Blue Hour
Chapitre 11 : Impuissance
6315 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 23/08/2023 19:09
Le weekend promettait d’être chaud. Je rentrai à la maison ce soir-là, chamboulée par les mots de Lucian. Ces mots qu’il avait prononcés le matin même, juste avant les cours.
J’avais passé le reste de la semaine à tenter d’être « normale ». De faire fi de tous les évènements récents et de me laisser porter par la vie lycéenne. Je m’étais focalisée sur les humains qui m’entouraient et tenté d’exercer mes dons sur eux. Pas simple mais quelques visions étaient néanmoins apparues. Cela avait eu pour résultat de réveiller à nouveau ma joie de vivre et mon engouement pour les choses futiles. La distraction avait opérée, plus ou moins.
Une de mes élèves, April Garner, une jolie brune aux cheveux longs et ondulés allait probablement très vite tomber enceinte, je n’avais malheureusement pas capté le visage du père. J’avais une idée assez précise de qui il était, la voyant souvent collée à Martin Brant. Il me semblait que pour lui, vu son immaturité et sa tendance volage, la nouvelle serait rude. April, elle, serait aux anges. Un autre, Justin Doherty, allait faire un voyage au soleil. J’avais aperçu son visage défait lors de la descente de l’avion, au-dessus d’une mer bleu azur. A priori, l’avion se posait sans encombre mais le jeune garçon était terrorisé par ce moyen de transport. C’était drôle de voir ces choses .
J’avais toujours au fond de moi cette amertume, je savais que je devais me faire une raison. Mon fantasme envers Lucian n’était qu’une parenthèse à refermer. Il était non seulement humain mais il y avait aussi un risque élevé qu’il appartienne à la famille de nos ennemis les loups-garou. Et même s’il ne transmutait pas, mon mariage avec Jasper était ma réalité, ma vérité, mon avenir.
Pourtant, ce vendredi matin, les paroles de Lucian, la transparence et la douceur de ses magnifiques yeux bleus m’avaient retournée et tout était remonté à la surface. Son parfum, mêlé à sa profonde émotion, avait libéré des hormones qui le rendaient encore plus chantant.
Il avait été si difficile de l’éconduire froidement. Ça m’avait brisé le cœur. J’en avais presque la nausée lorsqu’il est parti. Telle était ma décision. Je m’y tiendrais.
Le fait de vivre ces moments me donnait ce sentiment bizarre d’être vraiment humaine, tellement plus proche des personnages de la littérature que j’avais étudiée à la fac. J’avais aussi l’impression d’être un Darcy [1] fourré de mille et un préjugés à propos d’un humain à l’avenir lupin incertain, une Iseut[2] éprise à en mourir contre sa propre volonté (mais moi je le sais). Je n’étais pas habituée à ressentir une telle déferlante de sentiments. Certes, notre régime alimentaire nous a rendu plus « civilisé », il a assagi notre esprit de prédateur et a ouvert notre conscience à quelque chose de plus profond. Ça j’avais pu le remarquer aisément en croisant quelques membres de mon espèce, des nomades avides de sangs humains et dénués de toute compassion. Il était clair que je n’avais rien à voir avec eux.
Mais d’ici à explorer moi-même une telle palette de sentiments ! Lorsque j’avais eu la vision de Jasper, je savais qu’il devait être mon compagnon, point. Lors de notre rencontre, J’ai ressenti une connivence immédiate, je me suis dit que j’étais chanceuse. Mais il n’a jamais été question de coup de foudre ou de grand amour. Je croyais ces extrémités réservées aux humains ou tout du moins à ceux de mes congénères qui avaient quelques souvenirs de leur vie d’avant. Mais moi ! Impossible. Je me considère comme une simple observatrice. Je n’ai aucun souvenir de ma vie précédente, aucune réminiscence de quelque sentiment que j’aurais pu alors ressentir. Je suis un vampire, rien d’autre. Ma vie est faite de chasse, de distractions et d’un attachement, tout de même manifeste, à ma famille. Mais pas de roman d’amour à la Roméo et Juliette. Ça non ! Jamais je n’aurais pensé savoir ce qu’était la différence entre un attachement profond, une tendresse complice, une amitié sincère et … l’amour.
