Blue Hour
Chapitre 20 : Quand le passé ressurgit
5829 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 23/08/2023 19:30
Je finis de boucler ma valise et enfilai mon blouson. Alice n’allait plus tarder maintenant. J’attrapai mes clés et mon portable et j’entendis la voiture s’arrêter devant la maison. Je grimpai à l’intérieur sa la voiture confortable. Un parfum suave de jasmin et de rose m’emplit les narines. Alice portait un manteau de laine foncé surmonté d’un col de fourrure.
- C’est du vrai ? demandai-je intrigué.
- Non, mais ça fait illusion n’est-ce pas ? Je cherchais quelque chose de plus clair mais cette année la tendance est dans cette teinte. A moins que tu te portes volontaire pour une petite tonte ?
Elle souriait largement, fière de sa blague. Elle était radieuse. Nous avions passé pas mal de temps à nous déchirer. Puis j’avais enfin admis que les Cullen n’avaient rien à voir avec les vampires sanguinaires et violent dépeints dans les livres. J’avais réussi à passer outre de mes instincts. Le mal, c’était le lot de Maria. Les Cullen avaient su me toucher par leur dévouement pour les leurs et pour les humains. Ils étaient respectueux de la vie, de la paix. Alors, j’avais cessé de haïr Alice. Je devais faire partie de ce monde pendant quelques mois encore, et j’avais décidé de faire en sorte que cela se passe bien. J’adorais Emmett, sa famille. J’étais plus nuancé concernant Alice. Je souhaitais réparer le mal que je lui avais fait en la repoussant violemment mais sans vraiment rien espérer d’autre. Je n’avais pas envie d’espérer autre chose. J’aspirais à une vie simple, sans tracas. Tant que je resterais à Forks, je me plierais aux exigences de ce monde si particulier, de ma nouvelle famille. Mais après avoir retrouvé Amy et m’être assuré que tout allait bien pour elle, je voulais retrouver ma vie d’avant. Quand Alice m’avait proposé de m’emmener à Chicago pendant les fêtes, j’avais d’abord hésité. Je ne voulais rien lui devoir. Mais l’envie irrésistible de revoir ma ville et mes potes fut plus forte que tout.
C’est comme ça que je me retrouvais dans un immense avion, à côté de la belle Alice, radieuse. C’était agréable de la voir comme ça. J’avais appris à la connaître un peu mieux ces derniers jours et j’appréciais ce que je découvrais. Elle était enjouée, gaie comme un pinson, prête à faire mille choses pour plaire aux autres. Elle était intelligente et débrouillarde ; elle m’avait parlé de ses placements en bourse et de la fortune qu’elle avait amassée. Elle était pleine de ressources. Je ne pouvais dénier sa principale qualité : la gentillesse.
La voir virevolter autour de moi me comblait de bonheur. Elle était pétillante, magnifique. Mais je m’étais promis de ne pas revenir en arrière. Elle resterait une amie. Ma vie était ailleurs.
L’avion tressautait et faisait quelques embardées impressionnantes. Je m’accrochai à mon siège, pétrifié.
- Ce ne sont que de petites turbulences, rien de grave, tenta-elle de me rassurer.
- Je … n’ai pas trop l’habitude, répondis-je après un léger haut-le-cœur.
- C’est la première fois que tu prends l’avion ?
- Je n’ai pas eu l’occasion de beaucoup voyager dans ma vie, effectivement, confessai-je.
Je passai le reste du vol à subir plus qu’à profiter de la vue incroyable qui défilait en dessous. Je fini par m’assoupir, heureusement. La descente me réveilla et me déclencha à nouveau un haut-le-cœur. Je sortis de l’avion avec soulagement. Au milieu du terminal, tous mes potes étaient là. Matt me sauta dans les bras le premier, Puis Anton et Ben et enfin Eva. Après la liesse des retrouvailles, je m’aperçus qu’Alice était restée en retrait, silencieuse, un demi-sourire ravi éclairant son visage d’albâtre. Je m’empressai de la saisir par les épaules pour la présenter à tout le monde. J’annonçai fièrement, tout sourire :
- Je vous présente Alice !
