Blue Hour
Je rentrai à la maison tôt ce vendredi. Amy avait son weekend complet et je comptais bien profiter d’elle. A mon arrivée, elle nettoyait la maison. Il est vrai que je n’avais pas vraiment géré les tâches ménagères cette semaine. Habituellement, il m’était déjà difficile d’y penser naturellement mais en plus avec ma semaine de fou, cela m’était sorti de la tête.
- Oh Amy, chérie, je vais t’aider, Dis-moi ce que je peux faire. J’avais pris mon air de chien battu.
- Je me demande quelle excuse tu vas me pondre cette semaine ?
Elle portait un jean bleu et un marcel blanc et avait remonté ses cheveux en un chignon désordonné. Elle était si belle, naturelle. Elle passa son bras sur son front pour essuyer la sueur qui perlait. Le nettoyage de la baignoire n’avait pas l’air d’être une mince affaire.
- J’ai eu pas mal de devoirs à corriger et j’ai donné des cours de guitares, deux soirs !
- Ah c’est vrai, j’avais oublié. Tu te fais payer au moins, ça te financerait tes cordes !
- Je n’ai pas osé, tu sais, c’est une collègue, Alice Cullen.
- Tiens, je croyais que c’était une pimbêche ?
- Nos rapports se sont améliorés, depuis samedi, le match, chez Emmett.
- C’est ce que je vois dis donc, ils ne se sont pas un peu trop améliorés d’ailleurs ?
- Amy, c’est une femme mariée et moi je suis amoureux de toi. Il ne s’agit que de musique.
Etre avec Alice s’était révélé être simple finalement. Et agréable. Elle était pétillante, assidue et avait une bonne oreille musicale. Nous avions rapidement noué une vraie complicité et cela me plaisait. J’étais complètement épaté par sa beauté, mais ça, Amy n’avait pas besoin de le savoir.
Amy me toisa, à demi rassurée et me tira la langue, mutine.
- Parle-moi des Cullen. Comment était la soirée ? La maison ? Ils sont tellement séduisants. Tu sais que le personnel de l’hôpital est à genou devant Carlisle, et je ne suis pas en reste, annonça-t-elle, taquine.
- Edward est un virtuose du piano. J’aimerais que tu nous entendes jouer tous les deux. C’était un vrai bonheur. Esmé et Carlisle sont vraiment très accueillants, j’ai mangé comme un Dieu. Emmett, égal à lui-même, est un super pote. Il est drôle et attachant. Les filles, Bella, Rosalie et Alice, sont superbes et se sont très bien occupées de moi, lui expliquais-je l’air narquois.
A ce moment-là, je reçu une éponge humide à travers la figure. Amy se jeta sur moi et nous entamâmes une bataille, avec de grands éclats de rire. Nous finîmes tendrement enlacés dans le canapé. Le calme revenu, elle me demanda :
- Lucian, tu te plais ici ?
- Ça va, je pensais que ce serait plus dur. Finalement, toi et moi, on est bien dans nos métiers et nous nous sommes fait quelques amis, même bizarre.
- Lucy n’est pas bizarre, elle a un look à part mais ça n’enlève rien à sa gentillesse. Et elle est très professionnelle et les patients l’adorent.
Je pensais plus aux Cullen qu’à son amie Lucy à cet instant précis. Je ne l’avais croisée qu’une fois, son aspect était certes décalé mais sa bizarrerie n’avait rien à voir comparé au physique hors norme et inquiétant des Cullen.
- Au fait, Lucy nous propose une virée à Seattle le weekend prochain. Une tournée des concerts, ça te tente ? demanda-t-elle, pétillante.
- Oui bien sûr, nous avions prévu de le faire, pourquoi ne pas y aller à plusieurs, répondis-je conquis.
- Matt, son ami, propose une virée à moto.
- Ah oui, ça me tente encore plus ! tu ne travailles pas ?
- Non, j’ai trois jours ce weekend, ainsi que les deux weekends suivants. Ils sont humains ici, et conçoivent qu’on ait besoin de temps en famille. J’aime bien cette ville. Et demain, toujours partant pour un pique-nique à la Push ?
- As-tu regardé la météo ?
- Oui, ils annoncent beau temps. Il ne fera pas trente degrés mais le temps sera sec.
- Alors on y va, direction la mer.
- Et aussi chez Billy !
- Mouais, marmonnai-je
Ça me tentait moins, parce que j’avais peur d’y trouver des réponses qui ne me plairaient pas. Amy finit consciencieusement le ménage alors que je m’occupais à la cuisine afin de la soulager un peu. La soirée fut courte, elle était épuisée de sa semaine et de sa journée de ménage.
Le lendemain, nous prîmes la route 110 en milieu de matinée en direction du sud-ouest, vers de La Push. La route sinuait, toujours à travers cette forêt, qui avait tout envahi. Où que l’on aille, elle était là. C’était beau, oui, la nature est belle ! J’avais une boule dans la gorge, plus grosse et plus gênante que lors de mon voyage pour Forks. Alors, je n’avais pas imaginé un instant que mon père puisse être issu d’autre part que d’une ville. Or, là où nous allions, c’était une réserve indienne. Il n’y avait pas plus proche de la nature que ces gens-là. Et je détestais ça.
Comme le souhaitait Amy, nous nous arrêtâmes aux premières maisons pour voir Billy. Une jeune femme, déposait des paquets devant une maison, à priori fermée.
- Bonjour, Nous cherchons un certain Billy.
- C’est bien ici, mais à cette heure il est à la pêche, revenez cet après-midi.
La jeune femme qui nous avait renseignés avait à peu près notre âge. Elle était grande, son teint hâlé. Elle avait la carrure d’une athlète de haut niveau. Ses cheveux noirs jais encadraient un joli visage carré aux traits doux et réguliers. Une beauté exotique. Décidément, dans le coin il y avait une concentration de belles plantes à faire pâlir les plus grands défilés du monde. Exit aussi le cliché Suédois, le pays qui était censé concentrer les plus beaux canons du monde au kilomètre carré.
