut toujours que vous rendiez les choses compliquées. Je suis sûre que Jasper aurait pensé la même chose que moi. Même les chiens pourraient transmuter au milieu du salon, que ferait-on, alors ?
Rosalie se défit de l’étreinte qu’Emmett lui imposait.
- Rose, nous avons choisi de vivre parmi les humains, comme des humains, reprit Carlisle, calmement. Et nos amis les Quileutes savent se tenir. N’as-tu pas passé un bon moment autour du piano ce soir ?
- Ce moment pourrait nous couter cher. Est-ce que ça en vaut la peine ? s’énerva-t-elle.
- Rose, ma chérie, reprit Emmett, il n’y a pas eu d’accident et il n’y en aura pas. Cette vie me convient et j’ai envie de continuer à fréquenter Lucian. Il est différent des autres humains. Il est simple et franc. Rien de mauvais ni d’intéressé n’émane de lui.
Je n’avais jamais entendu Emmett se lancer dans une tirade aussi longue et encore moins au sujet d’un humain. Il ajouta :
- Alice confirmera que rien de grave ne nous arrivera.
Aïe. Devais-je avouer à ma famille que je ne voyais rien concernant l’avenir de cet humain ? Non. Ils savaient que le soir de l’incident j’avais perdu mes moyens. Mais ils ne pouvaient pas imaginer que cela avait duré. Seul Edward savait vraiment. Je devais garder cela pour moi, pour nous. Pourtant j’étais inquiète. Qu’avait cet humain de si particulier pour envouter mes sens de la sorte et changer Emmett à ce point ? Plusieurs scénarios me venaient à l’esprit. Même les plus tiré par les cheveux. Nous n’étions plus à ça près. Serait-ce un puissant sorcier envoyé par des forces ennemies pour nous envouter et nous détruire ? Un extra-terrestre ayant volé le corps de cet homme, prévoyant de détruire tout ce qui était dangereux sur notre planète avant d’y faire venir les siens. Non, impossible. Quand on avait écouté sa musique, admiré la passion avec laquelle il jouait, non, cet homme ne pouvait rien avoir de mauvais en lui. Edward me lança un regard bienveillant. Il me soutiendrait quoi que je dise. Bella acquiesça discrètement aussi.
- Tout ira bien, oui, nous resterons ici et continuerons à vivre paisiblement, dis-je.
J’avais prononcé cette phrase pour Rosalie surtout, mais aussi pour moi-même. Emmett ne renoncerait pas à sa nouvelle amitié et j’étais condamnée à fréquenter cet homme qui chamboulait tous mes instincts. J’étais même à l’origine d’un rendez-vous avec lui. Ouahh !! Ce rendez-vous était un challenge sans précédent. J’avais la confiance de mes pairs, je ne devais pas les décevoir.
- Ok, personne ne veut se résoudre à l’évidence. On verra bien qui a raison. Pour l’instant, j’abdique. Emmett, ajouta-t-elle en faisant volte-face vers lui si vite que le mouvement fut à peine perceptible. Je le fais pour toi. Mais pas de blague. Et tâche de ne pas m’oublier, avec tous ces matchs ! Rosalie adressa une moue boudeuse à son mari.
- Rose est jalouse !! Emmett parti d’un grand rire. Rosalie tenta de lui décrocher une droite qu’il retint de son poing énorme. Il attira la belle blonde contre lui et l’embrassa passionnément.
- Tu as des atouts que Lucian ne pourra jamais avoir ma belle, lui susurra-t-il.
Le lundi soir, je me rendis comme convenu au domicile de Lucian, guitare à la main. J’avais déniché une vieillerie dans la boutique de Jerry. Ça ferait l’affaire pour commencer.
- Bonsoir Alice, tu as trouvé facilement ?
Oh oui, je suis déjà venu t’épier après avoir trouvé où tu habitais grâce à ton odeur. D’ailleurs, tu es craquant en tenue d’Eve. J’aurai aimé lui dire la simple vérité, j’avais horreur de mentir. Au lieu de ça, je répondis :
- C’est petit Forks, je n’ai pas eu trop de mal.
Bon, finalement ce n’était pas un mensonge.
- Eh bien entre, à moins que tu préfères être trempée jusqu’aux os.
Son parfum m’avait surprise par sa force. Je restai pétrifiée. Etait-ce bien sérieux d’entrer ? J’étais forte, ma famille avait confiance. Allez, reprends-toi. La maison était petite mais jolie. Les couleurs chaleureuses, ce qui tranchait avec la morosité du climat de la ville. Il me fit signe de prendre place sur le canapé. Je m’exécutai poliment, guettant quel retranchement j’avais si cela devenait trop dangereux pour lui.
