Blue Hour

Chapitre 10 : Dispute

Chapitre final

7773 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 23/08/2023 19:07

Amy avait apprécié la soirée chez les Cullen et les considéraient comme de nouveaux amis. Elle était excitée comme une puce et ne tarissait pas de commentaires élogieux sur eux :

-     Bella est géniale ! elle est naturelle et pleine de vie. Elle me ressemble beaucoup. Et Alice est douée pour tout ce qu’elle entreprend, elle va m’apprendre pleins de choses. Rosalie est surement très sympa mais elle est restée sur la réserve, timide peut-être, mais qu’est-ce qu’elle est belle ! Elle se détendra avec le temps ! Ton ami Emmett me fait peur, tu as vu cette carrure, et son air, on dirait un gladiateur. Esmé est un ange, on doit partager des idées recettes rapidement. Elle veut apprendre la cuisine française. Edward est super au piano, tu avais raison. Et Carlisle, tu as vu ? Quelle classe ! Et le mobilier, j’adore la déco !

Elle continua à parler sans relâche des Cullen pendant toute la journée suivante. Pris dans mes propres pensées, je ne retins pas l’ensemble des détails qu’elle passa en revu. Elle était totalement emballée par tout ce qu’ils étaient.

    Elle avait pris soin, attention délicate, ne pas s’étendre sur la présence des indiens et notamment sur celle de mon « nouveau frère ».

    Alors qu’elle ne cessait de parler, je m’intéressai aux infos.

-       Amy, tu as vu, ils ont encore trouvé des cadavres, lui fis-je remarquer. Nous écoutâmes attentivement le reporter :

 

« Après la découverte de deux corps sauvagement assassinés sur le parking du magasin de sport, la police nous rapporte qu’il ne s’agit pas d’une attaque animale. Les premiers éléments de l’enquête décrivent une effraction sur le véhicule du couple et les premières constatations médicales font penser à un tueur déséquilibré particulièrement violent. Nous demandons aux habitants de Forks de ne pas traîner seul aux abords de ville le soir tant que la lumière n’aura pas été faite sur cette affaire sordide »

 

    Forks n’était finalement pas une ville si tranquille que ça ! Deux attaques en deux mois ! Si l’on fait le rapport : taille de la ville/nombre de meurtres, Chicago devient une petite joueuse. Etais-ce une des raisons pour lesquelles Billy m’avait dit de ne pas rester ici ? Je savais que je n’aurais pas la réponse facilement. Je m’installai sur la table pour corriger quelques copies. Mon esprit se mit à vagabonder sur les évènements de la veille.

    Elle avait été plaisante tout en comportant sa part d’ombre. Je ne savais pas moi-même comment réagir à la présence de mon frère. Il faisait d’ores et déjà partie de la famille Cullen, étant le promis de Renesmé, leur petite dernière. Je n’avais pas mon mot à dire. Si je fréquentais les Cullen, je devrais m’en accommoder.

    Mais ce qui avait été clair, ces derniers temps, c’est que j’avais peur de souffrir encore plus de la situation en me rapprochant de lui. Je m’étais efforcé de refermer cette parenthèse cauchemardesque qu’avait été la découverte de la vérité sur mon père. J’étais enfant unique depuis vingt-cinq ans, j’étais habitué, et même si je m’étais toujours senti un peu « à part » en société, je ne m’en étais pas si mal sorti. Je craignais d’être encore plus différent maintenant que j’avais un frère indien, et me considérant moi-même à demi-indien.

    J’avais rêvé toute ma vie d’avoir des frères et sœurs et aujourd’hui, sous prétexte que ses origines ne me convenaient pas et que notre père me haïssait - sans vouloir m’en donner les raisons -, je fermerai la porte à la réalisation de mon rêve le plus cher. Mais Jacob m’avait tendu la main, l’autre soir à la plage. Il avait su faire preuve de discrétion lors de la soirée, ce que j’avais trouvé assez délicat. Il n’avait pas eu de cesse de me regarder, certes, mais sans éveiller la curiosité des autres. Il marquait pas mal de points.

    Je devrais peut-être tout simplement accepter mes liens avec ce frère inattendu, patient et finalement sympathique, et partager un bout de chemin quelques temps, afin de voir comment ça tourne.

    Je n’avais absolument aucune idée de la bonne façon de se comporter avec un frère. Qu’est-ce qu’on dit à un frère ? Et qu’est-ce qu’on ne dit pas ? Est-ce que l’on ressent réellement ce lien du sang et de quelle manière ? Est-ce qu’on peut être de vrais frères alors que l’on n’a pas été élevé ensemble ? Toutes ces questions aiguisaient ma curiosité. Je m’attendais à découvrir l’histoire d’un père mort et je n’avais nullement songé qu’il ait pu avoir d’autres enfants. Après le fiasco de ma découverte, Jacob, finalement, était la cerise sur le gâteau. La vérité était tellement éloignée de mes attentes, j’avais pris une claque énorme et il était – justement - là pour m’aider.

