Blue Hour

Chapitre 21 : Tout est une question de choix

Chapitre final

16065 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 23/08/2023 19:32

Il restait encore pas mal de route entre Seattle et Forks. Nous rejoignîmes le parking où j’avais laissé la Volvo et prîmes la route en silence.

    J’étais mal, affreusement mal d’avoir été si faible devant Lucian. Il avait muté depuis si peu de temps, et il s’était parfaitement contenu pendant notre séjour. Plusieurs fois, il avait été au bord du gouffre sans jamais basculer. Et moi, une seule fois avait suffi à mettre un terme à notre escapade.

    En mon for intérieur, avec probablement une grande part d’égoïsme, je souhaitais que ce voyage apporte plusieurs réponses à Lucian :

    Il devait se rendre compte qu’il était différent maintenant, qu’il appartenait au surnaturel aujourd’hui. Il devait découvrir que l’on pouvait pour autant vivre à peu près normalement et faire illusion. Enfin, il devait se rendre compte que passer du temps avec moi était génial.

    Il avait assimilé pas mal de ces notions mais il m’avait aussi découverte sous mon plus mauvais côté : celui d’une prédatrice assoiffée de sang. Ce n’est pas tout à fait l’image que je voulais donner mais le mal était fait. C’était une partie de moi que j’avais tant de mal à assumer !

    Et on en était là. Silencieux, côte à côte. Lui ne savait toujours pas sur quel pied danser et moi j’avais honte d’avoir tout gâché. Notre relation était tellement particulière, si éloignée de celle du commun des mortels qu’un simple souffle pouvait nous précipiter dans l’abîme. Nos sentiments balançaient allègrement entre amour et haine, je le sentais. Ceux de Lucian étaient encore trop proche de la haine à mon gout, même s’il avait largement progressé.

    Clairement, à cet instant je ne savais ni quoi dire ni quoi faire. Quel dommage ! J’avais passé un moment parfait, le concert, la balade à travers Chicago, c’était tellement bien, tellement … idyllique. La dureté de la vie avait décidé de nous rattraper bien trop vite.

           Le commun des mortels, lui, est rattrapé par ses impôts, ses traites, ses maux. Nous, ça vire au cauchemar immédiatement. La mort n’est jamais loin. Elle est presque … banale. Et ça m’énerve ! Et comme je ne veux pas m’énerver contre Lucian, je me tais.

    Pourtant je bouillais à l’intérieur. Je me consumais de désir pour lui. Son aura sur scène était hallucinante ; il avait envouté la salle entière par son jeu, sa présence, sa passion, sa beauté. Sa façon de bouger sur scène, l’engagement que l’on pouvait lire sur son visage, ses cheveux qui voletaient au rythme de ses jambes. Sans parler de son sourire complètement désarmant.

    Lors de notre excursion, j’avoue avoir passé plus de temps à le détailler lui, chacun des traits qui l’animait, plutôt que l’architecture de Chicago. Son enthousiasme, ses explications, chacune de ses mimiques étaient aujourd’hui ancrées au plus profond de moi et nourrissaient mon désir. J’avais envie de plus, de découvrir chaque centimètre carré de sa peau, de son corps.

    Mais … non. J’étais contrariée. J’étais rentrée à l’hôtel après que cette biche ait déversé un peu de son sang sur mon manteau en se débattant un peu trop alors que je me nourrissais d’elle. Jamais je ne me tachais, jamais. Et bien sûr il était là, juste là où il n’aurait pas dû ! Il aurait pu être en train de dormir du sommeil du juste dans sa chambre, mais non, il m’attendait, ou pas.

    Et ce silence dans cette voiture, je n’en pouvais plus. J’enfonçai l’accélérateur, je voulais en finir.

-     Eh, mollo ! Tu te prends pour Richard Petty* ! S’exclama-t-il.

-     Tu as peur ?

 

*Célèbre pilote de Nascar

 

-     Je vais peut-être finir en courant finalement. Tu déposes ma valise devant chez moi ?

-     C’est à ce point ! Je te dégoute à ce point ?

-     Non, Alice, je plaisante, c’est de l’humour. Tout va bien.

    Je respirai profondément, bien que ça ne me fit pas grand effet, à part me donner la contenance adéquate.

-     Alice, c’est toi qui te bloques. Tu t’en veux pour deux et c’est bête. Je suis passé à autre chose.

    Je fermai un instant les yeux puis reprit.

-     Excuse-moi, je suis désolée, je…

-     Tu es plus humaine que tu ne le penses, finalement.

    C’était la plus belle chose qu’il m’eut jamais dite. Tout mon être se remplit de bonheur et j’affichai alors un large sourire. Je voulais arrêter la voiture. J’avais une envie folle de l’embrasser de l’étreindre. Je serrai le levier de vitesse. Il posa sa main sur la mienne :

-     Plus sensible que certains d’entre eux, ajouta-t-il doucement.

    Ce moment délicieux fut interrompu par la sonnerie intempestive de mon téléphone. Je vis le nom de Carlisle s’afficher sur l’écran. Je pris la communication sur la commande de la voiture. La voix de Carlisle retentit dans les haut-parleurs :

-     Alice, où êtes-vous, encore à Chicago ? Demanda-t-il, pressant.

    Nous nous regardâmes, inquiet. Si Carlisle avait pris sur lui de nous appeler alors que ce voyage était important pour Lucian, c’est qu’il devait se passer quelque chose.

-     Nous sortons de Port Angeles, nous rentrons, répondis-je. Quelque chose de grave est arrivé ?

-     Non, parfait, viens ici directement avec Lucian, Amy est de retour.

-     Quoi ? elle va bien ? coupa Lucian.

-     Oui, on vous attend.

    Carlisle coupa la communication. Je ne savais que dire, que faire. J’étais heureuse qu’elle soit là mais cela impliquait beaucoup de choses.  Et cela compliquerait sans aucun doute ma fragile relation avec Lucian. Je cherchai son regard, il était perdu dans ses pensées. Son visage ne laissait rien paraître.

-     A quoi penses-tu ? demandai-je doucement.

-     Je pense que je suis plus angoissé qu’heureux à l’idée de revoir Amy.

-     C’est normal, Lucian. Mais je suis sûre que la condition vampire lui sied à merveille.

-     Merci de me rassurer Alice. Je me demande plutôt comment elle s’est sortie des griffes de Maria, psychologiquement, tu vois, et comment elle va se comporter avec moi.

 

 

 

***

 

 

 

    Jasper était occupé à déboucher la gouttière qui empêchait l’eau de s’écouler normalement. A cette saison, le vent avait poussé les feuilles à l’intérieur et la pluie avait fait le reste. Perché sur le toit, il finissait de vérifier s’il n’avait rien oublié. Un bruit retint son attention. Il se figea et attendit. Il vit alors apparaître une silhouette qui marchait avec précaution en direction de la petite maison perdue dans la forêt. Ses vêtements, qui devaient se composer d’un pantalon marron et d’une chemise blanche, étaient en lambeaux. Ses boucles blondes étaient ébouriffées et désordonnées. Amy. Il n’était pas sûr. Il resta sur le toit, prudent :

-     Qui va là ? cria-t-il.

    Amy leva les yeux et l’aperçu.

-     C’est moi, je me suis enfuie, aide-moi s’il te plait.

    Jasper la toisa froidement, sur ses gardes :

-     Et comment saurai-je que ce n’est pas un piège ?

    Elle avança moins vite, surprise par l’accueil plus que froid de celui qui l’avait aidée.

-     Jasper, geignait-t-elle, tu ne peux pas le savoir, c’est vrai, mais je t’assure, tu dois me faire confiance. Maria est un monstre, tu le sais autant que moi, elle m’a fait faire …

    Sa voix se brisa. Elle paraissait bouleversée, cassée.

-     Ce n’est pas suffisant, répondit Jasper froidement.

-     Jamais je ne te ferais de mal Jasper, tu m’as aidée, tu voulais m’enseigner, tu ne m’as jamais brusquée comme cette …

-     Es-tu seule ?

-     Je ne sais pas, j’ai couru sans me retourner, si vite, si longtemps. Je n’ai pas fait attention.

-     D’où viens-tu ?

-     J’ai couru sans cesse vers le nord. Nous étions aux abords d’une grande ville, Los Angeles je crois. Je pourrais retrouver le chemin et t’y conduire. Il faut détruire Maria, elle est ignoble !

    Jasper était méfiant, il savait à quel point Maria était rusée et de quelle façon elle pouvait manipuler les gens. Il était impossible de savoir si elle avait rallié Amy à sa cause ou si cette dernière était sincère. Et si elle était sincère, elle était tellement novice qu’elle aurait pu être suivi ici par les sbires de Maria. Le danger était réel et Bella, la seule qui pouvait les protéger du pouvoir d’Amy, n’était pas là. Bella ! Jasper attrapa son portable et l’appela.

-     Elle est là, viens vite ! furent les seuls mots qu’il prononça.

-     Tu vas rester encore longtemps sur ce toit ? demanda Amy alors qu’elle avançait de quelques pas supplémentaires.

-     Restes où tu es, n’avances plus, lui commanda Jasper.

-     Je te promets que tu ne risques rien, Jasper je t’en prie, tu es mon seul ami !

    Elle l’implorait de toutes ses forces mais Jasper resta inflexible. Bella surgit de la forêt telle une furie.

-     Il y a quelqu’un Jasper, aide-moi ! hurla Amy, je ne veux pas retourner là-bas !

-     C’est moi, dit Bella. Tu peux descendre Jasper.

-     Pourquoi est-elle là ? demanda Amy sur un ton méfiant.

-     C’est sa maison, répondit sèchement Jasper.

