Blue Hour

Chapitre 19 : La vie continue

Chapitre final

7364 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 23/08/2023 19:28

   Le lendemain matin, je retournai au Lycée le cœur serré. Amy était un toute jeune vampire et était sous la coupe de la féroce Maria. De son vivant, elle était douce et aimante, délicate. Elle n’avait rien d’une brute à la solde d’une folle. Elle ne correspondait absolument pas aux recrues habituelles de Maria. J’étais vraiment inquiète pour elle. Maria était adepte de la violence, avide de pouvoir et de sang. Elle allait entraîner Amy dans cette spirale infernale, et probablement la maltraitée aussi. Maria était si différente de nous. Quelle image Amy aurait-elle de ses congénères après ça ? Dans quel état allions-nous la retrouver ?

           Et comment allait-elle se nourrir ? Nous avions tous soufferts au début de cette folie passagère qui nous poussait à assouvir nos moindres besoins. Sauf Carlisle bien sûr. Mais Amy n’avait ni la carrure ni la force de Carlisle. Je n’avais pas trop osé demander à Jasper comment il l’avait nourri mais je doute qu’elle chasse en forêt avec Maria. Comment allait-elle gérer la culpabilité d’avoir ôté des vies humaines. Elle qui avait voué la sienne à les soigner.

    Jasper avait gardé de profondes blessures de sa vie avec Maria. Et pourtant, avant de la rencontrer, même s’il avait peu d’expérience, il était engagé dans l’armée. Amy elle, n’avait rien d’une dure.

    J’éprouvais un sentiment de culpabilité dévorant. Si ma famille et moi avions été ailleurs. Si nous n’avions pas insisté pour rester à Forks, elle ne nous aurait jamais rencontré. Oui, aujourd’hui elle serait probablement morte. Mais elle ne souffrirait pas aux côtés d’un vampire sanguinaire. Et puis au nom de quoi ou de qui pouvions-nous, nous vampires, interférer dans la vie et la mort des humains ? Quel droit avons-nous d’offrir la vie éternelle à l’un ou à l’autre un jour, et tuer le suivant le lendemain en le vidant de son sang pour notre propre bien-être ? Où est l’équilibre de la nature là-dedans ?

    La seule chose qui pourrait me déculpabiliser de cette nouvelle transformation serait qu’Amy soit prise en main par ma famille, « éduquée dans le bon sens », et surtout dans le sens qui semblait convenir à sa moralité. Certes, la soif est toujours là, mais ma famille et moi, nous aimons la vie et jouissons de ses bienfaits. Nous ne la détruisons pas. Je suis profondément malheureuse de ma condition de vampire. C’est une abomination. Mais je suis là, j’assume mon calvaire et j’apprends, sans cesse.

    C’est ce que je souhaitai pour Amy.

    J’entrai dans le bâtiment, et juste avant de pénétrer dans ma classe, j’aperçu au loin Lucian, le cheveu ébouriffé et les yeux cernés, se dépêchant de gagner sa propre classe. Le voir allégea mon humeur. Ma journée serait un peu moins triste.

    Le lendemain après-midi, nous avions pris congé pour assister à l’enterrement d’Amy. Le personnel de l’hôpital était là, ainsi que quelques-uns de ses amis que je ne connaissais pas. Lucian avait l’air plus inquiet qu’affligé par le soi-disant décès de son ex-fiancée. Le prêtre termina son homélie et nous accompagnâmes le cercueil vide dans sa dernière demeure. J’avais hâte que cette cérémonie se termine. Il fallait feindre, et je n’aimais pas mentir. A priori Lucian non plus. Il remercia les personnes présentes, dont bon nombre pleuraient. Il était un peu trop souriant, nerveux. L’assistance mettrait probablement cela sur le compte du choc de la perte d’un être cher, mais je n’étais pas dupe : il était aussi mal à l’aise que moi. Amy était vivante, elle avait été enlevée et vivait probablement un cauchemar. Et nous étions là, à lui dire adieu. C’était à l’encontre de nos projets, nous ferions tout pour la retrouver.

    Le weekend arriva rapidement. Je partirai le soir même avec Emmett. C’était notre tour d’aller à la recherche de Maria. Quelque part, j’avais besoin de me sentir utile et cela allégeait le poids de ma culpabilité.

    Je rentrai rapidement après les cours et enfilai une tenue décontractée pour partir en mission. J’entendit Jasper, Bella et Edward rentrer au même moment. Emmett, prêt avant moi, se précipita à leur rencontre :

-     Alors quelles sont les news ? Les grizzlis sont-ils un peu plus gros au sud ?

-     Non et rien, nous n’avons rien trouvé, dit Edward en se laissant tomber dans le canapé, pas la moindre piste. Il se saisit de la télécommande et entreprit de se détendre.

