Blue Hour

Chapitre 14 : On apprend

Chapitre final

9321 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 23/08/2023 19:14

   Je n’avais vu ni Emmett ni Alice ce matin au Lycée. J’étais arrivé tôt et j’avais eu tous loisirs de regarder les élèves se garer petit à petit sur le parking. Appuyé contre ma moto, je parlais à Mike au téléphone. Ça faisait quelques temps que je ne l’avais pas contacté. Il m’avait appelé alors même que j’ôtai mon casque.

    Quelques groupes de filles me lancèrent leurs habituels regards incandescents , et pouffaient en gagnant le Lycée, quelques ados chahutaient un autre garçon qui tentait de récupérer un objet.

    Mike me parla de Stella, de Chicago, du nouveau guitariste qu’ils appréciaient bien. Lorsque mon tour fut venu d’annoncer la nouvelle concernant Amy, j’eu du mal à laisser sortir les mots. Après tout, j’étais parti, je les avais laissé, et je n’avais aucun désir de les faire souffrir davantage.

           Je décidai de ne rien lui dire et lui fit avaler par quelques pirouettes que tout allait bien. Mais Mike n’était pas dupe, il me connaissait depuis tant d’années. J’avais fini par lui raconter que je m’étais bêtement disputé avec Amy et que ça allait s’arranger. J’aurais tant voulu que cette version soit la stricte vérité…

    Je retournai près d’Amy à la fin des cours, en prenant garde de ne pas trop faire pétarader ma moto afin de ne pas affoler outre mesure les hormones de mes jeunes élèves.

    Carlisle et Jacob discutaient dans le hall, je tournai directement vers les chambres afin de ne pas les déranger. Leur discussion avait l’air d’être sérieuse.

-     Lucian, me héla Carlisle, par ici !

Je fis un demi-tour hésitant, peu séduit par l’idée, soit d’entendre des paroles de réconfort qui ne m’apportaient rien, soit d’apprendre encore de nouvelles mauvaises nouvelles. Pourquoi devais-je toujours être aussi négatif ? Il finirait forcément par y avoir quelque chose de positif à un moment ou à un autre. J’espérai que ce serait maintenant. Mais à voir l’attitude des deux personnages qui me faisaient face, j’avais un doute.

Mise à part leur mine soucieuse, ces deux hommes côte à côte étaient tellement différents et pourtant si charismatiques chacun à leur manière. Carlisle avait cette beauté froide et marmoréenne, une classe incontestable, Jacob respirait la force et le naturel, l’homme à l’état brut, magnifique et sauvage.

Je m’approchai doucement, me sentant tellement minable par rapport à eux, à ce qui en émanait. Moi, le petit citadin qui avait perdu sa maman et qui pleurait sa copine.

Je leur adressai un simple de signe de la tête, ne souhaitant pas prendre la parole le premier, au risque de dire n’importe quoi, comme je savais si bien le faire.

-     Allons prendre l’air veux-tu, me commanda Carlisle

-     Prendre l’air ? Mais je veux voir Amy ! rétorquai-je.

-     Plus tard, ajouta Jacob, fermement.

    Nous fîmes quelques pas dans le silence, moi étonné de cette mise en scène, un peu inquiet aussi, après ce que j’avais vécu avec Jasper. Mes deux acolytes étaient calmes et complices. Que se passait-il de si grave ?

    Ils s’arrêtèrent un peu plus loin, à l’abri des regards des passants, du personnel et des voitures. J’étais inquiet.

-     Pourquoi est-on ici, qu’est-ce que je vous ai fait ? Qu’est-ce que ça signifie ?

    J’étais passablement énervé par cette situation, la colère montait au fond de moi. Je savais pertinemment que je n’avais rien fait de mal. J’avais été sincère et juste, à mon sens. Peut-être pas au leur.

-     Lucian, tout va bien, dit Jacob d’un ton qui se voulait rassurant. Si on t’a amené ici, c’est juste pour te protéger, tu comprendras peut-être plus tard. Carlisle doit te parler.

-     Me protéger ? Mais de quoi ? m’étonnai-je.

-     Il y a des choses que les autres n’ont pas besoin de voir.

    Là mon sang ne fit qu’un tour, ils allaient m’annoncer une catastrophe et j’allais m’effondrer. Pas très bien vu pour un professeur du Lycée, effectivement.

-     Carlisle ? Interrogeai-je, terrorisé.

-     Lucian, Amy n’est pas en bonne posture, me dit-il doucement. Sa situation est critique.

-     Il vous faut plus de temps pour étudier la tumeur ? demandai-je, interloqué.

-     Non Lucian, mon collègue a terminé et il n’a pas trouvé de point d’entrée pour atteindre la tumeur.

    Il me fixait de ses yeux ambrés, l’air sérieux, scrutant la moindre de mes réactions.

-     Alors elle va avoir uns chimio ?

-     Elle n’en viendrait pas à bout, répondit-il d’un ton encore plus feutré. Cela ne ferait qu’empirer son état.

-     Quelles sont les autres options ?

    Je commençai à m’agiter sérieusement. Mes mains tremblaient, mes jambes flageolaient. La panique gagnait peu à peu.

-     Il n’y en a pas, Lucian, Amy ne s’en sortira pas, je suis désolé.

Je chancelai sur mes jambes, sentant la chaleur emplir ma tête. Carlisle posa son bras sur le mien, protecteur. Jacob se rapprocha doucement de moi, sa manière de me soutenir, surement.

-     Co … comment ? Elle va mourir ? m’écriai-je, paniqué. C’est fini, on laisse tomber ? Comme ça ?

-     Oui Lucian, elle risque de partir rapidement, la tumeur comprime des zones vitales qui vont bientôt cessées d’être irriguées.

-     Quand ?

    J’écarquillais les yeux et je tentais de rester debout. Jacob attrapa mon bras pour me soutenir.