Pourtant, aussi belle qu’elle put être, cette fille avait l’air triste. Ses yeux étaient éteints. Nous ne nous attardâmes pas plus longtemps, elle n’avait pas l’air non plus de vouloir engager la conversation Elle n’était de toute façon pas de la bonne génération et n’aurait pas pu me renseigner.
Nous continuâmes notre route jusqu’à First Beach. La forêt laissa soudain place au village. Il s’ouvrait sur la mer, comme reposant sur un écrin de diamants. Il était constitué de vieilles bâtisses en bois sans âme. Les véhicules stationnés devant étaient souvent d’un autre âge. Pas très accueillant, plutôt morose comme endroit, pensais-je. Nous traversâmes une partie du village et descendîmes jusqu’à la plage. Là, le spectacle était époustouflant.
Une bouffée d’air s’engouffra dans mes poumons, tel un torrent de fraicheur. L’odeur des embruns envahissait mes bronches. La mer, sublimée de reflets argentés, se cassait en vagues mousseuses sur le bord de la plage dans un grondement sourd et profond. Un énorme caillou était planté au milieu des flots agités. D’autres, plus petits, l’entouraient. Ils s’élevaient vers le ciel et les arbres, au sommet, pointaient tel les flèches de guerriers effrontés, fiers et déterminés. La plage de sable fin, jonchée de troncs de bois flottés, blanchis par le sel marin, se terminait au loin par de nombreux rochers foncés et luisants. Ce paysage du bout du monde était à couper le souffle. Pour la première fois depuis mon départ de Chicago, je respirais à pleins poumons, libre de toute entrave. J’aurais pu mourir sur place tant j’étais heureux d’avoir vu cet endroit. Il déclenchait en moi une émotion nouvelle, j’avais envie de pleurer, d’hurler tellement c’était beau. Un instant j’oubliai tout, je profitai que de la splendeur du lieu. Certains endroits vous marquent plus d’autres, celui-là était l’un d’entre eux. Peut-être même le plus fort.
Amy était silencieuse, elle aussi. Elle buvait l’endroit du regard, absorbée par sa beauté. Nous arpentâmes la plage pendant un grand moment. Saoulé par l’air iodé, nous avions fini par retourner à la voiture pour manger un morceau. C’était comme si le temps c’était arrêté, pourtant, l’après-midi avançait à grands-pas. Nous avions passé plus de trois heures à profiter des lieux. Le temps se voilait sérieusement, nous devions reprendre la route.
Nous empruntâmes le chemin en sens inverse. Arrivés devant la maison de Billy, je vis la porte d’entrée grande ouverte, comme si nous étions en plein été. Du matériel de pêche était appuyé contre la façade de la maison. Il était rentré. Je respirai un grand coup, tentant d’expulser la boule qui me nouait l’estomac.
- Je reste dans la voiture si tu préfères, me proposa Amy en se tournant vers moi.
- Oui, merci, répondis-je, touché par sa sensibilité.
Je ne savais pas trop à quoi m’attendre et j’étais stressé. C’était un moment intime que je préférais vivre seul. Amy avait été clairvoyante. Je lui glissai un baiser dans le cou et m’extirpai de la voiture.
Je gravis les vieilles marches de la cabane peinte en rouge et frappai à la porte ouverte.
- Bonjour, il y a quelqu’un ? Billy ?
- Oui, entrez, qui me demande ?
Je pénétrai dans un petit salon sans prétention, un homme trônait sur son fauteuil roulant. Le type était relativement bien portant, des cheveux mi- longs grisonnant entouraient un visage hâlé et buriné par le temps. Il avait dû être beau jadis. Ses traits fins, sa mâchoire carrée et son regard perçant lui conféraient un charisme incontestable. Une vieille télé annonçait les infos du jour derrière lui.
- Bonjour, je ne vous dérange pas ?
- Entrez jeune homme, que puis-je pour vous ? des infos sur la pêche ?
- Heu, non, si – je savais que si je voulais des réponses je devais m’intéresser poliment à ce type. Sois poli mon gars, assures – Vous pêchez quoi par ici ?
- En ce moment, le saumon, mais tous ceux qui viennent ici savent au moins ça. Tu veux quoi exactement ? Il m’avait répondu sur un ton sec et méfiant.
Loupé, comme d’habitude, zéro en communication. Mais côté chaleur, ce Billy ne valait pas mieux que moi. L’ambiance était aussi froide que l’air ambiant.
- Ecoutez, Le chef Swan m’a conseillé de venir vous voir.
- Charlie, oh comment va-t-il ce vieux grincheux ? Viens t’asseoir vers moi, tu veux boire un coup ?
Visiblement j’avais prononcé le mot magique, le sésame qui m’apporterait peut-être des réponses. Le visage de Billy de détendit et il se dirigea vers la cuisine et sortit deux bières du frigo. Il m’en lança une sans me prévenir, heureusement, je l’attrapai au vol. Je restai dans l’encadrement de la porte, ne voulant pas être envahissant.
- Merci, lançai-je, gêné.
- Je t’écoute, ordonna-t-il.
Je respirai à fond avant de me lancer dans les explications qui pourraient changer ma vie. Cette fois, ce n’était pas l’espoir qui m’animait, mais la crainte.
- Je suis à la recherche de mon père, commençais-je. Il aurait vécu dans la région de Forks et comme je n’ai rien trouvé là-bas, Charlie m’a conseillé de venir jusqu’ici. Autant ne négliger aucune piste. A priori, mon père serait mort dans les années 1985-1986, après ma naissance. Je ne suis même pas sûr qu’il ait su que j’existais.