-     Je file à la réserve chercher Renesmé, annonça Bella.

-     Soit prudente mon amour, lui glissa Edward.

-     J’ai aperçu Seth pas très loin, il va m’accompagner, rassura Bella.

    Du haut des escaliers, je la vis sortir de la maison et appeler Seth. Le jeune loup s’approcha doucement d’elle et offrit sa tête. Bella ébouriffa le loup d’une caresse amicale et ils partirent tout deux vers La Push.

    Jasper se tenait debout au milieu du salon :

-     Etes-vous prêt ? lança-t-il à la cantonade.

    Je me dévalai les escaliers, prête à accomplir mon devoir sans imaginer une seconde ce qui allait suivre :

-     Prêt ! lança Emmett, ravi. Allons botter les fesses des brunettes. As-tu une piste ?

-     Non aucune. Ils ont bien couvert leurs traces. Nous allons nous diriger un peu plus vers le sud-ouest cette fois. Je pense que nous descendrons jusqu’à Denver, déclara-t-il.

-     Nous ? intervins-je, surprise.

-     Oui, dit Jasper en se retournant vers moi. Je vous accompagne, une objection ?

-     Heu, tu n’as pas besoin de rester un peu tranquille, ou d’aller chasser ? tentai-je.

    J’étais heureuse de pouvoir partir de Forks en laissant derrière moi mes états d’âmes, pensant œuvrer pour le bien, pour mon bien. Mais cela impliquait que seuls Emmett et moi partions. Emmett, mon frère toujours si enjoué, drôle et sympathique. Cela m’aurait fait un bien fou.

    Et voilà que Jasper s’imposait comme compagnon de route. Une chose était certaine, je payais ce désastre au prix fort.

-     Non, pas besoin, répondit-il sans même me jeter un regard. Si vous êtes prêt, on y va.

    Son ton impliquait aucune objection. Je fis un petit signe à Esmé qui se tenait non loin de là. Elle me rendit mon signe, l’air peiné pour moi. Nous suivîmes Jasper au cœur de la forêt. Tout au long de notre course rapide comme l’éclair, nous cherchions la moindre trace : branches cassées, morceaux de tissus, empreintes et autres détails. Rien de transcendant, ni de drôle. Jasper était concentré et ne laissait aucune place à l’amateurisme. Nous parcourions des paysages fabuleux

Au bout de quelques heures, au cœur des montagnes de l’Idaho, Emmett nous fit signe et stoppa sa course.

-     Eh, les gars, avant de rentrer dans la prochaine ville, j’aimerais bien aller chasser. Alice, tu viens avec moi ? On fera vite.

J’avais chassé la veille, en prévision de ce soir, ce qu’Emmett n’avait pas pris le soin de faire. Il avait préféré rester auprès de Rosalie. Ils n’aimaient pas se séparer ces deux-là. D’ailleurs Rosalie avait fait connaitre son mécontentement pour être le seul couple séparé, par ma faute évidemment.

    J’étais partagée entre l’envie de l’accompagner afin de ne pas me retrouver seule avec Jasper et celle de me retrouver enfin seule avec Jasper. Courageusement, j’optai pour la dernière option. J’avais besoin de lui parler.

-     C’est bon pour moi, je t’attends.

    Je risquai, timidement :

-     Jasper, tu as besoin de chasser ?

-     Non, Emmett, ne traîne pas trop. Ensuite nous irons jusqu’à Salt Lake City.

    Emmett fila comme l’éclair dans les profondeurs de la forêt. Le silence s’installa. Jasper n’avait visiblement pas l’intention de me parler. Il sorti un ouvrage de son sac et s’installa dos à un arbre pour lire. Je n’avais, pour ma part rien prévu pour me distraire. La curiosité fut plus forte que tout le reste, je rompis le silence.

-     Quand as-tu chassé pour la dernière fois. Je veux dire …

    Jasper leva les yeux de son livre en poussant un grand soupir.

-     Est-ce que ça t’intéresse vraiment ou est-ce que tu t’ennuies ?

-     Jasper !

-     Je ne chasse plus. J’ai changé de régime alimentaire dernièrement grâce à Peter et Charlotte.

-     Grâce ? Jasper ! lançai-je, indignée.

    Il fourra la main à l’intérieur de son sac et en sorti une poche de sang provenant de l’hôpital de Forks. Je le regardai, interloquée.

-     Qu’est-ce que tu imaginais ? Je te rappelle que ça me rend littéralement malade de tuer des humains.

-     Mais, tes instincts vont changer, dis-je.

-     Tu me trouve changé ? Moi pas, je vais parfaitement bien.