Jamais, jusqu’à lui.
La violence de ce sentiment me tordait les entrailles. N’aurais-je pas été entraînée à résister à la tentation que je me serais jetée dans ses bras dans la minute. Sa présence emballait tous mes sens, finalement il n’y avait pas que ma soif qui régissait mon corps. J’avais envie d’hurler pour faire sortir cette douleur de mon corps, et je finis par pleurer toutes les larmes de mon corps, mêmes si celles-ci ne coulaient pas.
Nous étions rentrés tard Emmett et moi, quelques réunions pédagogiques nous avaient retenus au Lycée.
A peine arrivée à la maison, je demandai à Edward où était Jasper. Alors, un flash m’assaillit. Jasper menaçant quelqu’un. Lucian ! J’avais vu le cinéma de Port Angeles, Edward, s’était aussitôt éclipsé, pour tenter de convaincre Jasper de ne pas l’agresser. J’appréciai pour une fois cette connexion mentale. Que de temps gagné !
Un peu plus tard, un autre flash m’indiquait que Jasper et Edward rentraient tous les deux, souriants. Tout allait bien. J’avais néanmoins appelé Jacob pour qu’il s’en assure directement.
J’attendais Jasper dans notre chambre, furieuse :
- Alice, ce qui émane de toi est insupportable. Cet amour, cette frustration … et qui n’est même pas à mon égard. Ça m’a rendu fou de jalousie.
Jasper faisait de grands pas à travers la chambre, impuissant, malheureux.
- Jasper, tu n’as pas à être jaloux, je te l’ai dit. Et pourquoi vouloir faire du mal à Lucian, c’est horrible !
- Je suis en train de te perdre ! hurla-t-il
- Tu ne vas pas me perdre, je ne veux pas, promis-je
- Alice, c’est fort, très fort ce que tu ressens ! ça me fait vraiment souffrir, IL me fait vraiment souffrir. Et je ne voulais pas lui faire du mal, juste le prévenir ! tenter de nous sauver.
Il s’était emparé de mes épaules et me regardait fixement, son visage reflétait son désespoir.
- Aide-moi à ne plus ressentir cela, je t’en prie !
- Pourquoi est-ce que ça revient aujourd’hui ?
- … Lucian m’a parlé ce matin.
- De quoi ?
- Jasper, je n’ai pas envie de donner de l’importance à ce qu’il m’a dit, fulminai-je.
- Tu lui en donne rien qu’en respirant. Tu ne peux pas renier ça !
- Aide-moi s’il te plaît, le suppliai-je.
- Et lorsque je ne serai pas là ?
- Nous ne nous séparerons plus.
- Tu vas me mettre dans ta sacoche de cours ?
- S’il le faut !
Ma famille avait prévu d’aller chasser ce weekend. Voilà qui me divertirait. J’avais proposé de partir un peu plus loin que d’habitude, à la recherche de proies plus excitantes. Je craignais que le weekend soit trop banal et que les émotions me submergent de nouveau, je devais me distraire. Nous nous dirigions vers le Parc National du Yellowstone regorgeant d’ours noirs et de pumas.
Nous étions rentrés le dimanche dans l’après-midi, laissant nos instincts se focaliser sur la traque de nos proies pendant des heures entières. Cela m’avait évité de penser à autre chose, surtout en présence de Jasper. Il s’était, malgré notre discussion, tenu relativement éloigné de moi, préférant la compagnie de Rosalie et Emmett, alors que je restais plus près d’Edward, Bella, Carlisle et Esmé. Nous laissions Bella chasser en premier, ses instincts n’étaient encore pas tout à fait contrôlés et nous ne voulions pas risquer qu’elle nous blesse. Elle était à l’affût d’un puma, perchée sur une branche d’arbre. Edward était admiratif :
- Regarde, elle s’est placée en haut du vent pour le traquer. Regarde-la jaillir ! un vrai phénomène ! Elle est tellement belle. Regarde ses yeux, une grande chasseuse.