    Jasper regarda Bella, lui intimant de garder le silence. Il descendit du toit et atterrit à ses côtés. Amy ne fit guère attention à la réponse succincte de Jasper et relâcha aussitôt sa méfiance. Elle se jeta dans ses bras, il lui rendit son étreinte, Bella veillait, les protégeaient.

-     Jasper, je suis si heureuse d’être là. Cette femme est un monstre, sanglota Amy.

-     Viens, rentrons, lui dit-il doucement en caressant ses cheveux.

-     Je vais te préparer un bain, ajouta Bella, feignant la légèreté afin de cacher sa méfiance.

    Amy rejoignit Bella dans la salle de bain. Celle-ci l’aida à ôter ses guenilles détrempées.

-     Vas-y, ça va te faire du bien, confia-t-elle sur un air maternel.

    Elle quitta la salle de bain, laissant Amy à sa toilette. Elle chuchota à Jasper :

-     Elle n’a pas l’air dangereuse !

-     Si tu connaissais Maria comme moi, tu ne jurerais de rien, répondit-il à voix basse. Et elle a un pouvoir destructeur.

-     Que va-t-on faire ? s’enquit Bella.

-     Personne ne doit la voir seule, tu devras toujours être là, prête.

-     Ça je l’avais bien compris, répondit Bella légèrement agacée. Mais je ne vais pas pouvoir faire ça toute ma vie !

    Jasper s’assit sur le canapé à côté de Bella.

-     Pourquoi Edward n’est-il pas venu avec toi ? demanda-t-il, tentant de calmer l’agacement de sa belle-sœur.

-     Je n’étais pas sûr de pouvoir protéger plusieurs personnes contre son don. Tant que je n’en ai pas pris la mesure, je préfère être prudente.

-     Mais si on nous attaque, nous ne sommes que deux, remarqua Jasper un brin démuni.

-     Si Amy est avec nous, elle nous aidera, répondit Bella en souriant doucement.

-     Je préfère ne pas compter là-dessus, cracha Jasper.

-     Elle ne peut pas avoir rallié Maria, pas elle !

    Bella était catégorique, Amy était un ange, la bonté même, dévouée à ses patients et à ses amis.

-     Maria est capable de te briser, de te faire croire n’importe quoi. C’est une manipulatrice dotée d’une intelligence hors norme. Elle connaît tes faiblesses, elle en fait sa force, expliqua Jasper.

-     Tu t’en es sorti, toi ! réparti              t Bella.

-     Il m’a fallu du temps, avoua Jasper. Et du temps, nous n’en avons pas. Maria sera là d’un jour à l’autre, non seulement pour récupérer Amy, mais aussi pour nous détruire.

    Il s’était levé et dirigé vers l’entrée, l’air inquiet :

-     A nous de ramener Amy à la raison, soupira-t-il.

    Il se tenait sur le pas de la maison, à l’affût du moindre bruit, du moindre mouvement. Soudain, il se figea, prêt à bondir.

-     Je crois que quelqu’un est venu s’en charger, avertit Jasper.

    Bella s’avança aux côtés de Jasper. Lucian empruntait le petit chemin dégagé qui menait à l’entrée de la maison. Vêtu de son inséparable jean et de son blouson en cuir noir, il avançait tranquillement entre les immenses arbres bruissant dans le vent qui lui ébouriffaient les cheveux. Il aperçut Jasper et Bella et stoppa à une vingtaine de mètres du porche.

-     Je veux voir Amy ! cria-t-il

-     C’est dangereux, rétorqua Bella.

    Jasper lui murmura sur un air revêche :

-     Laisse-le, il va faire le test pour nous.

-     Jasper, c’est le frère de Jacob, hors de question, siffla Bella. S’il veut la voir, je le protégerai.

-     Le protéger de quoi ? demanda Amy derrière eux.

    Elle avait retrouvé figure humaine, dans un simple jean bleu et un polo bordeaux. Ses boucles ordonnées entouraient son visage comme avant sa transformation, avant son accident. Elle paraissait tellement normale. Seul le rouge de ses yeux et sa peau un peu trop pâle la trahissaient. Mais dans l’ensemble, elle était magnifique.

-     C’est Lucian, ton petit ami, enfin ex-petit ami, semble-t-il, tu te souviens de lui ?

-     Evidemment ! …on en a parlé dit-elle en s’avançant vers le pas de la porte. Mes souvenirs avec lui sont assez flous, mais bons. Je veux le voir, il a l’air toujours aussi beau ! déclara-t-elle sur un ton décidé.

    Elle avança sur le perron en passant entre Jasper et Bella. Bella se tenait sur ses gardes et Jasper tenta de saisir l’essence de son humeur. Tout ce qu’il perçut fut le vide. Elle avança dans l’allée à la rencontre de Lucian.

-     Je ne ressens aucune émotion chez elle, murmura-t-il à Bella.

-     Pourrait-elle figer son propre cerveau ?

-     Ça, ou alors on est mal, avoua-t-il.

    Bella et Jasper observèrent la scène, sur leurs gardes. Bella avait fait signe à Lucian d’approcher, pour être sûr de pouvoir le protéger mais il s’arrêta à une dizaine de mètres d’Amy, surpris. Elle se trouvait entre les vampires qui lui avaient ouvert leur porte et le loup. Bella aurait fort à faire pour protéger Lucian de si loin. Elle se tenait prête à bondir au cas où. Amy prit la parole la première :

-     Alors te voilà Lucian !

    Elle le scrutait bizarrement, comme un animal curieux.

-     Jasper m’a parlé ce qui t’es arrivé pendant que je me transformais.

-     Oui, mais ça n’est pas important. Toi, comment vas-tu ?

    Lucian était visiblement sur ses gardes, tendu, les poings serrés, prêt à réagir. Il semblait aussi légèrement déstabilisé, sans doute à cause des yeux d’Amy, et de sa façon de se comporter avec lui, si différente d’avant.

-     Mieux, depuis que je suis ici. Même s’ils ne me font pas confiance, dit-elle en faisant un geste évasif du bras en direction de Jasper et Bella.

-     Tu es … en forme ! déclara Lucian en dévisageant Amy, ébahi.

-     Que t’est-il arrivé là-bas ? reprit-il en tentant de masquer son malaise.

-     Eh bien, commença Amy, désinvolte, j’ai ce pouvoir spécial, j’ai été obligée à le travailler sans relâche. Maria m’a utilisée pour figer ses ennemis, qu’elle a ensuite découpé en morceaux. J’ai assisté à des scènes de violences et à des horreurs insoutenables. J’ai participé à la mort de ces gens, vampires ou non et j’ai … tué des humains.

-     Quoi … non, pas ça, supplia Lucian.

-     Elle disait que la seule nourriture valable était à la source, raconta Amy en baissant les yeux. Lucian, je n’avais qu’une envie c’était de m’enfuir. Mon don était trop faible, je ne pouvais pas figer beaucoup de gens à la fois, ni trop longtemps. Alors j’ai travaillé, travaillé encore jusqu’à ce qu’une opportunité se présente. Et jusqu’à ce que mes capacités s’affirment et s’amplifient.

    Jasper regarda Bella, inquiet.

-     Quand ce fût chose faite, j’ai déguerpi. Jasper m’avait fait connaître une manière de vivre qui me convient beaucoup mieux, j’ai voulu revenir vers lui. Me rapprocher de ce qu’était ma vie humaine, même si je ne pourrai plus jamais la vivre comme avant. Peut-être que nous deux, ça pourrait être un peu comme avant ?

    Le silence s’installa entre eux deux. Lucian la regardait, sans savoir quoi répondre. Alors elle reprit, rageuse :

-     A moins qu’elle ait prit ma place ? Mais aujourd’hui moi aussi je suis un vampire, je peux rivaliser, si c’est là ton fantasme.

    Elle lui souriait maintenant, d’un air charmeur et entendu.

-     Amy …

    Lucian était gêné. Elle l’impressionnait, l’effrayait, et surtout elle n’était plus vraiment celle qu’il avait connue. Elle était plus hautaine, plus calculatrice, plus sauvage. Avec un brin de démence, ce qui la rendait effrayante. Il fit un léger signe négatif à Jasper et à Bella. Il ne la croyait pas. Jasper fit un signe entendu à Lucian, ce qui eut pour effet de faire sourire Bella. Qui l’eut cru ! Jasper et Lucian sur la même longueur d’onde !

    Elle s’approcha de Lucian et s’arrêta à deux mètres de lui. La tension était à son comble.

-     Qu’est-ce que … ah ! C’est quoi cette odeur ? s’exclama-t-elle.

    Elle affichait une moue dégoutée. Elle renifla un peu plus avant, en direction de Lucian et s’exclama :

-     Mais c’est toi, tu sens … la bête, c’est infect. C’est toujours comme ça tu as fait quelque chose en particulier ?

-     C’est toujours comme ça, répondit Bella, amusée.

-     Et … elle en pense quoi ? ironisa Amy en regardant de nouveau Lucian.

-     Amy, là n’est pas le sujet, arrête avec ça, répondit-il agacé.

-     En tout cas, ça me passe l’envie de t’approcher. Pourquoi voulais-tu me voir ? Simple curiosité ?

    Les réactions d’Amy étaient déroutantes. Il semblait que le cancer avait sérieusement endommagé certaines zones du cerveau et que l’état de vampire n’avait pas pu les soigner. Elle n’avait aucune empathie, elle réagissait comme si les sentiments ne comptaient plus, mis à part la haine peut-être. Mais même sa haine n’était pas normale. C’était comme si quelqu’un avait volé sa poupée à une enfant de quatre ans. On était loin de la femme blessée d’avoir perdue son homme à la faveur d’une autre.

-     J’avais seulement besoin de savoir que tu allais bien, répondit doucement Lucian.