-     Une semaine, tout au plus, avoua-t-il.

La terre se déroba sous mes pieds, le feu qui brûlait ma tête et dont les crépitements emplissaient mes oreilles se répandit dans tout mon corps. Je me mis soudain à trembler. Le stress, le choc probablement, c’était ça un état de choc alors.

-     Ça commence, dit Jacob.

-     Tu ne peux pas l’arrêter ? Il ne pourra pas tout gérer en même temps, s’enquit Carlisle

-     Ça va être dur, je sais.

-     Qu’est-ce que vous racontez ? Hurlai-je.

-     Viens avec moi, me dit doucement Jacob en me tirant par le bras. Il m’imposait une allure impossible.

-     Où allons-nous ? Je dois voir Amy

    Il m’entraînait tout droit vers la forêt. La nuit n’allait pas tarder à tomber. Comble de l’horreur.

-     Plus tard, suis-moi, répéta-t-il.

     La colère monta encore d’un cran supplémentaire, j’avais une envie irrépressible d’étrangler Jacob sur place. J’allais me jeter sur lui malgré sa carrure d’une minute à l’autre.

-     Jacob, lâche-moi, j’ai autre chose à faire que de partir avec toi maintenant et je hais la forêt, elle me révulse au plus haut point. C’est quoi ce plan pourri, ma copine va mourir, espèce d’abruti.

    Jacob se retourna vers moi, l’air dur, déterminé.

-     Je vais t’aider Lucian, mais tu dois me faire confiance, il vaut mieux que ça arrive quand je suis là. Entre dans cette forêt.

    Il me tira brusquement sur le bras et me projeta plus avant, dans les bois. La luminosité y était moins forte et la nuit allait nous surprendre. Qu’il m’oblige à être dans cet environnement hostile et plein de bêtes sauvages à ce moment-là me mettait hors de moi. Ma colère redoubla, nourrie d’une peur incontrôlable. Je me mis à trembler malgré moi, et toisa Jacob de mon air le plus féroce.

-     Allez vas-y, tu y es presque, m’encouragea-t-il.

-     Tu es timbré, tu veux que je t’en mette une ? Vraiment ?

-     Je veux que tu décharge toute ta colère ici et maintenant. Amy va mourir, elle ne reviendra pas. Elle ne se réveillera pas. Maintenant, tu as le droit de t’énerver, de hurler, de me frapper si tu veux.

    Comment pouvait-il me lâcher ces mots aussi crument ? Il n’avait pas le droit, pas si tôt ! Je venais juste d’apprendre la nouvelle, j’étais anéanti. Le visage souriant d’Amy s’imposait à mes yeux et une douleur atroce me raidit le dos. Je serrai les poings, je mourrais de chaud. J’ôtai mon blouson et le lâchai. Je faisais face à Jacob avec, je voulais lui faire mal, avec tant de hargne que je ne me reconnaissais pas. Tout mon corps tremblait et ma vue se troublait.

-     Je m’éloigne un moment, je reviens dans un instant, tu m’entendras, ne t’inquiète pas, tout ira bien.

-     Lâche, poltron ! l’insultai-je.

    Il m’avait mis hors de moi. Il m’avait traîné dans le pire endroit de la terre et me laissait seul maintenant. C’était du grand n’importe quoi son soutien. La rage emplissait chaque molécule de mon corps et je sentais que j’allais exploser. La violente douleur dans mon dos réapparu tout à coup et je perçus un bruit de déchirement de tissu. La douleur emplit tout mon corps de tremblements et je me retrouvai soudain projeté à terre par la violence du choc. Abattu, brisé par la douleur, je suffoquai. Pourquoi est-ce que j’avais mal ?

    Lucian, tu m’entends, je suis là.

La voix de Jacob parlait dans ma tête, je devenais dingue.

Lucian, maintenant calme-toi, respire calmement. Tout va bien.

    Il me provoquait et maintenant il voulait me calmer ! Il s’était planqué et là il veut me calmer ! Je lui ai flanqué la trouille ? Moi ? A un géant pareil ? Oh la blague ! J’avais le souvenir d’être tombé à genou. Je tentai donc de me relever, le sol n’était pourtant pas aussi bas qu’il aurait dû l’être. Je baissai les yeux pour regarder mes jambes, un peu perdu à cause de la douleur que j’avais ressentie.

C’est quoi ce truc ? Mon cœur s’emballa. Je devais être soit mort, soit dans la gueule d’un monstre énorme qui allait me tuer. Comme dans mes rêves. Sous moi, il y avait deux énormes pattes blanches. J’appelai Jacob à l’aide, si ça se trouve c’était pour ça qu’il s’était fait la malle, il avait vu le monstre et avait eu les foies.

Non, ce sont tes pattes mon frère. Regarde, j’avance vers toi, je suis comme toi.

Encore cette voix dans ma tête. Je poussai un juron qui sorti de ma bouche tel un grognement profond et monstrueux. C’est quoi cette voix ? Je suis donc bien dans la gueule d’un monstre et je vais mourir.

Soudain, un animal immense arriva prudemment devant moi. C’était un loup roux … gigantesque. Sa tête arrivait au niveau de mon visage. Pris de panique, je tentai de remuer pour m’enfuir et me retrouvai à terre, sur le dos.

C’est moi, je te dis. Le loup qui se tient devant toi, c’est moi, Jacob, ton frère. Les Indiens Quileutes n’ont pas que des histoires à raconter, ils les vivent pleinement. Nombre d’entre nous ont muté, en loup. Et nous sommes capables de le faire à la demande. Ça va aller Lucian, on s’habitue. Je t’ai dit que j’étais là pour t’aider. Maintenant, mets-toi sur tes pattes et laisses-moi te regarder.

    La bête s’était assise devant moi et me regardait calmement. J’essayai de m’adresser à lui mais une espèce d’aboiement ridicule sorti de ma bouche. Bon sang ! Je regardai autour de moi et aperçu le reste de mon corps. J’étais couvert de longs poils blancs et j’étais … un loup.