Alors que je parlais, il leva les yeux vers moi et me dévisagea. Puis il détourna son regard et je vis ses yeux devenir fixe et vitreux, comme s’il se projetait dans le passé. Au moins, il tentait de répondre à ma question, pensais-je.
- Comment s’appelait ta mère ? Il avait posé la question sur le même ton sec que celui avec lequel il m’avait rembarré précédemment. Ses yeux étaient toujours à cent mille lieues de moi.
- Elle s’appelait Rachel. Tenez, elle m’a remis cette lettre de mon père, peut-être en reconnaitrez-vous l’écriture ?
Billy leva les yeux sur moi et me dévisagea rapidement. Il prit la lettre. Sa main tremblait. Je préférais penser que sa santé était défaillante plutôt qu’autre chose.
- Ça ne me dit rien, petit. Je ne pense pas que tu trouveras ton bonheur ici, je connais tout le monde. Tu devrais me laisser, je suis fatigué.
Décidément, le bougre était revêche. Il avait jeté la lettre au milieu de la table. Je me penchai pour la reprendre. Au bord de la table, un papier, une liste peut-être, traînait. L’écriture attira immédiatement mon attention. Cette même écriture que j’avais passé tant de temps à lire et relire, essayant de soupeser le sens de chaque mot.
Billy leva les yeux vers moi et compris ce que je regardais. Il attrapa la note et la froissa dans sa main.
- Vous me cacher quelque chose, m’exclamais-je. Qui vit ici ? qui a écrit ça ? Je pointai de mon doigt sa main qui froissait le papier.
- Personne.
- Vous ?
- Va-t’en, il n’y a rien pour toi ici. Rien qui te rendrait heureux.
- Qui a écrit cette liste ? Hurlais-je. C’est la même écriture que celle de ma lettre. J’ai droit à la vérité.
- La vérité n’est pas toujours bonne à dire.
Il me tourna le dos.
- C’est vous, c’est ça, vous êtes bien vivant et vous êtes mon père.
Je laissais un blanc, attendant une réponse qui ne venait pas. Il ne me regardait même pas. Choqué par ce que j’avais dit, je tentai de relativiser, ne voulant pas abandonner. Je repris, plus posément, malgré mon cœur qui battait à tout rompre :
- Qui ne dit mot consent !
Silence toujours. J’avais donc raison.
- Ecoutez, je ne veux pas détruire votre famille, je ne vous veux aucun mal, je suis prêt à garder un secret s’il le faut mais j’ai droit à la vérité.
- Tu ne sais pas de quoi tu parles, tu devrais partir, cracha-t-il.
Sa réponse me fit l’effet d’une gifle monumentale.
- Eh bien, quelle rencontre, quelle joie de vous connaître. J’ai traversé tout le pays à la recherche de mes racines, tout ça pour tomber sur un vieil acariâtre qui n’assume pas ses erreurs de jeunesse.
Je sentais mes yeux s’exorbiter et ma voix dérailler.
- Tu ne sais pas ce que tu dis. Tu n’imagines même pas le danger qui rôde ici. Va-t’en et ne reviens pas. Protège-toi.
L’homme se retourna me regarda tout à coup. Ses yeux brillaient et m’imploraient presque. Puis il partit s’enfermer dans ce qui devait être sa chambre. La discussion s’arrêterait là.
De quel danger pouvait-il dont bien parler ? Etait-il persuadé qu’un esprit vengeur viendrait s’abattre sur lui à la découverte de la vérité ? Maudites croyances ! Ou parlait-il du meurtre qui avait eu lieu récemment. Est-ce qu’il protégeait quelqu’un. Est-ce que la nouvelle piste de Charlie l’avait mené ici ?
Je quittai la cabane, les yeux remplis de larmes, furieux de cette terrible déconvenue. Non seulement mon père était indien, mais en plus il était vivant et ne voulait pas me voir. Venir ici avait été la pire des choses à faire. Je suais de haine. Je brûlais dans mes vêtements, je bouillonnais de colère par tous les pores de ma peau. Alors que je descendais les marches, je vis apparaître l’indien qui était avec la jeune brunette chez le Cullen, Jacob, je crois.
- Papa, tu es rentré ? dit-il en approchant de la maison.
Il s’arrêta net en me voyant, surpris. Il esquissa un léger sourire prudent, étonné par mon air furieux.
- Lucian c’est ça ? Qu’est-ce que tu fais là ? Ça va ?
Mon sang ne fit qu’un tour. Ce type était … mon frère ! Je choisis de continuer ma route jusqu’à ma voiture sans me retourner. Je respecterai le secret de ce vieux Peau Rouge, J’aurais au moins ma conscience pour moi. Et j’en avais assez pour aujourd’hui. Merde, ma lettre était restée à l’intérieur. Tant pis. Je fis le tour de la voiture et demandai à Amy de prendre le volant. Elle s’exécuta aussitôt, choqué par la mine que j’affichais. J’aperçu Jacob qui me regardait et qui tenta un signe de la main alors qu’il croisait mon regard. Je m’assis dans la voiture sans même lui répondre.
- Vas-y, roule, partons d’ici.
- Lucian, ça va ?
Amy démarra la voiture et reprit la route vers Forks, nerveuse.
- Je viens de rencontrer mon père. Il est bien vivant et ne veut pas me voir.
- Chéri…
Les larmes coulaient sur mes joues. Je ne pouvais pas les retenir. J’avais déjà du mal à contenir les hoquets qui soulevaient mon estomac.
- Arrête-toi ! lui criai-je
Je sortis précipitamment de la voiture et m’enfonça un peu dans les bois pour vomir. Jolie premier contact direct avec la forêt pensais-je en rendant mes tripes. Je hais cet endroit, du plus profond de mes entrailles, c’est bien le cas de le dire. Je remontai dans la voiture, soulagé, physiquement seulement.
- Lucian, je suis désolée, c’est ma faute. Reprit-elle d’un air souffrant.