Edward s’émerveillait de chaque geste de Bella. Quelle chance d’être comblé à ce point. J’avais l’impression que ses mots sortaient de ma bouche quand j’observais Lucian. Je refoulai l’amertume qui me submergeait. Mais j’avais tranché. Mon mariage avait gagné.
La semaine suivante, malgré mes résolutions fermes et définitives, les regards tristes et interrogateurs que Lucian posait sur moi étaient difficiles à assumer. J’avais une envie folle de l’approcher et de me serrer contre lui jusqu’à la fin des temps. Nous nous étions vus tous les jours à la salle commune, toujours en présence de collègues. Nous n’avions pas pu évoquer de l’incident avec Jasper et je mourrais d’envie de savoir comment il l’avait vécu. Et aussi de m’excuser.
Nous nous rencontrâmes enfin un soir, alors que je retournais à la voiture et qu’Emmett traînait. Il avait des cernes bleuâtres sous les yeux, sa démarche était nonchalante, son dos légèrement courbé. Il manquait clairement de sommeil. Je réalisai à ce moment que je ne faisais pas souffrir que Jasper dans cette histoire. Lucian aussi souffrait de mon refus, et … moi aussi.
Il s’avança vers moi, tout en essayant de se composer un visage à peu près normal. Il m’adressa un sourire charmant, son parfum emplit de nouveau mes narines et embrasa ma gorge. Son regard était triste mais je me perdais de nouveau dans le bleu de ses yeux. Même avec des cernes, il était magnifique.
- Alice, me salua-t-il poliment.
- Bonsoir, répondis-je, gênée
- Ta journée s’est bien passée ?
- Oui merci et toi ?
- Ça va, je trouve qu’April Garner est complètement déconnectée, as-tu remarqué quelque chose ? Elle a un air ébahi et le nez au vent à longueur de temps.
Oh, ça y est, elle sait qu’elle est enceinte, me dis-je.
- Oui, probablement un béguin quelconque, affirmai-je
- Les béguins ne sont jamais quelconques, protesta Lucian.
- Tu as surement raison, pardon.
- Ton mari est toujours en colère ?
- Je suis désolé, il t’a ennuyé ?
- Disons qu’il sait être convaincant…
Je baissai les yeux, J’avais vu dans mon flash que Jasper n’avait pas vraiment caché sa nature et non seulement je pouvais comprendre à quel point Lucian avait pu avoir peur, mais en plus j’étais inquiète car il risquait de poser des questions gênantes. Avait-il remarqué quoi que ce soit d’un peu trop étrange chez mon mari ?
- Mais ça ne change rien. Mes sentiments pour toi sont intacts et la balle est toujours dans ton camp.
Je ne bronchais pas, écrasant quelques feuilles du bout de mon pied.
- Oh, autre chose Alice, je voudrais que tu me fasses une promesse.
- Quoi ? demandai-je interloquée ?
- S’il devient violent, ou s’il te fait peur, préviens-moi. Car ça je ne le supporterais pas.
- Que vas-tu imaginer Lucian ? Jasper ne me ferait pas de mal !
- Ce que j’ai vu de lui l’autre soir m’en fait douter.
- C’est qu’il m’aime, il a … Oh, et je n’ai pas à me justifier concernant mon mari !
- Promets, s’il te plaît.
- Si tu veux, mais je ne risque rien ! Sois en sûr !
Nous nous toisions en silence lorsque quelqu’un arriva à mon niveau. Mon champ de vision étant réduit à son seul visage, je ne reconnus pas immédiatement l’intervenant.