    L’avantage précieux à développer ce lien - et je n’étais pas très fier de mon hypocrisie – était que cela me permettait de me lier au Cullen, par la force des choses. Et donc à Alice.

 

    La présence d’Alice à la soirée, après notre conversation de l’avant-veille, m’avait mis quelque peu mal à l’aise au début. Forcé d’admettre qu’elle me plaisait de façon irrationnelle, j’avais souffert de son rejet quant à notre émoi réciproque. C’était juste avant de rencontrer son mari, là j’ai compris pourquoi elle m’éconduisait. J’ai découvert un homme à l’allure magnifique, un mannequin vivant, comme le reste de la famille, j’aurais dû m’en douter. Il avait un air énigmatique qui le rendait d’autant plus attirant, c’était indéniable. Le beau ténébreux ! Le super héros invincible ! Voilà ce qu’il était. Sa blondeur éclairait la pâleur de son teint et soulignait ses traits parfaits, ses yeux topaze lançaient des flèches envoutantes à qui croisait son regard. Ses gestes calmes et précis lui donnaient une classe innée, fantastique, qui faisait de lui un vrai gentleman. Il posait sur Alice le plus tendre des regards. Même moi j’aurais pu fondre devant tant de charme ! C’est à croire qu’il existe une race supérieure sur cette terre, des beautés éblouissantes          . Je n’étais pas de ceux-là.

    Et moi qui osais m’éprendre de l’une de ces créatures magnifiques. J’étais heureux d’admettre qu’il n’y avait pas que sa plastique qui me fascinait. Nous avions noué une complicité si intense en peu de temps. J’avais découvert une fille intelligente, pleine d’humour et de bonnes intentions. Et lorsque nos regards arrivaient à se croiser, je sentais que je n’étais plus seul. Cela c’était d’ailleurs reproduit alors que je jouais avec Edward. Il n’y avait plus qu’elle et moi, l’espace d’un court instant. Mais devant le spectacle de leur couple réunis, il était déraisonnable d’espérer quoi que ce soit d’Alice.

    J’avais moi aussi une partenaire magnifique qui avait charmée l’ensemble des convives. Mais l’étincelle emballait mon cœur naguère ternissait comparé à l’incendie que déclenchait Alice. J’étais sûr de moi aujourd’hui. J’étais aussi attristé par la situation. J’avais une compagne charmante pour laquelle j’entrais en désamour. Celle qui m’avait soutenu et porté jusqu’ici. Celle que je voulais aimer pour la vie. L’amour que je lui portais s’était depuis quelque temps mué en une infinie tendresse. J’aimais inconditionnellement une femme mariée qui me repoussait.

    A l’issu de cette histoire j’en serait probablement encore une fois glacé de solitude. Il fallait que je m’y habitue, cela avait l’air d’être mon destin. Il était pourtant hors de question pour moi de continuer à leurrer Amy. Après toute l’aide qu’elle m’avait apportée, après tout l’amour que j’avais ressenti pour elle, impossible de lui faire ça. J’avais trop de respect pour elle. Il était impensable de jouer la comédie, de l’empêcher de refaire sa vie. Elle méritait cent fois, mille fois mieux que moi. Elle méritait un homme qui l’aime autant que j’aimais Alice. Un homme qui l’épaulerait et la chérirait comme une princesse. Elle méritait la liberté. Je ne devais pas l’enfermer dans un demi-bonheur et être celui qui ferait semblant. Quelqu’un qui se « contenterait » d’elle. Elle méritait tellement d’être heureuse !

    La tâche sera ardue. Il faudra que je trouve les mots. Suffisamment clairs pour qu’elle comprenne, et d’une grande sincérité pour qu’elle me croit. Je ne lui demanderais pas de me pardonner, j’étais impardonnable. Mais je ne peux plus lutter contre cet amour. Il est maintenant cl air que, pour respirer, j’avais besoin d’Alice dans ma vie. Et je me battrais pour qu’elle en fasse partie.

    Reste à trouver le bon moment pour lui dire. L’idéal serait de le faire lorsqu’elle aura trouvé un poste à Seattle. Elle pourrait alors tout recommencer, plus facilement en changeant de vie et de ville.

 

    J’abandonnai Amy au salon, prétextant une migraine afin de me coucher tôt ce soir-là.

    Le lendemain, je m’enfuis au Lycée, très tôt.

    Nous nous vîmes peu cette semaine-là, Elle prenait des cours de Zumba avec sa copine Lucy et fit une sortie cinéma à Port Angeles avec un groupe de collègues. Il nous restait le vendredi soir, nous avions prévu une sortie au restaurant. J’appréhendai l’idée, naturellement.