Pense ce que tu veux me dire, je t’entends.

C’est quoi ce cinéma ? Hurlai-je dans ma tête. Ne me dit pas que je viens de me transformer en loup ?

    Si, Billy ne pensait pas cela possible car tu n’es qu’à moitié Quileute. Mais Embry est comme toi et ça lui est arrivé. Sa mère est indienne, nous pensions que c’était pour cela. Mais tu viens de prouver qu’avec un seul parent indien ça marche aussi. Nous allons te parler de notre histoire, ne t’inquiètes pas. Tu sauras tout très vite. Pour l’instant lève-toi et marche un peu. Prends confiance.

    Mais c’est impossible, ça n’est pas réel, je vais me réveiller, c’est une blague ?

    Non Lucian, et ce n’est qu’un début.

Je me levai, abasourdit, mal à l’aise et gauche dans mon nouveau corps d’animal. Il vient se placer contre mon flanc. J’étais à peine plus petit que lui. Il m’entraîna à faire quelques pas. C’était plutôt facile, presque naturel. Mais ce n’était pas ce qui m’intéressait le plus.

    Comment je redeviens humain ?

    Je vais te montrer, patience ! Profite un peu, bon sang.

    Jacob, Amy va mourir.

    Je sais mon vieux. Je te rappelle que je lis tes pensées et que je reçois parfaitement ce que tu ressens actuellement. Au passage, je comprends que Jasper soit parti.

    Quoi, Jasper est parti ?

    Il a quitté Alice après ton départ, l’autre soir, ça aussi il faut que je t’explique.

    Tout en discutant, il m’avait entraîné dans un petit trot que je suivis sans difficulté.

    Maintenant, un peu plus vite, on va voir de quoi tu es capable.

    Il m’entraîna à travers la forêt, non sans m’informer qu’à ce moment-là, nous étions surement les deux créatures les plus terrifiantes du coin. Nous soutînmes un rythme effréné, courant et sautant habilement par-dessus les rochers ou autres troncs d’arbres qui nous barraient le chemin. J’avais une sensation de liberté incroyable et surtout, je n’avais plus peur. Je ne pensais surement pas être réconcilié avec la forêt mais pour une fois, je savourai l’instant, uniquement l’instant. Je laissai monter les instincts de l’animal que j’étais devenu. Ma vision était plus affutée, mon ouïe aussi. J’oubliai juste un instant le sort d’Amy, ma tristesse. La course folle nous amena à la lisière de la Push, je reconnus quelques maisonnettes peintes en rouge.

    On peut venir ? Entendis-je dans ma tête. C’était une voix différente de celle de Jacob. Je reconnus Sam, chez qui j’étais allé il y a quelques jours.

    Vous êtes combien ? demandai-je, surpris.

    Nous sommes dix-sept maintenant. Bienvenu dans la meute.

    Salut Lucian !

    Je reconnus les voix de Sam et de Paul, Celles d’Embry et Quil aussi.

    Je les vis apparaître au loin, à une distance beaucoup plus lointaine que celle atteinte par les facultés humaines.

    Il est calme, c’est bon, assura Jacob.

    Calme, oui, estomaqué et apeuré, plus surement.

    Faut pas avoir peur, lança Embry, c’est cool, tu vas voir.

    Les quatre molosses avancèrent vers moi.

    Oh, il est tout blanc !

    Et regardes ses yeux ! Ils sont restés bleus ! Le veinard !

    Pas très discret comme pelage, railla Sam. C’était le plus près des quatre, il était aussi noir que j’étais blanc.

    Il s’avança vers moi et me toisa. Je gardai la tête haute, prêt à me défendre au cas où.

    Tu as testé sa docilité Jacob ?     

    Attends, ça vient juste de se passer.

    Il ne faudra pas tarder.

    Ma docilité ? Quelle docilité ? Je ne vous ai rien demandé, je veux bien quelques conseils pour sortir de ce corps de bête, mais je ne veux en aucun cas appartenir à une meute, quelle qu’elle soit, râlai-je. Je n’obéis à personne d’autre qu’à moi-même.

    Un loup solitaire, manquait plus que ça, lâcha Quil, moqueur.

    J’ai toujours été seul, ce n’est pas maintenant que ça va changer, affirmai-je, intransigeant.

    On va faire un tour, rentrez chez vous maintenant, on s’occupe de la garde.

Les loups s’éloignèrent et petit à petit les pensées disparurent. Il ne restait plus que Jacob et moi. Il se mit à faire défiler dans sa tête les histoires de la tribu, ses pensées allaient vite mais tout était limpide. L’histoire des bâtisseurs de bateaux, la légende de Kaheleha, les mésaventures de Taha Akiqui est à l’origine de la mutation et l’histoire des sang-froids.

    Je vais te raconter maintenant les histoires qui se sont passées ces dernières années, et ce que tu vas comprendre risque de te faire un choc. Pas d’énervement, pas d’inquiétude, comme tu le sais, aujourd’hui tout va bien.

    Jacob revint sur le pacte que son - notre - grand-père avait signé avec les sang-froid. Il m’en avait montré un de dos. Il orienta la direction de son image pour faire apparaître un visage que je connaissais bien : Carlisle.

    Quoi ? C’est une blague ? Tout se mit à tourner dans ma tête, qu’est-ce que cela signifiait ? Alice ?

    Attends, laisse-moi finir !

    Il reprit le fil de son histoire et fit apparaître les autres membres de la famille Cullen à mon esprit, Oh mon Dieu, Alice ! Il me montra leurs chasses communes, dans la forêt. Des cerfs, des ours, des pumas… Il me montra leurs combats côte à côte contre d’autres sang-froid. Il me montra Bella, Renesmé. Edward qui mordait Bella pour la sauver. J’étais épouvanté. J’osai la question dont je redoutais la réponse :

    Est-ce que ces sang-froid sont ce qu’on appelle des …

    Vas-y, dis-le !