Les visages de mes potes passèrent successivement de l’étonnement à la politesse puis à l’incompréhension. Matt se lança :
- Et Alice est …
- Heu, une amie, répondis-je penaud.
Je pris alors la mesure de ce que la venue d’Alice déclenchait dans l’esprit de mes amis. Je leur avais dit qu’Amy était toujours hospitalisée et qu’on s’attendait au pire. Qu’elle ne souffrait pas et que j’allais la voir souvent. Et là, je leur présentais Alice avec un enthousiasme débordant, démontrant le plaisir que j’avais à nouveau pris d’être avec elle ces derniers temps. Mais il ne reflétait pas du tout la réalité que j’avais dépeinte à mes potes.
- Je suis plus précisément une collègue de Lucian. Nous travaillons dans le même Lycée. J’avais l’opportunité de venir visiter de la famille à Chicago et j’ai demandé à Lucian de m’accompagner car j’ai un peu peur en avion.
Elle m’adressa un regard plein de malices et je lui offris un grand sourire en retour. Mes amis quant à eux, se détendirent. Seul Matt à qui j’avais parlé d’Alice avant l’accident d’Amy, était sur la réserve.
- Bienvenue Alice, dit Eva. Tu connais Chicago donc ?
- Très peu. Je ne visite pas souvent cette branche-là de ma famille, répondit-elle avec un naturel désarmant.
Les membres de mon groupe la dévisageaient assez bizarrement. Je n’arrivais pas à cerner la retenue qu’ils avaient par rapport à elle, elle avait eu une répartie géniale.
- T’inquiète, je fais toujours cet effet-là aux humains, me confia-t-elle entre deux portes. C’est instinctif chez eux, ils ne s’en rendent pas vraiment compte.
Elle était parfaitement à l’aise et m’entraîna vers la sortie à la suite de mes amis. Nous décidâmes de gagner notre hôtel afin d’y installer nos affaires. Alice avait choisi un très bel hôtel dans le Downtown. A l’accueil, deux comptoirs de bois foncé en demi-lune, surplombés de décorations rondes suspendues, frangées de tiges en plastique, trônant comme roi et reine. Sur le côté, un salon mélangeant les styles moderne et vintage, aux matières cuir et métal offrait tout le confort pour qui voulait profiter de la cheminée dernier cri, équipée d’une simple grande vitre noire. Le sol marbré était parfaitement astiqué. De grands voilages blancs habillaient les immenses baies qui donnaient sur la Chicago River. La décoration était simple et raffinée, mélangeant les couleurs terre, pierre, et métal. L’hôtesse nous indiqua nos chambres que nous gagnâmes aussitôt. La mienne était splendide. Au milieu de la pièce, un ilot central blanc proposait côté lit un immense écran plat. De l’autre côté, un bureau faisait face à la grande salle de bain équipée d’une douche et d’une baignoire. Les immenses rideaux rouges réchauffaient le blanc du lit, le gris clair des murs et le taupe de la moquette et de la tête de lit en cuir.
Pour moi, Chicago ne rimait pas avec ce genre de luxe, j’avais du mal à croire que j’étais bien de retour dans la ville qui m’avait vu grandir. Mais je m’en accommoderai, sans aucun doute. C’était tellement mieux que mon petit appart crasseux et mal isolé d’alors. Je profitai de la baignoire immense pour me relaxer avant la soirée qui m’attendait. Mes potes donnaient un concert au Lincoln Hall sur l’avenue du même nom. J’allais me poser en spectateur devant le groupe avec lequel j’avais longtemps joué. Certains morceaux que j’avais en partie composés seraient joués. Certains avaient été écrit pour Amy et ils seraient joués par le nouveau guitariste. Je ne savais pas trop comment j’allais réagir face à ça. Pleurer comme un gosse, hurler au massacre ? A priori le nouveau guitariste, un certain Tyler, était assez bon et bien intégré au groupe.
Rasé de près, j’avais revêtu un jean denim, un t-shirt noir et mon éternel blouson en cuir. Je descendis dans le hall pour y attendre Alice. Elle était là, assise dans un des fauteuils proches de la cheminée, un livre à la main :
- Je suis en retard ? Demandai-je gêné.