    Je repensai à ce début de semaine, j’avais croisé Alice plusieurs fois. Elle gardait ses distances mais ne m’avais jamais complètement ignoré. Elle avait été polie, souriante. Était-ce pour parfaire son image au sein de l’école ou parce qu’elle ne pouvait s’empêcher de me fréquenter ? Nous avions échangé surtout de banalités, en présence d’Emmett. La bonne humeur de ce dernier me donnait de l’espoir. Un peu trop peut-être …

    Pourtant ce n’était pas assez comparé à ce que nous avions ressenti récemment. J’étais à la fois frustré et heureux qu’elle ne cherche plus à m’éviter. J’étais aussi en mode survie concernant mes sentiments. Je fis de nombreuses séances d’apnée, pendue aux lèvres d’Alice et a ce qui n’en sortait jamais, silencieux aux approches d’Amy, espérant qu’elle ne m’en demanderait pas trop. Il fallait que je fasse le point.

    Je profitai de l’absence d’Amy pour me rendre à First Beach le jeudi soir. J’avais suffisamment ruminé derrière ma guitare, j’avais besoin d’air.

    Là-bas, mes pensées devenaient plus claires. Je mesurerais la profondeur de mes sentiments à la force des éléments. Assis sur un rocher, au bord de la mer en furie dont le rugissement des vagues m’assourdissait, je luttai contre les bourrasques du vent pour me maintenir assis. J’étais confronté à la quintessence de la vie terrestre. Les éléments essayaient de projeter mon âme en dehors de mon corps pour la juger ou la nettoyer de ses contradictions. Le contact avec les forces de la nature me permettait de m’ancrer à nouveau. Et en dehors de tout rêve extravagant et irréalisable, dans lesquels j’avais l’habitude de me réfugier. Là, je me rendis compte que j’étais vraiment sûr de moi. Sûr de ce qu’il fallait faire pour être juste. Je voulais la vérité d’Alice, il fallait que moi je sois franc avec elles deux. Pourquoi attendre ? Il fallait tout simplement que j’assume mes sentiments et que je dise la vérité à toutes les deux. A Amy dans quelques temps et à Alice, tout de suite. Je n’en pouvais plus de ces interrogations. Rien n’était gagné, ni d’un côté, ni de l’autre. Rien ne serait simple non plus. Mais qui a dit que la vie était simple ?

    Si, elle l’était, avant. Quand ma mère était là. Elle soignait si bien mes maux physiques et psychologiques. Sa sagesse était sans limite. Elle me manquait tant ! Elle aurait su m’aider à trouver les mots, à mettre de l’ordre dans le bazar qui était ma tête.

 

 

    Emmett et Alice sortaient juste de leur voiture. Ce vendredi matin, le temps était gris mais sec. D’énormes nuages noirs venant de l’ouest laissaient penser que cela ne durerait pas. J’allais pouvoir aborder Alice à l’extérieur de l’école, loin de toute oreille indiscrète. J’avais quitté la maison aux aurores, afin de pouvoir guetter leur arrivée et aller à leur rencontre.

-     Salut mon vieux, lançai-je à Emmett, ça va ce matin ? Tu permets que je parle à ta sœur un instant.

-     Salut gamin, fais gaffe, elle mord ! gloussa-t-il.

    Alice lui jeta un regard noir.

-      Je file au gymnase, ajout a-t-il en nous saluant de son énorme main.

Il s’éloigna rapidement. Sa démarche légère détonnait avec la puissance que son corps dégageait. Cela me surprendrait toujours. Je me retournai vers Alice. Le vent frais poussait son parfum délicat dans ma direction. Un tourbillon d’arômes envahi mes sens. Elle était aussi fraiche que son parfum. Sucrée, fleurie, lumineuse, désarmante. J’étais sûr de ne pas me tromper. Personne ne m’avait jamais fait un effet pareil. A chaque fois que je la voyais, c’était comme la première fois. Sa beauté irréelle me coupait le souffle à chaque fois. Sa présence annihilait tout le reste. Mon champ de vision se réduisait à sa seule présence. Elle portait un manteau de laine ­rouge foncé, près du corps, fermé par une grosse ceinture noire, qui soulignait sa silhouette joliment proportionnée. Elle n’était pas très grande, mais sa morphologie était parfaite.

-     Bonjour Alice. Permets-moi de te retenir un instant, je dois te parler, c’est import                                  ant.

Elle me regardait avec ses grands yeux tout ronds, méfiante. Elle entrouvrit la bouche, cherchant ses mots. Ses lèvres rouge carmin étaient un appel au baiser.

-     Es-tu sûr que j’aie envie d’entendre ce que tu vas me dire ? lâcha-t-elle, inquiète.

-     Je ne sais pas, mais je dois être franc avec toi. C’est tout ce qui m’importe, répondis-je, sur de moi.

-     La franchise mérite que l’on s’y intéresse, alors vas-y, je t’écoute

    Je pris une grande bouffée d’air et la fixa avec adoration :

-     J’éprouve pour toi des sentiments que je n’arrive pas à contrôler. Tout ce que j’ai pu ressentir jusqu’à maintenant pour une femme n’était qu’un pâle reflet de ce que je ressens aujourd’hui pour toi. C’est un fait, je ne peux pas lutter contre. J’ai donc décidé de quitter Amy et de me rendre disponible pour toi.