-     Rien de plus ? Même pas une vieille flamme pour ton ex ? ajouta-t-elle sarcastique. Eh bien voilà, je vais bien ! Je ne peux plus retourner à mon travail, je bois du sang humain, je suis capable de tuer pour ça. Je ne peux plus t’approcher car tu chlingues. J’ai passé plusieurs semaines de cauchemars avec une dingue et aujourd’hui mes seuls amis se méfient de moi comme de la peste. Mais ça va, je gère.

    Amy était au bord de la crise de nerf. Lucian fit un pas vers elle, puis se ravisa. Bella l’interpella doucement, l’invitant à rentrer afin de parler de tout cela et se calmer. Elle congédia Lucian, dépité, d’un geste. Alors qu’il s’apprêtait à partir tout s’accéléra subitement. Un homme surgit de nulle part et fonça sur Amy. Dans la seconde, Jasper s’élançait à son tour et Lucian entama sa course en mutant presque instantanément.

    Amy se recroquevilla au sol, n’osant utiliser son pouvoir dans un tel chaos. Bella se jeta sur elle et l’attira dans la maison. Elles observèrent la scène, accrochées l’une à l’autre.

    Jasper envoya quelques coups bien placés à l’homme, un vampire à la solde de Maria. Il l’avait déjà vu quelques semaines auparavant aux côtés de Maria, c’était un des deux catcheurs. Il savait se battre, il fallait ruser.

    Alors que l’homme reprenait ses esprits et s’apprêtait à fondre de nouveau sur Jasper, Lucian se rua sur l’homme, le saisit par-dessus au niveau de l’épaule et le plaqua au sol. Il tenta de se débattre mais sentait son épaule prête à s’arracher. Lucian ne lâcherait pas.

    Jasper se baissa vers l’homme :

-     Que veux-tu ? Quels sont tes ordres ?

-     La fille, répondit-il en souffrant, Maria veut la fille.

-     Est-ce une ruse ?

-     Maria veut récupérer la fille, c’est tout. Donne-moi la fille ou un message, et laisse-moi partir !

    Jasper regarda l’homme droit dans les yeux, le visage défiguré par la colère, et répondit :

-     Je n’ai pas de message !

    Il fondit sur l’homme alors que Lucian le tenait toujours. Il enserra sa tête et tourna un coup sec afin de la détacher du reste du corps. Lucian lâcha prise et recula en grognant. Jasper lui adressa un petit signe de la main et le loup blanc fila à travers la forêt.

-     Ça, ça enverra un message ! s’exclama Jasper.

    Il scruta les environs mais ne perçut aucune autre présence. Il se dirigea prudemment vers la maison, à l’affût.

-     Incroyable, s’exclama Amy, il est magnifique ! Dommage qu’il pue autant.

-     On s’habitue un peu avec le temps, mais seulement un peu, la rassura Bella en l’entraînant dans la maison.

    Jasper rajusta ses vêtements et suivi les filles à l’intérieur :

-     Vous me croyez maintenant, demanda Amy en écartant les bras, résolue.

-     Maria est rusée, mais pas ce gars. Je te crois, ça va, admit Jasper.

-     C’est vrai que ça aurait pu être un plan au poil ! Elle pouffa de sa propre allusion. Infiltrer votre famille pour mieux vous détruire. Maria y a pensé, c’est vrai. Mais je suis partie avant qu’elle mette son plan en place. Elle aurait posté des espions partout et je n’aurais pas pu vous parler librement. Etre un vampire n’est pas la panacée mais votre mode de vie est acceptable. Je vous ai vu évoluer de mon vivant, vous essayer d’être normal et ça me plaît. Une question, le Dr Cullen est-il aussi un vampire ? Il travaille à l’hôpital, ça me parait incroyable ?

-     Il est des nôtres oui, il est plus âgé que nous et s’entraîne depuis des siècles. Ne crois pas pouvoir reprendre ta vie normale tout de suite, expliqua Jasper.

-     A priori je ne récupèrerai pas le beau Lucian, dommage ! Mais l’autre, Alice, elle ne trouve pas qu’il pue ? demanda-t-elle d’un air dégouté.

    Jasper répondit, cinglant :

-     Tu veux vraiment parler de cela maintenant ? Tu ne crois pas que nous avons plus important à gérer que la vie privée de nos ex ?

-     Oh, dit Amy, gênée. Ok, Alors que vais-je devenir ? Qu’allons-nous faire ?

-     Nous partirons, toi et moi, quand nous en aurons fini avec Maria, déclara Jasper.

-     Toi et moi ? s’étonna Amy.

-     Oui, tu veux rester traîner autour d’eux ? Moi non, et tu as besoin de moi.

    Jasper faisait allusion à Alice et Lucian, mais aussi à l’ensemble de sa famille qui ne comprenait pas son nouveau mode de consommation. Les poches de sang ne le changeaient pourtant pas, il en était sûr.

    Les derniers mots d’Amy avaient été beaucoup plus censés que lors de sa rencontre avec Lucian. Il semblait qu’elle avait en fait toute sa tête, qu’elle était seulement déstabilisée par ce qu’elle avait vécu avec Maria et qu’elle ne savait quel comportement adopter en présence de son ex. C’était en tout cas ce qui émanait d’elle, maintenant qu’elle avait arrêté de figer ses émotions. Jasper se détendit et adressa une moue rassurante à Bella.

-     Je pourrais rester avec ta famille, reprit Amy en regardant Bella, je ne suis pas prête à partir. Je veux vivre ma vie ici, voir mes collègues, mes amis, vivre comme vous, comme avant.

-     Mais ils te croient morte ! Nous t’avons enterré Amy, expliqua doucement Bella. Ils ne comprendraient pas que tu reviennes.

-     Alors ça ! s’écria-t-elle.

    Amy, affligée, se tourna, silencieuse. Bella et Jasper lui laissèrent accuser le coup un moment. Jasper tenta de l’apaiser.

-     Et si je me faisais passer pour ma sœur jumelle ! Personne ne sait que je n’en ai pas ! Je pourrai recommencer ma vie ici ? Peut-être même m’habituer à l’odeur de Lucian.

    Son enthousiasme était authentique et un point enfantin. D’autres sentiments faisaient surface : le regret, l’espoir. Elle irait bien.

-     Qu’est-ce qui te retient le plus ici ? Tes amis ou Lucian ? Je croyais que tu t’en souvenais peu ? demanda Jasper, incrédule. Pour ce qui est de tes amis, tu ne seras pas Amy pour eux, ils seront différents avec toi. Et concernant Lucian, tu perds ton temps. Vous êtes trop différents aujourd’hui.

-     Et elle alors ? S’écria-t-elle, hors d’elle.

-     Ils ne sont pas ensemble, objecta Bella, ils sont seulement amis.

-     Alors je veux être son amie moi aussi ! annonça-t-elle, résolue.

-     Moi qui pensais que ça serait simple, ronchonna Jasper. Elle a le raisonnement d’une gamine. Elle est têtue et bornée ! Pourquoi s’entêter à vouloir quelqu’un qui l’a rejetée ?

-     Elle t’entend, rétorqua Amy, les mains sur les hanches. Les souvenirs que j’ai de lui sont … agréables. Il faudrait peut-être aussi m’expliquer comment vit un vampire. Qu’est-ce que je vais devenir ? J’ai droit à une vie comme tout le monde. Vous avez choisi la vôtre, alors pourquoi pas moi ?

-     Parce que tu es un jeune vampire ! hurla Jasper. Avant de t’intégrer à des humains, il faudrait apprendre à TE gérer. Surtout que tu t’es nourrie d’eux. Tu pourrais tuer n’importe qui à n’importe quel moment et tout foutre en l’air. Ma famille a tout fait pour pouvoir rester ici, je ne veux pas que tu gâches cela ! Et je dois partir, tu viens avec moi, point.

-     Tu me veux pour toi, il t’a volé ta femme, tu veux me voler à lui. Certes je t’apprécie, mais pas comme ça ! l’invectiva-t-elle.

-     Stop ! intima Bella. Pour l’instant, il n’est pas question de qui partira avec qui ou de qui restera là, ou encore de qui sera l’ami de qui. Ce qui importe c’est qu’on soit prêt à recevoir la visite pas très amicale de Maria. Vous l’avez trahie tous les deux, elle risque d’être dans une sacrée colère. Nous devons parer toute éventualité. Alice ne peut rien deviner avec ce bouclier, nous devons tout envisager.

-     Cette fille aussi a fait des progrès avec son don, ajouta Amy, penaude. Elle projette son bouclier plus loin et plus longtemps.

-     Il va falloir que tu nous montres comment fonctionne ton pouvoir, déclara Jasper à Amy.

-     Alors nous restons ici ? jubila-t-elle.

-     Pour le moment, oui, concéda-t-il.

 

 

 

***

 

 

-     Lucian, tu es là !

    Il était fraichement douché et l’odeur boisée et musquée de sa peau se mêlait aux senteurs de vétiver et de thé noir. Il entra dans la maison et alla s’affaler dans le grand canapé blanc :

-     Elle est si différente, et pourtant c’est elle. J’ai eu l’impression de rencontrer quelqu’un d’autre, tu te rends compte ? Quatre années de bonheur envolées. C’est à peine croyable. Quand j’ai muté je n’ai pas changé autant ?

    Il m’avait à peine regardé, ses yeux se perdaient dans le vague à la recherche d’une réponse qu’il ne trouvait pas. Sa rencontre avec Amy l’avait visiblement chamboulé, plus que je ne l’aurais souhaité. Il passa la main dans ses cheveux pour les replacer vers l’arrière.

-     Nous ne sommes pas tous égaux, dis-je doucement. Quand j’ai été transformée, j’ai tout oublié de ma vie d’avant.