- D’une minute et douze seconde, déclara-t-elle.
- Je croyais que le temps n’avait pas de prise sur toi ! rétorquai-je penaud.
- Quand il s’agit d’aller écouter ta musique, chaque seconde compte, allons-y, répondit-elle avec un sourire à faire rougir.
Un taxi nous emmena en direction du nord. Le Lincoln Hall se trouvait à une dizaine de minutes de voiture. Alice regardait défiler les rues, les bâtiments par la fenêtre. Les immeubles de verre alternaient avec des bâtiments de briques rouges aux devantures de bois. Plus nous allions vers le nord, plus l’espace s’éclaircissait pour laisser place à des immeubles d’habitations moins hauts et plus clairsemés. La LaSalle Dr était presque entièrement bordée d’arbres et offrait un peu d’oxygène aux immeubles qui devenaient de nouveau écrasant.
Je n’étais parti que depuis quelques mois et bizarrement les grandes espaces autour de Forks me manquaient. J’étais peu allé à Seattle, et surtout au début de notre installation. Puis, l’attrait de la ville avait peu à peu laissé la place au plaisir de découvrir la nature, de courir des dizaines de kilomètres à quatre pattes à travers cette immense forêt primaire que je redoutais tant avant d’en être moi-même un des plus dangereux sujet.
Aujourd’hui, j’étais heureux de retrouver Chicago. Je reconnaissais les rues, contrairement à Seattle, les devantures m’étaient familières, pourtant, cet amas de béton m’étouffait. Il flottait dans l’air une odeur âcre mêlée de gasoil et d’autres polluants qui me piquaient le nez. Les voitures déboulaient de toutes parts et cela m’étourdissait. Je fermai les yeux un instant et m’imaginai en train de courir au côté de Jacob ; la sensation de liberté était incroyable.
Le taxi freina un peu trop brusquement au 2424 Lincoln Av.
- Nous y voilà, lança Alice, visiblement ravie.
- Yep, on y est, répondis-je pensif.
J’essayai de cacher mon angoisse, en vain.
- Ça ne va pas ? demanda-t-elle.
- Si, enfin, c’est étrange, tout est étrange.
- Tu as l’impression de ne plus appartenir à ce monde ?
Elle avait tout compris. Je préférais rester évasif :
- En quelque sorte !
Je lui souris, elle m’avait compris. Malgré nos différences, nous appartenions tous deux à un autre monde et je ne pouvais nier la complicité que cela créait entre nous. Elle s’accrocha à mon bras et nous entrâmes dans le club. La salle était grande, extraordinaire. La musique et les lumières nous plongèrent immédiatement dans l’ambiance. Au fond, la scène surélevée s’étendait devant un grand rideau noir. Sur le côté, un petit bar au-dessus duquel les lettres « LH » étaient illuminées. La grande pièce était vide de meubles, laissant tout loisir au public d’occuper l’espace en se trémoussant. Le plafond montait très haut. En levant les yeux j’aperçus sur trois côtés de la salle, un demi-étage qui offrait une vue dégagée sur la scène grâce à des balcons en arc de cercle. A cet, étage, un bar immense occupait tout le fond. Des tables hautes étaient éparpillées le long des balcons. Cette salle était l’endroit rêvé pour les concerts. Face à la scène, sur un plateau intermédiaire, se tenait une immense régie. Tout était parfaitement pensé. Les jeux de lumières étaient extraordinaires. Nous n’avions jamais joué ici lorsque je vivais à Chicago. Le groupe avait été repéré trois mois auparavant dans notre restaurant habituel et avait joué ici même le mois dernier. Ils avaient fait un tabac.
La salle se remplissait petit à petit. Les gens nous frôlaient pour passer, d’autres posaient leurs mains sur les épaules d’Alice pour s’excuser. Je la senti mal à l’aise. J’avais chaud. J’attrapai sa main, froide et dure et l’entraînai sur un coté afin de rejoindre les coulisses.
- Eh ! vous voilà, lança Matt en me tendant les bras. Viens que je te présente, voici Tyler, notre guitariste. Tyler, voici Lucian, notre ami que tu as remplacé.