- Ton amie n’est pas là, me risquai-je.
Je repris alors mon souffle afin d’être capable d’acquiescer à une quelconque réponse de sa part.
Il avait fermé la porte d’entrée et je reçu toute la violence de son parfum enivrant qui habitait chaque centimètre carré de la maison. Je n’avais pas pensé à cela. C’est trop concentré. Trop dur.
- Amy est de nuit cette semaine. C’est pour cela que je peux t’accorder du temps.
- Elle est au courant que je suis là ?
- Je lui ai dit que je donnais un cours de guitare oui.
- Tu lui as dit à qui tu donnais ce cours ?
- Non, c’est important ?
Oui, crétin, ça pourrait juste te sauver la vie. Si quelqu’un savait que je suis là, ça m’aiderait à ne pas te tuer.
- Non, du tout, rétorquai-je, mal à l’aise.
- Alors, montre-moi un peu l’instrument que tu as apporté.
Il s’approcha pour se saisir de la housse qui contenait la guitare que j’avais gardée contre moi. J’eu un geste de recul.
- Oh ne t’inquiète pas, je ne vais pas te sauter dessus. On va jouer de la guitare, rien d’autre.
Le pauvre pensait que j’avais peur de lui, quelle farce ! Il ne se doutait à aucun moment que la personne la plus dangereuse ici c’était moi. Il ne soupçonnait pas que j’aurais pu lui briser les os par une simple pression de la main. Il ne se doutait pas non plus que celui qui devait avoir peur de l’autre, c’était lui.
- Je ne m’inquiète pas, je vais le faire, c’est tout !
J’avais eu la répartie facile. L’ambiance était redevenue plus légère. Et surtout, il avait reculé. Je sortis la vieille guitare sèche de Jerry et Lucian se mit à rire.
- Et bien si tu veux prendre plaisir à jouer il va vite falloir investir. Tu vas te faire mal aux doigts avec un engin pareil.
- Ne t’inquiète pas pour mes doigts. Essayons, le coupai-je.
- Ok, commençons par nous accorder.
Il prit sa guitare sèche, cent fois plus jolie et probablement beaucoup plus chère que la mienne et s’assis face à moi, sur la table de salon. Il fit sonner la première corde et me demanda de faire de même. Le son était identique. Il posa son doigt sur la seconde corde et fit tinter la première puis la seconde. Sur sa guitare, le son était identique. Pas sur la mienne.
- Il faut que tu tendes ta corde en tournant ici.
Il me montra quelle bague tourner sur sa guitare. Je tournai très légèrement et rejouai le son. Parfait.
Arrivé à la quatrième corde, il s’approcha de moi et me saisit le doigt.
- Tu dois te décaler d’une case pour cette corde.
Il s’était approché à vingt centimètres de mon visage et me touchait la main. Je perçus son haleine parfumée et son souffle chaud. Je relevai la tête et crus me noyer dans le bleu de ses yeux. Je sentais en même temps la chaleur de sa main sur la mienne. Des braises ardentes rougeoyaient à l’intérieur de chacune de mes cellules. J’étais tout à coup déchirée par le désir d’assouvir ma soif et celui de me blottir contre la chaleur de son torse. Plus que nerveuse et prête à craquer, je tournai un peu trop violemment la bague de mon autre main et la corde lâcha subitement. J’eu un mouvement de recul et lui aussi.
- Ça va, tu as eu peur ? me demanda-t-il.
- Oui, j’ai eu peur, soufflai-je, abasourdie.
C’était la stricte vérité. J’avais eu peur de lui sauter à la gorge. C’était un supplice d’être ici, avec lui, mais au plus profond de moi, j’adorais ce supplice. Ce moment avait été, physiquement et émotionnellement, le plus fort de toute ma vie de vampire. Je devais pourtant rester prudente et faire taire mes instincts. Le plaisir de ce que je ressentais se mêlait à une colère noire emprunte de culpabilité. Je savais que je devais m’éloigner pour reprendre mes esprits.
- Je m’occupe de ta corde, donnes-moi ta guitare.
- Ok, je peux emprunter tes toilettes ?
- Oui, par ici.