-     Oh, tu ne me l’avais jamais dit ! rétorqua-t-il en se tournant enfin vers moi. Une fois de plus, ses yeux bleus me désarmèrent. Je tâchai de me contenir :

-     C’était il y a tellement longtemps, soupirai-je. Nous n’oublions pas, pour aut      ant, notre vie d’avant, mais j’avais un problème … dans ma tête. Ça aurait pu être pire pour Amy.

-     Tu étais malade, toi aussi ?

-     Non, j’avais des visions, répondis-je un peu sèchement.

    Ce que j’avais vécu depuis que j’étais devenu un vampire avait rempli ma mémoire de tant de souvenirs que je n’éprouvais aucun besoin d’en savoir plus. Et pour le peu que je savais, ma vie d’avant avait été plutôt sombre et dramatique. J’avais payé cher mes visions de l’avenir. Je pouvais comprendre que Lucian fut choqué qu’Amy n’ai plus la plupart de ses souvenirs mais en tant que vampire, elle allait pouvoir expérimenter et apprendre jour et nuit. Elle pourrait se forger de nouvelles connaissances et au fil du temps de nouveaux souvenirs de sa vie actuelle, sa vraie vie maintenant. C’était ça le plus important. Ce sont ceux-là qui resteraient. Mais plus avec lui, pas comme avant.

    Et c’est ce qui se passa. Nous reprîmes une vie plus normale, tout en étant à l’affût de l’arrivée de Maria. Jasper avait décidé de ne pas la chasser sur son territoire. Il avait quelque chose qu’elle voulait, il était lui-même désiré par elle. Elle viendrait, nous avions les loups avec nous. Il resta dans la petite maison de la forêt avec Amy. Il lui apprit à chasser, Ils volèrent aussi encore quelques poches de sang, ça, ils ne pouvaient pas le cacher. Il fit quelques tests sur le pouvoir d’Amy, Emmett, Rosalie ou Esmé servaient de cobaye. Bella veillait et Jasper restait sur ses gardes, prêt à bondir si le comportement d’Amy devenait suspect. Il avait du mal à se résoudre à donner sa complète confiance à Amy, il aurait toujours du mal. Il connaissait trop bien Maria. Et Amy se méfiait d’un quelconque empressement de la part de Jasper, qui pour elle, souhaitait se venger de Lucian et faire d’elle sa compagne.

    J’ai assisté une fois à une séance avec Amy ; j’ai été impressionnée de voir comment Rosalie était figée, je voyais dans ses yeux qu’elle était pleinement consciente mais qu’elle ne pouvait pas même bouger un cil. Jacob fit le test une fois, sous le regard menaçant de ses pairs. Amy l’avait figé sans souci.

    J’étais restée à l’écart, je les avais épiés derrière la fenêtre un jour où j’étais venue rendre visite à Bella, confinée à surveiller Amy. Nous étions heureuses de nous retrouver, ces moments-là étaient tellement importants.

    J’étais un peu jalouse car le don d’Amy fonctionnait sur les loups, pas le mien. Ce que je me gardai bien de lui révéler car nous nous étions promis de ne rien lui dire sur l’existence de nos dons. Nous ne savions pas si Maria l’avait mise au courant pour celui de Jasper mais celui-ci ne voulait surtout pas en parler. En parler c’était lui avouer que c’était vrai.

    Les quelques images qui m’apparurent en flash me firent un peu frémir. Pas comme si un danger approchait, non, c’était encore une fois de la jalousie. Je la voyais aux côtés de Jasper, riant à gorge déployée, se serrant contre lui. Jasper l’enlaçait tendrement lui aussi. Je ne devais pas ressentir de jalousie, Nous n’étions plus ensemble Jasper et moi. Pourtant j’étais amère car malgré ce qui c’était passé, c’était lui qui m’avait quitté. Cela aurait dû être moi. J’aurais dû assumer mes sentiments et le libérer. Au lieu de ça, j’avais tenté de sauver mon mariage, chose impossible à cause du don de mon mari.

    J’avais confié à Carlisle que j’avais eu une vision qui me réconfortait sur le fait qu’on pouvait faire confiance à Amy, sans lui donner de détail. Il s’était chargé de passer l’info à Jasper.

    Je n’avais plus vraiment de contact avec lui. Mis à part le jour où j’étais allée voir comment fonctionnait le don d’Amy – nous devions tous être prêt pour le jour J - je ne l’avais pas revu. Cette journée, d’ailleurs, avait été un supplice pour moi. Amy me regardait du coin de l’œil, son regard rouge sang me glaçait les os. Jasper, comme à son habitude, m’avait parfaitement ignoré. Bella m’avait gentiment attrapé le bras, voyant à quelle sauce j’étais mangée, mais je ne fus soulagée que lorsque je rentrai chez moi.

    Mes journées à moi étaient tellement plus intéressantes. Outre la passion que je mettais dans mes cours, je profitai chaque jour de la présence de Lucian. Notre relation, amicale, était devenue plus naturelle, plus complice. Nous partagions tous deux le secret l’un de l’autre au milieu d’un Lycée banal. Nous avions fait de nos singularités notre normalité à nous. Emmett appréciait cette ambiance détendue et amicale, il se joignait souvent à nous et sa bonne humeur hilarante ajoutait à notre bonheur.

    Le projet du mois me ravissait : la nouvelle directrice, une jeune femme d’environ trente-cinq ans, blonde aux cheveux courts, le visage carré et osseux, d’une grande maigreur, était néanmoins sympathique malgré un physique maladif. Elle avait décidé de remettre au goût du jour une tradition oubliée à Forks : le bal d’hiver.

    Lucian et moi ferions partie des chaperons le soir du bal et je m’étais portée volontaire pour superviser les élèves du comité des fêtes.

          Le plus époustouflant pour moi avait été la réaction de Lucian :

-     Puisque nous devons chaperonner les élèves, accepterais-tu d’être ma cavalière au bal ? Avait-il demandé sur un ton très formel.

    Mon cœur avait bondi dans ma poitrine. Je ne pouvais être plus heureuse que de passer cette soirée au bras de Lucian. De pouvoir non seulement passer du temps avec lui, mais de pouvoir le toucher lors d’une danse. Mon engouement naturel pour ce genre d’évènement était multiplié par mille. J’avais répondu positivement avec le plus de retenue possible, ne souhaitant pas dévoiler mon enthousiasme.

    Sur le site d’un grand créateur, j’avais opté pour une robe noire sous le genou. Les bretelles étaient assez larges, la taille fine et le jupon bouffant était recouvert de tulle pailleté, attaché à la romaine. Les attaches étaient soulignées par de petites roses en soie noire. J’avais choisi une étole en satin rouge foncé pour parfaire le tout.

    J’attendais le dernier samedi du mois avec impatience. Les préparatifs allaient bon train. Quelques élèves avaient entrepris de faire un bonhomme de neige géant en papier mâché. D’autres préparaient des flocons géants en origami qui seraient accrochés un peu partout. Dans les couloirs, j’entendaient certains élèves parier sur qui allait inviter qui, quelques filles priaient pour que leur prince charmant fasse sa demande. J’en surpris même une qui disait à ses amis qu’elle aurait aimé y aller avec Lucian ! Je frétillais intérieurement de savoir que j’avais ce privilège.

    Le jour du bal était enfin là. Juste après les cours, les élèves du comité se précipitèrent dans le gymnase pour installer tables, décorations, lumières. Je vérifiai qu’ils avaient tout ce dont ils avaient besoin et qu’ils s’appliquaient à bien faire les choses. Un élève bataillait avec le canon à neige en confettis et pestait grassement. Un de ses copains lui indiqua qu’il n’avait pas branché l’appareil correctement. La présidente du comité y allait de sa forte voix pour diriger et conseiller tout le monde. Tout se déroulait parfaitement bien.

    Je retournai à ma voiture, confiante. Lucian était sur le parking, en train d’essayer de démarrer sa moto, à priori capricieuse.

-     Un problème ? demandai-je

-     Yep, lequel, j’en sais fichtre rien ! Je vais appeler Jacob.

-     Tu veux que je te dépose quelque part ?

-     Non, merci, il va venir et me déposera au besoin. Mieux vaut que je l’attende ici. Et puis, je n’habite pas loin.

-     Ok, alors je te laisse. C’est moi qui passe te prendre ce soir, c’est plus sûr, le taquinai-je.

-     He, qui sais, peut-être que Jacob me prêtera sa superbe Golf, ça ne te tente pas ?

-     Pas très assorti à la robe que j’ai prévu de porter, répliquai-je.

-     Lucian sourit, de ce sourire renversant que j’aimais tant.

-     A quelle heure passes-tu me prendre ? ou plutôt de combien de temps auras-tu besoin pour te pomponner ?

-     Oh, ça sera rapide. Je passerai plus de temps à chasser je pense.

    J’appréciais de pouvoir parler librement avec Lucian, de pouvoir lui dire que j’allais chasser, sans me cacher derrière une excuse bidon, sans mentir.

-     Alice, dit-il, hésitant. Tu sais, on en avait parlé une fois … J’aimerais t’accompagner.

-     Tu veux chasser ? demandai-je surprise.

-     Non, enfin, je ne sais pas trop. Leah n’aime pas ça, et je ne suis pas sûre d’apprécier non plus. Tu vois, ce n’est pas parce qu’on est des loups qu’on aime se nourrir comme eux. On a le choix, nous.

    Il me regarda, gêné et reprit :

-     Enfin, j’aimerais voir, essayer, je ne sais pas.

-     Tu veux m’accompagner ce soir ?

-     Oui, ça me plairait.

-     On se fait une soirée restaurant puis bal, ça ressemble de plus en plus à un rencart ça !

    Le téléphone de Lucian sonna. Il me sourit, visiblement gêné, pas par le son du téléphone que par ce que je venais de dire. J’entendit Jacob lui dire qu’il avait bien eu son message et qu’il se mettait en route.

-     Préviens Jacob que je t’emmène, lui glissai-je.