Le gars était de bonne stature. Ses cheveux bruns frisés tombaient sur ses épaules tatouées de divers dessins polynésiens, ou hawaïens, peut-être. Son visage anguleux était assez beau, plus typé que beau à vrai dire. C’était le genre de gars qui avait du chien. Il me salua avec enthousiasme :
- Salut, heureux de te connaître ! enfin ! Depuis le temps que j’entends parler de toi ! J’ai apporté une seconde guitare, elle est branchée, tu pourras monter sur scène si tu veux, je pense que ça ferait plaisir à tout le monde.
- Je ne suis pas là pour ça, répondis-je avec un signe de dénégation. C’est ton public !
- Ce sont tes potes, répondit-il en désignant les autres qui me regardaient, bras croisé. Et ça me ferait plaisir de jouer certains de tes morceaux avec toi.
- C’est sympa, je ne sais pas trop, éludai-je.
Les membres du groupe, Matt, étaient derrière lui et me regardaient comme si j’étais un extra-terrestre. Eh bien, bonne nouvelle, j’en étais un !
Depuis tout ce qui m’étais arrivé à Forks, je n’étais pas monté sur scène. Serais-je différent ? Est-ce que ça se verrait ? J’étais capable de jouer, j’avais bossé dans la petite maison de Forks. Et si me retrouver sur scène faisait tomber toutes mes barrières ? J’étais déjà perdu dans ma nouvelle vie. Je craignais que si l’ancienne me rattrapait je ne le soit plus encore.
- Luce, m’apostropha Matt, tu ne peux pas nous faire ça !
- Je, … on verra tout à l’heure. Vous commencez à quelle heure ?
- Dans dix minutes. Tu pourrais démarrer la deuxième partie avec nous et rester le temps de quelques morceaux.
Cette fois, les regards de mes anciens acolytes étaient implorants. J’acquiesçai, incertain de pouvoir assumer.
Eva entreprit de montrer ses tenues de scènes à Alice et Matt m’attira dans un coin.
- Je n’aime pas ta façon de noyer ton chagrin. Tu as quitté Amy qui est sur son lit de mort pour cette fille et tu nous l’amène !
- Matt, ce n’est pas ce que tu crois. Il n’y a rien entre nous. Tout a changé, c’est compliqué.
Il prit air septique et me tapota l’épaule :
- Je ne suis plus dans les confidences, alors !
- Tu veux vraiment gâcher nos retrouvailles ? Tu me connais. Fais-moi confiance.
Je lui rendis sa bourrade puis nous partîmes dans la salle Alice et moi. La foule était encore plus dense que tout à l’heure. Nous sentions les souffles des gens que nous croisions.
- Peut-on monter ? me demanda-t-elle d’une petite voix. Il semble qu’on puisse mieux respirer là-haut, moins de monde, plus d’espace.
- Oh, oui, bien sûr ! répondis-je. Excuse-moi, je n’avais pas pensé à …
- C’est mon lot, pas le tien, tu n’as pas à y penser, je m’en charge pour deux, rétorqua-t-elle, badine. Nous gagnâmes l’étage et prîmes place autour d’une petite table ronde avec nos deux bières, que je boirai entièrement. Quelques instants plus tard, la salle fut dans le noir, la musique d’ambiance s’arrêta.
Le son live retentit dans la grande salle. Les premières de l’intro que je connaissais si bien résonnèrent et le vibrato d’Eva s’éleva. Le rythme me pénétra et le bonheur m’envahit.
Quelques morceaux plus tard, mon humeur s’était largement allégée, je me trémoussais sur mon tabouret, je vibrais avec le groupe. Alice avait l’air de prendre beaucoup de plaisir aussi. Mais je fini par me demander si c’était à cause de la musique ou de mes mimiques. Elle ne me lâchait pas des yeux et avait ce petit sourire moqueur :
- Qu’est-ce qu’il y a ? criai-je pour me faire entendre.
- Je suis heureuse de te voir comme ça ! hurla-t-elle à son tour.