- Alors c’est quoi les projets ?
Emmett venait d’apparaître à nos côtés, accompagné de son éternelle bonne humeur.
- Il y a un match bientôt ? demanda-t-il à Lucian.
- Je ne suis pas vraiment les matchs en ce moment, je n’ai pas la tête à ça, maugréa Lucian.
- Oh, elle va revenir ta belle, ne t’inquiète pas !
- C’est moi qui l’ai quitté !
- Alors, tout va bien, rétorqua Emmett tout sourire.
- Si tu le dis ! On tâche de se voir bientôt, avec plaisir mon vieux, mais là je dois y aller. J’ai un dîner avec « ma belle », lâcha-t-il à Emmett, tout en me regardant.
Alors il l’avait quitté ! A l’annonce de cette nouvelle, je restai sans voix, ébahie par le fait qu’il ait pu aller si loin pour moi. J’étais, maintenant, néanmoins curieuse de savoir si ses traits fatigués étaient dû à la souffrance de mon refus ou à un revirement qu’il s’apprêtait à annoncer à Amy. Allait-il s’excuser et retourner vers elle ? Ne supportait-il pas la solitude finalement ?
Je m’installai dans un coin du salon, à l’écart des autres afin d’essayer de me concentrer sur ma nouvelle lubie : avoir des visions d’Amy. Par elle, je pourrai peut-être savoir ce qui se passe entre eux. Et cela cadrait parfaitement avec le nouvel entraînement que j’avais démarré sur les gens.
Jacob et Renesmé rentrèrent bruyamment dans la pièce, affamés. Ils gagnèrent la cuisine, je pouvais de nouveau me concentrer.
Pense à Amy, focalises-toi sur son visage.
Le temps s’écoula, sans que rien ne se passe. J’essayai de me la représenter mentalement, de détailler chaque trait de son visage. D’animer celui-ci à travers des mots qu’elle avait prononcés. De la faire vivre à l’intérieur de ma tête. Soudain, la vision arriva :
- Ooohh non, pas ça ! Carlisle, hurlai-je.
- Il est à l’hôpital, répondit Esmé, il est parti pour la nuit. Que se passe-t-il ?
- Elle … j’ai vu un accident ! Je dois y aller, je dois prévenir Lucian.
Je filai à toute allure en direction de Forks à travers la forêt. J’y serais bien plus vite en courant qu’en voiture. J’avais remarqué que mes flashs concernant les humains se réalisaient souvent très vite. Sans délai. Je n’avais pas de temps à perdre. Le long du chemin, sous une pluie battante, je concentrai mes pensées sur les restaurants de Forks, il fallait que je les trouve, que je les prévienne. Le tonnerre grondait au loin, le temps était vraiment affreux. Et tellement propice à un accident. Je descendis l’avenue principale par le nord et fini par débusquer l’odeur de Lucian à l’angle de C Street. J’entrai telle une furie dans le restaurant. Un coup d’œil rapide me permit de situer Lucian, attablé seul dans un coin, le nez dans le journal. Il releva la tête et me vit. Je fus vers lui en quelques enjambées.
- Alice, je rêve, s’écria-t-il.
- Ou est Amy ? demandai-je prestement.
- Comment ça Amy ? mais pourquoi ?
- Je dois la trouver tout de suite, réponds-moi ! tonnai-je.
Au moment où je prononçais ces mots, le klaxon d’un camion retentit et fut suivi d’un couinement de freinage brutal. Nous sortîmes précipitamment, la scène devint alors surréaliste. Le temps c’était subitement ralentit et nous vîmes la course du camion essayant d’éviter sans succès la voiture qui venait sur lui. Je revins à moi dans un fracas de tôle et de verre brisé.
Je regardai le bas de l’avenue, tétanisée.
- Allons voir si nous pouvons aider proposa Lucian.
- Je suis tellement désolée, murmurai-je.
