Une courbure de l'espace-temps (saison 1)

Chapitre 7 : L'oeil de verre

5009 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 06/12/2025 09:32

Repères chronologiques : cette scène s'insère comme une scène coupée de The Umbrella Academy, saison 1, épisode 2, autour de 36:24 (après le départ de Cinq en taxi).


Soundtrack suggérée : Fitz and the Tantrums - The Walker ; Queen - Don't stop me now ; Radiohead - Glass Eyes.


TW : référence à des usages de drogues et d'alcool.


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Lundi 25 mars 2019, 14:12


Grâce à Viktor, je suis arrivée au travail dans un état d’esprit un peu meilleur, malgré tout ce qu'il m'a aussi appris. Le rencontrer m'a éclairée, m'a fait placer des pièces du puzzle qui me manquaient, au sujet de la vie de Klaus. Et traverser ensuite Argyle Park à pied a achevé de me faire passer une nouvelle fois l'éponge sur l'oisiveté égoïste dont il peut parfois faire preuve : parce qu'il n'est pas en état de faire autrement.


En omettant les concerts et les bars, ce parc est peut-être le seul endroit de The City où j’arrive à respirer librement. Peut-être parce que ses allées sont interminables, et que j'ai toujours l'impression que j'arriverais à me téléporter au loin. J'aime l'odeur de terre détrempée du printemps, le ronron des avenues par delà les arbres, et le foisonnement des gens venus pour courir, manger un sandwich misérable ou promener leur chien. Pour moi, Argyle Park est un condensé de vie humaine, l'essence de The City. Et peu importe que je vienne de chez moi ou d'Hargreeves Mansion : tous ses chemins mènent à la quincaillerie.


La quincaillerie Sanchez & Fils - tristement sans fils depuis 2008 - est un cube de briques d’à peine trente mètres carrés coincé entre un pressing et un magasin de chaussures orthopédiques, avec une enseigne qui grésille à chaque changement de saison. Une boutique de quartier que tout le monde connaît, et où la moyenne d'âge de la clientèle a résolument plus de cinquante ans.


Certains diraient que ce job de vente au détail est mal payé, et qu'il n'est pas le plus épanouissant du monde. Je fais l’ouverture un jour, la fermeture le lendemain, souvent les deux à la suite quand mon patron décide que j'ai 'l'énergie de la jeunesse'. Je travaille le dimanche et les jours fériés - parce que ce sont les jours où les gens vont bricoler - et le reste de mes horaires n'a objectivement aucun sens, étant surtout définis par la thune que Rodrigo - mon patron - peut se permettre de me filer.


Malgré tout, je m'y sens bien. C'est un boulot concret, simple et honnête, où je me rends utile, et où chaque écrou, chaque vis, a une raison d'être dans un tout plus grand.


Rodrigo est le seul à ne pas avoir haussé les sourcils en voyant postuler la punk que j'étais. Le jour de l’entretien, il a lu en diagonale la mention 'antécédents judiciaires', puis il m’a demandé si j'étais la gamine qui 'pouvait disparaître', et la petite fille de Thị Liên Hoàng. Je vous l'ai dit, certaines choses se savent, dans le quartier, et ça n'a pas toujours été à mon avantage. Mais Rodrigo a vérifié que je savais différencier une clé de 12 d’une de 14, il a fabriqué un badge avec mon nom, puis il m'a filé les clés de la réserve et un café tiède. Sans jugement, sans sermon. Et il ne m'a jamais virée, malgré toutes les facéties de Klaus, dont il ait pu être témoin.


Ce qui s'est encore produit aujourd'hui.


J'étais occupée à faire l'inventaire des clés-à-molette et des colles de précision : une tâche agréablement répétitive me permettant d'écouter de la musique et d'organiser mes idées. Mais à l'approche de 14h, une silhouette dégingandée dans un costume trop grand est apparue derrière la vitrine, du sang sur son front et des débris brillants dans ses cheveux. Klaus, agitant sa main 'Hello' par delà le présentoir des balayettes à chiottes, articulant : 'Viens, on va manger à Tasty Trails, je crève de faim'.