Elle aussi était radieuse. Nous profitâmes tous deux de ce moment simple et heureux. La musique avait toujours provoqué en moi une espèce de frénésie incontrôlable. Ce que je ressentais était quasiment orgasmique. C’est comme si je faisais partie intégrante du son qui sortait des enceintes. Et c’était encore plus fort lorsque j’étais sur scène. Aucun tressaillement donnant les signes d’une transformation imminente ne se produisit. Je pouvais profiter pleinement du concert sans risque et cela me rendait plus qu’heureux. Presque autant que si je jouais.
La pause arriva, la musique couvrait moins nos voix. Alice dit :
- J’aimerais te voir sur scène.
- Merci de ne pas avoir insisté tout à l’heure dans les loges.
- Je commence à savoir comment apprivoiser les loups, me nargua-t-elle.
- Crois-tu qu’un loup à sa place là-bas ?
- Les gens n’y verront que du feu, surtout si tu t’amuses comme tu viens de le faire.
Je lui souris, décidé., tellement j’en crevais d’envie. Autant s’amuser et profiter au maximum. J’attrapai mon téléphone et laissait un texto à Matt :
Je suis ok.
Il répondit dans la seconde :
Ok, on t’appelle
Et tout s’enchaîna très vite. Pendant le reste de la pause le trac monta, mes mains devinrent moites. Alice remarqua ma nervosité et posa sa main sur mon bras en soufflant. J’en fis de même. Calme-toi vieux, pas question de muter sur scène.
Puis la voix de Matt retentit dans le micro :
- Il est à l’origine du groupe, de presque la totalité de nos compos. Il s’est envolé il y a quelques temps pour de nouveaux horizons et nous fait le plaisir de revenir ce soir.
Je regardai Alice qui me souriait, ravie. Ses grands yeux brillaient. Je respirai un bon coup et lui fit un clin d’œil. Elle était mon ancre, ma bouée de sauvetage, mon monde. Tant qu’elle serait là, tout irait bien. Je parcourus les coulisses pour rejoindre la scène :
- Je vous demande d’applaudir bien fort Lucian ! finissait Matt.
Je grimpai et me plaçai à coté de Tyler qui me tendit une guitare. Le public, dont une partie était des fans qui nous suivaient depuis des années, nous fit une ovation.
- Je ne ferai que les accompagnements, me dit-il, tu te charges du reste.
Je fis un grand oui de la tête puis la batterie entama son décompte. Tout revint facilement, aisément. L’osmose avait été parfaite dès le début avec Tyler. J’essayai de lui dire d’en faire un peu plus car il restait très en retrait mais à priori c’est ce qu’ils désiraient tous. Nous enchaînâmes un puis deux morceaux. Au bout du quatrième je fis mine de saluer et de poser la guitare mais ce fut le public qui en redemanda. Je terminai finalement le concert, saoul et grisé de bonheur.
Je respirai goulument l’air de la rue, tentant de reprendre mes esprits.
- J’ai adoré, me dit Alice, la scène te va bien. Et ton jeu est super.
- J’ai adoré aussi, répondis-je. Je l’attrapai par la taille et la fit tourner. Merci de m’avoir amené ici. Ça fait du bien.
- Tu y vois plus clair ?
- De quoi parles-tu ? demandai-je, surpris.
- Ce voyage est une sorte de pèlerinage, un moyen de réconcilier tes deux personnalités, celle de Forks et celle d’ici. Je te rappelle que j’ai une bonne centaine d’années, je ne suis pas tombée de la dernière pluie.
Je la regardai intensément :
- Pourquoi m’aides-tu ?
- Pourquoi pas ! rétorqua-t-elle de son éternel air taquin.
- Alors je ne serai réconcilié avec moi-même seulement lorsque nous aurons intégralement arpenter toutes les rues de Chicago et que nous serons soulés de magie de Noël.
- Pourquoi fais-tu ça, demanda-t-elle.
- Pourquoi pas, répondis-je.
Je dormi tard dans la matinée, d’une traite, d’un sommeil profond, sans rêve. Je n’avais pas dormi comme ça depuis que j’avais muté pour la première fois. Mes nuits étaient depuis ponctuées de cauchemars peuplés de créatures du monde obscur. Je me réveillais souvent dans un sursaut, en sueur. C’était bon de retrouver un sommeil normal, loin des vampires et des loups.