    Des vampires ?

    Oui mon frère, ce sont des vampires, tout ce qu’il y a de plus vrais. Mais comme tu as pu le voir, ceux-ci sont civilisés, ils ne tuent pas les humains. Tu n’as jamais rien risqué en allant chez eux, ou presque. C’est pour cela que nous avions mis le pacte en place, et c’est aussi pour cela que nous sommes amis aujourd’hui, enfin, quelques membres de la meute seulement. Les autres préfèrent continuer à les considérer comme des ennemis.

    C’est quoi ce « ou presque » ?

    Demandes à Alice.

    Jacob riait, moqueur. L’idée de savoir Alice … non impossible !

    Non, je ne veux rien avoir à faire avec elle.

    Lucian, tu l’aime, tonitrua-t-il dans ma tête.

    C’était déjà impossible avant, mais maintenant …

    Renesmé est à demi-vampire, rien n’est impossible.

    Je repensai alors à mon altercation de Port Angeles avec Jasper.

    J’aurais pu mourir si, Jasper …

    Edward veillait, Alice l’avait vu et l’avait envoyé surveiller Jasper.

    Mais il n’est même pas intervenu !

    Secret oblige !

    La multitude d’informations que Jacob m’avait transmises m’avait mentalement épuisé. J’étais choqué et abattu. Non il n’y avait pas de mots pour exprimer ce que je ressentais. Je me retrouvai coincé dans la peau d’un loup gigantesque et mes plus proches amis à Forks étaient une bande de vampire. Pour Jacob, tout semblait si normal, tellement possible. J’avais pourtant l’impression que rien de tout ça n’était réel. J’allais probablement me réveiller au fond de mon lit d’une minute à l’autre !!

    Je ne savais plus trop ce qui était le plus difficile à ingurgiter pour moi. Le proche décès d’Amy ou ma nouvelle vie surnaturelle. Comment aurais-je pu gérer cela avec Amy à mes côtés ? Ça je ne le saurais jamais.

    Jacob me remémora le visage d’Emily à ce moment-là.

    C’est Sam qui lui a fait cela ?

    Oui, il a été le premier à muter, personne ne l’a aidé à gérer et l’accident est arrivé.

    Mais tu m’apprends, ça aurait pu marcher avec Amy.

    Non Lucian, à moins que tu t’imprègnes d’elle, tu aurais dû garder le secret et arrêter de la voir. C’est notre Loi.

    Mais ça n’était pas comme si j’avais simplement à quitter Amy, même si je l’avais déjà fait, elle allait mourir. Je n’aurais même pas le loisir de la protéger de ce secret. Elle allait périr, emportée en pleine jeunesse par une horrible maladie.

    Les Cullen ne pourraient-ils pas transformer Amy pour qu’elle survive.

    Le traité l’interdit Lucian, je suis désolé. Et en plus elle est malade, je ne suis pas sûre que cela fonctionne.

    Mais ils ont sauvé Bella !

    Elle n’était pas malade mais enceinte. Et c’est interdit Lucian. Tu ne peux pas aller contre.

    Ma vie devenait dingue, inconcevable. J’avais quitté Amy pour Alice, et aujourd’hui savoir ce qu’elle était me faisait horreur. J’avais pensé à cela pour Amy en ultime solution, mais l’idée me révulsait. Le mot « vampire » me répugnait.

    Et j’avais tout gâché avec Amy. Elle avait eu cet accident en me rejoignant au restaurant, c’était ma faute.

    Elle est malade Lucian, ça n’est pas l’accident qui a causé sa tumeur. Elle était là depuis longtemps. C’est la maladie qui va la tuer, pas toi !

    Les pensées de Jacob me firent soudain comprendre que je venais de perdre les deux femmes que j’avais aimées.

    Je veux rentrer chez moi Jacob, j’ai besoin de faire le point.

    Nous allons nous rapprocher de chez moi et je te ramènerai chez toi.

    Pourquoi ne pas y aller directement ?

    Parce qu’il te faut des vêtements mon cher. Tu ne pourras pas rentrer en ville comme ça.

    Oh mince.

    Je te montrerai nos techniques. Mais pas ce soir, tu en as assez vu, je vais t’aider à retrouver ta forme humaine.

    Nous arrivions à l’orée des bois, pas très loin de la maison de Jacob.

    Fais le vide dans ta tête maintenant, calme-toi le plus possible et pense à ton corps d’homme. Imagine tes mains, tes bras, tes pieds, tout ce que tu peux et respire.

J’exécutai les recommandations de Jacob. Je fermai les yeux et me mis à respirer profondément et calmement, m’imaginant en train de m’essuyer après la douche, je voyais chacune des parties de mon corps. Un petit tremblement agita ma colonne vertébrale et la douleur rejaillit. Je rouvris les yeux, terrifié.

Pas de panique, continue à respirer calmement, ne lâche rien.

Je voulais retrouver MON corps et me concentrai de toutes mes forces sur ma respiration. Tout à coup une explosion secoua chaque centimètre carré de ma carcasse et je me retrouvai tout à coup à genou … et je vis mes mains.

-     Bravo, dis-donc, comme quoi la sagesse du grand âge sert à quelque chose ! Tu as su te calmer et te dominer de façon incroyable, pas mal pour un demi-Quileute.

Jacob se tenait devant moi, en simple bermuda et tenait un autre vêtement en jean dans sa main.

-     Ça fait toujours aussi mal ?

-     Non, avec l’habitude, on fait ça tellement vite qu’on ne sent plus rien.

-     Ça a l’air tellement naturel pour toi,

-     Ça l’est, aujourd’hui. Laisse-toi du temps. Allez viens, on va chercher ma voiture.