-     Lucian ! S’exclama-t-elle, étonnée.

-     Laisse-moi finir, je t’en prie ! répondit d’un ton sec et pressant.

Elle fut surprise, mon ton ferme l’enjoigna à garder le silence.

-     Je n’ai pas envie de mentir à Amy, je ne veux pas lui faire de mal. Elle souffrira surement de notre rupture mais pas de mes mensonges. Je préfère être seul, libre d’espérer, libre de me battre. Libre d’être à toi si tu le souhaites. Je te préviens juste de ce qui se passera dans quelques jours et te demande, simplement, d’y réfléchir. Prends ton temps. Si par chance tu pouvais éprouver le dixième de ce que je ressens pour toi et penser me rejoindre un jour, tu ferais de moi l’homme le plus heureux du monde. Je sais à quel point la décision est difficile pour toi, j’ai bien compris que tu aimais toujours ton mari. Simplement, aujourd’hui, j’ai l’impression que c’est la chose la plus sensée à faire. C’est ainsi, c’est tout. Je ne t’oblige à rien, bien sûr, sauf à connaître la vérité.

Je me tus, essoufflé par ma tirade et l’émotion qu’elle avait déclenchée en moi.

Alice était visiblement troublée par ces mots. J’étais suspendu à ses lèvres, guettant le moindre son qui allait en sortir.

-     Lucian, tu idéalises une situation romanesque complètement utopique. Un moment de béatitude musicale autour d’une guitare. Je savais que la musique adoucissait les mœurs mais pas qu’elle abrutissait les neurones. C’était juste un bon moment. Cela ne s’appelle pas de l’amour. Reprends-toi. Et ne gâche pas notre amitié ! Ni ta vie de couple !

Elle tremblait, de colère certainement. Son sermon poignarda le cœur, à tel point que ma respiration eu un raté. J’étais anéanti par sa réaction. Elle m’avait pourtant dit que je lui plaisais, un peu trop. Comment peut-on changer d’avis aussi facilement ?

-     Pourquoi m’as-tu tendu la perche alors ? me défendis-je

-     Je n’aurais pas dû ! Un moment d’égarement. Elle balaya sa remarque d’un mouvement du bras, comme pour effacer cet instant qui avait tout déclenché.

-     Le poisson a mordu à l’hameçon, trop tard ! rétorquai-je, piquant.

-     Tu te trompes, je ne suis pas celle qu’il te faut. Même si l’espace d’un instant j’ai pu te le laisser croire, je sais maintenant que nous sommes incompatibles pour bien des raisons.

-     Cite m’en une, demandai-je

Je vis ses yeux bouger rapidement, à la recherche d’une excuse valable.

-     Je … Je n’aime pas la moto, lâcha-t-elle, déconfite.

J’éclatai de rire. Un rire, douloureux, forcé. Elle se moquait de moi !

-     Je suis une littéraire et toi un scientifique ! renchérit-elle.

-     La raison parle mais l’amour chante, Alfred de Vigny. Tu vois, j’ai quelques restes, et je chante plutôt juste, ajoutai-je en me rapprochant timidement d’elle et en abaissant la voix. Ses yeux étincelaient.

-     J’aime mon mari ! Me contra-t-elle. Evidemment, pensais-je.

-     Tu m’aimes d’avantage, objectai-je.

    Elle baissa les yeux, un moment, je crus qu’elle rendait les armes et qu’elle allait acquiescer.

-     Il n’y aura rien entre nous, annonça-elle d’une voix péremptoire.

-     Une dernière chose Lucian, parle à Jacob.

    Ses yeux m’évitaient toujours. Tout son corps tremblait de colère. Elle se figea, tout à coups, regardant par-dessus mon épaule.

-     Lucian ?

    Je me retournai, surpris par la voix qui m’interpellait.

-     Amy ?

    Elle était là, ma sacoche à la main, visiblement troublée et interloquée de me voir là, si proche d’Alice.

-     Tu l’as oubliée à la maison, j’ai pensé qu’elle te manquerait.

    La cloche du Lycée poussa son cri strident et agressif.

-     Je vous laisse travailler, à ce soir.

    Elle s’était retournée brusquement et s’était rapidement éclipsée. Elle m’avait parlé comme si elle s’adressait à un étranger. Sa voix était légèrement enrouée, désabusée. Je devais partir en cours. Bon sang !

-     Je suis désolée Lucian, je ne l’ai pas vu arriver. J’étais absorbée … par notre conversation. J’aurais dû … pardonnes-moi. Ne gâche pas tout avec elle. Elle en vaut la peine.

    La tristesse que j’avais pu lire sur le visage d’Amy n’entama pourtant pas mes résolutions. Rien n’était plus fort que mon envie d’être avec Alice.