Après la douche, j’appelai Alice pour lui dire que j’étais prêt. Quelques minutes plus tard, nous nous retrouvâmes dans le hall de l’hôtel. Nous partîmes en quête d’un marchand ambulant. Un ou deux hamburgers au coin d’une rue me conviendraient très bien. Alice voulait m’emmener au restaurant mais je ne voulais pas qu’elle reste en face de moi sans pouvoir rien avaler. Je ne voulais pas perdre une minute, Chicago nous attendait.
Nous marchâmes des kilomètres. Dans la journée, idéalement grise pour Alice, nous axâmes nos balades sur les centres commerciaux. A la nuit tombée, la ville s’illumina de ces millions de lumières de Noël. Nous vîmes les arbres étincelants de Lincoln Park Zoo, nous fîmes un tour – malhabile mais très drôle – sur la patinoire éphémère de Millenium Park.
Alice fut un peu moins à l’aise sur le marché à ciel ouvert. Trop de monde, trop de promiscuité. Finalement, nous nous éloignâmes de l’hyper centre au profit des villas savamment illuminées de Roscoe Village grâce à ma vieille moto toujours entreposée dans le garage de Matt.
Alice pétillait, sautillait, s’exclamait, riait. Elle était heureuse, épanouie … si normale, si humaine. Je l’avais tant haï, tant stigmatisée. J’étais heureux de m’être trompé.
Le lendemain, je décidai, à sa demande, de l’emmener là où j’avais grandi. C’est comme cela que je me retrouvai comme un étranger devant la maison de ma mère, habitée par des inconnus. L’ambiance était plus lourde, par ma faute. Les souvenirs remontaient et me serraient la gorge. Nous fîmes un passage rapide au cimetière, Alice voulait déposer une fleur sur la tombe de ma mère. Effectivement, sa tombe était nue, triste, ce n’était pas du luxe. Ma mère méritait d’avoir une tombe joliment fleurie, mais j’étais tellement loin ...
Ce moment de recueillement me demanda beaucoup de concentration pour garder ma contenance. Elle était morte jeune, je n’avais qu’elle. Comment avait-on pu m’en priver comma ça ? Je sentis la colère monter en moi, les premiers frissons chatouiller mon dos. Je préférai partir, vite. Je n’avais pas pu la défendre contre la maladie, la blessure était encore à vif malgré les mois qui avaient passés.
Après un passage rapide vers les différents commerces que nous avions l’habitude de fréquenter avec ma mère, j’emmenai Alice jusqu’à l’appart que j’avais quitté pour Forks. Là aussi, les lumières brillaient, des étrangers dormaient dans ma chambre.
Soudain, Alice m’attrapa le bras, figée.
- Lucian !
Elle fixait ses yeux sur un homme titubant qui marchait vers nous.
- Aidez-moi, s’il vous plaît, demandait-il d’une voix plaintive.
L’homme qui avançait tendit sa main vers nous laissant apparaitre son ventre ensanglanté. Il avait visiblement été salement agressé et avait besoin d’aide. Il fallait que ça tombe sur nous. Alice était crispée à mon bras et retenait sa respiration.
- Je ne peux pas Lucian, lâcha-t-elle dans un souffle. Je pourrais le tuer, je dois partir.
- Mais il a besoin d’aide, rétorquai-je, nous devons l’aider. Ne bouge pas, j’appelle les secours.
Je sorti mon téléphone et Alice me lâcha. Tout en attendant la réponse de mon interlocuteur, je la regardai. Ses yeux étaient comme fou, elle râlait doucement. Je ne savais pas trop si c’était la panique ou la soif mais ça ne me disait rien qui vaille.
- Je … je retourne à l’hôtel, dit-elle.
Elle disparut alors rapidement dans la nuit.
Pour elle comme pour moi, nos natures s’étaient rappelées à nous lors de cette journée. Elle comme moi étions dangereux pour les gens de la ville. Nous n’y avions pas notre place. J’avais lutté pour ne pas muter au cimetière, tout à l’heure. La colère était montée sans que je le veuille. Je risquais de muter à la moindre contrariété, et Dieu sait qu’en ville il y en a. J’avais le cœur brisé, me sentant tellement indésirable dans ma propre ville, dans les lieux qui m’avaient vu grandir. J’étais encore si peu familiarisé avec la vie avec les quileutes. Où était ma place aujourd’hui ?
