Une courbure de l'espace-temps (saison 1)
Repères chronologiques : cette scène s'insère comme une scène coupée de The Umbrella Academy, saison 1, épisode [2 ou 3 ?], autour de 52:50 (avant que Diego retourne à la salle de combat pour nettoyer le sol).
Soundtrack suggérée : Paloma Faith - Never tear us apart ; Britney Spears - Till the world ends.
TW : Référence à des usages de drogue, manipulation psychologique, trauma familial.
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Lundi 25 mars 2019, 20:48
Crescent Boulevard ne dort jamais, même sous la bruine. Dans la nuit, l'équivalent de Broadway à The City est constellée de néons, avec ses théâtres art déco, ses bars à cocktails aux noms prétentieux, et ses cinémas rétros où l’on projette aussi bien du Bergman que des navets. J'aime l'emprunter pour traverser la ville vers l'Est. Et ce soir, j'avais envie de marcher.
Ma grand-mère avait rêvé d'exercer en tant que costumière dans ces théâtres, comme le bel Icarus à deux salles superposées, où Viktor m'a dit jouer parfois. Elle aurait voulu ourler des robes de velours au lieu de pyjamas, remplumer des boas au lieu de traversins, et ajuster les manches de costumes de comédies musicales ou de pièces Shakespeariennes, au lieu de celle d'hommes d'affaires pressés. La vie ne nous donne pas toujours ce qu'on veut : Granny est restée une petite couturière de quartier. Mais même s'ils ne se le sont jamais avoué, Klaus et elle partagent un certain attrait pour les strass et les tissus chatoyants.
Elle est dure en affaires, vous savez ? Même si elle vit maintenant en robe de chambre, elle garde tout le mordant qui avait fait la réputation de Thị Liên Hoàng dans notre petit quartier du marché aux tissus de Warden, à l'Ouest d'Argyle Park. Celle qui taillait un costard aux gens à la fois littéralement et métaphoriquement, et qui faisait trembler des genoux le syndic de copropriété. Celle qui a un jour dit à Klaus que l'alcool et la drogue ne résoudraient pas ses problèmes, et qui l'a chassé par la fenêtre à coup de savate, quand il lui a répondu que l'eau n'y ferait rien non plus.
Elle m'a fait promettre de repasser demain soir. Elle a d'abord tenté d'invoquer la solitude qui frappe souvent les personnes du troisième âge, alors qu'elle n'a littéralement jamais vécue seule. Quand elle a compris que la culpabilisation ne fonctionnerait pas, elle a tenté le chantage au sujet de mes posters de Pink Floyd et de The Clash, qui - tout d'un coup - seraient devenus insupportables pour sa dégénérescence maculaire. J'ai fini par sourire, car derrière son mauvais caractère, elle s'inquiète juste pour moi. Alors j'ai accepté. Et Klaus comprendra.
Ce soir, en revanche, j'ai donné ma parole : je reviens à Hargreeves Mansion. Je laisse derrière moi les nuées d'ampoules des music-halls, je tourne dans la Septième Avenue : bien plus terne, avec ses boutiques modestes, ses immeubles de bureaux et ses hôtels, du modeste Lakeview au colossal Obsidian. La bruine s'arrête, alors je baisse ma capuche. Et je marche enfin en direction de Rainshade Square, où se dresse la façade à colonnades de l'Académie.
Dans la nuit, ce bâtiment massif semblerait presque beau, ainsi allumé face à la place où le kiosque à journaux vend aussi des clopes, des capotes et des bonbons. Autour, s'alignent quelques bancs, buissons et arbres nus, sous la lumière des lampadaires. Et tandis que je m'apprête à traverser, je reconnais la silhouette compacte et tendue de celui qui est assis là.
Diego.
De façon pensive et concentrée, il observe la bâtisse qui a un jour été sa maison. Fixement, tout en faisant tourner entre ses doigts ce que j'identifie comme une pierre à aiguiser les couteaux.
Je ne l'ai pas revu, depuis samedi, au soir de mon arrivée : j'ai compris qu'il a pris grand soin de mettre les voiles dès qu'il l'a pu, une fois l'éloge funèbre passée. Alors pourquoi se trouve-t-il là, à observer cette porte qu'il n'envisage pas de passer ? Pourquoi a-t-il l'air si anxieux ?