J’accompagnai Jacob jusqu’à sa voiture garée devant chez lui. Le jour commençait à se lever. Sur le perron, je vis Billy qui nous scrutait d’un air grave. Je n’avais pas l’intention de lui adresser la parole, ça non. Mais lui, le fit, alors que j’attrapais la poignée de la portière :

-     Alors c’est arrivé.

    Nous nous toisâmes, silencieux.

-     Je ne pensais pas cela possible, je voulais te protéger Lucian. Tu aurais dû partir pour échapper à cela. Maintenant, je n’ai plus de raison de te repousser. Plus de secret à protéger, non plus.

    Je me figeai, interloqué. Lui qui m’avait si violemment rembarré m’ouvrait sa porte maintenant. J’avais encore tellement d’amertume en moi depuis notre dernière entrevue que je ne pus lui répondre.

-     Laisse-le se reposer maintenant, on verra ça plus tard papa.

    Je montai dans la voiture sans un mot. Jacob avait raison, je n’en pouvais plus. Il fallait pourtant que j’assure ma journée de cours au Lycée. Nous restâmes silencieux pendant le trajet. Je tâchai de faire le point sur tout ce qui c’était passé depuis la veille.

    L’annonce de la mort prochaine d’Amy m’avait tellement frappée que mon immense colère m’avait fait muter en loup. J’avais pris connaissance de l’histoire de ma famille indienne en écoutant les pensées de mon frère. J’avais appris que mes amis étaient des vampires.

    Et là je devais rentrer chez moi, prendre une douche et un petit déjeuner et assurer les cours de sciences de mes élèves. Leur enseigner une des matières les plus rationnelles qui soit alors que je venais de vivre la nuit la plus étrange de ma vie. Soit.

-     Ça va aller ? me demanda Jacob.

-     Je ne sais pas trop.

-     Tu devrais peut-être rester chez toi aujourd’hui.

-     Non, j’ai besoin de retourner à la vie normale sinon je vais devenir fou.

-     Je le comprends. Je suis là si tu as besoin de quoi que ce soit.

-     Je vais aller voir Amy ce soir. Si Carlisle est là je ne sais pas trop …

-     Je serai là.

-     Merci Jacob.

-     De rien frangin.

-     Nous irons voir les Cullen bientôt, il faut que tu parles avec eux.

-     Pas tout de suite.

    La chaleur de la douche me détendit. Avoir traîné nu dans la forêt m’avait vraiment mis mal à l’aise. Mais je n’avais ressenti cette sensation qu’en arrivant chez moi. Dans la forêt, cela me paraissait facile, presque normal. Je repensai à Jacob en train de chasser avec les Cullen. Mon Dieu, comment pourrais-je faire cela ? Tuer des animaux pour se nourrir ! Impossible.

    Après avoir avalé un copieux petit déjeuner, plus copieux que d’habitude, je parti pour le Lycée. Mes yeux piquaient après cette nuit blanche complètement insensée mais le besoin de retrouver la routine était plus fort que tout.

    Je ne passai pas par la salle des professeurs. Je ne savais pas du tout comment j’allais réagir en voyant Alice et Emmett. Je devais m’habituer à l’idée de ce qu’ils étaient et surtout être secondé par Jacob lors de notre prochaine rencontre. Je ne désirais pas renoncer à fréquenter Emmett, à faire de la musique avec Edward. Pourtant, instinctivement, tout ce qu’ils m’inspiraient maintenant était crainte et répulsion. Jacob était passé au-dessus-de cela, j’espérais surmonter cela moi aussi. Pourtant je devais me méfier, je le sentais au plus profond de moi, de mes nouveaux instincts de loup. J’avais peur de péter un plomb en me retrouvant devant un vampire. Jacob devait être là pour cette première rencontre.

    Je me plongeai dans mes cours, de façon intense et passionnée. Ça me faisait du bien de baigner dans la réalité, dans la banalité quotidienne. Jacob avait l’air de trouver la situation facile. Il s’était habitué à son destin, malgré des débuts difficiles. Il m’avait brossé quelques scènes de sa vie habituelle avec les Cullen. Des soirées devant des matchs avec Emmett et les autres, ses chamailleries avec Alice – là mon cœur s’était emballé comme jamais, tant par l’évocation d’Alice que par l’impression de rapidité et d’agilité que Jacob m’avait fait ressentir à son sujet – ainsi que leurs rires dus aux facéties de Renesmé. Celle-ci était sans âge pour moi, les pensées de Jacob avaient été flous à ce sujet. J’avais pourtant l’impression bizarre que tout c’était passé si vite.

    Le souvenir du père de Bella dans l’esprit de Jacob et le Charlie que je connaissais, n’avaient pas beaucoup de différence, à moins que … non, Jacob me l’aurait dit aussi.

    A la fin des cours, une chape de plomb me tomba dessus. Je n’avais pas dormi depuis des heures. Je trouvai néanmoins la force d’aller à l’hôpital.

    Jacob et Carlisle n’étaient pas là à mon arrivée. Je me dirigeai donc vers la chambre d’Amy. La constance de son état me choqua. Tout avait été si vite cette nuit dernière, tant de changements s’étaient produits dans ma vie. Elle, restait là, allongée, immobile, inerte. Et cela resterait ainsi jusqu’à sa mort. C’était tellement injuste. Elle était si belle, si gentille, elle méritait tellement mieux. Le chagrin et la fatigue eurent raison de moi. Anéanti, je me résignai à l’inéluctable. C’était une malédiction qui s’était abattue sur moi.

    Et Amy, pourquoi ne pouvait-elle pas continuer simplement sa vie et être heureuse ? pourquoi devait-elle payer elle aussi ? Elle ne méritait pas ça.

    Je me réveillai plus tard dans la nuit, ankylosé d’avoir dormi dans une position inconfortable, contre la main d’Amy. Je sentis une présence furtive. Plus qu’une présence, une odeur désagréable, froide et écœurante. Pouah, c’est quoi ce truc ?