J'ai cédé, j'ai demandé à Rodrigo à avoir une pause déjeuner, même si j'ai commencé à midi. J'ai promis de rattraper mes heures, et il a accepté. Je vous l'ai dit : c'est un type bien. Et je crois qu'il voit un peu en Klaus celui qu'il était - lui aussi - à trente ans : avant de rencontrer sa femme, d'avoir son fils, et que la vie lui reprenne tout.


Ainsi, me voilà assise à cette table de Tasty Trails, un Diner proche des grilles Ouest du parc. Rétro, avec des banquettes de skaï rouge qui collent aux cuisses, un jukebox d'époque qui crachote Queen, et des néons roses promettant 'Homemade Pies & Black Coffee since 1953'. A en juger par le goût de leur café, je pense effectivement qu'ils n'ont pas changé le filtre depuis cette époque-là. Et - face à moi - Klaus est en train de descendre un gros club sandwich, comme s'il n'avait rien mangé depuis dix jours.


Le simple fait qu'il soit venu constitue une forme d'excuse pour notre petite 'dispute' de ce matin. Il est incapable de demander pardon, quand ça arrive, et je ne vaux pas mieux. Je nous connais, nous sommes deux crétins bornés : nous allons simplement prétendre que ceci ne s'est jamais produit. Alors je croise mes bras au dessus de mon mug de jus de chaussette fumant.


"Tu n'as jamais eu l'intention de régler l'addition, hein ? Tu m'as invitée pour que je te paye à bouffer".


Je ne suis pas stupide. Et lui, glousse doucement de rire tout en mâchant.


"J'ai failli avoir de quoi t'inviter. Cinq me doit vingt dollars en échange de mes bons et loyaux services. Mais en attendant, je t'offre le plaisir inestimable de ma compagnie, et toi tu participes au maintien du tissu économique du quartier".


Je feins un soupir d'exaspération, mais en réalité, ça m'est égal : je suis incroyablement soulagée qu'il soit venu. Et ceci est clairement le plus proche d'une présentation d'excuses que j'obtiendrai de lui, alors je cligne des yeux.


"Tu n'as pas encore été chercher dans la benne à ordures, n'est-ce pas ?"

Son hésitation est une confirmation en soi.

"J'ai été overbooké, tu vois. J'ai été embauché comme intermittent du spectacle par Cinq : j'ai eu l'occasion de mobiliser mon meilleur jeu d'acteur, d'ailleurs. Bon sang, le coleslaw est excellentissime, ici".


Il pousse un long soupir de contentement, puis repose temporairement son sandwich dans l'assiette et les glaçons s'entrechoquent dans son grand verre de ginger beer. Parce que j'ai refusé de payer pour plus fort que ça.


"Cinq t'a trouvée super cool", dit-il. "Il a parlé de toi la moitié du chemin, ce matin".

"'Super cool' ? Il a dit ça ?"

"En fait, non. Il a utilisé des mots comme 'paradigme', 'continuum' et 'courbure'. J'ai laissé tomber au premier carrefour, mais j'te jure qu'il était extatique de t'avoir rencontrée".


Mon sourire s'étire.


"Écoute, c'est réciproque. Moi aussi, je lui trouve de chouettes paradigmes et courbures".

Klaus roule des yeux exagérément.

"Oh s'il te plaît. Il n'est pas ~si sexy que ça~. Il est arrogant au possible, il porte une raie sur le côté... et surtout, il a de nouveau treize ans".


Nous rions tous les deux sous cape tandis que la serveuse apporte à la table voisine un hot-dog fumant, puis mon expression redevient sérieuse, et je désigne sa blessure d'un mouvement du menton.


"Qui t'a fait ça ?"


Le sang a déjà largement coagulé. De façon générale, Klaus cicatrise très vite, presque anormalement. Je pourrais croire qu'il s'est encore fait tabasser, mais ce qui est étonnant, cette fois, ce sont toutes ces petites étoiles blanches et brillantes, qui constellent ses cheveux, et tombent dans son coleslaw. Ce costume est digne de son père, définitivement trop 'habillé' par rapport à ses standards à lui. Il repose son verre et mord à nouveau dans son sandwich.


"Personne. Ou plutôt moi-même. C'était un genre de... d'argument imparable. Dans le cadre de ma performance".