Je m’enfermai dans la petite pièce et ouvrit la fenêtre afin de reprendre mon souffle. Mes pensées volèrent un instant vers Jasper. Je le voyais courir dans une forêt que je ne connaissais pas et rire avec Peter et Charlotte. Il avait l’air heureux. Qu’en serait-il son retour ? Qu’allait-il ressentir ? Qu’allais-je lui dire ? Que je pensais à la pire chose à laquelle je m’étais interdite de penser. Allais-je tout détruire à cause d’un humain ?
Ma colère enfla. J’essayai de penser à mon amour pour mon mari. Je repensai à nos moments tendres, à nos chasses complices, aux sentiments que j’avais éprouvés dans l’adversité. Quand mes pensées s’envolaient vers lui, c’était toujours avec une tendresse véritable. Même si les vibrations ressenties au contact de Lucian étaient extraordinaires, je n’étais pas prête à renoncer à Jasper, mon âme sœur. Ce que je ressentais aujourd’hui n’était probablement qu’une passade, les humains étaient, de toute façon, éphémères. Les idées plus claires, je décidai de sortir de ma bulle.
A mon retour, la corde était réparée et la guitare accordée. Je me réinstallai sur le canapé tandis que Lucian jouait quelques accords en me souriant. Il me montra quelques accords de base. Je m’embrouillais un peu au début, mais très vite, ma dextérité naturelle fit que je progressais correctement.
- Alice, tu es une élève douée. C’est bien, tu y mets du tien.
- Tu es un bon professeur ! Je lui adressai un franc sourire. N’en fait pas trop non plus, me dis-je au même moment. Je savais ce que mon sourire pouvait provoquer.
A la fin de la soirée, j’étais capable de jouer un enchainement simple de quatre notes. Il improvisa un solo sur mon jeu. Nous jouions ensemble. J’arrivai assez vite à décrocher les yeux du manche et croisai son regard. Il avait l’air heureux lui aussi. Un instant, j’avais oublié la brulure qui enflammait ma gorge et j’avais réussi à profiter de ce pur moment de bonheur, avec un ami.
Cet état d’esprit me fit reprendre confiance en moi.
J’étais revenu le jeudi, après lui avoir promis de m’entraîner de mon côté. J’avais tenu ma promesse mais avais commencé toutes mes soirées dans mon arbre, face à sa maison, à le regarder vivre. Je n’avais pas pu m’en empêcher, j’étais impardonnable. Quelle sorte de personne épiait ses amis de la sorte ? En même temps Jasper était parti et se divertissait, pourquoi pas moi. Ce n’est qu’au moment où il partait se coucher que je daignai rentrer à la maison pour y travailler un peu mes accords.
Il m’avait prévenu que le prochain cours n’aurait lieu qu’une dizaine de jours plus tard, Amy étant de repos à partir du lendemain et de jour la semaine suivante. Il souhaitait passer du temps avec elle, logique. Je lui avais promis de travailler sérieusement et surtout de revenir avec une guitare de meilleure qualité. J’avais tenté de lui régler ses cours mais il avait farouchement refusé.
- Je ne fais pas ça pour l’argent Alice, juste pour l’amour de la musique, m’avait-il dit.
Et moi, pourquoi le faisais-je ?
Edward m’attendait sur le perron.
- Essaye de respecter mon intimité pour une fois, grognai-je
- Alice, je voulais juste m’assurer que tout va bien. N’aies crainte, je resterai en dehors de ton esprit.
- Ça va, bientôt je serai une guitariste géniale. Je vais m’acheter une guitare électrique très vite, avec un ampli.
- Je vois que tu as retrouvé ton habituel optimisme, ça me fait plaisir !
- Oui, Lucian sera mon ami. Les choses seront ainsi. Je veux le garder dans ma vie, tout comme Jasper.
- Ne penses-tu pas être obligée de faire un choix un jour ?
- Edward ! Il n’avait pas pu s’empêcher le bougre.
- Eh bien ne penses pas aussi fort ! il rit silencieusement.
- Mon choix est fait Edward, j’ai un mari et un nouvel ami. Je pense même que nous devrions l’inviter avec son amie, j’aimerais la connaître elle aussi. Je vais en parler à Emmett.
Je filai à l’intérieur telle une fusée, plantant Edward sur place. Emmett reçu mon idée avec plaisir, Rosalie un peu moins évidemment. Le reste de la famille semblait séduit par mon projet. Carlisle s’occuperait d’annoncer l’invitation à Amy lui-même, il en profiterait pour fêter son anniversaire. C’était une manière détournée, j’en étais consciente, de le mettre en situation avec sa petite amie, afin de me sortir définitivement du crâne les idées idiotes qui m’avaient traversé l’esprit.