J'arque un sourcil, je garde mes mains dans mes poches. En un battement de paupières, je me rend invisible. Et je ne réapparais qu'assise à côté de lui, le faisant brièvement sursauter.
"Putain ! Tu fais toujours ça ?"
Je lui souris en coin.
"Non. Mais tu aurais mis les voiles, si tu m'avais sentie approcher".
Il ne conteste pas, il continue de faire tourner sa pierre à aiguiser entre ses doigts, dans son aura de silence. Entre nous soit dit : je préfère ça à ses couteaux.
"Qu'est-ce que tu surveilles ?"
Il tourne juste une seconde son regard brun vers moi, et lâche comme un petit chien qui se retiendrait d'aboyer :
"Rien. Je suis juste... en train de réfléchir".
Je le contemple un instant. Est-ce qu'il a toujours cet air obscur, presque en colère contre le monde entier, prêt à dégainer pour quoi que ce soit ? Je détourne les yeux et regarde Hargreeves Mansion avec lui.
"Ta chambre en dit long sur toi, tu sais ?"
"Sans blague. Et qu'est-ce qu'elle dit ?"
Je souris vaguement, plus pour moi que pour lui. J'aime observer les indices infimes du quotidien qui parlent des gens, lorsqu'eux ne le font pas. Et il a ouvert une boite de Pandore, en m'autorisant à dormir là.
"Tu as annoté tes magazines de lucha libre, à mon avis, tu as appris bien plus comme ça qu'avec les affiches de postures de combat merdiques du couloir. J'ai vu tes mallettes de couteaux alignées sous le lit. Et tu t'es entrainé aux fléchettes encore et encore, même si tu ne manquais jamais le centre".
"Et alors ? C'était ce que j'étais supposé faire".
Ses mouvements sont précis, dans sa veste de pluie à capuche noire. Virtuoses. Je ressens presque son pouvoir se mettre en marche dans l'énergie.
"L'impression que ça me donne, c'est que tu cherchais toujours à vérifier que tu étais au maximum de tes capacités".
J'ai l'impression que tout son être gronde, comme s'il était une bombe sempiternellement prête à exploser.
"T-tu en aurais fait autant, si tu t'étais appelée Numéro Deux, en permanence comparée à un Numéro Un".
Même si j'en ai connaissance, ces numéros font partie des choses dont je ne discute pas avec Klaus. Je sais juste que c'est ainsi que les enfants Hargreeves ont été inscrits à l'état civil de The City après leur adoption, et que ce sont les seuls noms qu'ils aient portés, pendant presque la moitié de leur vie. Un choix quasi maltraitant en lui-même, de la part de Reginald Hargreeves.
Klaus se retourne encore à la mention de 'Numéro Quatre', même lorsqu'elle est énoncée pour localiser un immeuble dans un bloc, ou une banquette dans un bar lounge. Non pas qu'il l'affectionne, bien au contraire, mais ce nom est inscrit en lui autant que 'Hello' et 'Goodbye', et autant que les traumas qu'il a subis ici. Qu'il le veuille ou non.
J'avais déjà songé que d'avoir été ainsi 'rangé au milieu' en tant que 'Numéro Quatre' était différent d'avoir grandi en tant que 'Numéro Sept' ou 'Numéro Un'. Mais je n'avais jamais considéré quel pouvait être le fardeau d'être 'Numéro Deux'. Alors je prends une inspiration, et je demande à Diego avec prudence :
"Est-ce que tu sais comment votre père avait choisi ces numéros ?"
La pierre à aiguiser s'arrête un moment entre les doigts de Diego, ses yeux toujours sur la façade de cet endroit où il est libre - maintenant - de ne pas retourner. Il fait un effort pour se calmer. Peut-être parce qu'il a compris que je ne lui veux pas de mal particulier. Et au fond, il a envie de la saisir, cette opportunité de parler à quelqu'un de ni intérieur ni complètement extérieur à leur cellule familiale.
"Aucun d'entre nous ne le sait", lâche-t-il, sa voix en partie masquée par le bruit des voitures sur l'avenue. "Luther rabâchait qu’il nous avait classés selon notre 'potentiel', ou une connerie comme ça. Allison disait que c’était peut-être juste l’ordre dans lequel il nous a adoptés".