Je bois une gorgée de café, mes sourcils légèrement froncés. Klaus a toujours considéré son propre corps comme un outil, dont il ne respecte lui-même que très peu l'intégrité. Peut-être parce que c'est là l'image que lui rendent les gens avec qui il intéragit en général. Alors même si je ne comprends rien au contexte, cette fois, je suis triste de le voir se maltraiter lui-même, peu importe dans quel but.


"Pourquoi tu aidais Cinq ?"


Je suis un peu surprise que son frère lui ait demandé de l'aide. Je ne connais Cinq que depuis quelques heures, mais il m'a l'air d'être plutôt du genre à gérer ses affaires en solo. À moins qu'il n'ait vraiment pas eu d'autre choix ? Le fait est qu'il a fait confiance à Klaus.


"C'était supposé être donnant-donnant", soupire-t-il un peu amèrement. "Moi, j'avais besoin de blé, et - lui - d'un coup de main pour une enquête. Il voulait une 'caution parentale', pour qu'on le laisse entrer".


Il souffle par le nez.


"Mais rien ne lui va jamais. Ma plus belle tenue était trop élisabéthaine. Il a trouvé superflus mon scénario bien ficelé justifiant sa procréation malencontreuse après une nuit débridée au disco. Et même les réponses du type délicieux qu'on a menacé ne lui ont servi à rien. Alors il a fini par me planter là, affamé et sans un peso, devant ce labo de prothèses. Quel rat. Heureusement que ton boulot était à trois minutes. C'était inespéré".


J'éclate de rire. Vraiment, il vaut mieux que ça sorte, parce que l'alternative serait de le trucider à coup de moutardier. Toutefois, ce qu'il vient de raconter m'interpelle, et pas seulement parce qu'il n'est pas crédible une seule seconde, dans le rôle du père de Cinq.


J'ai l'habitude de ne pas obtenir les informations dans le bon ordre, avec Klaus, je suis même sur-entraînée. Et je crois que j'y suis de nouveau arrivée. Je cerne mal l'utilité de s'automutiler pour obtenir des réponses de la part d'un labo, mais après tout, c'est Klaus que j'ai en face de moi. Et il vient de piquer ma curiosité.


"Vous êtes allés poser des questions au labo de prothésisme ? A Meritech ? Au sujet de quoi ?"


Dans le quartier, tout le monde connaît ce géant du dispositif médical, dont les bureaux de béton et de verre se disputent les pelouses avec l'université. Avant d'être embauchée par Rodrigo, j'avais candidaté là-bas pour des heures de ménage, et ils m'avaient refusée. Klaus hausse les épaules dans son costume bleu à fines rayures, de façon innocente.


"Cinq voulait obtenir des informations sur un machin de leur fabrication".

"Quel genre de machin ?"


Il mord de nouveau dans son sandwich, hésitant à prononcer les mots suivants pendant le repas, mais il finit par le faire, avec un air de grand secret.


"Un oeil de verre".

Je fronce les sourcils, interloquée.

"Un oeil de verre ?"

"Oui, tu sais. Rond. Sphérique. Globulaire. Avec un iris au milieu du blanc, et un numéro de série écrit en tout petit".

"Klaus, je sais ce que c'est qu'un oeil de verre. Mais pourquoi ce truc l'intéresse ?"


Je repense à la façon dont Cinq faisait tourner quelque chose dans sa poche, ce matin, quand nous avons discuté. Ceci est toutefois la chose la plus bizarre que j'ai entendu prononcer au dessus d'un club sandwich, effectivement. Et Klaus en enfourne la dernière bouchée, en se léchant les doigts.


"Il a trouvé ce truc dans le futur".

Mon geste se fige sur la anse de mon mug.

"Il est obsédé par l'idée de trouver l'identité de la personne à qui il appartient. A qui il a appartenu. A qui il appartiendra ? Fichtre, mon cerveau n'est pas câblé pour ces conneries timey wimey".

"Et vous avez obtenu cette info ?"


Même avec le peu que je connais Cinq, je suis certaine qu'il ne mobiliserait pas ses forces - et l'aide de Klaus - pour quelque chose d'anodin. Oui, cet oeil doit avoir son importance. Et je me souviens de la façon dont son regard bleu est devenu soucieux, quand il a choisi de ne pas me dire pour où il partait. Klaus s’assoit en tailleur sur sa banquette.