-     Justement, je ne veux pas la peiner, elle ne mérite pas cela. Et je préfère être seul que lui mentir. Au moins personne ne me reprochera mon manque d’honnêteté ! m’emportai-je.

    Je quittai Alice à grands pas pour rejoindre ma classe, profondément blessé par la situation. Je ne savais pas ce qu’Amy avait saisi de ma conversation avec Alice. Visiblement elle souffrait alors que c’était tout ce que je voulais éviter. J’avais ouvert mon cœur à Alice au milieu d’un parking et m’étais heurté à un mur incompréhensible.

    Egal à moi-même, j’avais été encore une fois, mauvais et j’avais fichtrement mal choisi mon moment. C’était justement aujourd’hui que j’avais oublié ma sacoche à la maison. Parler des mauvaises choses au mauvais moment faisait partie de ma bonne fortune de roi des bourdes.

    Mon portable vibra dans ma poche. C’était un message d’Amy :

    « Est-ce que tu m’aimes toujours ? »

    Une simple question. Une réponse sans détour était de mise. J’en étais incapable. Pas comme ça. Pas tout de suite, pas maintenant. Je répondis, contraint, en fin de matinée.

    « Oui, on se voit ce soir au restaurant »

    C’était un « oui » tout pourri. C’est surement ce qu’elle allait penser. Mais c’était un « oui » qui, je l’espérais, lui permettrai de passer une journée normale, ou tout du moins correcte. Qu’allais-je faire ce soir ?

    Qu’avait-elle entendu ? Je devais lui rendre des comptes. Je m’attendais à des récriminations, et même à me voir rejeter dans la même journée par les deux femmes de ma vie, mon cœur, pourtant emplit de la plus noble des intentions, de sincérité, serait arraché à ma poitrine comme un vulgaire morceau de viande. Elles lui appliqueront la sentence réservée aux célèbres prérogatives masculines ; infidélité, légèreté et autres vices : le mépris. L’une d’avoir été brusquée dans sa vie de femme mariée, l’autre trompée dans sa vie de future épouse. Elles pourraient même finalement rire de moi ensemble et de venir les meilleures amies du monde.

    Je ne pouvais envisager de subir un tel traitement sans me justifier. Et s’il fallait dire la vérité à Amy ce soir, je le ferais. A ma décharge le rejet d’Alice dont elle a été témoin. Elle a bien dû comprendre à son attitude qu’elle n’approuvait pas. Il n’était ni question de la tromper, ni question de la mettre à l’écart de la situation.

    La journée passa sans que j’y fasse vraiment attention. Je partis en ville à l’heure de la pause, fuyant volontairement Alice. J’avais besoin d’être seul pour tenter de digérer ma déception. J’espérais qu’elle réfléchirait à ce que je lui avais avoué. Je réussi à oublier un peu la situation pendant mes heures de cours. Mes cours ne laisseraient probablement, pas ce jour-là, un souvenir impérissable à mes élèves.

 

    Je travaillai un peu plus tard sur mes copies ce soir-là, attendant l’heure de rejoindre Amy au restaurant. Je n’avais pas souhaité repasser à la maison cet après-midi-là. Je préférais éviter toute confrontation dans un lieu privé afin de pouvoir bénéficier de la bien séance de mise dans un lieu public. Nous aurions d’avantage loisirs à échanger calmement, sans cris, le fond de nos pensées. Je n’avais pas une grande expérience des séparations, n’ayant connu que des aventures éphémères. Jamais je n’avais quitté quelqu’un après plusieurs années de vie commune. Jamais je n’avais quitté quelqu’un que j’avais vraiment aimé. Je me doutais que cela pouvait être violent, verbalement.

Je regrettais de quitter Amy, j’aurais pu continuer à l’aimer tendrement, sans fougue, mais sincèrement. Par habitude aussi, peut-être. Elle aurait probablement fini par me quitter, frustrée par la tiédeur de mon amour. Cela aurait été une solution de facilité pour moi. Non, je préférais assumer moi-même l’inéluctable.

Après corrigé mes copies, je flânai dans les rues de Forks. Pour finalement gagner le restaurant un peu plus tôt que prévu, rattrapé par la pluie qui tombait maintenant très fort. Je m’installai à une table discrète, devant une bière avec le journal du jour.

    Mes pensées furent bientôt accaparées par les souvenirs de nos quatre ans de vie commune. Nos jeux intimes, nos balades dans les parcs bras dessus bras dessous, ses yeux qui ne me quittaient pas lors des concerts. Nos fous rires du quotidien, quand, perdu chacun dans nos propres pensées, ou dans quelques ouvrages scientifiques, nous nous heurtions sans ménagement dans l’appartement et laissions tomber ce que nous avions dans les mains. Verres d’eau, bouquins, sandwich. Le nettoyage qui suivait tournait souvent au pugilat. Nos balades en motos, lorsqu’aux feux rouges, d’autres motards d’arrêtaient à nos côtés et s’extasiaient sur Amy, celle-ci leur tirait la langue ou leur faisait des grimaces d’aliénée. Et moi, voyant l’air ahuri de mes voisins, je démarrais en trombe craignant une riposte plus musclée. Combien ont dû nous prendre pour des dingues ! Même sûr de ce que je devais faire, ça n’en restait pas moins difficile. Nous avions été heureux ensemble, rien n’aurait dû venir interrompre cela. Pourtant, ce sentiment que j’éprouvais aujourd’hui pour une autre était d’une force incomparable. Rien ni personne ne pourrait me guérir de cela.