Je fronce les sourcils.
"Je suis montée à la chambre de Cinq, ce matin. La porte du grenier à côté était ouverte : j'ai vu les landaus numérotés. Comment votre père aurait-il pu prévoir votre 'potentiel' ? Vous étiez... juste des bébés".
Klaus pense même qu'ils n'avaient que quelques jours de vie, au cours desquels leur pouvoir ne s'était possiblement même pas encore manifesté. D'ailleurs : comment Reginald Hargreeves avait-il pu, au travers du monde, localiser ces sept enfants nés de façon impromptue et porteurs de singularités extraordinaires ? Entre les doigts de Diego, la pierre se remet à tournoyer, et sa voix redevient un peu sèche.
"Il savait des choses. C'était un milliardaire. Il avait une un réseau d'information, et une technologie délirante, rien qu'à bord du jet high tech avec lequel il nous emmenait en mission".
Le Minerva. Plus qu'un avion : presque un vaisseau spatial, que j'ai vu dans les médias plusieurs fois, avant qu'un jour Klaus m'infiltre en secret dans le hangar où il est sans doute encore posé. Oui, Reginald Hargreeves était plus qu'un homme d'affaires : c'était un technocrate. Et il n'est effectivement pas impossible qu'il ait eu des moyens personnels de les localiser.
Je me dis une nouvelle fois qu'une partie des réponses à ces questions était peut-être consignée dans le carnet de notes que Klaus a 'égaré'. Mais quelque chose me gène, et je n'ai pas l'habitude de mâcher mes mots.
"Je trouve ça éthiquement abjecte de numéroter ses enfants, et de surcroît complètement con : vous êtes tous très différents".
Diego laisse filer un rire de sarcasme, et secoue la tête face à ma 'candeur'. Il a raison. Je ne sais rien. Et il me dit :
"Le fait est que Numéro Sept a surtout toujours été un poids mort sans pouvoirs. Numéro Six a été le premier à passer l'arme à gauche, et Numéro Cinq à se volatiliser".
Il laisse planer un silence et finit par me regarder.
"Ton cher Numéro Quatre noie toujours ses capacités dans la meth, même s'il est techniquement plus ou moins encore vivant".
Il se cale contre le dossier du banc.
"Alors comme je te l'ai dit : il savait des trucs".
Je suis peinée de la façon dont Diego vient de parler de Viktor, et de Klaus. Mais le fait est que ce qu'il me dit me trouble, au point que je reste un instant silencieuse dans la bruine. Et il expire.
"Peu importe tout ça. Il s'est surtout démerdé pour qu'on passe notre vie à se mesurer les uns aux autres. Et il confiait le lead des missions à son fidèle Numéro Un, alors que ~d'autres~ l'auraient fait bien mieux".
Évidemment, il parle de lui. Et si la stratégie de Reginald Hargreeves était de se servir de la compétition entre Luther et lui comme d'un moteur, alors il a manifestement à la fois réussi et échoué.
"J'ai su que vous vous étiez battus, hier, pendant l'éloge funèbre", lui dis-je assez bas, et il rit de nouveau sèchement.
"Battus ? Je l'ai juste remis à la place qui lui revient. Il est aveugle, même après tout ce que Papa lui a fait. Il continue d'être son porte-parole et son bras armé, dévoué à m'en donner la gerbe".
Mes mains se serrent nerveusement sur mes genoux. Je sais que je ne pourrai pas repousser éternellement le moment où je croiserai Luther, et Diego n'a probablement pas conscience des réminiscences douloureuses qui remontent en moi. Il se trouve que je sais comment était Luther en mission. De quelle façon il les dirigeait tous pour s'assurer que les ordres de leur père étaient accomplis, et jusqu'où il était prêt à aller pour ça. Mais il ne capte pas le trouble qui me traverse, et il dit :
"Ce connard m'a ouvertement soupçonné d'avoir butté notre vieux, pour cette histoire de monocle. Il a mené sa petite enquête sur mon emploi du temps, et il ne m'a lâché que parce qu'il a découvert que je filais des gnons sur un ring, à ce moment-là".