- Ça va, tu ne pouvais pas savoir. On était loin de se douter que ça puisse être possible. Mon ton était sec et acerbe. Au moins, je suis fixé maintenant, fin de l’histoire.
- Que veux-tu faire ?
- Je ne sais pas. Partir.
Amy était silencieuse, tête baissée. Elle était bien ici, je le savais.
- Nous attendrons la fin de l’année scolaire, je vais demander ma mutation. Tu choisiras l’endroit.
- D’accord.
Alors que j’acquiesçais, moi aussi, le visage d’Alice s’inscrit devant mes yeux. Bon sang !
Elle remit le contact et nous reprîmes la route.
- Lucian ?
- Oui ?
- Le jeune homme que l’on a vu chez les Cullen, celui qui était devant la cabane ?
- C’est probablement mon demi-frère, assénai-je.
Le reste du chemin se fit dans le silence. La fin de l’après-midi aussi, je le passai à ruminer ma découverte, et surtout j’étais dans l’incompréhension totale de l’attitude de ce vieil indien. De mon … père. Même s’il ne me l’avait pas confirmé, j’avais lu sur son visage que je ne me trompais pas. En y repensant, on ne pouvait ignorer la tristesse qui l’avait gagnée à l’annonce du prénom de ma mère. Je n’avais pas rêvé, j’en étais sûr.
Il aurait pu avoir l’amabilité de me donner au moins une raison valable de me rejeter de la sorte. Je touchais au but, certes, ce que j’avais trouvé était loin de ce à quoi je m’attendais mais n’importe quelle personne normalement constituée aurait eu au moins une once de compassion en faisant la connaissance de son propre enfant. Sa réaction n’était pas normale et cachait un secret, j’avais le droit de savoir.
Je décidai de retourner là-bas le soir même.
- Je viens avec toi Lucian. ! Amy s’accrochait à mon bras et me lançait un regard plein de bienveillance.
- Amy, je préfère gérer cela seul.
- Tu as vu dans quel état tu étais tout à l’heure, je ne veux pas que tu prennes des risques inconsidérés.
- Je suis plus calme maintenant. Le choc est passé et puis je suis un grand garçon, la rassurai-je. Amy passa ses bras autour de mon cou.
- Quoi qu’il se passe, je t’aime Lucian.
J’enfourchai ma moto et repris la route en direction de La Push.
La nuit était tombée. L’homme était chez lui, la maisonnette était éclairée à l’intérieure. Je m’approchai de la porte d’entrée, fermée cette fois, et entendit des éclats de voix.
- Papa, tu as donné à ma sœur le nom de sa mère, comment peux-tu oser me dire que cette histoire n’a pas comptée pour toi.
- Je devais me marier avec ta mère, c’était comme ça.
- Vous et vos croyances à la noix ! Regardes Embry, sa mère n’est pas d’ici et il est des nôtres aujourd’hui. Ça veut dire que ça peut lui arriver à lui aussi ! Et si ça se trouve Embry est mon frère lui aussi, vas-y, dis-le, je ne suis plus à ça près, il va bien falloir que sa sorte un jour.
- Jacob, on ne parle pas d’Embry. Et ce type, impossible. Sa mère à lui n’était même pas indienne.
- Je l’ai vu papa, ça a commencé.
- Tu te trompes Jacob.
- Nous devons l’aider !
- Il ne fait pas partie de la famille. Il ne doit pas connaître nos secrets. Il doit partir de Forks.
J’en avais assez entendu. Assez pour comprendre que lorsqu’on n’est pas Indien de pure souche, on n’est pas le bienvenu. Dehors les bâtards ! Le reste était d’un parfait nébuleux pour moi mais je n’avais que faire de leurs croyances débiles. Bon sang, mais pourquoi avait-il fréquenté ma mère ? Celui qui devait être mon frère avait l’air d’avoir un peu de considération pour moi. J’allais entrer et l’aider à convaincre mon père de me donner une chance de comprendre. Je frappai. Jacob m’ouvrit, l’air surpris et le regard noir. Pas si accueillant finalement.
- Qu’est-ce que tu fais là ?
- Je veux des réponses, j’ai besoin de comprendre.
De la cuisine, j’entendis Billy râler.
- Qui est-ce à cette heure-là ?
Jacob s’écarta pour me laisser entrer. Il avait bien compris que s’il annonçait ma venue je n’aurais pas pu pénétrer dans la cabane.
- Qu’est-ce que tu veux encore ?
- Je veux juste savoir ce qui s’est passé entre ma mère et vous et pourquoi vous me haïssez de la sorte.
- C’est une vieille histoire et ça ne te regarde pas.
- C’est mon histoire ! hurlai-je, en me frappant le torse. Ce type me rendait hystérique.
- Pourquoi ta mère ne t’en a-t-elle jamais parlé, elle ?
- Je crois qu’elle en a beaucoup souffert, et qu’elle voulait me protéger.
- Eh bien c’est pareil pour moi !
- Menteur.
- Pourquoi mentirais-je ?
- Ecoutez, je me fiche de vos rituels à la noix et de vos secrets pourris. Effectivement, je ne suis pas des vôtres et je ne le serai jamais. Je veux juste que vous me parliez de votre histoire avec ma mère, je veux juste quelques réponses.
- Je te l’ai déjà dit, c’est dangereux pour toi ici. Il n’y a rien de bon. Tu devrais retourner d’où tu viens. Nous ne pouvons pas t’accepter ici.
Je regardai alors Jacob, le suppliant de m’aider.