Amy arriva environ une demi-heure après moi. Son visage d’ange portait les traces d’une journée éprouvante. J’étais probablement en grande partie responsable des cernes foncées qu’elle avait sous les yeux.

-     Salut, me dit-elle, s’asseyant en face de moi.

Le regard triste et interrogateur, elle n’arrivait cependant pas à me regarder dans les yeux mais je savais parfaitement qu’elle attendait une réponse rapide et sans artifice.

-     Salut, tu vas bien ? tentai-je.

-     J’ai connu des jours meilleurs, répondit-elle.

-     Amy, commençais-je, hésitant.

-     N’essaie pas de m’entourlouper, Lucian, me coupa-telle, il me semble que ce que j’ai vu ce matin était plus qu’une querelle entre deux professeurs. Et ne me fait pas croire pas non plus au prof qui faisait répéter une tirade à la prof de littérature.

-     Je ne comptais pas te mentir.

    Silence.

    Elle me regarda enfin, ses grands yeux verts remplis de crainte.

-     Quelle est la vérité, alors ? me demanda-t-elle.

-     Elle n’est pas simple à dire, ni à entendre. Je ne sais pas trop comment …

-     Va droit au but ! s’énerva-t-elle en me fusillant du regard.

    La douceur de son visage s’était muée en quelque chose de farouche, de déterminé. Ses narines légèrement plus ouvertes que d’habitude, sa bouche serrée, étaient des expressions que je n’avais jusque-là jamais vues chez elle. Au moment de la quitter, je découvrais en elle une facette inconnue. Je me demandais alors s’il y en avait d’autres, si cela ne valait pas la peine de rester tout simplement avec elle et de m’attacher à la découvrir encore et encore. Non, je ne pouvais pas.

-     Je suis tombé amoureux d’Alice et elle m’a éconduit.

    Silence.

    J’avais lâché la bombe, brusquement, sans circonspection. Les mots s’étaient éjectés de ma bouche, devançant ma pensée.

-     Et tu voudrais que je te console peut-être, ironisa-t-elle.

-     Non, Amy, bien sûr que non.

-     Alors ? Que comptes-tu faire maintenant ? Sa question était aussi froide que distante.

-     Il vaudrait peut-être mieux que nous nous séparions.

    Nouveau silence.

-     Depuis quand rumines-tu tout ça ?

-     J’ai pris ma décision cette semaine, répondis-je en baissant les yeux.

    Silence.

    Les yeux gros de larmes, elle se balançait d’avant en arrière, le regard vide. Quelques instants plus tard, elle reprit :

-     Et tu veux me quitter alors qu’elle t’a repoussé ? Pourquoi ne pas prendre le temps d’y réfléchir ? C’est peut-être un béguin passager. On pourrait essayer de sauver notre histoire ? Est-ce que tu m’aimes toujours ?

-     Je t’aime toujours oui, mais mon amour pour toi a changé. Crois-tu que cela arrangerait vraiment les choses ? Ce serait se voiler la face ?

-     C’est définitif alors ?

-     Je le crains. Et de toute façon, comment te regarder en face après t’avoir annoncé cela ?

-     Lucian, tout ça, c’est tellement soudain. Donnons-nous du temps. Réfléchis. Je ne comprends pas comment cela peut nous arriver, à nous ! Ça ne peut pas finir comme ça ! Si tu as besoin d’un break pour faire le point, je comprends. Je vais appeler Lucy, elle a une chambre d’ami.

-     Si tu veux, abdiquai-je.

Je savais bien que cela ne servirait à rien. Mais il fallait que l’idée fasse son chemin chez Amy comme chez moi. J’avais laissé le temps de la réflexion à Alice. Devais-je m’étonner qu’Amy fasse de même pour moi ?

Elle s’éclipsa un moment dehors pour appeler Lucy. La pluie tombait dru, apportant sa contribution à la tristesse de l’instant. Elle revint vers moi, les yeux rougis.

-     Je repasse à la maison me faire un sac et je vais chez Lucy. Je t’envoie un message dès que j’ai quitté Wood Street, je préfère ne pas te voir là-bas.

Son ton était froid et distant. Cette froideur me faisait mal, certes, mais moins que celle d’Alice le matin même.

-     Je comprends, annonçai-je, attristé.

Elle attrapa son sac et s’arrêta devant moi, hésitante :

-     Peut-on se revoir la semaine prochaine ici même ? Pour en reparler ?