-     Alors c’est vrai ?

    Emmett se tenait devant moi, à l’autre bout de la chambre. Ma première réaction fut de me lever et de prendre une attitude défensive face à lui. Mon acuité visuelle, accentuée lors de ma transformation, avait conservé un peu de sa nouvelle faculté de retour dans mon corps humain. Je voyais plus nettement les traits anguleux d’Emmett, la blancheur de son teint, l’étrangeté de ses yeux. Tout en moi m’indiquait que j’étais face à un ennemi. Mon corps commença à trembler.

-     Pour moi, rien n’a changé Lucian, t’es toujours mon pote. Je comprendrais que cela soit un peu difficile pour toi pour le moment.

    Il approcha lentement de moi, les deux mains en avant, m’invitant à rester calme.

-     Difficile ? Tu pues, tu respires la mort et la sauvagerie.

Il s’arrêta net, visiblement peiné par mon rejet. Les mots se bousculaient hors de mes lèvres sans mon cerveau les commandes. La haine m’habitait, incontrôlable.

-     Lucian, c’est ma nature, c’est vrai, mais ma famille et moi luttons contre ça.

Il était égal à lui-même, voire un peu plus doux qu’habituellement. Essayait-il de me séduire ? Pour mieux me supprimer après ? Tout ce qui m’animait à présent était une envie irrépressible de lui sauter dessus et de lui arracher la tête.

-     Comment font Jacob et Seth ? Tu me répugnes.

-     Ah ouais, tu veux savoir qui sera le plus fort ? Rejoins-moi dehors.

-     Avec grand plaisir.

Je le suivi, gardant une distance de sécurité entre lui et moi. Qu’est-ce que j’étais en train de faire ? J’avais une envie folle de me battre, de régler son compte à ce buveur de sang. Tout me semblait si clair maintenant. Il m’avait mené en bateau depuis la rentrée avec son amitié monstrueuse. Il avait forcément tué des gens avant de se décider à se nourrir d’animaux. Et ce régime, est-ce que c’était véridique ? Et non juste un leurre pour mieux entourlouper les autres ? Je comprenais mieux pourquoi j’étais tombé amoureux d’Alice. Elle m’avait manipuler avec son regard de vampire. Elle avait voulu me séduire pour mieux me tuer. Jacob avait parlé d’elle, en me répétant que personne n’avait voulu me tuer, c’est le « ou presque » qu’il avait ajouté à la fin de sa phrase que j’avais gardé en mémoire.

Nous pénétrâmes dans les bois et nous fîmes face, à vingt mètres l’un de l’autre. Il fallait que je trouve le moyen de muter pour mieux lui arracher la tête. Je repensai à son amitié factice, aux sentiments trompeurs que les Cullen m’avaient fait ressentir avec leurs fascinants regards. Je repensai à Amy, en train de sombrer dans une mort certaine. La pensée d’avoir voulu faire d’elle un vampire pour la sauver me rendit fou. Je commençai à trembler de colère quand deux voix nous interrompirent :

-     Lucian !

-     Emmett !

Carlisle et Jacob se tenaient côte à côte, entre nous, légèrement à l’écart.

-     J’allais juste lui montrer qui était le plus fort, sans lui faire de mal, pour une fois que quelqu’un me propose un peu de bagarre, plaisanta Emmett.

Dans sa voix, rien de méchant, juste son ton habituel.

-     Lucian, m’interpela Jacob. Ce sont tes instincts qui parlent. Les vampires sont nos ennemis naturels, c’est normal. Mais pas les Cullen. Ils sont inoffensifs, tu dois les respecter. Ils sont comme avant, rien n’a changé chez eux, mis à part que tu connais leur secret maintenant.

-     Ils puent, criai-je

-     Ah ça c’est vrai, répondit Jacob dans un éclat de rire.

-     Je n’arrive plus à avoir confiance, continuai-je.

-     L’instinct, reprit Jacob, alors aie confiance en moi. Tu n’as rien à craindre des Cullen.

Les tremblements cessèrent. Les trois acolytes se rapprochèrent de moi. Le visage d’Emmett était fendu d’un énorme sourire, celui d’un grand gamin, joueur, bagarreur, et bon. L’attitude de Carlisle était plus réservée mais je pouvais lire aussi la bonté sur ses traits. Jacob me regardait d’un air tranquille et bienveillant.

-     C’est bon ? me demanda Emmett, calmé ?

    Mon corps me criait de ne résister à cette injonction, de leur sauter dessus et de les réduire à néant. Je fermai les yeux et me remémorai les moments passés ensemble. Ils ne m’avaient jamais fait de mal, c’était vrai. Sauf la mise en garde théâtrale de Jasper, tous avaient été de vrais amis. Je prenais d’ailleurs maintenant la mesure de la dangerosité de Jasper ce fameux soir. Il aurait pu me tuer en un clin d’œil, et même lui ne l’avait pas fait. Ils n’étaient pas mes ennemis.

-     Oui, répondis-je, sur mes gardes néanmoins.

-     Ce weekend y a match, ça me ferait plaisir que tu viennes, comme avant. Avec Jacob, au cas où, ricana-t-il. Des fois que tu t’énerves.

-     On viendra, répondit Jacob à ma place, pas de souci.

-     Amy décline, Lucian, ses reins sont en train de lâcher, avoua Carlisle. Gardez un téléphone pas trop loin de vous.

La réalité me sauta une nouvelle fois à la figure.

-     Peut-être vaudrait-il mieux que je reste avec elle ? proposai-je

-     Non Lucian, tu ne maîtrises pas encore parfaitement tes réactions et je ne voudrais pas que tu te transforme au milieu de la chambre. Il serait plus prudent de dire au revoir à Amy en notre compagnie et de te résoudre à ne plus l’approcher. Pour le bien de l’hôpital.