"Non. La réponse n'a pas été à la hauteur de ma prestation. Ce cher Vance - ou peut-être était-ce Lance, ou Chance - n'a pas pu identifier l'heureux propriétaire borgne de cet oeil, parce qu'il n'a pas encore été fabriqué. Beaucoup de bruit pour rien, hein ? Circulez. Y'a rien à voir, surtout d'un seul oeil. A vous les studios".


Sa main balaye l'air pour enterrer la question, et il repousse son assiette avant d'attraper la carte pour mieux lorgner sur les desserts. Il me semble prendre tout ceci très à la légère, mais agit-il autrement pour quoi que ce soit, en dehors des divas du R&B et de son militantisme anti pizza-hawaienne ?


"Bon", dis-je en buvant à nouveau un peu de mauvais café, prête à reprendre notre vie où nous l'avions laissée. "Il suffit d'attendre, j'imagine. Cinq n'a rien dit de plus ?"


Klaus secoue la tête, éliminant la section des sundays, qui contient trop de lactose pour sa piètre capacité à l'absorber.


"Non, rien de plus. Il était surtout très énervé d'avoir fait chou-blanc, quand on est sortis. Il est parti dans son charabia jargonnant habituel, convaincu que ce machin est une pièce cruciale dans l'échiquier spatio-temporel. Il a dit que quelqu'un allait perdre cet oeil sous sept jours. Que ça serait ~la fin du monde~. Et puis il s'est confié au sujet de sa relation amoureuse d'extrêmement longue durée, au milieu des ruines de l'apocalypse. C'est tellement romantique. Quel dommage qu'il ne soit pas entré dans les détails croustillants, avant de me laisser en plan".


Je reprends d'un coup le menu de ses mains fébriles.


"Attend, tu viens de dire quoi ?"

Il cligne trois fois de ses longs cils, avant de bredouiller.

"Que... qu'il a réussi à emboîter son piston hydraulique, dans le futur. Je te jure. En mode romance post-apo".

"Non ! Non. Au sujet de la fin du monde !"

"Oh, ça..."


Il reprend tranquillement le menu, presque lentement, toujours focalisé sur son choix immédiat de douceurs sans lait de vache, plutôt que sur le devenir du monde.


"C'est de Cinq dont on parle. Il a probablement dit ça de façon stylistique, pour critiquer la décadence des gouvernements, ou la flambée du cours du café".

"Et si ce n'était pas le cas, Klaus ? Et si c'était littéral ?"


C'est encore frais, dans ma mémoire : la façon dont Cinq était agité ce matin, dont il a évoqué un avenir dont il aurait préféré "ne pas être témoin". Ce futur où il est resté coincé des décennies, avec pour seule compagnie celle de la dénommée 'Delores'. Il s'est clairement ouvert à Klaus sur cette relation, et il est clair pour moi qu'il a été factuel sur tout le reste aussi. Mais Klaus soupire, en scannant dorénavant les colonnes de la carte des boissons.


"Rinny... si la fin du monde devait être déclenchée dans sept jours par un stupide oeil de verre, tu ne crois pas qu'on le verrait venir ? Mais regarde autour de nous !"

Il fait un geste à travers la vitre, en désignant le trottoir qui longe Argyle Park, en face.

"Les passants vont et viennent tranquillement dans leurs baskets fabriquées à la main par des enfants, les pots catalytiques crachotent leurs particules fines, les pigeons femelles ignorent les mâles sur les corniches, et je suis en train d'opter pour de la gnôle assez forte pour me faire oublier cette conversation. Tout est normal. ~Tout va bien~".


Je baisse les yeux. Je la connais cette attitude, celle qu'il a quand il ne veut pas regarder la réalité en face et s'apprête à s'assommer encore plus, car elle lui fait peur.


"Tu devrais envisager que ça ~puisse~ être sérieux."

Il roule des yeux.

"Je l’envisage. Je le mets juste dans un petit papier bulle, je le plie délicatement, et je le range dans le tiroir de mes angoisses existentielles : juste à côté de choses à échéance plus immédiates, comme 'vais-je trouver un fix décent aujourd'hui', 'Rin va-t-elle m'abandonner' et 'vais-je mourir tout seul, dévoré par des rats'".