- Il a raison, il y a des choses qui te dépassent ici, on ne peut pas te déballer notre vie comme ça mais papa, ajouta-t-il en se tournant vers le vieil indien …
- Ok, le coupais-je, je suis donc un paria, un bâtard envahissant. C’est donc bien la vérité. Je …
Je les toisai tous les deux en hochant de la tête, mes entrailles et ma gorge se crispèrent. Plus un mot n’arrivait à sortir. Je me remis à trembler de fureur, de détresse, je ne savais plus trop. Et j’avais chaud dans cette cabane maudite. Je me dirigeai vers la porte et quittai cet endroit. Derrière moi, j’entendis Jacob, il implorait son père :
- Regarde-le.
- Non Jacob, c’est impossible.
J’enfourchai ma moto et m’harnachai, tout en essayant de retrouver un peu de mon calme avant de reprendre la route. Je respirai à pleins poumons et enfilai mon casque. Au moment où je démarrai, je vis Jacob sortir de la maison et enfourcher une Harley Sprint. Au moins, j’avais un point commun avec mon frère, nous aimions les motos tous les deux. Même si la sienne ne me rattraperai jamais. Je souriais intérieurement, finalement je ne repartais pas complètement bredouille. C’était pathétique.
De retour à la maison, Amy dormait dans le canapé, probablement saoulée par le grand air lors de notre balade océanique. J’attrapai ma guitare sèche et repris la même route, pour First Beach cette fois. J’avais besoin d’air frais. J’avais besoin de faire le point. La nuit était claire et c’était le seul endroit où j’avais envie d’être, bien qu’elle soit sur les terres d’une famille qui me rejetait. Fichtre, la plage est à tout le monde ! A cet instant, j’aurais aimé détruire ce village, brûler tout ce qui concernait ces indiens. Annihiler le moindre détail les concernant et ne garder que cette plage.
En repartant de la maison, je vis la Harley Sprint à l’angle de ma rue et de la 101. Jacob me suivait. J’appuyais sur l’accélérateur et quittait la ville en moins de deux. Au loin, j’apercevais toujours le phare de sa moto. Arrivé à La Push, la lumière avait disparue.
Je m’installai sur un rocher et entonnait « Falling down». Le bruit de l’océan rythmait ma musique. Sur les crêtes des vagues scintillaient les reflets de la lune, comme un millier de briquets dans une salle de concert.
Alors que je jouais le dernier couplet, Jacob s’assis à côté de moi. Je ne l’avais pas entendu arriver. Il ne portait qu’un simple short. Je fini ma chanson tranquillement, il resta là, à m’écouter.
- Et en plus tu chantes bien !
- Tu m’as suivi, dis-je sèchement.
- Je voulais être sûr que tu allais bien. On est frère après tout.
Il me tendit un morceau de papier. La lettre de ma mère. Je froissai le papier et l’envoya dans les vagues.
- Et là tu as prévu de venir prendre un bain de minuit en plein mois d’octobre ? Lui demandai-je en lui faisant remarquer sa nudité.
Jacob, même assis, était plus grand que moi. Il avait quoi ? vingt ans au plus, et c’était déjà un géant. Avec mon mètre quatre-vingt-cinq, je dépassai tous mes amis à Chicago et n’aurais jamais imaginé avoir un jeune frère encore plus grand.
- C’est un des secrets que tu ne dois pas savoir, m’annonça-t-il doucement. Je n’ai jamais froid.
- Tu es né ici, normal.
Il se foutait de moi en plus !
- Je suis désolé que mon … notre père soit … ce qu’il est.
- C’est rude mais je m’en remettrai. Pourquoi es-tu là ?
- Pour te dire que je ne suis pas ton ennemi.
- Mais pas mon ami non plus.
- C’est compliqué.
Le silence se mêla habilement à notre conversation.
- Tout à l’air compliqué chez vous…
Silence.
- Est-ce que tu as d’autres frères et sœurs ? repris-je.
- Oui, deux sœurs, Rachel et Rebecca. Ta mère a dû compter pour lui, tu vois. Mais je n’en sais pas plus. Ici, on a la culture du secret assez sévère !
Il rit, jaune, me semble-t-il.
- A toi il a confirmé être mon père ?
- Oui.
Silence.
- Si tu as besoin de quoi que ce soit, je serai là, dit-il.
- Merci. Je ne pense pas que ça soit utile. Je vais vous laisser tranquille. Je n’ai pas envie de continuer à me faire du mal.
Nous fixions l’horizon invisible en silence.
- Je peux te poser une dernière question ? reprit-il au bout d’un moment
- Normalement, c’est moi qui aurais dû dire ça !
Il me sourit, un peu gêné.
- Tu transpires facilement ?
- Pourquoi, il y a des virus qui traînent ici ? Ou il m’a lancé un sort ?
- Non, simple curiosité, réponds-moi s’il te plait.
- Depuis que je pique des crises de colères, ici, je me mets à suer comme un porc. Mais à partir de maintenant c’est fini, plus de colère, j’abandonne. Ça te convient ? je devrais survivre ?
- Ouais, répondit Jacob, pensif.
- J’ai une requête moi aussi, déclarai-je.
- Si je peux y répondre…
- Je souhaiterais pouvoir venir ici de temps à autre, tant que je vis ici. Tu penses que ça ennuierait Billy.
- Ici, c’est chez toi, quoi qu’il en dise !
Il avait prononcé ces mots d’une façon incontestable. Il se leva et s’éloigna dans la nuit en m’adressant un signe de la main. Je restai encore un moment à écouter la mer. Au loin derrière moi, j’entendis des hurlements de loups. Des frissons me parcoururent l’échine et j’enfourchai ma moto illico. Satanée forêt pensais-je.
La semaine suivante, je pris volontairement un peu de distance avec mes collègues du Lycée. J’avais besoin d’être seul. J’avais besoin de ruminer ma colère et aussi de savoir comment j’allais organiser ces informations dans mon cerveau afin de survivre sans devenir fou. J’avais finalement rencontré des gens de mon sang, et les liens étaient loin d’être aussi forts que ce que je pensais. Dur atterrissage !