-     Lui dire au revoir alors qu’elle n’est pas encore morte ? Mais vous êtes fou ? protestai-je, les yeux exorbités.

-     Lucian, intervint Jacob, c’est ton lot maintenant, tu vas devoir prendre des précautions. Un, pour ne blesser personne, deux, pour protéger notre secret.

    J’étais abasourdi parce qu’ils me demandaient. Je repensai à ma transformation, et ok, cela n’était pas une chose que je pouvais montrer à tout le monde. Je ne voulais pas non plus mettre mon frère dans une position délicate. J’étais frustré d’être obligé d’obéir à mon jeune frère, mais il avait raison.

-     Reviens demain soir, reprit Carlisle, je suis de service. Toi aussi Jacob. Nous organiserons un moment de recueillement.

-     Et vous allez la débrancher ensuite, pour libérer une chambre plus vite ? crachai-je, entre mes lèvres crispées.

-     Non, Lucian, nous la laisserons s’éteindre naturellement. Nous tâcherons juste d’atténuer ses souffrances, je te le promets.

    Le téléphone de Carlisle se mit à sonner. Il décrocha mais parla tellement vite que je ne saisis pas la teneur de la conversation. Il m’avait semblé entendre la voix haut perchée d’Alice à l’autre bout du fil, mais je ne pouvais pas en jurer.

-     On doit y aller, Maria arrive dans deux jours, nous devons nous préparer, lança-t-il à l’attention d’Emmett.

-     Besoin d’aide ? s’enquit Jacob, on peut venir !

-     Non, objecta Carlisle, prends soin de Lucian.

    Ils filèrent si vite que j’eu à peine le temps de me rendre compte qu’ils étaient partis. Je pris alors la mesure de ce qu’était un vampire : charme et rapidité, le parfait prédateur. Je me promis de rester sur mes gardes.

-     Allons voir Billy, me proposa Jacob.

-     Pourquoi ? L’annonce de cette visite ne m’enchantait guère.

-     Il veut te parler de ta mère, répondit-il fièrement.

-     Ok, mais je ne veux pas copiner avec lui. Hors de question, objectai-je.

-     Je sais, soupira Jacob.

    Nous partîmes pour La Push, lui en voiture et moi le suivant sur ma moto. La maisonnette rouge me paraissait moins lugubre que ces derniers jours. Comme si l’humeur de Billy avait allégé mon ressenti, comme si appartenir au secret des Quileutes m’avait apaisé. Pourtant, je ne voulais pas entretenir de relations avec lui. Il m’avait repoussé violemment, et même s’il avait des raisons de le faire, même s’il devait me protéger de leurs secrets, j’aurais apprécié qu’il s’y prenne différemment.

-     Entre Lucian !

Billy m’interpela de sa voix rude et caverneuse.

-     Tu veux que je reste ? me demanda Jacob.

-     Oui, je préfère, marmonnai-je.

    Nous prîmes place sur le petit canapé, Billy se plaça face à nous.

-     Je suis désolé pour ton amie, commença-t-il.

    Je ne pipai mot. Je n’avais aucune envie de le remercier pour quoi que ce soit. Je ne rentrerais pas dans son jeu.

-     J’ai rencontré ta mère il y a vingt-six ans, continua-t-il. Elle était venue camper ici avec ses parents. Elle n’aimait pas trop randonner, ses parents la laissaient avec nous. A l’époque nous étions une bande de jeunes insouciants. Je suis tombé amoureux d’elle au premier regard. J’ai passé avec elle les trois plus belles semaines de ma vie. Nous étions en totale communion, elle était mon âme sœur, mon rayon de soleil. Si j’avais été comme Jacob, elle aurait surement été l’objet de mon imprégnation. Mais à l’époque ils n’étaient pas encore revenus.

Nous nous étions promis de nous revoir et de nous marier à la fin de ses études. Après son départ, mon père m’a convoqué et m’a durement réprimandé. Il m’a parlé des légendes et m’a obligé à prendre pour femme un membre de notre tribu afin que nos pouvoirs ne soient pas diminués en cas de retour des vampires. C’était ma destinée, et aucune personne extérieure à la réserve ne devait être ni mise au courant, ni intégrée. Mon chagrin a été immense, la lettre que tu m’as montrée a été la pire chose que j’ai faite dans toute ma vie. Renoncer à ta mère sera pour toujours le drame de ma vie. Mais c’était mon devoir.

Lorsque tu es venu ici, non seulement j’ai appris qu’elle était décédée mais aussi que j’avais un fils. Elle ne me l’a jamais dit. Ma réaction a été doublement violente et j’en suis désolé. Tu as fait remonter en moi un passé douloureux, des regrets éternels. J’ai voulu aussi te protéger de tout cela. Demande à Jacob comment il a pris sa mutation au début. C’était un fardeau intolérable. Passer sa vie à se transformer en bête pour chasser des vampires, il y a mieux ! Je ne voulais pas de ça pour toi. Même si j’avais de gros doutes sur ta capacité à muter, je ne voulais pas que tu restes ici, au contact de ces vampires qui déclenchent la mutation. Et je ne pouvais pas t’intégrer à la réserve et devoir vivre à tes côtés sans pouvoir partager nos secrets.

    Je n’ai jamais eu de mauvaises intentions à ton égard. Aujourd’hui, je me rends compte que si j’avais su que tu existais, ma vie aurait été toute autre. Je me serais battu pour retrouver ta mère. Et d’un autre côté, je me dis que si j’avais fait cela, Jacob et ses sœurs ne seraient peut-être pas là, et ça me déchire.

    Il marqua un temps d’arrêt, ses yeux humides fixaient le néant. Il reprit ses esprits et m’adressa un regard bienveillant.