Je l'ai toujours su, que la planification à trop long terme était compliquée, pour lui, et je ne veux pas le placer dans une situation mentale qu'il ne pourrait pas gérer. Mais il voit que je suis troublée, alors il penche la tête de côté.


"Zen, Rinny. Je te l'ai dit : cet oeil de verre n'a même pas encore été fabriqué".


Je baisse le regard. Maintenant, mon café est froid, en plus d'être mauvais. Klaus est peut-être dans le vrai : peut-être que mon anxiété prend trop le dessus sur ma raison. Nous nous ressemblons, à ce sujet, sauf que - lui - a mille stratégies pour s'échapper, là où moi je continue de tout ruminer.


"Okay", lui dis-je. "Attendons. De toute façon, même si c'était le cas et que la surface du globe s'apprêtait à être pulvérisée, il n'y pas grand chose que nous pourrions faire, n'est-ce pas ?"


Il écarte le menu et fait un signe à la serveuse, occupée à resservir les habitués en café, puis il commence à suivre le bord du menu avec son doigt, d'une façon innocente dont je suis en droit de me méfier.


"Dans le doute, toutefois..."

Je le regarde de côté, m'attendant à tout.

"Tu as promis que tu me soutiendrais, cette semaine. Et non seulement mon père est toujours mort, mais maintenant il y a de surcroît un risque faible - mais non nul - d'apocalypse. Tu vas faire preuve d'empathie, n'est ce pas ? Tu vas rester encore un peu à la maison avec moi ?"


Je vois bien qu'il ne prend toujours pas la chose au sérieux. En revanche, je me souviens de ce que je lui ai dit ce matin, sous le coup de la colère : que ce soir, après le boulot, je prendrais mes cliques et mes claques et rentrerai chez moi. Oh, parfois, sa mémoire fonctionne à merveille, croyez-moi, tout comme ses stratégies d’apitoiement.


"Je ne crois pas que je sois ~émotionnellement~ en état de gérer les deux."

"C'est bon Klaus, te fatigue pas. De toute façon, j'avais pris des fringues pour une semaine. Tant que je passe régulièrement pour voir Granny et remplir le frigo, je peux rester".

Il couine de joie, faisant tomber un peu plus d'étoiles brillantes de son front contusionné.

"Tu es une déesse en t-shirt Metallica".


Il applaudit trois fois joyeusement, tandis que la serveuse se plante à côté de notre table dans son joli tablier.


"Tu veux un dessert, c'est ça ?"

"Puisque c'est proposé si gentiment. Rinny, tu me gâtes".

J'expire de façon blasée.

"Ce n'est pas comme si tu me laissais le choix. Prend ce que tu veux".


Il relève vers la serveuses des yeux vert marais capable d'obtenir n'importe quoi à moitié prix, il place ses deux mains sous son menton, il papillonne. Et bientôt, tout Taisty Trails l'entend s'exclamer :


"Yay ! Pancakes aux framboises et double soda-vodka ! Rinny, l'apocalypse va déchirer".


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19:48


Dans la petite cuisine éclairée au néon, j'ouvre le frigo, dont le joint résiste un peu. Cette pièce d'électroménager est presque une relique, quasiment aussi vieille que moi. Elle m'a vue grandir, littéralement. Et ce soir, elle me donne presque l'impression de ne pas s'être attendue à me voir rentrer.


J'y range les oeufs, la laitue, le boeuf émincé, la ciboule et les cannettes de Hanoi. Machinalement. Parce que ma tête tourne toujours sur les événements de la journée.


Depuis le salon, je peux entendre la télé, et Granny a - pour une fois - changé de canal et mis la chaîne info. Une voix off égraine un énième reportage sur le décès de Reginald Hargreeves et l'historique controversé de son escouade d'enfants dressés au rang de héros. Je n'entends pas le détail du contenu, dans le ronron du frigo. C'est possiblement tant mieux.


"Bach-Liên".


Je sursaute. Granny se tient dans l’encadrement de la porte, son gilet de laine violet sur les épaules, et son éternel air de jugement sous ses cheveux gris. Oui. C'est ainsi qu'elle m'appelle, parce que c'est l'un de mes prénoms. Pas le premier, mais celui qui en dit certainement le plus long sur l'histoire de mes aïeux. Ses yeux ridés et intelligents me scrutent, puis se tournent vers les paquets de denrées diverses, encore posés sur la table.