-     Si, tu as changé Jasper. Mais je ne saurais mesurer à quel point, et encore si … ça … tu as changé, dis-je en désignant la poche qu’il porta finalement à sa bouche. Tu m’ignores complètement. Après tant d’années passées ensemble c’est dur.

-     Parce que pour moi c’est plus simple, peut-être. Sentir ma femme fébrile aux côtés de ce …. Il grogna et poussa un juron. J’ai beau essayer de me fermer, ça me dépasse, ça m’étouffe. Les sentiments que tu ressens me rongent, car ils ne sont pas pour moi.

-     Pourquoi es-tu venu avec moi alors ? demandai-je, agacée.

-     Parce que je dois trouver un moyen de continuer, de ne plus souffrir à ton contact.

-     Tu t’entraînes donc !

-     Ne sois pas sarcastique, je fais ce que je peux. Je me suis fait une raison Alice, nous ne serons plus jamais un couple. Et pas parce que tu es amoureuse de lui, mais parce que je ne le veux plus ! J’en ai fini de souffrir, j’en ai assez.

-     Tu veux passer à autre chose alors, répondis-je. Sa déclaration froissait profondément mon égo. Jasper me répudiait ! Cela devait arriver, évidemment, mais sa décision était plus douloureuse que je ne l’avais imaginé.

-     Oui, définitivement ! M’asséna-t-il. Et toi aussi, tu devrais faire face à ton avenir !

-     Ok, bien, c’est vrai, j’éprouve une attirance incontestable pour lui, répliquai-je, piquée. J’ai lutté de toutes mes forces contre ça, pour toi, et puis j’ai baissé les bras. Aujourd’hui c’est lui qui me repousse car il ne supporte pas ce que je suis. Autant dire que toi, comme moi avons le cœur brisé.

Les décibels et les aigus de ma voix étaient monté de deux ton.

-     Peut-être pourrions-nous monter un club à défaut d’être des époux, ajoutai-je, espérant garder une certaine contenance.

Je riais jaune, pas lui.

-     J’apprécie ta sincérité. Mais ce qui m’importe c’est de retrouver Amy et de l’emmener loin.

    Il se retourna en direction des montagnes et scruta l’horizon, comme si rien ne s’était passé.

-     Ah, je comprends mieux. Voilà ce qui a tout changé, Amy ! rétorquai-je sur un ton venimeux.

    Il me tournait toujours le dos :

-     Elle me donne une raison d’avancer, déclara-t-il froidement.

-     Et elle t’offre une belle revanche ! Tu voles la petite amie de Lucian, répondis-je, acide.

-     Ex, précisa-t-il. Et je ne la vole pas. J’ai suivi Maria et j’ai géré ses dégâts, c’est tout.

-     Tu aurais pu la tuer, cela t’aurait vengé !

    Il se retourna rapidement vers moi, furieux. Ses cheveux tombaient devant ses yeux qui me fusillaient :

-     Je ne cherche pas à me venger Alice. Je cherche à gérer au mieux la situation. Nous, Maria, Les Quileutes et Amy. C’est la meilleure solution. Tu me connais pourtant, encore une fois je n’ai pas changé.

-     Ok, je comprends mais avoues que tu jubiles ! Mon ton c’était radoucit mais restait très amer.

-     Peut-on cesser ces bavardages inutiles et stériles ? Il rejeta ses cheveux de la main et regarda en direction de la forêt. Au loin se fit entendre un long grognement. Nous tournâmes la tête en direction du bruit qui ne tarda pas de cesser. Je souris, amusée.

-     Emmett : un, énorme grizzli de l’Idaho : zéro, annonçai-je, légère.

-     Il ne va pas tarder à revenir, nous allons pouvoir nous mettre en route, déclara Jasper, visiblement soulagé.

-     Et en attendant il vaut mieux se taire, déduis-je.

-     Alice, ne fait pas ta forte tête, soupira-t-il.

-     Tu ne m’as pas écouté, je vis la même chose que toi et en plus je subis ton désarroi. Jasper, je suis d’accord, nous ne pourrons plus être un vrai couple, quelque chose s’est définitivement rompu entre nous. Mais nous avons passé tant d’années ensemble. Nous sommes complices sur bien des choses. Pourrions-nous envisager un jour d’être ami ?

-     Avec le temps, peut-être. Je ne peux pas non plus effacer ce que nous avons vécu.

    Je ravalai ma colère. Le temps ! Mais qu’avaient-ils tous avec le temps ? Lucian m’avait demandé du temps, maintenant c’était Jasper. En gros, je me retrouvais pieds et poings liés dans deux relations dans lesquelles je ne pouvais même pas être actrice. Je n’avais qu’à attendre. Et me plonger dans un marasme ridicule et inutile ? Personne ne s’inquiétait de mes besoins ! J’ai besoin de me sentir aimée, appréciée, de vivre en harmonie et dans le bonheur. J’ai besoin de partager, de faire la fête, de créer, il me faut de la joie, de l’amour !