- Quoi, tu as peur de quoi ?
Idiot, si seulement tu savais ce que je ressens à l’approche du sang frais. S’il y en a…
- Allons aider, acquiesçai-je avec une légère hésitation.
Nous partîmes sans mot en direction de l’accident. Au fur et à mesure que nous nous approchions, je vis que Lucian remarquait la voiture qui s’était encastrée dessous. Il s’arrêta, stupéfait.
- C’est la voiture d’Amy, s’écria-t-il.
- Mon dieu non, soufflai-je.
Ma vision, encore une fois, était arrivée trop tard. C’était bien l’accident d’Amy qui venait de se produire. Lucian se mit à courir à en perdre haleine en criant le nom de sa petite amie. Sur place, le chauffeur, bras écartés, s’expliquait à l’assistance :
- La voiture ne roulait pas très vite mais elle n’a jamais marqué le stop et a foncé tout droit sur moi, j’ai fait un écart mais je n’ai pas pu l’éviter.
Comment peut-on griller un stop ? L’avenue principale de Forks regorge de camions chargés de bois à toute heure, elle est dangereuse.
Je n’osai pas trop m’approcher de la voiture, craignant l’odeur du sang. Quelques effluves me chatouillaient déjà le nez. Lucian de précipita vers Amy. Le nez de la voiture était écrasé contre les roues arrière du camion. Un peu plus et elle passait dessous, se faisant probablement décapiter.
Elle gisait sur son siège, immobile.
Les pompiers firent reculer Lucian afin de pouvoir ouvrir le véhicule et en extraire Amy. Les lumières clignotaient de toutes parts. Le visage d’Amy était en sang, elle était consciente et bizarrement calme. Comme si elle n’était qu’une simple spectatrice de ce qui lui arrivait. Elle souriait aux pompiers.
Je rejoins Lucian sur le bas-côté. Il était prostré, impuissant. Les larmes coulaient sur son visage, relevant son parfum de leurs notes salées.
Ne pense pas à ça, résiste.
Je lui pris le bras, tentant de le réconforter silencieusement. Il m’adressa un regard bouleversé, comme s’il ne m’avait pas reconnu. J’effleurai sa main de la mienne. Brulante. Il tremblait de toute part.
- Je t’accompagne jusqu’à l’ambulance, tu pourras monter avec elle, lui proposai-je.
Ses jambes bougèrent, son regard resta hagard.
- Amy, murmura-t-il, qu’est-ce que j’ai fait ? geignait-il.
- Ça va aller …
- Alice, pourquoi es-tu là ?
- Je t’expliquerai plus tard. Il faut que tu voies quelqu’un.
Je regardai autour de moi, cherchant un pompier ou un soignant. Un homme courait en direction de l’accident avec du matériel à la main.
- Monsieur, m’écriai-je, c’est le compagnon de la victime, je crois qu’il est en état de choc.
- Il était dans la voiture ?
- Non, il l’attendait au restaurant un peu plus loin. Il n’a pas de traumatisme physique.
L’ambulancier fit asseoir Lucian et l’enroula dans une couverture de survie. Au même moment, le brancard arrivait près du le véhicule.
- Comment va-t-elle ? s’enquit Lucian, les yeux hagards.
- Elle n’a pas repris conscience mais ses constantes sont stables. On l’emmène aux urgences.
Je poussai Lucian dans l’ambulance derrière le brancard et laissa filer le véhicule. L’hôpital n’était qu’à quelques dizaines de mètres, heureusement.
Je couru derrière l’ambulance, faisant attention toutefois à ne pas arriver avant elle.
Carlisle attendait dehors, il prit un air grave et affligé, reconnaissant Amy et Lucian dans l’ambulance. Je me faufilai à côté de lui et lui expliqua la situation très vite et si doucement que les humains ne pouvaient nous entendre. J’appuyai sur un détail qui m’avait sauté aux yeux.