"Tu as fait des prévisions pour tenir un hiver nucléaire, ou quoi ?"

Mes lèvres se plissent.

"Pour la semaine. Pour que tu ne manques de rien".

"Pour que tu puisses ne pas revenir me visiter, surtout".


Je secoue la tête, la regardant dans les yeux.


"C'est faux. Je le ferai. Aussi souvent que je le peux. En m'organisant entre le travail et mes... obligations, chez mon amie".

"Chez Klaus. S'il te plaît. Appelle le chaton pelé par son nom".

Son regard ne vacille pas, tandis que je me relève et referme le frigo.

"Tu peux arrêter de faire semblant, maintenant. Moi aussi j'ai vu les infos".


Je me fige, la main encore posée sur la poignée rétro, et je tourne lentement les yeux vers son regard rigide, ne laissant aucune place aux entourloupes.


Je crois que c’est la première fois que Granny prononce le nom de Klaus avec ce ton : sans mépris, sans colère, sans l'ironie dont elle m'a toujours gratifiée aux lendemains de ces nuits où il s'infiltrait dans ma chambre par l'escalier de sécurité incendie. D'ordinaire, elle le nomme 'le parasite semi-nudiste', 'l'épouvantail chouineur', 'le sac à weed gémissant' ou même régulièrement 'Barbie-toxico'.


Non, Granny ne mâche pas ses mots. Elle est l'une de ces vieilles dames qui a beaucoup vécu et qui n'a plus rien à perdre, aujourd'hui trop isolée et seule pour se laisser encore intimider par des jeunes hurluberlus, quelques soient leur mode de vie. Y compris moi. Et surtout Klaus. Mais ce soir, quelque chose me frappe, que je n'avais jamais réalisé : Granny - j'ignore depuis combien de temps - a compris que Klaus était l'un des enfants Hargreeves. Et qu'il avait fait partie de l'Umbrella Academy.


"Tu savais ?"


Un instant, je crois qu'elle va rire, mais non. Elle décroise ses bras, elle traverse la pièce et va fouiller dans son étagère entière de médicaments et compléments alimentaires, à la recherche de son infusion passiflore-valériane du soir.


"Évidemment".

"Depuis quand ?"


Je la suis du regard tandis qu'elle met de l'eau à chauffer dans la petite bouilloire. Granny a toujours été perspicace, et capable d'utiliser cette aptitude de façon mordante. Mais elle écarte ma question d'un geste vif de sa main noueuse.


"Je n'oublie jamais une allure, ma vieille mémoire est presque une archive des mensurations des gens de The City".


C'est vrai. Avant que l'arthrose ne s'empare de ses articulations, Granny était tailleuse et costumière : sans doute l'une des plus talentueuse de cette ville, pour sa génération. Le rideau est tombé, pour elle, n'en reste plus que des bobines dans des boites et des rouleaux de tissus dans tous les placards de cet appartement, qu'elle n'a jamais voulu jeter. Mais elle une mémoire quasi biométrique des gens, à la limite du surnaturel. Et Klaus et ses frères et soeurs monopolisaient la presse et les chaînes locales, à un moment donné. La bouilloire commence à crépiter.


"Bien sûr, que je l'ai reconnu. Le jour-même où cet escogriffe s’est faufilé par ta fenêtre la première fois".

"Tu n'en as jamais parlé".


Elle hausse ses épaules au milieu de son châle, et prépare un sachet d'herbes odorantes qu'elle s'apprête à noyer dans une tasse à motifs floraux.


"Qu'est-ce que ça aurait changé ? Tu peux déjà t'estimer heureuse que j'ai supporté sa présence bruyante derrière ta porte, alors qu'il sentait la Marie-Jeanne et utilisait mes masques au beurre de karité".


Leur relation a toujours été ainsi, à s'esquiver, à se côtoyer à travers le mur et les dialogues des dramas, à savoir que l'autre existait, sans toutefois se croiser réellement. Granny fermait les yeux sur les nuits qu'il passait à s'épancher ici, alors qu'elle aurait littéralement dégagé à coup de savatte n'importe qui d'autre que lui.