-     Jacob, tu peux te débrouiller sans moi ? Je voudrais aller en forêt avec Alice.

    J’entendis Jacob pousser quelques beuglements vulgaires et indistincts qui, je le savais, avaient pour but de railler Lucian.

-     Je n’ai pas envie de mourir idiot, rétorqua-t-il. Et puis, Emmett sera là.

    Je regardai Lucian, étonnée de son mensonge. Pourquoi avait-il besoin de se cacher derrière la présence d’Emmett ?

    Alors que je me concentrai toujours sur la voix de Jacob à travers le téléphone, je décollai soudain de terre. Les bras puissants d’Emmett m’avaient saisi et il me faisait tournoyer comme une girouette.

-     Pose-moi Emmett, je ne suis pas ton jouet, râlai-je, vexée d’avoir été surprise.

    Je comprenais maintenant pourquoi Lucian avait parlé d’Emmett. Il l’avait vu s’approcher de nous et devait penser que lui aussi irait chasser pour être à l’aise ce soir, au bal. Il raccrocha son téléphone, et posa la question à Emmett.

-     Ok mon pote, mais attention, tu restes à distance, tu ne te mets jamais entre une proie et nous. Nos instincts les plus profonds sont réveillés lorsque nous chassons, ça peut être dangereux pour toi.

-     Jacob vous accompagne, non ? fit remarquer Lucian.

-     Il a l’habitude maintenant, mais il s’est fait une ou deux frayeurs par le passé.

 

 

***

 

 

    Je suivis mes amis vers la Jeep d’Emmett, excité par ce que j’allais faire. J’allais être présent lors d’une partie de chasse vampirique ! Je ne savais pas vraiment ce qui m’excitais le plus ; voir mes amis les vampires évoluer dans leur état naturel et se nourrir, ou voir Alice …

    J’avais beaucoup réfléchi ces dernières heures. J’étais perdu, une fois de plus. J’hésitais : à quelle vie j’appartenais, à quel monde ? A Chicago, j’avais été heureux, certes, mais la ville m’avait étouffée et j’étais un danger pour sa population. Il n’y avait pas d’échappatoire, la ville était partout, dense et surpeuplée. Même si mes potes et la musique m’avaient rendu heureux, je n’y avais plus ma place. A Forks, j’étais à demi Quileute, j’avais un peu de mal avec les traditions de ce peuple. Mes amis les plus proches étaient des vampires, censés être mes pires ennemis. Je les appréciais vraiment mais ma nature faisait toujours remonter un petit doute, ce qui me chiffonnais. La forêt, l’immense forêt était mon coin de liberté. Je pouvais être moi-même, muter à volonté.

    J’en vint au fait que partir était toujours pour moi la meilleure solution. Il fallait que je me construise une nouvelle vie à proximité d’une autre forêt, le pays en fourmillait. Il y avait celles que j’avais traversé lors de mon voyage pour m’installer à Forks. Je m’étais plu dans le petit village de Wallace. Il y avait la grande forêt de Californie avec ses séquoias géants, le fameux Park National de Redwood. Le climat y serait largement plus favorable qu’ici !

    Je recommencerais tout, dès la fin de l’année scolaire. En attendant, je profitais du bon temps qui m’était offert. Il s’agissait de satisfaire ma curiosité et de voir comment les Cullen chassaient. Je ne nie pas qu’observer la belle Alice toutes griffes dehors me faisait fantasmer. Je me promis de garder les idées claires. Elle était une amie et resterait seulement une amie. Je profiterai de ces moments de complicité avec elle et Emmett, tant que je serai là. Je reviendrai peut-être de temps en temps, mais il fallait que je trouve un endroit où je puisse m’accomplir, et assumer mes deux facettes. Un endroit où je serai moi, tout simplement, pas ce demi-étranger que j’étais ici et à Chicago.

    Emmett s’installa au volant et Alice prit place à côté de lui. Je montai derrière, comme le jeune enfant inexpérimenté que j’étais.

    Et il y avait eu cette rencontre avec Amy. La nouvelle Amy. Amy vampire. J’avais du mal à associer ces deux mots, mais depuis notre rencontre, tout était devenu réel. Elle n’était plus vraiment Amy. Notre vie ensemble était du passé. Elle avait cet aplomb, cet air de femme fatale si loin de la douce Amy qu’elle était avant. Elle avait tout d’une prédatrice. Et elle en avait après moi semblait-il. Il y avait cette odeur aussi. Elle m’avait fait remarquer que la mienne était désagréable, pourtant la sienne était pas mal non plus. Plus forte que celle des Cullen. Etait-ce parce qu’elle avait bu du sang humain ? Ce qu’elle était devenu me déplaisait fortement. Je ne voulais plus rien avoir à faire avec elle. Et cela me torturait. C’était à cause de moi si elle était comme cela aujourd’hui et tout ce que je voulais c’était la fuir. Mais je ne voyais pas les choses autrement.

    Alice se tourna vers moi et me sorti de mes pensées :

-     Il vaut mieux que tu te transformes pour venir avec nous, me conseilla-t-elle.

-     En tant qu’humain, nous ne ferions qu’une bouchée de toi ! railla Emmett. Sors tes griffes, tu auras plus de chance de survivre.

-     Alors que nous arrivions à la grande maison des Cullen, le jour commençait à baisser.

-     Vous y voyez quelque chose la nuit ?

-     Surement mieux que toi, ricana Emmett, moqueur.

-     Emmett, il essaye de nous connaître, arrête de te moquer, le sermonna Alice.

-     Oh, tu sais que je l’aime bien, ce sont des trucs d’hommes ! Il se moquait d’Alice maintenant.

-     Elle l’ignora et se tourna vers moi. Tu veux déposer tes vêtements à l’intérieur au cas où il se mette à pleuvoir ? me demanda-t-elle gentiment.

-     Non, ça ira, je vais les poser dans la forêt, je connais quelques endroits au sec.

    Je n’avais aucunement l’intention qu’ils me voient me déshabiller avant de me transformer. C’était la partie de ma nouvelle vie que je ne vivais pas très bien. Ma vie civile et sociale se passait à la ville et contrairement à mes proches Quileutes, je ne pouvais pas vivre en short comme eux. Jacob faisait l’effort de s’habiller plus souvent, c’était plutôt cool de sa part, en même temps il était de ceux qui venait le plus souvent à Forks. Mais cela n’empêchait tout de même pas que le fait de ne pouvoir jaillir tout habillé dans ma peau de loup pour une question bêtement terre à terre comme l’aspect financier du coût des vêtements et l’anticipation de mon retour en ville dument vêtu, me frustrais au plus haut point. Je ressentais comme une faiblesse de devoir me dénuder avant de me transformer. Je préférai donc m’éloigner seul dans la forêt afin de cacher cette « part du contrat » qui me dérangeait. Quitte à retrouver des vêtements humides, voire mouillés, car aucune cachette n’était assez sèche dans cette forêt, comme je le prétendais.

    Je m’éloignai à petit trot afin de mieux revenir sous ma forme lupine. Je repensai au tragique destin d’Amy et les frissons parcoururent mon échine aussitôt, alors que je finissais d’ôter mon jean. La douleur me transperça le dos et je me retrouvai sur mes quatre pattes.

    Emmett et Alice m’attendaient devant la maison, ils riaient. C’étaient bon de les voir heureux, ça me donnait de l’espoir.

-     Prêt pour la promenade joli toutou ? me demanda Alice, railleuse.

    Je grognai en montrant mes crocs, désapprobateur.

    Je n’avais jusque-là pas trop pris la mesure des facultés des vampires. Et ce je vis me laissa pantois.

    Ils s’élancèrent tous les deux au cœur de la forêt, à une vitesse sidérante. J’eu presque du mal à les suivre. Ils me laissèrent gagner un peu de terrain et repartirent de plus belle. Alice sautait au-dessus des gros troncs qui lui barraient la route, elle était d’une agilité incroyable. Elle bondissait, virevoltait avec la précision d’une panthère. Le bruit de ses pas était quasiment inaudible.

    Emmett était pas mal non plus dans son genre. Un peu plus brut, un peu plus massif mais tout aussi agile et silencieux.

    Ils s’arrêtèrent au pied d’un grand chêne et s’immobilisèrent comme des statues. Ils avaient probablement flairé une proie. J’entendis alors le bruit d’une biche qui broutait un peu plus loin. Elle n’avait aucune idée de ce qui allait se produire.

    Alice et Emmett se regardèrent et ce dernier laissa la politesse à sa sœur. Alice se tapit comme un félin et ses gestes devinrent d’une lenteur et d’une précision extrême. Elle n’allait plus tarder à bondir sur sa proie. Elle approchait doucement de la biche. Elle tourna les yeux afin de surveiller les environs et je pu alors les apercevoir. Son regard était devenu celui d’un animal, vide et avide. Seul le fait de se nourrir comptait. Elle était divinement sexy. Ses cheveux étaient en bataille à cause de la course folle, ses gestes lents la rendaient aussi gracieuse qu’une chatte, ses positions pour se cacher faisaient ressortir ses formes féminines. Et son regard, si sauvage, si déterminé, la rendait aussi belle qu’une guerrière amazone. J’étais littéralement sous le charme.

    C’est alors qu’elle bondit sur la biche. Cette dernière ne souffrit pas de son funeste destin. Alice la saisit à la gorge et la vida de son sang en quelques secondes.

    Accaparé par ce spectacle surréaliste, je n’avais pas vu Emmett partir. J’entendis, à quelques encablures de là, le grognement sourd d’un ours qui tentait de riposter à l’attaque rapide de mon ami vampire.

    Alice se retourna vers moi, ses yeux étaient passé du marron foncé à une couleur ambre mordorée. Elle reprit ses esprits et son regard redevint humain, enfin, si on peut dire.