Alors que je soutenais l’homme, tout en laissant mes pensées divaguer dans la direction où Alice était partie, les secours arrivèrent et prirent l’homme en charge. Ce dernier me remercia et assura les forces de l’ordre de mon innocence. Je renfourchai ma moto et reprit la route de l’hôtel. Je frappai doucement à la porte d’Alice. Personne. Je me rendis au bar de l’hôtel, bien décidé à noyer cette fin de soirée pourrie. Je commandai une vodka tonique et entrepris de ruminer ma déconvenue. Je n’appartenais plus à Chicago. J’étais cent fois plus proche d’Alice, qui aurait pu tuer ce gars ce soir, en sentant l’odeur de son sang. Je m’étais retenu plusieurs fois de ne pas muter lors de notre séjour. Je faisais indéniablement partie des monstres. Je pesai le pour et le compte avec un second verre. Mes pensées se brouillèrent un peu, je transpirai de nouveau. Je ne pouvais pas boire sans prendre un risque non plus. Alice avait passé des dizaines d’années à tenter de maîtriser sa soif. Combien de temps me faudrait-il pour maîtriser parfaitement la mutation. Combien de temps devrai-je me retenir de vivre.
Puis je l’aperçu. Elle entra dans le hall de l’hôtel, décoiffée, salie. Je m’approchai doucement d’elle :
- Alice ? Tu vas bien ?
- Oui, répondit-elle simplement avec un léger sourire.
- Sur son manteau, il y avait quelques traces de sang séché. Je m’inquiétai :
- Où étais-tu, qu’as-tu fais ? Demandai-je sèchement.
- J’ai quitté la métropole pour aller me nourrir. C’était trop dur, il fallait que je chasse pour ...
Sa voix s’étrangla au fond de sa gorge.
- Et ? ajoutai-je en fixant la tache de sang.
- J’ai chassé un peu de gibier et je me suis tâchée, content ? répondit-elle avec colère en me regardant dans les yeux.
J’étais confus mais ma confiance était à nouveau mise à mal malgré moi.
- Je suis passée à l’aéroport, nous décollons demain matin, cela vaut mieux.
- Mais, nous avions encore des choses à faire !
- Lucian, il vaut mieux rentrer.
Elle était bouleversée. Et surement mal à l’aise et vexée. Soit, elle voulait rentrer, nous rentrerions.
Le retour fut moins gai que l’aller. Oui, j’avais du mal à la croire et elle le savait. Je m’en voulais mais c’était plus fort que moi.
- Alice, je suis désolé, tentai-je. Je ne voulais pas te vexer.
- Mais je suis un vampire, je sais. Et tu devais, pendant ce voyage à Chicago, être le seul à me comprendre, tu es comme moi. Tu dois sans cesse te contrôler, pour ne blesser personne. Tu aurais-du me comprendre, me soutenir. Mais au lieu de ça tu me soupçonne encore de tuer des humains.
- Et si au lieu d’être dans une telle colère tu essayais de comprendre que mes instincts me poussent à me méfier de toi. Ça fait partie du lot !
Le silence s’installa alors. J’avais marqué un point. Je repris :
- Ami ?
- Ami ? me répondit-elle, acculée.
- Je ne te jugerai plus, promis. Je sais que tu fais tout pour te contrôler, assurai-je.
- Elle me regarda de ses grands yeux, sérieux et compréhensifs.
- Tu ne me jugeras vraiment plus le jour où tu auras tué quelqu’un.
Ces mots me firent mal. Mais je savais qu’elle avait raison. Ça pouvait arriver. Puis elle ajouta :
- Je suis désolée d’avoir écourté ton séjour. Je t’ai fait louper la soirée chez tes amis.
- J’aurais pu en tuer un, rétorquai-je, amer.
Ce voyage m’avait assuré d’une chose. J’avais besoin de la forêt, tout comme Alice. Elle était notre allié, notre vent de liberté. J’avais hâte de rentrer là où je pourrais être moi-même, avec des gens qui me comprenait, à Forks.