-     Tu seras toujours le bienvenu ici. Pardonne ma rudesse mais tu comprends maintenant que rien n’est simple ici. Jacob, je suis désolé pour tout cela. J’ai été heureux avec ta mère, j’ai toujours eu un grand respect et beaucoup de tendresse pour elle.

    Jacob gardait la tête baissée, coude sur les genoux, aussi peu enclin à parler que moi. Les paroles de son père l’affectaient sans doute, elles remettaient en cause beaucoup de choses pour lui aussi. Il finit par relever la tête et jaillit du canapé.

-     Je vais faire un tour, annonça-t-il.

    Je me levai à mon tour, soucieux. J’étais plus compatissant envers mon frère qu’envers mon père. Pour ce dernier, même si je le comprenais mieux maintenant, ce serait long, beaucoup plus long.

    Je filai rapidement derrière Jacob. Il avait déjà posé son t-shirt et ôtait son short en trottinant. Il allait muter. Bon sang, si je voulais assurer à mon tour, être présent pour lui comme il l’avait été pour moi jusque-là, il fallait que je me transforme moi aussi. Ça me répugnait. J’ôtai mes vêtements et les posai sur la rambarde de la cabane. Je me concentrai de toutes mes forces, rien ne se passa. Je tâchai de me souvenir l’état dans lequel j’étais la première fois. La colère, c’était ça la clé ! Je m’efforçai de repenser à tous ce qui c’était passé depuis mon arrivée à Forks et les premiers tremblements arrivèrent. Juste avant de me transformer, je vis le visage d’Amy sur son lit d’hôpital, inconsciente, inerte, et celui d’Alice, si beau, qui m’éconduisait. Soudain, je fus sur quatre pattes. Je me retournai et vis Billy sur le seuil de sa cabane, souriant et fier.

    Jacob, où es-tu, attends-moi.

    Lucian, tu as réussi à muter ? Comme ça ?

    Eh oui, je n’avais pas le choix si je voulais te parler, à priori.

    Son rire retentit dans ma tête.

    Je ressentais malgré tout sa douleur causée par les révélations de Billy, Jacob remettait en cause toute sa vie, il pleurait sa mère, disparue précocement dans un accident de voiture, ce que je ne savais pas. Les images de son enfance se déroulaient dans sa tête. Ses parents se tenaient souvent côte à côte mais jamais comme Paul et Rachel, ou comme Emily et Sam. Il était infiniment triste en pensant que sa mère n’avait jamais été aimée pleinement.

    Je suis désolé d’avoir causé tout cela, Jacob.

    Tu n’y es pour rien Lucian, c’est l’histoire de mon père. Il me faudra juste un peu de temps pour digérer. Ça va aller.

    Je ne voulais pas te laisser seul.

    On est là, râla la voix d’Embry, il n’est pas seul. Quelle histoire !

    N’en rajoutes pas, siffla Jacob, c’est bon.

    La prochaine fois, prends ta moto et va faire un tour si on t’ennuie, grogna Paul.

    Je m’enfonçai dans la forêt et aperçu mes congénères à quelques encablures.

    Alors comme ça je ne suis pas la seule à n’avoir été qu’un objet !

    La voix était féminine, jolie mais emprunte de rancœur.

Qui est-ce ? Pensai-je

    Je suis Leah, on s’est croisé la première fois que tu es venu chez Billy.

    Je revis alors cette grande indienne au visage si beau et si triste.

    Je suis LA nana de la meute. Celle qui dérange tout le monde avec ses pensées de fille, avec son amertume et sa mauvaise humeur.

    Heu, enchanté.

    Je vis apparaître un petit loup gris, elle s’assit un peu à l’écart des cinq autres.

    Lucian, il est temps de rentrer, tu parleras à Leah une autre fois. Elle te prendra la tête bien assez vite.

    J’entendis ensuite dans ma tête un florilège d’insultes et de railleries. Le ton était plutôt détendu, fraternel, mais rythmé. J’en concluais que tous s’appréciaient mais que partager ses pensées avec tout le monde n’était pas toujours aisé.

    T’as tout pigé, allez, montre-moi si t’es aussi fort pour retrouver tes deux jambes.

    Je fis le vide et me concentrai comme il me l’avait indiqué. Je sentis le frisson arriver et cette fois, j’eu même le temps de me cabrer afin d’achever la transformation sur mes deux jambes, genoux à peine fléchis.

-     Bien frérot ! Tu m’époustoufles !

    Je sortis de la forêt, fier comme un paon. J’arrivai à gérer la mutation dans les deux sens. La douleur était toujours présente mais moins forte que la première fois car l’appréhension était moindre. J’avais aussi assez facilement maitrisé ma peur des bois, j’étais rassuré par ce que m’avait dit Jacob : nous étions LES créatures les plus dangereuses de la forêt.

-     Au fait, tu sais qui est cette Maria ? demandai-je en me rhabillant.

-     Un vampire, un vrai dans toute sa splendeur. Une vraie buveuse de sang humain, annonça-t-il.

-     Que vient-elle faire ici ?

-     C’est une connaissance de Jasper, lui-même ne sait pas trop, ils n’étaient pas en très bon termes. Ils ont vécu ensemble pendant la guerre de Sécession il me semble.

    Je tressailli. Jacob avait parlé d’un vrai vampire et de la guerre de Sécession. Mais quel âge avait donc les Cullen ? Jacob lu la surprise et l’interrogation dans mes yeux.

-     Il faudra que tu viennes chez les Cullen, j’aimerai autant que ce soit eux qui te parlent de leurs histoires, dit-il.

    Il avait aiguisé ma curiosité. Depuis que j’avais appris leur existence, je n’avais pas vraiment cherché à les connaitre. J’avais en tête le cliché des vampires des légendes et des films vus à la télé. Mais qu’en était-il véritablement ?

-     Je viendrai pour le match. Je saurai me tenir, déclarai-je.

-     Sage décision. Tu vas apprendre plein de choses.


Laisser un commentaire ?