    Quel gâchis ! Quoi de plus sympa que de se laisser aller à ses sentiments ou d’entamer une nouvelle amitié. Je n’étais pas la pire des femmes sur cette terre après tout ! C’était probablement un peu égoïste de ma part de penser ça, mais j’en avais assez. Ces derniers mois, je n’avais cessé d’être la méchante, le vilain petit canard qui déstabilisait la tranquillité de tout le monde. Ce n’était pas vrai, je n’étais pas comme ça. Je n’étais pas non plus maîtresse de ce qui m’arrivait. Alors, stop, assez ! Il était temps, pour moi aussi, de penser à moi. Je n’avais aucunement l’intention de devenir triste et aigrie. Cela ne collait vraiment pas à mon tempérament. Je rassemblai tout mon courage et répondit sans me départir de mon aplomb habituel :

-     Du temps ? ça tombe bien, j’en ai à revendre !

    Les pas lourds d’Emmett se firent plus proche. Il apparut devant nous, ébouriffé et maculé :

-     Enorme ! dit-il. Il était énorme et bien énervé ! Je me suis amusé comme un fou !

    Jasper sourit, tout le monde souriait quand Emmett parlait. Nos sacs à dos en place, nous reprîmes notre route. Nous arrivâmes à Salt Lake city vers minuit. Le premier réflexe de Jasper fût de se ruer sur les journaux locaux en quête d’éventuels évènements qui pourraient être l’œuvre de Maria.

    A cette période de l’année, la ville était sous la neige. La nuit, doublée d’un épais brouillard, nous empêchait d’apprécier l’endroit au sens large. Dommage, bordé d’un immense lac salé et des monts Wasatch et Oquirrh, le paysage devait être magnifique. Pas le temps de s’attarder, nous étions à l’affut du moindre indice. Nous avions beau chercher, écumer tous les recoins de la cité pour trouver le moindre détail ou un article compromettant, rien, nada, niet ! Aucune trace de la horde du sud. Plus le temps passait, plus Amy risquait de perdre pied et de mal démarrer sa vie de vampire.

    Jasper décida de ne pas s’attarder et nous reprîmes notre course vers Denver. Nous traversâmes les montagnes de l’Utah et arrivâmes dans le Colorado au lever du jour. Le ciel était bleu et pur. Nous ne pouvions nous exposer en public. Nous décidâmes d’arpenter les monts environnants et profitâmes des paysages époustouflants du Colorado, pensant que Maria avait pu vivre le même genre de problème que nous. Nous traversâmes des forêts de sapins enneigés, de grandes prairies blanchies par une épaisse couche poudreuse. Au loin, les montagnes dressaient fièrement leurs sommets vers ciel bleu azur. Nous contournâmes la ville et étendîmes nos recherches au désert, plus à l’est. Les canyons étaient recouverts d’une fine pellicule de neige aux endroits les plus ombrés. Les formations rocheuses profitaient des rayons du soleil et reflétaient l’habituel lumière rouge caractéristique de l’endroit.  En fin de journée, alors que le soleil déclinait derrières les montagnes, nous entrâmes dans la grande ville de Denver. Le ciel s’était couvert, annonçant de nouvelles chutes de neige dans les heures à venir. La zone urbaine de Denver comptant plus de trois millions d’habitants, elle était un site idéal pour Maria et ses acolytes. Leurs méfaits pouvaient se noyer aisément dans la foultitude des faits divers. Bien que statistiquement, elle n’était pas une ville à très forte criminalité, elle avait plus de chances de passer inaperçue qu’à Forks !

    Nous arpentions le LoDo, le centre-ville historique. La foule grouillait autour de Union station. Sur la Grand Place, les jets d’eaux étaient à l’arrêt en cette saison. L’odeur de la marijuana, devenue légale, était entêtante.

    Jasper avait réservé une suite au Crawford Hôtel, un cinq étoiles reflétant l’architecture historique et le luxe. Cette pause était bienvenue. Pas à cause de la fatigue, mais à cause de notre état. Je me jetai la première sous une bonne douche et tentai de retrouver un aspect un peu plus civilisé.  

    Je ressortie de la salle de bain, fraîche et dispose. Emmett était affalé sur le grand lit habillé d’une tête capitonnée en cuir.

    Dans la pièce d’à côté, Jasper occupait un canapé en cuir rouge bordé de deux coffres anciens servants de supports à deux lampes au style plus seventies.