-     Alors, tu ne chasses pas ? La forêt regorge de proies, tu devrais essayer !

    Je poussai un léger grognement et tournai la tête. La violence de ce que je venais de voir était une nouvelle expérience largement suffisante pour aujourd’hui. Une expérience violente, oui, mais fascinante.

    Reprends-toi mon vieux. Alice est une amie ! me fustigeai-je moi-même.

-     On fait quelques kilomètres en plus, j’ai encore soif, annonça un Emmett ragaillardit par sa première partie de chasse.

-     Allons-y, une biche, ça fait juste pour moi aussi, et peut-être que Lucian finira par se laisser tenter qui sait ?

    Ils se remirent à courir et je leur emboitai le pas, surpris par mon propre engouement. Ils se séparèrent de nouveau quelques kilomètres plus loin et je suivi la trace d’Emmett cette fois. Etre avec Alice m’avait mis en émoi et je devais me protéger de cela. A ce titre, Emmett était également un bon ami, au sens où je voulais qu’Alice le soit. Il avait droit autant à ma compagnie qu’elle.

Il pratiqua comme Alice, se tapit à l’approche d’une proie que je senti plus clairement cette fois. Un félin !

L’odeur musquée était puissante et presque alléchante. Je ris en moi-même, semblant découvrir enfin pourquoi les chiens courraient après les chats !

    Mieux encore, ils étaient deux. Emmett me fit signe de la tête et je compris que je lui rendrais service en chassant le second. Au moment où il décida de fondre sur celui qui se tenait à quelques mètres devant lui, je démarrai pour attaquer second qui arrivait derrière. Je fis un léger détour afin de le prendre sur le côté. Trop occuper à constater la mise en déroute de son congénère, il ne me vit pas arriver sur lui. J’ouvris ma gueule immense et saisi son cou. Le sang se mit à couler dans ma gorge. Le goût ferreux n’était pas désagréable. Je repris rapidement mes esprits alors que le puma se débattait. J’étais deux fois plus gros et je pesais tout mon poids sur lui et laissais le sang s’écouler dans ma gorge, il cessa de bouger rapidement. Je serrai un peu plus mes mâchoires et arrachai la chair de l’animal d’un brusque coup de tête. La viande crue était plus dure à mastiquer mais ma gueule puissante en vint à bout rapidement. Ça n’était pas mauvais, mais l’idée de manger cru et de cette manière sauvage ne collait pas complètement avec ma partie humaine. Je comprenais mieux Leah maintenant. Je préférerai moi aussi sans aucun doute continuer à me nourrir sous ma forme humaine. La chasse en elle-même n’avait pas été désagréable. Il est aussi humain qu’animal d’apprécier avoir le dessus et de gagner. Mais il était clair que j’allais laisser ma proie à peine entamée aux autres animaux. Et j’avais en horreur les gens qui chassaient pour le plaisir. J’appréciais grandement le choix que j’avais : manger comme un humain ou comme un loup. Malheureusement, le choix d’Emmett et Alice était beaucoup moins alléchant : tuer des humains ou vivre du sang des animaux. Je ne les enviais pas. Finalement, devoir me déshabiller avant de muter était un maigre désagrément face au poids de ce qu’ils avaient à porter. Ils étaient bons et courageux.

    Alice revint vers nous et ne put évidement s’empêcher de faire une remarque :

-     Alors comme ça on chasse entre homme ! lâcheur ! La prochaine fois, demande directement à Emmett. Au fait, le sang sur ton poil blanc, c’est plutôt glauque !

    Je l’avais visiblement vexée, dommage. Je n’avais pourtant rien calculé, ce n’était qu’un concours de circonstances.

-      Ça va votre altesse, siffla Emmett. Lucian n’est pas ton chien de garde, c’est moi qui le lui ai demandé, il y avait deux pumas, on n’allait pas laisser passer ça ! Et j’aurais pu abîmer mon pull en m’occupant des deux, et je l’aime bien celui-là.

    Alice porta son regard sur moi et son sourire s’élargit :

-     Allez, on rentre, on a une soirée à chaperonner.

    De retour à la villa, je traînai un peu en arrière afin de retrouver mon apparence humaine et me rhabiller. Je débouchai sur le perron, Alice et Emmett se mirent à rire :

-     Eh, ça te met dans un état la chasse ! se moqua Emmett.

    J’aperçus mon reflet dans une des baies de la maison. Mes cheveux étaient en pagaille et il me semblait avoir des traces sur le visage. Du sang ! Là je me dégoutais vraiment. Avoir du sang animal sur mon visage humain était insupportable. Je respirai un grand coup, tentant de garder une certaine contenance.

-     Il semble que j’aie besoin d’une bonne douche ! lançai-je, léger.

-     Il est clair que je ne danserai pas avec toi si tu te présentes comme ça au bal.

-     Je … dois rentrer chez moi, mais Jacob …

    J’attrapai en même temps mon téléphone dans mon blouson. Pas de message. Jacob n’était surement pas arrivé au bout des soucis avec ma moto.

-     Tu n’as qu’à prendre la moto de Jasper ! Il ne l’utilise pas en ce moment.

    Emmett enta dans la maison à toute vitesse et ressorti avec le bip du garage, les clés de la moto et un casque bien trop cher pour mon salaire de professeur.

    Il m’entraîna vers le garage qui s’ouvrit doucement sur une superbe Ducati 848 gris métal. Il me fourra le casque sous le bras et me tendit les clés.

-     Allez, va te faire beau, on se retrouve plus tard.

-     Au fait, demandai-je à Emmett, avec qui vas-tu au bal ?

-     J’emmène Rosalie, qui d’autre ?

    J’avais du mal à concevoir autant de vampires au milieu d’un bal rempli de jeunes adolescents. Emmett remarqua mon inquiétude et déclara sur son habituel ton enjoué :

-     T’inquiète, on est allé au Lycée, on gère.

    J’avais du mal aussi à imaginer qu’ils avaient suivi des cours dans ce même Lycée où je travaille. J’avais du mal à me faire à l’idée qu’ils étaient des vampires, tout simplement. Pourtant, la partie de chasse aurait dû m’en faire prendre pleinement conscience. Mais une barrière résistait encore, entre ce qui se passait dans la forêt et ce qui se passait en ville. Entre ma partie lupine et ma partie humaine. En fait, cette barrière s’élevait plus à cause de mon instinct de protection envers les humains. Une alarme sonnait rouge dans ma tête quand il s’agissait de laisser les vampires s’approcher des humains.

    Ce sont les Cullen, ce ne sont pas n’importe quels vampires !

    J’essayais de me persuader de cela alors que j’enfourchai la moto et adressait un salut à Alice.

-     A dans une heure !

-     Je passe te prendre en voiture, répondit-elle tout en s’éloignant.

    Elle se retourna et partie en balançant ses hanches, légère comme une plume. Cette image me plongea de nouveau dans une béatitude complète. Alice ! si belle, si féline, si impressionnante, si parfaite.

 

 

***

 

 

    Elle se présenta sur mon perron à 20h00, comme promis. Sous un ciel étonnamment clair et étoilé, elle m’apparue telle une déesse grecque façon moderne. Son teint d’albâtre était savamment relevé par quelques touches de maquillages fins et irisés. Sa robe noire mettait en valeur le nacre de sa peau. Ses yeux d’ambre éblouirent les miens, je m’aperçus alors qu’elle me souriait largement.

    J’avais prévu qu’elle serait sur son trente et un et j’avais tenté d’être à la hauteur. J’avais revêtu un costume noir et une chemise anthracite légèrement irisée, fermée par une cravate noire. J’avais mon caban sur le bras, prêt à partir lorsqu’elle avait frappé.

-     Tu enfiles ton manteau où tu restes planté là à me regarder ? avait-elle lancé sur un air moqueur.

    J’enfilai la veste et remontai mon col, plus pour l’effet de style que pour la fraîcheur qui ne me gênait pas vraiment.

-     Le gris de ta chemise te met en valeur, tu es très classe, lâcha Alice.

    Elle me souriait largement et ne me quittait pas du regard, tout comme moi. J’avais l’impression que nous étions aspirés l’un vers l’autre, que rien d’autre ne comptait.

    C’est un leurre, elle est un vampire. On se calme, dans quelques mois tu seras loin mon vieux.

    Je m’efforçais de combattre ce sentiment violent qui m’attirait vers elle. Je me refusais d’admettre qu’au-delà de son charme vampiresque, je la connaissais vraiment, je savais ce qu’elle valait en tant que personne. Je ne devais pas me l’avouer, sinon …

    Tu vas partir, ce n’est qu’une soirée de chaperonnage.

 

    Le trajet en voiture fût silencieux. Alice avait l’air perdue dans ses pensées, légèrement attristée peut-être. Je me rendis compte que je n’avais pas soufflé mot depuis qu’elle était venue me chercher. Subjugué et occupé par mon combat intérieur, j’avais fait fi de toute bienséance.

-     Tu es très en beauté Alice, je suis flatté d’avoir une si belle cavalière.

-     Comme ça je suis ta cavalière, c’est un rencart alors, pas un sortie chaperonnage.

    Elle m’avait eu ! comme un bleu. Je n’avais pas envie de me battre :

-     Autant joindre l’utile à l’agréable, lâchai-je, désarmé.

-     Enfin une parole sensée !! s’écria-t-elle en riant.

 

 

 

***

 

 

Lucian se précipita pour ouvrir la portière et me tendit la main, galant.

    Je ne l’avais jamais vu aussi classe. Il était époustouflant dans son costume foncé. Il avait tenté de dompter ses longs cheveux sans grand résultat. Le vent qui chassait les nuages et laissait apparaître les étoiles faisait retomber quelques mèches sur son visage et lui donnait cet air un peu sauvage que j’aimais tant. J’étais tellement heureuse de l’avoir toute cette soirée pour moi. Certes nous devions surveiller nos élèves mais je ferais tout pour prendre du bon temps.