A la maison, Amy et moi passions nos soirées devant la télé. Je n’étais pas d’humeur à quoi que ce soit d’autre. Je ne me souvenais pas des émissions diffusées. Mon esprit divaguait, entre colère et déception.
En résumé, j’étais venu ici pour trouver mes racines après le décès de ma mère. Une façon de supporter sa disparition en me projetant sur mon paternel. Résultat, je trouve mon père, il est vivant, complètement flippé et Indien de surcroit. Il ne veut manifestement pas de moi dans sa vie. J’ai un demi-frère qui me tend la main. Il a l’air d’avoir les pieds sur terre mais il n’en reste pas moins indien et donc probablement bourré de ces croyances ridicules. Non, cette famille n’était pas pour moi. J’avais raison de laisser tomber.
Le jeudi, Emmett passa la tête dans l’entrebâillement de la porte de ma classe.
- Lucian, il y a quelque chose qui ne va pas ?
- Salut Emmett ! Petite forme, un virus surement – ou un sort, je ricanais intérieurement - Je préfère rester au chaud ici le plus possible.
Je n’avais pas envie de partager ma déconvenue pour le moment. Et passer pour une mauviette en me décomposant au fur et à mesure de mon récit.
- Ah, ok. Heu Alice veut savoir si le cours de lundi tient toujours ?
Alice, oh que oui, mille fois oui. Passer un moment avec elle était la plus belle chose qui puisse m’arriver actuellement. C’est dingue comme dans cette toute petite ville on pouvait passer d’un sentiment extrême à un autre en si peu de temps. J’avais l’impression que tout était exacerbé ici, comme la nature. Mes sentiments, mes sensations. C’était déroutant et agréable à la fois.
- Oui, oui, pas de souci pour le cours de guitare.
- Ok, à plus.
Au moins Emmett n’était pas envahissant. C’était un mec vraiment cool.
Le weekend suivant, nous partîmes à Seattle avec Lucy et son copain, Matt. La pluie était de la partie mais nous n’avions pas renoncé à faire le trajet à moto. Le temps devait se dégager dans la nuit. Matt avait une Honda CB 750, un joli modèle. Un peu plus discret que son look à lui. Il avait la même tendance punk que Lucy, tatouages et crâne à demi rasé. Il était plus petit que moi, plus trapu aussi. Son look cuir le faisait passer pour un parfait loubard. J’espérais simplement que ça ne nous attirerait pas des ennuis à Seattle.
L’arrivée en ville me fit l’effet d’une renaissance. L’omniprésence des lumières, de la circulation, des klaxons. J’étais chez moi, en terrain connu. Nous filâmes vers Capitol Hill et nous nous arrêtâmes un moment devant la statue de Jimmy Hendricks, avant de tourner sur Pike Streets qui fourmillait de pubs et autres restaurants à la mode. La musique était omniprésente. Nous visitâmes plusieurs établissements, écoutant un bout de concert par- ci et un autre par- là. Après un hamburger et quelques bières, les filles s’extasiaient devant les magasins de vêtements et autres babioles. Nous avons fini, pieds en compote, dans un petit troquet moins réputé ou un groupe reprenait des vieux tubes de Nirvana. Une table un peu retirée nous aurait convenu mais nos amis avaient préféré s’approcher du groupe et danser.
- On n’est pas obligé de partir très loin, dis-je à Amy.
- Je savais que Seattle te plairait.
- C’était mon premier choix. Si tu veux rester travailler à Forks, on peut couper la poire en deux et vivre à Port Angeles.
Et ça me permettrait de garder contact avec Emmett ...et Alice.
- Seattle me plaît à moi aussi. Pour tout te dire, quand ma mère est repartie à Dubaï, j’ai hésité à venir ici. J’ai toujours été tentée par cette ville.
- Amy, rien n’est perdu, dans moins d’un an nous changerons à nouveau de vie. On peut tenir le coup là-bas pendant dix mois quand-même.
Je n’étais plus vraiment sûr de vouloir partir. Au fur et à mesure que l’idée faisait son chemin, je pensais à la vie du Lycée, l’ambiance familiale du petit établissement me plaisait. Je pensais aussi – et surtout – aux Cullen. Cette famille m’avait ouvert les bras et pour la première fois depuis la perte de ma mère et mon départ de Chicago, j’avais le sentiment de ne plus être seul. J’avais la sensation de faire partie de quelque chose avec eux. Pour la première fois de ma vie, je crois, je n’avais plus l’impression d’être à part. J’avais trouvé ma place parmi eux. Et parmi eux, il y avait Alice. Quelque chose d’irrésistible m’attirait vers elle, ça c’était dangereux. J’avais beau lutter contre les pensées qui m’envahissaient, elles prenaient de plus en plus le dessus. Malgré mon amour et mon attachement pour Amy, elle était toujours dans ma tête et me manquait constamment. Cette semaine pendant laquelle je m’étais mis à l’écart avait été aussi un test en ce sens. Me sevrer d’elle. Sans résultat. Je n’arrivais pas à lutter. La preuve, j’aurais simplement dû dire non à Emmett pour le cours, j’en avais été incapable. Je ne voulais pas quitter Amy, pourtant. Ça me rendait fou.
Amy me sortit de mes pensées :
- Moi je pourrai patienter là-bas, c’est surtout pour toi !
Ça ne sera pas sans peine.
- J’ai quelques bons amis et des élèves sympas. Et nous reviendrons régulièrement ici, ainsi qu’à Port Angeles. Ça ira ma belle.
Je me perdis un moment dans ses grands yeux verts devenus humides. Elle prenait clairement sur elle la responsabilité de ma déconvenue concernant mon père et cela me fendait le cœur. Je voulais qu’elle sache à quel point elle comptait. Je lui murmurai :
- Je t’aime – Et c’était vrai - C’est le plus important non ? Où que nous soyons, même sous une tente en plein désert, je t’aime et c’est tout ce qui compte.