    Je leur cédai la salle de bain et profitai de l’accès direct à Union Station pour faire un tour dans les magasins attenants. Je me fondis dans la masse humaine, retenant ma respiration, m’abreuvant de conversations banales si rares chez nous.

-     Je passe récupérer Toby à l’école et je viens chez toi … oui maman, à toute à l’heure, disait une femme au téléphone.

-     Il a torpillé le contrat, un vrai naze, un bon à rien. Je dois tout recommencer ! disait un jeune cadre à un homme grisonnant, alors qu’ils suivaient tous les deux des yeux une jolie jeune femme à la robe vaporeuse.

-     Tu préfères chinois ou italien ? demandai un autre homme au téléphone. Son air ravit laissait supposer qu’il parlait son amoureuse, ce qui se confirma quand j’entendit dans son appareil une voix féminine minauder pour de l’Indien.

    Je me nourrissais littéralement de la vie simple des humains, imaginant la personne à l’autre bout du téléphone, la mère terminant de décorer un gâteau pour sa fille et son petit-fils, Le jeune homme concentré derrière son bureau au milieu de ses collègues, la fiancée se pomponnant avant l’arrivée de son homme pour le repas du soir.

    Cette image me fit bien sûr penser à Lucian.

    Nous pourrions avoir de ces moments humains tous les deux, pensai-je. J’avais une envie folle d’essayer. Pour lui je pourrais être une femme, une cuisinière et peut-être même une amante. Avec Jasper, cela avait été différent, je savais qu’il allait venir et il s’était laissé embarqué naturellement dans notre relation. Pas de vrai premier rendez-vous, pas de cour, peu de romantisme. Notre relation, prévue et prévisible pour moi, s’était très vite basé sur notre connivence psychologique et une vraie complicité. Une évidence laissant peu de place au suspense et à la découverte. Avec Lucian, je ne pouvais rien prévoir, rien savoir d’avance Je pouvais tout envisager, comme chez les humains. Le mystère était entier et piquait délicieusement ma curiosité. Nous prendrions le temps de nous connaître, jour après jour. Nous sortirions ensemble, chaque moment serait une véritable découverte. Rien que mon don ne viendrait gâcher. Tout serait nouveau, surprenant, intense. Mieux encore, il vivait comme un vrai humain, sans la fragilité. Tout ce que je désirais.

    Je laissai vagabonder mon esprit vers une vie rêvée. Mes rêves étaient troublants, romantiques, passionnés. Les images défilaient dans ma tête, claires, vibrantes : un soir au restaurant, perdue dans le bleu de ses yeux, je sentais sa main prendre doucement la mienne. Puis nous étions dans sa salle de classe, il frôlait délicatement ma joue et m’embrassait tendrement. Puis une autre image surgit encore : je saisissais son visage pour l’embrasser, il me poussait contre un mur et son étreinte se faisait plus intense...

    Je revins brusquement à moi, haletante, bousculée par quelqu’un de trop pressé pour s’excuser. Je brûlais de vivre tout cela. Je restais sur cette terre au prix de nombreux sacrifices, justement pour pouvoir vivre ces moments. Il fallait que je les vive.

    Je retournai à la chambre où les garçons m’attendaient avec impatience. Il était temps de sortir de mes rêveries et de reprendre nos recherches. Au moins, chacun avait pu échapper un instant à la réalité et il me semblait que l’ambiance était plus légère.

    Les vampires avaient besoin de ces moments-là. Nous ne dormions jamais et il nous fallait un moyen d’évacuer la pression. Nous pouvions rester des heures à rêvasser parfaitement immobile. C’était « notre sommeil à nous », Notre façon nous relaxer, de détendre notre cerveau. Si nous nous abandonnions, seul, à ce genre d’activité, cela pouvait durer des jours entiers. Puis la soif venait nous brûler la gorge et nous sortait de cet état cataleptique.

    Nous arpentâmes la ville et ses alentours sans succès. Denver était une ville à la fois moderne et proche de la nature. Des restaurants prônant le bio fleurissaient partout. D’immenses Centres Commerciaux abritaient une multitude de magasins à la mode. Nous passâmes devant une brasserie envahie par des fans de Base-ball qui chantaient à tue-tête. Ils n’avaient aucune idée qu’à quelques mètres d’eux, trois dangereux prédateurs passaient discrètement. Dans ces moments-là, je me sentais fière, libre de ne pas tuer pour survivre. L’ambiance des rues nous portait, nous grisait. Jasper décida qu’il était temps de prendre le chemin du retour. En changeant d’itinéraire afin d’augmenter nos chances. Sa bonne humeur s’envola au fur et à mesure que nous avancions dans notre course, vaine une fois de plus.