- Carlisle, Lucian tremble et à de la fièvre. Est-ce qu’il est malade ?
- Appel Jacob, qu’il vienne le chercher.
- Pourquoi Jacob ? demandai-je.
- Fais-moi confiance, je ne pense pas que ce soit la grippe, répondit-il,
J’attrapai mon téléphone tout en m’éloignant de l’entrée de l’hôpital.
- Viens avec des vêtements, le priai-je. Et ta laisse, glissai-je, ironique.
- Tâche de ne pas vider toutes les poches de sang avant mon arrivée, laisse-en à Amy, rétorqua-t-il.
***
Jacob gara la Golf devant l’entrée de l’hôpital environ vingt minutes après mon appel. Il avait revêtu un jean et un blouson en cuir noir. Ainsi vêtu et marchant vers moi, il avait la même démarche que Lucian. Le doute n’était pas permis : ils étaient bien frères. J’accompagnai Jacob à l’intérieur.
- Où est-il ? demanda Jacob.
- Assis, là, montrai-je en désignant les chaises alignées contre le mur blanc du couloir.
Lucian se tenait la tête dans les mains, elles tremblaient comme des feuilles.
- Lucian, viens prendre un peu l’air, il fait trop chaud ici, proposa Jacob.
- Pourquoi es-tu là toi aussi ? maugréa Lucian.
- Viens, marchons un peu, viens respirer l’air frais.
Lucian se laissa entraîner par Jacob. Je les vis s’éloigner dans la nuit, sur la route mouillée. La pluie avait cessé. Comme si elle avait eu son quota de drame pour ce soir.
Je pris la direction du bureau de Carlisle. Il raccrochait son téléphone.
- Alice, entre, comment va Lucian ?
- Il est avec Jacob, il est effondré. Comment va Amy ?
- Son scan cérébral n’est pas bon. Elle a une tumeur mal placée.
- Une tumeur ? C’est pour ça qu’elle a eu un accident ?
- Oui, probablement, un déficit de l’attention fait partie des symptômes de ce genre de tumeur. Ça aurait pu arriver n’importe quand. Elle se plaignait de maux de tête et de quelques étourdissements. Nous avions mis ça sur le compte de la fatigue. J’aurais dû être plus attentif.
- Tu ne pouvais pas savoir, le rassurai-je.
- Je sais mais c’est encore plus déroutant lorsque ça concerne une collègue que tu fréquentes tous les jours. Amy est une personne de valeur, elle ne mérite pas ça, fulmina-t-il.
- Les humains sont fragiles, nous le savons. La médecine n’a pas réponse à tout Carlisle.
- Nous allons nous concentrer sur le retrait de sa tumeur, je viens de contacter un collègue neurochirurgien de Seattle, il sera là lundi pour donner son avis.
- Ça n’est pas trop tard ?
- Non. Nous devons d’abord soigner sa commotion afin de pouvoir étudier la tumeur le mieux possible. Elle doit d’abord récupérer du choc. On doit aussi attendre un peu pour voir si elle reprend conscience ou pas. Cela nous donnera d’autres indications.
Il baissa les yeux, prit une profonde inspiration – tic ancestral nerveux – et me regarda tristement.
- Je dois parler à Lucian, maintenant.
- Ok, je te laisse travailler.
Carlisle me serra dans ses bras, fait rarissime. Il était vraiment affecté par ce qui arrivait à ses amis.
- A plus tard Alice, me dit-il en me lâchant doucement.
Je regagnai le couloir où Lucian s’était assis. Je le vis à la même place, Jacob à ses côtés. Ils étaient silencieux, perdus dans leurs pensées. Jacob se leva à mon approche et nous nous éloignèrent légèrement alors que Carlisle s’approchait de Lucian.
- Comment va-t-il, demandai-je à Jacob.
- Il est choqué, mais ça ne se produira pas ce soir. Mais je suis sûr que ça va arriver. Sa température grimpe en flèche, il est nerveux et irritable, plus que la normale. Du nouveau pour Amy ?