"Pourquoi tu l'as toléré ?"

Elle verse l'eau chaude, dans un nuage de buée.

"Ce môme craquait aux coutures. Il est venu chercher de la chaleur comme un chaton errant, que tu as beau chasser mais qui revient toujours. Et toi, tu t'es toujours attachée aux babioles cabossées. C’est ta faiblesse. Ou ta force, je n’ai pas encore tranché."


Sa voix est calme, comme je l'ai même rarement entendue, mais elle me fixe à nouveau de façon aussi piquante que ses épingles à bâtir.


"Tu veux mon avis ?"

"Non."

"Je te le donne quand même. Le jour où tu l'as rencontré, Bach-Liên, tu as fait exactement comme tu fais aujourd'hui en créchant chez lui. Tu as commencé à le faire passer en priorité, pour oublier tes problèmes à toi".


J'ai presque l'impression que c'est sur ma main qu'elle vient de verser son eau brûlante, et je serre les dents. Quelque part au fond de moi, je le sais que Klaus est apparu à une époque de ma vie qui n'était que chaos : où ma mère était en train de mourir, où je m'abimais dans des boulots illégaux, où j'étouffais dans un sentiment perpétuel de ne pas convenir : socialement, vestimentairement, sexuellement, du point de vue de mon pouvoir ou de mon identité.


Il a pulvérisé tout ça. Il m'a donnée une forme de raison d'être dans cet univers qui m'agressait, et que lui prenait juste avec un éclat de rire insouciant, comme encore aujourd'hui face à l'apocalypse annoncée dans un oeil de verre. Réussir à faire taire ses fantômes, même un quart d'heure, m'apportait une forme de silence, à moi aussi, tout comme de m'échapper avec lui pour une soirée déjantée. Bon sang. Je déteste l'idée que Granny puisse voir clair dans tout ça.


"Tu dis ça comme si c’était mal", je souffle, à mi-voix, et elle se retourne, sa tasse en main.

"Je ne dis rien de ça. Mais quand on met toute sa lumière dans la lanterne d’un autre, le risque est de se retrouver dans le noir, le jour où il disparaît".

"Il ne va pas disparaître".

"Ah, tu es sûre de ça ?"


Je reste immobile, ses mots me traversant comme si elle avait utilisé ses aiguilles à tricoter pour me clouer au papier peint. Je soupire, je détourne les yeux vers la table où repose encore l'autre moitié des courses, dont les sacs sont à moitié défaits.


"Personne n'est immortel, Bach-Liên. Ton toxico aux yeux de chien mouillé marche pied nus sur le fil du rasoir et finira par trébucher pour de bon".


Ceci me terrifie, et elle le sait. Ces derniers jours plus que jamais, parce que je le sens plus perturbé et imprévisible qu'au cours du reste de l'année écoulée.


"Parfois, il m’épuise, Granny", dois-je admettre. "Et avec sa famille, pas seulement avec lui, j'ai cette impression que n'importe quel... cataclysme peut arriver d'un instant à l'autre".


Peut-être de façon encore plus littérale que ce que je croyais encore en me levant ce matin, mais je secoue la tête.


"C'est paradoxal, tu sais. A la fois... j'ai l'impression d'être exactement là où je dois être".


Granny agite un peu son sachet qui infuse, ses lèvres se pincent. Et elle ajoute, tout en repartant en direction du salon où elle s'apprête à éteindre les infos pour son drama :


"C'est peut-être le cas. Mais tout ce que je veux, c'est que tu ne t'oublies pas, dans tout ça".


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Notes :


Il n'est pas facile de se persuader que l'Apocalypse pourrait être sur soi. Rin a un mauvais pressentiment, Klaus essaye de refouler que ça pourrait être le cas, mais nul être n'a le cerveau câblé pour accepter si vite qu'une telle fatalité soit imminente.


Granny est une vieille femme attentionnée, derrière sa carapace parfois rude. Elle et Klaus constituent un tandem quelque peu hors norme dans la vie de Rin... que vous verrez à l'oeuvre tôt ou tard.


Non, Klaus n'a toujours pas fouillé le conteneur à ordures. Si vous regardez attentivement la série, vous réaliserez qu'il met ~vraiment~ 24h à se décider à le faire, après le sermon de Pogo...


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