    Nous avançâmes bras dessus bras dessous vers le gymnase où la musique résonnait déjà.

    Nous entrâmes dans la grande salle qui se remplissait petit à petit. L’effet des lumières sur la déco était bluffant. C’était un esprit d’hiver, coloré et irisé, loin de la tristesse et du manque de luminosité du vrai hiver de Forks.

-     Il faut vérifier les accès de secours, je m’occupe du bar et du buffet, dis-je à Lucian.

-     Ok, je vais voir, répondit-il en s’éloignant.

    Les accès devaient tous être fermés mais dégagés, le buffet garni des gâteaux préparés par les familles, les verres joliment présentés, les décorations ne devaient pas être en contact avec l’alimentaire, hygiène oblige. Je commençai à ôter les protections des gâteaux avec une des élèves du comité. Ils avaient bien bossé, tout était parfait.

    Je me retournai, cherchant Lucian du regard. Il était en pleine conversation avec quelques collègues. Ces derniers se dispersèrent à travers la salle et Lucian resta avec la Proviseure. Je tendis l’oreille afin de saisir quelques mots :

-     J’ai trouvé votre demande de mutation sur le bureau de Mr Greene, comme vous n’êtes pas venu m’en parler depuis mon arrivée, je me permets de vous demander si c’est toujours d’actualité ?

-     Oui … répondit Lucian, hésitant, je pense que oui. Oui, si vous avez des pistes, ça m’intéresse.

-     Dans le Lycée d’où je viens, mon compagnon est professeur de sciences, comme vous. Il souhaite me rejoindre à la rentrée prochaine, Nous pourrions faire l’échange ?

-     Pourquoi pas ! répondit Lucian visiblement intéressé. Où est-ce ?

-     Redding, dans le Nord de la Californie. Au milieu des forêts et des cascades. C’est assez mignon, expliqua la jeune femme.

-     Ça a l’air tentant ! Je viendrai vous voir la semaine prochaine pour en reparler.

-     Oui, jetez un œil sur le net d’ici là, et si ça vous plaît on démarrera le dossier. Passez une bonne soirée.

-     Vous aussi, merci.

    Je me retournai, feignant être occupée à mon buffet. Si mon sang avait pu faire un tour et si j’avais pu blêmir un peu plus, cela n’aurait pas encore été suffisant pour décrire à quel point j’étais chamboulée.

    Lucian voulait bel et bien partir. Et je ne faisais pas partie de ses plans. A quoi rimait tout cela ? A quoi jouait-il ?

    Je refoulai quelques larmes qui ne sortiraient manifestement pas. Je ravalai ma colère alors qu’il approchait.

-     Je vais vérifier les sanitaires, annonçai-je en me retournant un peu trop rapidement sur lui.

    Je m’enfuis en direction de la porte qui ouvrait sur le couloir du bâtiment des sciences.

    Nous avions bouclé les sanitaires des vestiaires, ceux du couloir du bâtiment des sciences étaient plus simple à surveillés.

    J’essayai de reprendre une certaine contenance avant de retourner dans la salle. Emmett et Rosalie choisirent ce moment pour apparaître.

-     Alice, que fais-tu là ? demanda Rosalie, étonnée.

-     Je vérifiais les toilettes, et vous ?

-     Nous allons chercher quelques bouteilles d’eau dans le frigo de la salle de sciences.

-     Ok, à tout à l’heure alors, lançai-je penaude.

-     Alice, tu n’as pas l’air dans ton assiette, avança lentement Rosalie.

    Je me retournai vers eux, marquai un temps d’attente, ne sachant quoi répondre. L’idée me vint subitement : Emmett pourrait m’aider ! Il était le seul à pouvoir.

-     Lucian veut partir, lâchai-je déconfite.

    J’étais troublée, vexée, désarmée, je me sentais comme une petite fille de quatre ans qui avait besoin de se confier à ses parents, attendant qu’ils fassent un tour de magie.

-     Oh Alice, soupira Rosalie.

-     Il croît peut-être qu’il va filer comme ça le bougre ! râla Emmett.

    Mon frère considérait Lucian comme un véritable ami et la nouvelle le secouait aussi.

    Nous savions tous qu’il avait envisagé cette possibilité mais sans vraiment y croire.

    Ce soir, les mots que j’avais entendu et l’état dans lequel mon frère m’avait trouvé ne laissaient plus de place au doute.

-     C’est son choix, vous ne pouvez pas aller contre parce que ça ne vous convient pas, objecta Rosalie.

-     Tu dis ça parce que tu es heureuse qu’il y ait un loup en moins dans le coin, persiflai-je.

-     Pourquoi tout le monde me voit comme la méchante !! et en plus je prends son parti !

-     Pardon, Rosalie, tu as raison, je suis … juste …

-     Amoureuse, oui, je sais. Et j’aimerais que ça marche entre vous. J’aimerais qu’il reste parce qu’Emmett l’apprécie beaucoup et que j’aime Emmett. Mais il est libre de choisir la vie qu’il veut !

    Je poussai un grand soupir. Rosalie avait raison. Nous ne pouvions pas voir que notre intérêt, oui, j’aime Lucian et pour cela je dois faire de mon mieux pour qu’il soit heureux. Mais franchement, ça me déchire le cœur. Je ne suis pas sûre de supporter cela. Pas après ce qui s’est passé avec Jasper, ça fait trop. Je repris le dessus et annonçai fièrement :

-     Emmett, tu lui parleras n’est-ce pas ? En attendant, allons nous amuser, nous sommes là pour ça.

    Emmett pris un air entendu et parti avec Rosalie chercher les bouteilles tandis que je retournais dans la salle. Elle était bondée, tous les jeunes étaient là et commençaient déjà à se trémousser sur les airs du moment. Il était là, près de la sono, je ne voyais que lui. Il m’aperçut et me sourit largement en me faisant signe de le rejoindre.

           Comment pouvait-il envisager de partir et me regarder ainsi ?

    J’arrivai vers lui doucement, timide et désemparée.

-     La soirée commence bien, annonça-t-il. Aucun élève n’est arrivé alcoolisé, tout est ok.

    Un air plus calme résonna dans le gymnase. Un slow. Lucian me tendit une main galante :

-     Autant en profiter, c’est ce qui était convenu n’est-ce pas ?

-     Lucian …

    Il saisit ma main et me fit tourner en m’attirant à lui. Mon tour se termina contre sa poitrine. Il enserra ma taille de son autre main et nous commençâmes à danser lentement. Je sentais son souffle chaud contre ma joue. L’odeur de sa peau, de son sang emplit ma gorge qui chauffa doucement. Ça n’était plus cette brûlure violente et insupportable, mais plutôt une douce tiédeur qui m’apportait du bien-être. Je relevai la tête et rencontrai ses yeux bleus. Il me regardait, sourire aux lèvres. Il avait l’air heureux.

    Comment était-ce possible ? Je ne tenais plus :

-     Lucian ? Je peux te poser une question ? osai-je doucement

-     Bien sûr ? susurra-t-il à mon oreille.

    Je marquai un silence, peu fière du tsunami que j’allais probablement déclencher :

-     Tu vas vraiment partir ?

-     Oh, tu as entendu, tout à l’heure ? Il sourit, vaincu.

J’acquiesçai de la tête :

-     Je n’aurais pas dû je sais, avouai-je, honteuse.

-     Tu n’aurais pas dû, non. Mais tu es ce que tu es, je le comprends aujourd’hui.

-     Alors pourquoi veux-tu partir ?

-     Alice, c’est compliqué …

-     Je croyais que nous étions ami, Lucian !

    Il m’entraîna vers la porte qui donnait sur le couloir des salles de sciences. Il était vide.

    Lucian se planta devant moi et saisi mes épaules.

-     Alice, nous sommes amis, ces derniers temps, nous avons partagé des moments fabuleux …

-     Alors ne pars pas ! implorai-je.

-     Alice, je ne veux pas de cette vie !

    Je reculai doucement.

-     Tu ne veux pas de quelle vie ? demandai-je, affligée.

-     J’aspire à une vie … normale.

-     Mais Lucian, tu n’es pas normal, tu ne seras jamais normal ! explosai-je.

-     Je peux bloquer mes transmutations et envisager une vie comme monsieur tout le monde, ailleurs.

-     Mais pourquoi ? alors que tu as tout ici ! demandai-je.

    Je lui tournai le dos, saisie par un désarroi complet, je devais être déconfite.

-     Je ne suis pas sûr que cela soit fait pour moi, lâcha-t-il doucement.

    Mon sang ne fit qu’un tour. Il n’était pas sûr

-     Mais tu n’as même pas essayé ! criai-je en me retournant subitement.

    Et avant qu’il ait pu répondre, sans réfléchir, je me jetai à son cou et l’embrassa furieusement. Surpris, il ne me rendit pas mon baiser immédiatement. Puis je sentis son étreinte se refermer sur moi et il capitula. Ce fût un de ces baisers de cinéma comme on en rêve toutes, passionné, violent, essoufflé.

    Je me retrouvai soudain plaquée contre les casiers du grand couloir. Les bras de Lucian me serrèrent plus fort, alors que je passais mes mains dans ses cheveux.

    Nos bouches finirent par se séparer, et, nos souffles mêlés, nos yeux se croisèrent de nouveau. Lucian me regardait avec passion, j’en était sûre. J’avais tenté le tout pour le tout pour essayer de le retenir et cela fonctionnait. Je devais me mettre à nu devant lui, avouer mes sentiments, être moi, tout simplement.

-     Lucian, commençai-je, essoufflée.

    A ce moment-là, une vision me frappa de plein fouet. Je me bloquai et tentai de marmonner ce que je voyais.