- Elle a une tumeur au cerveau. Carlisle est sur le coup.
Jacob ouvrit de grands yeux ahuris :
- La vache, elle est jeune pour ce genre de truc ! Pas possible !
- Les humains sont fragiles à tout âge.
Nous nous retournâmes discrètement en direction de Carlisle et Lucian. Visiblement Carlisle lui avait annoncé la nouvelle. Lucian était complètement effondré et le médecin s’efforçait de le rassurer.
- Il est trop tôt pour envisager quoi que ce soit mais Amy est forte, elle se battra, lui disait-il. J’ai contacté un des meilleurs neurologues du pays.
- Pourquoi elle ? C’est une fille adorable, elle ne méritait pas ça ! se lamentait Lucian.
- Lucian, ça va aller. Veux-tu que je te fasse une ordonnance pour que tu puisses dormir ?
- Non, je vais rester, au cas où elle se réveille.
- Rentre chez-toi, ça n’arrivera pas ce soir. Nous la maintenons dans le coma le temps que l’hématome se résorbe. Reviens demain.
- Je te ramène, proposa Jacob.
- Donne-moi les clés de ta moto, je la déposerai chez toi, conseillai-je à mon tour.
Lucian obtempéra sans réfléchir, tel un robot. Il était sonné. Il se laissa guider sans résister, dépourvu de toute volonté.
Jacob le déposa devant chez lui. Je l’attendais avec ses clés de moto. Il avança vers moi tandis que la Golf redémarra bruyamment.
- Tiens, tes clés, lui dis-je doucement.
- Merci Alice. Il avait la tête basse, les yeux vides.
- Ça va aller ?
- Je n’aurai jamais dû accepter de venir ici. Tout n’est qu’un abominable fiasco !
- Ça va aller, elle va se remettre. Elle est bien entourée, le rassurai-je.
- Et moi, comment penses-tu que je vais me remettre du carnage que j’ai causé ? gronda-t-il, les yeux embués.
Il pénétra dans la maison et claqua la porte violemment.
Je rebroussai chemin tristement, pensant à ses derniers mots. Sa douleur ne me laissait pas indifférente, loin de là. Rien n’était simple pour lui depuis son arrivée à Forks, j’en étais consciente. Les humains ont pour coutume de dire que lorsqu’ ils ont touché le fond, ils ne peuvent que remonter. J’estimai que le fond était amplement atteint et espérais sincèrement qu’il voit rapidement la fin de ses problèmes.
Carlisle était le meilleur pour aider Amy à passer ce cap. C’était un médecin hors pair qui disposait de nombreuses années d’expériences, plus que quiconque.
Jacob prenait son rôle de frère à cœur. Il était toujours présent pour Lucian. Il était doux et patient avec lui. Il guettait avec soin le moindre signe de transmutation afin d’être présent pour l’aider le jour où cela arriverait.
Et moi, comment pouvais-je l’aider ?
J’étais en partie responsable de ses problèmes, de sa rupture avec Amy. Je ne pouvais malheureusement pas faire grand-chose concernant Billy. Le bougre était têtu. Et La Push, m’étant interdite d’accès, une visite était exclue. Je savais parfaitement que si je téléphonais à ce sujet, il raccrocherait aussitôt.
Cela me rendait malade de faire partie des éléments négatifs de sa vie à Forks. Disparaître de sa vue aurait peut-être été un bon moyen de l’aider. Or, ma famille souhaitait rester ici le plus longtemps possible et j’avais promis de m’en accommoder. J’aurais pu partir avec Jasper. Mais dans ce cas, c’est lui qui aurait subi le poids de mon départ. Ce n’était pas raisonnable.
Peut-être pourrais-je le soutenir alors. Être un peu plus agréable, tout en restant ferme afin qu’il ne se méprenne pas.