    Le dimanche soir, retour à Forks comme prévu. Jasper, nerveux, établit un nouveau plan de recherches pour lui, Carlisle et Esmé. Il voulait repartir sur le champ. Il agissait comme si être dans cette maison l’étouffait, comme s’il était un étranger. Nous avions tant de souvenirs ici. Mon cœur se serra, tout était bien fini entre nous. Le voir réagir ainsi était éloquent.

    Il quitta de nouveau la villa et j’éprouvai malgré moi un soulagement immense. Je compris mieux alors ce que ressentait Jasper ainsi que son désir de s’éloigner. Nous étions mieux l’un sans l’autre. Mon désir de ne plus le côtoyer s’accentua. J’avais accepté mes sentiments pour Lucian et notre couple n’avait plus lieu d’être. Pourtant, j’éprouvais beaucoup de difficultés à tourner la page.

    Alors que faire ? s’enliser dans le passer ou faire face à l’avenir ? Je repensais à mon évasion mentale de Union Station, l’avenir panserait mes blessures. Je balayai mes pensées moroses pour me concentrer sur le but de ma vie : être enfin heureuse. J’attrapai mon téléphone et appelai Lucian :

-     Alice ? pourquoi m’appelles-tu si tard ? Tu as des nouvelles d’Amy ?

    Amy, toujours Amy ! j’en avais assez d’entendre ce prénom ! Je pris une profonde inspiration et entrepris de parler calmement.

-     Non pas de nouvelles, je voulais juste te tenir au courant.

-     Ok, merci.

    Un silence gênant s’installa entre nous.

-     Heu, comment te sens-tu ? demandai-je.

-     Ça va, j’ai passé le weekend à La Push. J’ai pris part aux rondes avec Jacob, c’était instructif… Et demain, une nouvelle semaine commence.

    Nouveau silence.

-     Bien, alors si tout va bien … heu … et bien … je te dis à demain …au Lycée.

-     Oui, c’est ça … à demain au Lycée.

-     Alors … salut Lucian

-     Salut Alice.

    Voilà une conversation riche et bien entretenue ! pensai-je. Lucian ne m’avait même pas demandé comment s’était passé mon voyage. Rien ! Pas la moindre petite attention. Mon appel l’avait surpris, certes, il n’était pas dans nos habitudes de nous appeler, mais plus que ça, il l’avait dérangé. Oh j’oubliais, il lui fallait du temps. Et moi je bouillais, je fondais, et je me disloquais littéralement, rien qu’au son de sa voix. J’étais contrariée, irritée parce qu’il avait ruiné mes espoirs en moins d’une minute.

    Il me fallait un exutoire, quelque chose qui me viderait l’esprit, qui me ferait l’oublier un instant. J’attrapai le calendrier sur le bureau de Jasper ; Noël était dans quinze jours. Nous aimions tous la féérie de Noël. J’ouvris l’ordinateur afin d’étudier et commander le nécessaire pour la mise en place des idées de décorations qui me venaient en nombre. Je prévoyais quelques illuminations pour l’extérieur de la maison et une multitude de babioles lumineuses ou musicales pour l’intérieur. Edward m’aiderait à travailler sur le schéma électrique extérieur, Bella et Rosalie s’occuperaient de la réception des commandes.

    Les jours suivants, entre les cours et les préparatifs, je n’eus que peu de temps pour penser à Lucian. Chaque fin de journée, je rentrai rapidement à la maison pour commencer l’installation de ce que j’avais reçu. Le weekend arriva rapidement et je repartis à la recherche d’Amy, seule avec Emmett cette fois. Jasper, resté prêt de la frontière du Mexique, comptait poursuivre un peu plus vers le Sud. Nous fîmes une excursion jusqu’en Caroline du Nord et revinrent bredouilles.

    Inexorablement, une nouvelle semaine commença. Je n’appelai pas Lucian cette fois, j’avais compris la leçon. Le lundi matin, alors que j’avançai vers l’entrée du Lycée à travers les élèves bruyants et chahutant, c’est Lucian qui m’accosta. Il me barra le passage :

-     Alice, ça va ? m’interpella-t-il.

-     Oh, oui merci, et toi ? répondis-je, surprise ?

-     Oui, je ne t’ai presque pas vu la semaine dernière, un vrai courant d’air !

-     Oui, j’ai quelques occupations en ce moment.

-     Ecoute, je sais que je t’ai demandé du temps mais ça ne t’oblige pas à m’éviter, me fit-il remarquer. Je voulais juste être clair avec toi.

-     J’avais cru, tu n’étais pas très loquace lors de notre … conversation téléphonique. J’ai pensé que je t’importunais.

-     Non, heu … non, j’étais surpris, c’est tout.