-     Oui, faisons ça.

-     Je te laisse, j’ai mal à la tête.

-     Ça va aller ? demandai-je en me levant et la prenant par le bras.

-     Tu as d’autres questions ? Je m’en sortirai, ne t’inquiètes pas pour moi.

-     Si je m’inquiète.

Elle retira son bras avec rage et s’éloigna en haussant les épaules. Je soupirai lourdement.

 

J’enfourchai ma moto et pris la route malgré la pluie direction Port Angeles. J’étais à présent complètement seul et avais un besoin urgent de réconfort citadin. J’avais laissé du temps à Amy pour quitter la maison pour s’installer chez Lucy. Au moins, elle ne serait pas seule.

C’était à moi de me retrouver seul dans le cocon que nous avions créé ici, à forks. C’était à moi de souffrir de tous ces souvenirs qui remonteraient à la vue de chaque objet présent dans la maison. C’était aussi dans cette maison que j’avais donné des cours à Alice et que j’étais tombé amoureux d’elle. Continuer à vivre dans cette maison serait mon châtiment, ma pénitence. Tout en roulant, je souffrais dans ma chair. Mon cœur était prêt à exploser et mes entrailles se tordaient de douleur. Je brulais sous mon blouson de cuir. Ma gorge était serrée. Je n’avais jamais ressenti tant de douleur physique du fait d’un trouble émotionnel. Mis à part le pur plaisir charnel, l’amour était pour moi quelque chose d’abstrait, de psychologique. Là tout mon être était révolté, ulcéré par ce que j’avais fait à Amy et de mon amour pour Alice. Je somatisais littéralement.

    J’errai à pied dans les rues commerçantes de Port Angeles, j’hésitai à me rendre au cinéma. Un film violent pourrait me servir d’exutoire.

    Adossé devant le cinéma, il était là. Il me regardait d’un regard indéfinissable, mêlé de colère, de surprise, de consternation. Sa froideur était indescriptible, « dangereux » était le seul mot qui me vint à l’esprit. Je ne savais pas si je devais m’approcher de lui ou prendre mes jambes à mon cou. J’étais figé sur place, surpris de le voir seul, dans ce lieu. C’est lui qui fit un pas à ma rencontre. Impénétrable, ténébreux, il arriva à mon niveau.

-     Lucian, quel surprise, le hasard fait bien les choses non ?

Il s’adressa à moi avec grande courtoisie, sourire narquois et regard d’une férocité latente.

-     Bonsoir Jasper, oui, surprenant en effet, répondis-je, mal à l’aise.

    J’étais persuadé que le hasard n’y était pas pour rien. J’avais sur le dos le mari jaloux de la femme qui m’avait éconduite le matin même. Et j’avais quitté ma compagne quelques instants avant. Décidément, cette journée remportait la palme des pires moments de ma vie.

-     Que fais-tu ici ? tentai-je.

-     Je préférais te voir dans un lieu public, pour ta sécurité. Je ne voudrais pas « tuer le frère de Jacob ».

Eh bien il ne rigole pas le mari jaloux !

-     Et si je n’avais pas été son frère ?

-     Nous ne serions pas là en train de parler.

Vantard !

-     De quoi souhaites-tu parler ?

-     De tout, de rien, marchons un peu veux-tu.

J’obéi, plus contraint que poli. Nous déambulâmes sur l’avenue. Jasper s’arrêta juste après la boutique du libraire, sur une minuscule place. Les lampadaires sensés éclairer la fontaine étaient hors service. Je distinguai au fond un escalier s’enfonçant dans le noir. L’endroit n’était guère rassurant.

Le grand blond me fit face sans que je l’aie vu bougé. Ma surprise fut telle que je vacillai. Il me fixait maintenant de son regard aussi froid que l’obsidienne. Son charisme s’était tout à coup transformé en un masque terrifiant. Sa beauté était encore plus irréelle, violente, diabolique.

-     Alice … n’est pas … pour toi.

Il avait martelé ces mots en appuyant chaque syllabe. Son visage était si proche du mien que je pouvais sentir son haleine suave et fraîche. Elle avait une odeur proche de celle d’Alice et pourtant nettement moins attirante. Sa peau était parfaite, même de si près. C’était comme si un ange démoniaque s’était penché sur moi pour me voler ma vie sans que je m’en aperçoive. Troublé, je me cramponnai à mon courage.

-     Elle me l’a déjà dit, ce n’était pas la peine de te déplacer pour cela, répondis-je, en tentant de conserver le plus d’aplomb possible. Il cilla légèrement sous ma répartie. J’étais impressionné mais surtout ne pas lui montrer. Je fis un pas sur le côté pour m’éloigner de lui. Il fut de nouveau sur moi, menaçant.

-     Ne prends pas ça à la légère, tu ne sais pas ce dont je capable, prononça-t-il les dents serrées.

-     Tu es un mari jaloux qui ne devrait plus s’en faire, les choses sont claires. Alice est ta femme et il semble qu’elle va le rester, rétorquai-je, un brin railleur.