Samedi matin. Je passai acheter quelques beignets à la boulangerie. La vendeuse, qui ne m’avait jamais vue, ou du moins de si près, eu un léger mouvement de recul malgré mon large sourire et ma bonne humeur. Satanée malédiction, pensai-je. Elle me rendit ma monnaie et me posa le sachet sur le comptoir sans me le tendre.
Je me garai devant la maison de Lucian, la pluie tombait drue. Ne pouvant filer rapidement me réfugier sous le porche d’entrée, au cas où j’aurais été observée, j’optai pour un grand parapluie noir.
Il m’ouvrit, son parfum, concentré, emplit mes narines d’une senteur étourdissante.
- Alice, qu’est-ce que tu fais là, je partais pour l’hôpital.
Son accueil, aussi glacial que la pluie, me ramena immédiatement à la réalité.
- Tu pensais y aller à moto avec un temps pareil ? Tu veux avoir un accident toi aussi ? Je suis simplement passée te proposer de t’emmener en voiture. Et voici de quoi manger.
- C’est gentil à toi, rétorqua-t-il, méfiant. Pourquoi fais-tu ça ? Je n’ai pas besoin d’être couvé, ni qu’on ressente de la pitié pour moi. Si Amy avait été en forme, tu ne serais pas là n’est-ce pas ?
- Lucian, je voulais juste aider un ami.
- Pourquoi Emmett n’est-il pas venu ?
- Il est parti en weekend avec Rosalie.
C’était une fausse excuse mais je n’avais pas envie de justifier ma présence.
- Tu veux bien monter en voiture maintenant ?
- Ok, … Alice, siffla-t-il, incisif.
Il attrapa son blouson et me suivit sous le parapluie.
Le trajet en voiture fut silencieux. Je comprenais sa position, même si j’étais un peu déçue qu’il me rejette. De mon côté, je luttai vaillamment contre son doux arôme. Je ne me retenais plus de respirer comme avant. Je m’habituais à la violence de la chose et je me surprenais de temps à autre à renifler goulument et à m’empiffrer littéralement de son parfum. La brûlure au fond de ma gorge était toujours présente, douloureuse, mais le plaisir de le respirer m’enivrait.
Il fixait l’horizon, le visage toujours hagard.
- As-tu dormi un peu cette nuit ? finis-je par demander, soucieuse.
- Je ne sais pas trop. Je dormirai quand elle sera réveillée et que tout ira bien.
Il parlait d’un ton distant et sec.
- Tu dois prendre soin de toi pour la soutenir dans de bonnes conditions, continuai-je.
- Alice, comment veux-tu que je prenne soin de moi ? Tout se barre en cacahuète dans ma vie, et en plus tu es là ! persifla-t-il
- Je peux partir si tu le souhaite ! répondit-je, piquée.
- Alice, comprends-moi. Tu m’as repoussé il y a une semaine et maintenant tu veux m’aider ! Ma vie est déjà compliquée, ce n’est pas pour avoir en plus à gérer tes sautes d’humeurs que je ne comprends pas !
- Lucian, je ne reviens pas sur ma décision, je suis ici en tant que collègue et amie compatissante, rétorquai-je, à demi-convaincu par mon propre ton.
- Et ça, ça me fait mal. Est-ce bien nécessaire ? Il me fusilla de son regard bleu.
- Je comprends. Je demanderai à Emmett ou Jacob de veiller sur toi.
- Je n’ai besoin de personne ! s’énerva-t-il. Je suis capable de me débrouiller tout seul.
Le silence emplit de nouveau l’habitacle.
- Pourquoi es-tu venu au restaurant hier soir ? tu devais m’expliquer !
- Nous arrivons à l’hôpital. A lundi, tranchai-je.
Il me lança un regard furibond. Il ouvrit la portière et, sans se retourner, gagna l’hôpital en courant sous la pluie battante.
[1] Orgueil et préjugés – Jane Austen
[2] Tristan et Iseut - Béroul