-     Oh !

-     On devait repartir à zéro, tu te rappelles ? Il y a un moment où il faut franchir la ligne de départ ! Ajouta-t-il en me souriant largement.

    J’étais abasourdie et subjuguée à la fois. Il me proposait de passer du temps avec lui. Mon cœur explosa de bonheur, je voyais mes rêves dérouler leur tapis de roses et de paillettes devant mes yeux. Un feu d’artifice éclatait dans ma tête. Je gardai une certaine contenance et repris :

-     Je vois que tu tiens parole, c’est louable.

    Il sourit en regardant ses chaussures. Ses cheveux tombèrent en cascade devant son visage, il les releva d’un geste vif, et fixa ses yeux bleus dans les miens :

-     Alors qu’est-ce qui t’occupe tant en ce moment ?

    Il changeait de sujet. Etait-ce de la timidité ? En tout cas c’était charmant.

-     Je prépare Noël à la maison, répondis-je, l’humeur légère.

-     Noël ? Tu fêtes Noël ? Dit-il, étonné.

-     Ma famille et moi adorons ça, m’exclamai-je après m’être raclé la gorge. Puis j’expliquai :

-     Après tant d’années, nous sommes encore comme des gosses. A Noël, l’air est chargé de quelque chose d’indéfinissable, de mystique. Les gens sont gentils les uns avec les autres, les lumières et les décorations égayent les maisons, les villes. Il y a aussi les odeurs, la neige, les petits groupes qui chantent dans les rues, les enfants dont les yeux brillent. L’atmosphère est bienveillante. C’est aussi un moment où l’on se retrouve avec ma famille. Comme tout le monde, nous sommes pris par nos occupations tout au long de l’année et Noël est un bon moyen de nous réunir et de partager des cadeaux.

    Lucian buvait mes mots. Il semblait déconcerté :

-     C’est tellement … normal !

    Il ne me laissa pas le temps de me révolter et reprit aussitôt :

-     J’aime Noël moi aussi. C’est une période qui me tient à cœur.

    Il fixa soudain ses yeux sur le sol, envahi par les souvenirs. Son visage était tout à coup devenu triste. Il me sourit et dit :

-     Ma mère rendait cette période féérique, expliqua-t-il.  Chaque détail comptait, nous n’avions pas beaucoup de moyens mais j’ai toujours eu des Noëls magnifiques. Elle savait faire naître l’ambiance grâce à la musique, elle décorait la maison avec des objets qu’elle faisait elle-même et confectionnait des petits gâteaux à tomber par terre. Plus grand, elle m’emmenait dans les rues de Chicago, nous respirions à pleins poumons la féérie de Noël. Nous traînions devant les maisons décorées, nous arpentions les magasins bourrés de marchandises. Chaque petite animation nous ravissait. Comme toi j’adore l’atmosphère à ce moment de l’année. Mais il semblerait que les traditions de ma nouvelle famille ne vont pas en ce sens.

    Le détourner de cette mélancolie.

-     Comptes-tu faire quelque chose de ton côté cette année ?

-     Pas vraiment, j’aurais aimé voir mes potes de Chicago, c’est ce qui pour moi aurait le plus ressemblé à un Noël.

    Je le regardais intensément. Il émanait de lui une profonde mélancolie, une résignation dévorante.

-     Vendu ! je t’emmène là-bas si tu acceptes, lançai-je enthousiaste.

-     Quoi ? répondit-il, perplexe.

    Son visage s’éclaira alors d’une lumière extasiée. Deux fossettes se creusèrent de chaque côté de son sourire, ajoutant un atout supplémentaire à son charme.  Puis il se ravisa :

-     Mais non, je ne peux pas. C’est à trois jours de voiture, et je n’ai pas trop les moyens …

-     Je fais des économies depuis une bonne centaine d’année. Deux billets d’avion ne vont pas me ruiner. Et ça me fera une bonne occasion d’apprendre à te connaître dans l’environnement dans lequel tu as grandi !

-     Et ta famille ?

-     Nous partirons en début de semaine prochaine, juste après Noël. Nous pourrons passer le réveillon du jour de l’an là-bas si tu veux.

-     Ce n’est pas un peu … bizarre, de partir comme ça, tous les deux ?

-     On pourrait en profiter pour chercher la trace d’Amy si on n’a rien d’ici là. Ce coin-là n’a pas encore été investigué.

-     Alors j’accepte, déclara-t-il.

    Il me gratifia un sourire radieux alors que nous arrivions devant sa salle de cours.

-     Je m’occupe des réservations ce soir en rentrant, je te laisse !

    Je m’éloignai, heureuse de la tournure que prenait les évènements. Dans quelques jours, j’allais avoir Lucian pour moi seule.