Je me retrouvai tout à coup propulsé contre le mur. Il me maintenait fermement par le col de mon blouson. La vitesse et la force dont il avait fait preuve étaient incroyables. Je n’avais rien vu venir. La rue était passante mais nous étions dans un renfoncement mal éclairé. Là, j’avais peur. Vraiment.

-     Je pourrai te briser sans un bruit dans la seconde, n’oublie jamais ça.

Il me lâcha et s’éloigna doucement vers l’escalier. Je repris mes esprits et tentai de le suivre. Je n’avais même pas pu me défendre. Peur ou pas, je n’allais pas me laisser humilier de la sorte. Je n’avais pas forcé Alice à quoi que ce soit, j’avais juste été franc avec elle. Je n’avais rien à me reprocher et ne supportais pas de me faire traiter comme un enfant à qui l’on dit que l’ogre va venir le manger s’il n’est pas sage. Je gravis les premières marches en courant pensant le rattraper mais il avait complètement disparu.

Il avait surement suivi des cours de je ne sais trop quoi. Incroyable. Il m’avait fichu la trouille.

 

Finalement je laissai renonçai au cinéma et rentrai à Forks, épuisé. Je n’avais aucun souvenir de la route, je ressassai sans relâche ce moment insensé.

Devant la maison, la Harley Sprint était garée. J’aperçus Jacob, à l’abri sous le seul arbre qui s’élevait devant chez moi.

Le moment était mal choisi, pensai-je, chacun son tour d’ailleurs. Était-il aussi maladroit que moi concernant les rapports humains ?

Je n’avais aucunement envie de deviser sur mes racines indiennes à ce moment-là. C’était trop pour ce soir et je ne souhaitais que baisser les bras devant l’adversité.

Il s’avança vers moi, immense. Son sourire fendant son visage mat d’un grand éclat blanc. Il avait tout simplement l’air heureux de me voir.

-     Salut Lucian, comment ça va ?

-     Super, sauf que je suis crevé, je rentre me coucher, répondis-je, taciturne.

-     Je voulais juste de tes nouvelles.

Son sourire s’était effacé, remplacé par un air plus inquiet. Je ne pouvais pas me confier à lui. Pas encore, pas à ce sujet.

-     Eh bien voilà, tu en as eu, répondis-je goguenard.

-     Ça chauffe entre Alice et Jasper, tu sais, lança-t-il, ignorant mon esquive.

Ce qui, évidemment, éveilla mon intérêt. Je levai la tête vers lui et le dévisageai.

-     Et alors ?

-     Rien, je pensais que ça t’intéresserait. Jasper est furieux depuis la dernière soirée. Il a senti que vous étiez proche, ça le rend jaloux.

-     Je sais.

-     Elle te l’a dit ?

-     J’ai vu Jasper ce soir. Il m’a gentiment menacé.

-     Que t’a-t-il fait ?

    Tout à coup, Jacob était plus tendu, ses muscles saillaient, son visage s’était crispé. Ça n’était pas le rôle du grand frère de jouer les protecteurs ?

-     Il … est bizarre, et dangereux, je crois. Entraîné à je ne sais quel art martial, il m’a fait comprendre qu’il ne fallait pas que je me frotte à lui.

-     Pas plus dangereux que moi, murmura Jacob en serrant les dents, visiblement irrité.

-     Ne vous brouillez pas pour moi, t’inquiète, je vais survivre, sa démarche était légitime, je peux comprendre.

-     Tu aimes vraiment Alice ?

-     Plus que ma vie. C’est difficile à comprendre, je sais.

    J’étais triste d’annoncer cela, mais c’était la stricte vérité.

-     Je pense que je peux comprendre, lança-t-il. Ses yeux étaient à nouveau devenus rieurs.

    Il ne s’étendit pas plus sur le sujet.

-     Amy travaille ce soir ?

-     Ouais.

-     Tu veux que je m’en aille ?

-     Oui, je suis fatigué.

-     Bonne nuit grand frère.

-     Salut.

    J’avançai jusqu’à ma porte et pénétrai dans la maison sans me retourner. J’avais été surpris de la façon dont il m’avait appelé. Fatigué de ma journée trop riche en émotions, je n’avais pas relevé sur le moment. J’avais été distant et évasif avec Jacob. Le seul être qui cherchait un contact normal avec moi. Mon frère. Je m’en voulais mais c’était plus fort que moi. Ce n’était pas le moment.

    Il m’avait appelé « grand frère ». Au fond de moi ça me plaisait mais mon esprit était embrouillé. L’épuisement émotionnel m’avait ôté toute capacité de réaction. On verra demain, pensai-je. J’enlevai mon blouson et le balançait sur le canapé. Je me rendis compte que j’étais en nage. J’avais crevé de chaud dans mon cuir. Je me laissai tomber, tout habillé, sur le lit et sombrai dans un sommeil profond.


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