- Dix mois répéta-t-elle, sans détour. Je t’aime aussi !
- Eh, les amoureux, ils viennent d’annoncer la fermeture.
Matt nous invita à le suivre vers la sortie, précédé de Lucy.
- Vous n’avez jamais songé à venir vivre ici vous deux ? demandai-je.
- Trop cher, trop de monde, trop de pollution. Et on est bien à Forks.
- Il faut de tout pour faire un monde, lança Amy à Lucy, d’un air railleur.
La discussion avait déjà dû faire rage entre elles deux.
- C’est de l’acharnement Amy, gronda-t-elle, les deux mains sur les hanches.
Amy se retourna et prit son amie dans ses bras.
- C’était pour t’avoir avec moi le jour où nous viendrons ici ma belle !
- Traitre, tu te moques des campagnards, rigola-t-elle.
- Et les routes sont cent fois plus sympa pour faire de la moto chez nous. Ici ça ne roule pas ! argua Matt.
Je lui accordai ce point en hochant la tête.
Amy me bouscula.
- Judas ! railla-t-elle
- Quand il s’agit de moto, on ne rigole pas fillette !
Nous reprîmes la route, sèche cette fois, pour Forks. C’est vrai. Voir défiler le bitume sur cette route était un vrai bonheur. C’était pourtant une mince consolation.
Le lundi, j’étais déjà un peu plus à l’aise que la semaine précédente. Je passai à la salle commune avant de rejoindre ma classe.
- Salut Lucian !
Je sursautai, au son de la voix cristalline qui s’adressait à moi. Je ne vis pas d’où Alice était arrivée. L’instant d’avant elle n’était pas là et avait surgit de nulle part. Elle virevoltait autour de moi, tel un chaton jouant avec sa proie en tenant son sempiternel café.
- Tu n’as pas contaminé tous tes élèves avec ta grippe au moins ? demanda-telle, l’œil rieur.
- Ça va, merci et toi, rétorquai-je avec un sourire forcé.
Elle était là, aussi belle qu’au premier jour. Ses yeux de d’or incandescent me scrutaient, me transperçaient. Je ne savais pas trop qui se cachait derrière ce regard. Elle aussi, avait l’air de chercher des réponses à des questions qu’elle ne posait pas. Peu importe. Je ne l’avais pas vu depuis quelques jours et même si son visage hantait mes pensées, sa perfection n’avait de cesse de me sidérer.
Je repensai à mon père qui avait osé me dire que certaines choses me dépassaient à La Push. Avait-il seulement vu cette famille ? Leurs mouvements étaient fluides et gracieux, comme s’ils ne fatiguaient jamais, leurs yeux changeaient de couleur régulièrement, probablement avec le temps, ou la lumière, je n’avais pas vraiment fait attention aux circonstances. En leur présence, l’autre soir chez eux, j’avais eu l’impression que le temps s’était figé. Ces personnes avaient une éducation fine et soignée, digne de la haute Société. Edward, lui, s’exprimait comme un livre. Le médecin avait la prestance d’un roi.
Alice était plus moderne, bien que Bella et Rosalie le soient aussi à leur manière. Mais Alice avait cette classe naturelle qui me désarçonnait complètement. Elle me souriait en battant de ses grands cils bruns, recouvrant ses yeux de biche.
- Lucian, tu es avec nous ?
- Oh, oui, désolé, un peu faible encore !
Faible, c’était le mot. Si faible devant elle.
- Veux que l’on repousse notre cours de guitare ?
Elle avait fourré une nouvelle tasse de café sous nez, cachant sa bouche pulpeuse et mutine.
- Non, viens ce soir, comme prévu ! Je ne vais pas abandonner la meilleure élève à cent kilomètres à la ronde. Cela gâcherait plus que mon propre plaisir !
J’avais prononcé cette phrase un tout petit peu trop fort, comme si j’allais la perdre. L’assistance se retourna vers nous, tous avaient le sourire en coin.
- Laisse-les !
Elle m’attrapa le bras en m’entraîna en dehors de la salle.
- Je t’accompagne à ta salle de cours, au cas où tu te sentes mal en chemin.
Son ton était gentil mais directif.
- Eh, je ne suis pas en sucre, résistai-je.
Elle m’entraîna au dehors au pas de course avec une force que sa taille ne laissait pas soupçonner.
- Oh, doucement, tu as mangé du lion ce matin ou quoi ? râlai-je
- Pas loin, rétorqua-t-elle en me fusillant du regard. Je pourrais aussi te manger tout cru si je le voulais.
- Qu’est-ce qui te met en colère de la sorte ?
- Tu n’es pas très discret, et je suis mariée, me sermonna-t-elle.
Visiblement, elle n’avait pas apprécié mon manque de tact. Emmett nous rejoignit au même instant.
- Oh, qu’avez-vous fait là-bas ? ils sont tous en train de jacasser à votre sujet.
- Lucian a vendu nos cours de guitare, rien grave, souffla Alice.
- Je ne suis pas sûr qu’ils aient compris qu’il s’agissait de guitare ! cancana-t-il
- N’en rajoutes pas ! Gronda-t-elle
- Ce n’est pas grave, ils vont vite oublier, promis-je pour la rassurer.
J’étais flatté que les gens puissent penser qu’une fille comme elle ait pu accepter un rendez-vous galant avec moi. A priori, elle en avait été très agacée. Je balayai cette idée de rencart de mon esprit. Pourquoi allais-je imaginer des trucs pareils.
- Je n’aime pas me faire remarquer.
- Comment une fille comme toi ne peut-elle pas aimer ça ? demandais-je surpris.
- Ce qui veut dire ? ses yeux étaient furibonds. Ce tout petit bout de femme en colère me faisait presque peur. A cet instant, si je voulais conserver son amitié, il fallait que je me jette à l’eau.