 

    Le lendemain matin, Lucian arriva dans la salle des professeurs juste après moi et mon étonnement fût immense quand il ouvrit la bouche :

-     Bonjour, je suis Lucian, professeur de sciences, et loup garou à mes heures perdues, enchanté.

-     Mais, à quoi joues-tu ? répondis-je stupéfaite.

-     Je recommence à zéro ! répondit-il en haussant les épaules.

-     Tu m’étonnes de jours en jours !

-     Et tu n’as encore rien vu !

    Je repris mes esprits et rétorquai :

-     Bonjour, je suis Alice, professeur de littérature, répondis-je. Je vais avoir cent dix ans, je suis un vampire. Enchanté de te connaître, O loup scientifique !

    Il se fendit d’un large sourire amusé, j’étais transportée. Nous étions assez proche l’un de l’autre, ne souhaitant pas être entendu. Son souffle emplit mes narines de l’odeur que j’aimais tant. Ma gorge chauffait mais ne brûlait pas. L’odeur continuait à m’enivrer mais sans la douleur intense de la soif. C’était plus une envie physique de le saisir et de m’abreuver goulument de ses lèvres.

-     Je t’offre un café ? proposa-t-il en plissant légèrement ses yeux.

-     Non, pas besoin. Tu sens bon mais pas au point auquel tu penses, le narguai-je.

-     C’est Bleu, de Chanel, rétorqua-t-il, ironique.

    Je riais franchement. Comme cela ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Lucian me regardait intensément. Il passa la main dans ses cheveux mi-longs en souriant. Nous étions bien. Puis la sonnerie retentit.

-     Passe une bonne journée Alice.

    Il frôla mon bras et s’éclipsa d’une démarche assurée et … si sexy. J’avais l’impression que le mannequin de la pub pour le parfum qu’il venait d’évoquer quittait la pièce.

-     Bye, glissai-je alors qu’il était déjà loin. J’allai retrouver mes élèves.

    Nous nous retrouvâmes chaque matin, puis parfois à la pause de midi, pour échanger quelques banalités, puis Noël arriva.

    Malheureusement, toutes les sorties que ma famille, Jasper et moi avions tentées n’avaient rien donné. Maria était introuvable, Amy aussi. Je gardai au fond de moi cette amertume, ce goût de culpabilité quant à son avenir. Sam et les siens avaient remplis leur part, leurs rondes avaient été effectuées avec soin et rien de suspect ne s’était présenté aux abords de nos territoires. Ils avaient décidé de continuer jusqu’à ce que l’on en finisse. Ma famille souhaitait faire une pause. Passer Noël tranquillement. Jasper lui, n’était pas revenu. Je comprenais qu’il ne souhaitait pas passer Noël à mes côtés. La seule fois où je l’avais croisé, il avait ressenti douloureusement bonheur. Il avait esquissé un petit sourire poli mais avait rapidement tourné la tête. Il avait écourté son séjour. Du temps, il en aurait surement besoin de beaucoup plus que Lucian.

    Néanmoins, notre Noël avait été une réussite. La villa était une merveille de lumières. Esmé et Renesmé avaient cuisinées ensemble pour elle et les loups. Pour l’occasion, Seth et Jacob étaient resté avec nous. Ils appréciaient cette fête et saisissaient parfaitement « l’esprit de Noël ». Jacob avait façonné un aigle en bois pour Renesmé. Un travail minutieux et impressionnant. Seth et moi, célibataires pour l’occasion, avions été chargé de nous faire un cadeau. Il avait choisi de m’offrir une parure de cérémonie de sa tribu. J’avais été touchée par cette attention. C’était un beau témoignage d’amitié. J’avais choisi pour lui un smartphone dernier cri et je crois que j’avais touché juste moi aussi. Il était aux anges. Nous avions fini cette soirée de Noël autour du piano, entonnant les traditionnels chants de Noël, riant et profitant de la magie, simplement.

    Lucian avait préféré tenir compagnie à Billy. Il n’avait pas souhaité se joindre à nous, ne voulant rappeler à personne par sa simple présence qu’Amy était toujours dans la nature. Je comprenais aussi qu’il n’avait pas envie de subir les railleries exaspérantes d’Emmett concernant notre voyage à Chicago. J’avais eu beau expliquer clairement les tenants et les aboutissants de ce voyage, rien n’y faisait. Les autres étaient plus discrets mais leurs regards étaient suffisamment éloquents pour me faire enrager. Oui, j’avais envie de passer du temps avec Lucian, voir où il avait grandi, mais je voulais surtout qu’il soit heureux. De plus, nous allions aussi poursuivre les recherches concernant Amy.


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