-     Alice, qu’est-ce qui se passe, demanda Lucian affolé.

-     Je vois… c’est Amy … elle coure… Jasper aussi. Mon dieu, Amy non, criai-je. Emmett, Rosalie !! hurlai-je. Je savais qu’ils m’entendraient malgré la musique.

    Ils arrivèrent dans les secondes qui suivirent :

-     Alice ? qu’y a-t-il ?

-     Je crois qu’elle a une vision, répondit Lucian à ma place.

    Aucun son ne sortait de ma bouche. La vision que j’avais devant les yeux me terrifiais.

-     Il faut agir, vite, dis-je enfin. C’est pour ce soir.

-     Qu’est-ce qui est pour ce soir ? demanda Rosalie

-     Amy va tuer quelqu’un.

    Et voilà ! pensai-je. Comment tout gâché en une seconde ! Nous étions à un instant important de notre vie, inespéré, j’étais furieuse d’avoir eu pile à ce moment-là une vision de son ex.

           Pourtant, nous ne pouvions pas laisser un nouveau meurtre se produire à Forks. Pour le bien de la population et pour nos relations avec les loups.

-     Où est-ce que ça va se passer ? demanda Emmett, prêt à foncer.

-     Je vois un mur en brique rouge, des lampes qui clignotent, attends …

    Au moment où je prononçai ces mots, nous entendîmes une sirène d’ambulance à l’extérieur du bâtiment. Nous nous précipitâmes dehors par le gymnase, ce qui nous obligeait à faire tout le tour à vitesse humaine afin de ne pas nous faire remarquer. C’était rageant de ne pas pouvoir intervenir plus vite.

    Dehors, les ambulanciers entouraient une jeune fille, humaine. Je ne sentais pas de sang, je ne comprenais pas. En tant que professeurs, nous avançâmes pour prendre des nouvelles de la lycéenne.

-     Un de vos collègues nous a appelé, elle a fait une crise de spasmophilie, rien de grave.

    La jeune fille en question était blême mais bien portante.

-     Alice, me souffla Emmett à l’oreille, on est arrivé à temps !

-     Non, je ne crois pas. La fille porte une robe bleue. J’ai vu du sang sur du tissu blanc.

    Nous regardâmes autour de nous, cherchant un signe de la présence d’Amy dans les parages. Rien.

    Puis, une légère brise amena l’odeur à nos narines. Lucian, perçut la même chose que nous. Nous nous regardâmes, ne sachant comment écourter auprès des ambulanciers.

    A quelques mètres de là, j’aperçus alors Jasper, planté dans la pénombre, les yeux épouvantés. Il regardait en direction de l’odeur du sang. Il était trop tard.

-     Nous sommes appelés ailleurs. Une infirmière est à l’intérieur et va rester en cas de besoin avec une trousse de premiers secours.

    Je compris alors. La collègue en question n’était pas à l’intérieur mais probablement allongée exsangue derrière le gymnase.

    Les ambulanciers grimpèrent dans leur véhicule, laissant la jeune élève aux bons soins de la proviseure sortie entre temps.

-     Allez, retournons nous amuser, tout va bien, lança-t-elle à l’assemblée.

    Les quelques élèves curieux rentrèrent. Nous nous précipitâmes alors en direction de l’odeur.

    La scène était épouvantable : Amy, agenouillée devant le corps inanimé d’une infirmière, sanglotait des larmes qui ne coulaient pas. Le bas de son visage était couvert de sang et elle tentait de reboucher les trous béants qu’elle avait fait dans la gorge de sa victime d’une main et tenait son autre main en direction de Jasper.

    Jasper, immobile, avait des yeux fous. Il ne pouvait faire un geste. Amy nous vit alors approcher et relâcha son bras. Elle regarda la scène dont elle était l’auteur.

-     Mon Dieu, j’ai tué mon amie, j’ai tué mon amie, qu’est-ce que j’ai fait, gémissait-elle.

-     Elle m’a figé la garce, annonça Jasper, irrité.

    Il se reprit et s’approcha d’elle pour la relever fermement.

-     Allez, viens, ça va aller, lui murmura-t-il.

-     Son amie ? demandai-je surprise à Lucian.

-     C’est Lucy, elles bossaient ensemble. C’est chez elle qu’elle vivait quand on s’est séparé, expliqua Lucian.

-     Je voulais la voir, reprit Amy, elle me manquait, je partageais tout avec elle … et … et je l’ai tuée. Je ne voulais pas, mais c’était plus fort que moi, hurla-t-elle.

    Jasper entoura Amy de ses bras et l’étreignit avec tendresse.

-     Je sais, dit-il doucement, c’est dur. C’est pour cela que tu dois m’écouter et rester avec moi. Retournons dans la maison de la forêt.

-     Mais Lucy ! geignit Amy.

    Emmett, penché sur le corps inanimé nous regarda et hocha la tête de gauche à droite :

-      On ne peut plus rien pour elle.

    Il se retourna vers Lucian, grave :

-     Mon ami, tu ne dois rien dire aux tiens, ça déclencherait une guerre que nous ne souhaitons pas. Ceci est l’œuvre de ton ex, pas des Cullen, j’espère que tu le comprends.

-     Je comprends, Emmett, mais avoue que vous y êtes quand même plus ou moins pour quelque chose, répondit Lucian avec froideur. Tout ça, c’est abject, ajouta-t-il, plein de rancœur.

          Il se tourna vers moi, rageur :

-     C’est pour ça que je veux partir. Le sang, la mort, la guerre, ce n’est pas ce que je veux. Ce n’est pas pour moi !

-     Parce que tu crois que nous, on fait ce qu’on veut ! crachai-je, piquée. Tu crois que c’est cette vie-là qu’on a choisi ?

    J’étais hors de moi. Pas parce qu’il nous accusait de tous les maux mais parce qu’il refusait simplement d’admettre qu’il était dans le même bateau que nous : celui d’une destinée plus sombre que l’humain moyen.

    Emmett interrompit notre querelle :

-     Retournez à votre chaperonnage, je m’occupe d’enterrer le corps.

-     Et comment explique-t-on sa disparition ? demanda Lucian, inquiet.

-     On ne l’explique pas, siffla Emmett, agacé. Ça arrive chez les humains non ? On fait profil bas. Jasper, emmène-là loin de la ville, ajouta-t-il en désignant Amy avec dédain. Chacun retourne à ses occupations, nous enjoigna-t-il.

    Il se saisit du corps de la pauvre Lucy et fila aussi vite qu’il put à travers la forêt. Je n’avais jamais vu Emmett comme cela. Il semblait affecté et pourtant tellement responsable. Comme nous tous, il était pris entre son envie de rester ici et son amitié pour Lucian. Avait-il peur que celui-ci nous trahisse ? Surement, tout comme moi d’ailleurs. Je devais lui parler, m’assurer que tout irait bien.

    Je retournai dans la salle de bal où l’ambiance était survoltée. Les lycéens dansaient sur un rythme aux sonorités sud-américaines. Je me dirigeai vers le buffet afin de vérifier s’il était toujours bien achalandé. Je vis alors Lucian non loin de là, adossé contre un mur en train de manipuler son téléphone. Il envoyait un message. Je devais intervenir avant que le pire ne se produise. Rapidement, je le rejoins, tout sourire.

-     Lucian, commençais-je.

-     Tu viens voir si j’ai déclenché la guerre ? Demanda-t-il froidement.

-     Oui, avouai-je, penaude.

-     Eh bien, figures-toi que j’ai demandé son avis à Jacob, il est d’accord avec vous, annonça-t-il, déconcerté. Il semble qu’un mort à Forks ne le gêne pas plus que cela et qu’il préfère notre tranquillité. En un mot, il semble que ta famille et toi ayez carte blanche !

    Il me regardait avec un air réprobateur.

-     Lucian, tu ne dois pas le prendre comme çà. C’est ce que Maria veut, tu ne le vois donc pas ? Elle veut nous diviser, nous affaiblir. Même si Amy n’en est pas consciente, je suis sûre maintenant que cela faisait partie du plan de Maria de laisser revenir Amy. Elle savait que ça tournerait mal.

    Lucian me toisa en silence. Il baissa les yeux, cherchant la vérité.

-     C’est exactement ce que Jacob a dit, avoua-t-il. Je ne sais pas Alice, je n’ai pas l’habitude …

-     On ne s’y habitue jamais, personne ne souhaite cela, le rassurai-je.

    Nous restâmes côte à côte longtemps, sans parler, à surveiller nos élèves qui s’amusaient. Parfois, un sourire animait furtivement le visage de Lucian. Il se délectait de la vie simple des jeunes face à nous. Quelques garçons tentaient des approches plus ou moins subtiles auprès des jeunes filles. Celles-ci faisaient des œillades aux garçons en essayant de reproduire des chorégraphies vues sur YouTube. Nous vivions en direct les futurs meilleurs souvenirs de nos élèves. Leurs premiers émois. Comment ne pas s’attendrir. Et Lucian était de ceux qui ont un grand cœur, de ceux qui ont cette sensibilité exacerbée au contact de … l’amour. Cela me rendait heureuse et triste à la fois. Heureuse de voir qu’il était un être bon et empathique, triste qu’il ne le soit pas plus à mon égard.

    La soirée toucha à sa fin. Je ne voulais pourtant pas quitter Lucian.

-     Que fais-tu maintenant ? demandais-je, avide de lui.

-     J’ai besoin de me détendre, de faire le point sur tout ça. J’hésite entre une bière et aller courir dans la forêt.

-     Je t’accompagne, m’écriai-je.

-     Et où m’accompagnes-tu ? rétorqua Lucian, mutin.

-     Heu, je ne bois pas de bière, annonçai-je en essayant de garder ma contenance. J’opte pour une petite course en forêt, on verra qui est le plus rapide !


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