- Que tu, tu es magnifique, balbutiai-je.
- Bien rattrapé ! Elle m’asséna un léger coup sur l’épaule. La sonnette retentit alors.
- Aïe !
- Mauviette !
- Tortionnaire !
- A ce soir !
Elle me fit un clin d’œil pétillant et s’éloigna, gracieusement.
Le soir n’arriva pas assez vite. Mes élèves ne comprenaient pas mon cours sur la maturation de l’ARNm aujourd’hui. Je dû user de toute mon énergie afin de leur rentrer ça dans la tête et la journée paru durer un siècle.
Alice arriva vers vingt heures, nous reprîmes notre cours où nous l’avions laissé presque quinze jours auparavant.
- Tu assures dis-donc ! Super, on va passer au niveau supérieur.
Nous avions travaillé, ça oui. Dans une bonne humeur et une complicité incroyable. J’étais si bien avec elle. Rien n’existait plus lorsque nous étions tous les deux. Une espèce de bulle se refermait sur la maison à son entrée et nous isolait du reste du monde. Elle devenait le centre de mon monde éphémère, mon étoile, ma vénus. Nous ne parlions ni de son mari ni d’Amy, nous seuls comptions, notre duo. Plusieurs fois j’avais frôlé sa main, si fraiche et si douce. A chaque fois des milliers de picotements envahissaient mon corps, je ne me lassais pas de ces décharges d’adrénaline qu’elle déclenchait chez moi.
Elle revint le jeudi suivant, une guitare toute neuve à la main.
- Tadaa, je l’ai reçue !! Elle rayonnait.
- Montre-moi ce bijou, j’ai hâte !
Elle sortit de sa housse une Cordoba flambant neuve. Rien que ça ! Elle valait au bas mot six cents euros.
- Superbe, pourrai-je l’essayer ?
- C’est bien parce que c’est toi !
Etais-ce une perche qu’elle me tendait tout à coup ? Je rêve ou quoi ? Devais-je la saisir au passage. Je ne réfléchis presque pas, ma réponse sortit avant que ne puisse réagir.
- Ce qui veut dire ? lâchai-je avec aplomb.
- Que tu es très beau toi aussi, soupirât-elle
- Et pourquoi ce soupir ?
Elle s’assombrit et s’assit à côté de moi sur le canapé. Je posai la guitare contre l’accoudoir.
- Ça n’est peut-être pas une très bonne idée que l’on se voit comme ça finalement.
- Oh, ne pense pas aux ragots. Ce sont des abrutis ! On ne fait rien de mal.
Son visage était à trente centimètres du mien.
- Et si j’étais le mal ?
Elle me fixait. Elle avait l’air très sérieux, triste aussi.
- Tu … que veux-tu dire ? tu dérailles !
- Lucian, c’est dangereux de se voir comme ça. Et c’est mal vis-à-vis de nos conjoints.
Elle se leva brusquement et partit vers la porte. Je la suivi et passai devant elle, posant mes deux mains sur ses épaules pour l’arrêter. La laisser partir était au-dessus de mes forces. Elle était ma lueur d’espoir, ma joie de vivre retrouvée dans ce bled perdu.
- Et si j’aimais ce danger ? tentai-je.
La tristesse de son regard m’emplit subitement d’émotions.
- Alice, que se passe-t-il ?
- Lucian, ta compagnie me plaît beaucoup, un peu trop, c’est malsain.
Dès lors, plus rien ne comptait d’autre que la phrase qu’elle venait de prononcer.
- Tu m’attire plus que tu le pense, plus que je ne le voudrais, Alice. Devons-nous lutter contre ça ?
J’avais lâché les chevaux. Les mots étaient sortis de ma bouche sans aucun contrôle de ma part.
- Je pourrais te tuer Lucian.
Là, elle me surprenait dans ses déclarations.
- Pourquoi voudrais-tu me tuer ?
- Parce que je n’arrive pas à m’éloigner de toi.
- Tu pourrais simplement divorcer, ça t’éviterait la prison pour meurtre ! Je ne veux pas m’éloigner de toi non plus. Est-ce que ça ne compte pas ? Un éclair de surprise traversa son visage mais elle se renfrogna aussitôt.
- Nous sommes en couple, tous les deux, est-ce que ça ne compte pas ?
- Si, surtout si ça te donne des envies de meurtre. Restons sérieux.
Je quittai la bataille. Elle n’était pas prête à laisser son mari pour moi. J’étais à deux doigts de lâcher Amy pour elle. J’étais prêt tout lâché pour elle. Quel fou !
- Restons amis, Lucian. Collègues, cela vaut mieux.
- Oui, tu as raison, soyons adultes, répondis-je avec le plus de tenue possible.
- On se voit samedi, à la fête ?
- Quelle fête ? Là elle me désarçonnait complètement. Elle me repoussait et l’instant d’après elle m’invitait à une fête.
- Carlisle vous a convié, Amy et toi à la maison samedi, elle ne te l’a pas dit ? Il fête son anniversaire et souhaitait profiter égoïstement de tes talents de musiciens.
- Nous nous voyons à peine lorsqu’elle elle est de nuit, répondis-je tel un robot, sans âme. Elle ne m’en a pas encore parlé. Si elle le veut, nous viendrons.
- Lucian … elle fit une gracieuse courbette.
- Bonne nuit Alice, répondis-je désabusé.
Elle quitta la maison. Je la regardai gagner sa voiture dans la nuit pluvieuse. J’avais été débile de m’ouvrir à elle comme ça. Elle serait encore là si j’avais fermé mon clapet.
Je rentrai, vidé de toute substance. Elle avait laissé la Cordoba contre l’accoudoir du canapé. J’allais forcément la revoir. C’était ma seule consolation. Je m’effondrai dans le canapé, dépité. A aucun moment Amy n’avait traversé mon esprit.