"Il a enquêté ?"
"Ridicule, n'est-ce pas. Comme s'il avait la moindre qualification pour ça".
Lui non plus, pour ce que j'en sais. Mais il en a la prétention, c'est évident : il se donne ces allures de 'justicier de l'ombre', qui pourraient presque faire sourire, si ça n'avait pas été triste, au fond. Il pose sa botte droite sur le banc et appuie son coude sur son genoux, la pierre à aiguiser entre ses phalanges.
"Le vieux est mort d'une banale crise cardiaque, j'ai obtenu une copie du rapport du légiste. Mais ce genre de document est hautement falsifiable à The City, et Luther le sait".
Il lisse sa moustache ressemblant plus à un rasage râté, le regard à nouveau sur les vitraux au parapluie de la porte d'entrée.
"Objectivement, Viktor avait mille griefs contre Papa, il suffit de lire son livre : il y a un motif de meurtre à chaque page, dedans. Klaus n'est jamais à l’abri d'un chapardage qui tournerait mal, même s'il ne s'en rappellerait pas. Allison a eu le temps de se rendre compte qu'il a fait d'elle un monstre incapable de gérer ses propres frustrations. Luther a été délibérément exilé sur la Lune, même s'il croit que c'était une énième mission".
"Et toi aussi tu hais votre père, pour ce qu'il vous a fait à tous au nom de son prestige à lui".
Jusque dans l'énergie, je peux sentir ceci, mais mes sourcils se pincent. Malgré la liste des mobiles qu'il vient d'énoncer, il est clair pour moi que Diego ne pense pas une seule seconde que l'un ou l'autre de ses frères et soeurs serait passé à l'acte, sans même avoir besoin de vérifier qu'Allison était en Californie, Viktor au théâtre et Klaus en désintox, au moment de la mort de leur père.
"Est-ce que ça serait si grave, si son monocle avait tout simplement été perdu au cours des étapes entre sa chambre et le funérarium ?"
Je sais que cet objet était symbolique, j'ai aussi compris que Luther cristallisait autour de ça sa conviction pour la thèse de l'assassinat. Mais objectivement, ce n'est qu'un bout de verre et de métal. La seule option est que Diego sache quelque chose. Quelque chose que les autres ignorent. Quelque chose qui vient de changer sa colère permanente en une tristesse anxieuse, qui le fait bégayer.
"M-maman l'avait dans sa poche, au moment de l'éloge funèbre".
Je le fixe, me remémorant à la façon dont il vient d'appeler l'androïde qu'est Grace 'Maman' ce que Klaus m'a dit de sa relation à elle. Son attachement profond, comme si elle avait été fait de chair et de sang, et non de circuits et de liquides de refroidissement. Les sentiments qu'il lui prête, en retour de ceux qu'il a pour elle, comme un fils. Il scrute les fenêtre d'Hargreeves Mansion, à la recherche de sa silhouette parfaite en petit tablier.
"Tu penses qu'elle l'a tué ?"
"Non, même si les autres pourraient le penser".
Sa voix est ferme, tranchante comme une lame. Mais il dit, plus bas.
"Mais j'ai aussi lu dans le rapport du légiste que personne n'avait tenté de réanimer Papa, alors que Maman en était capable : elle l'avait déjà fait pour nous".
J'ignore ce qui est le plus terrible, pour moi : constater que Diego me parle maintenant à coeur ouvert et qu'il ne l'a pas fait auprès des autres, ou entendre énoncer aussi crument que l'arrêt cardio-respiratoire est une situation qui s'est déjà présentée pour l'un ou l'autre d'entre eux au cours de leurs missions. Je ne sais rien, vraiment. Klaus n'a jamais été en capacité de me raconter. Mais ces jours-ci, ma compréhension de ce qui a fait leur vie à tous est en train de me rattraper, durement.
Grace aurait été capable de tenter une réanimation sur Reginald Hargreeves, au cours de son attaque cardiaque. Programmée pour soigner, même si Diego n'utilisera pas ce mot. Et elle ne l'a pas fait. Elle a manifestement simplement retiré son monocle et l'a regardé mourir, avec ce sourire décalé et cette berceuse mécaniquement belle, dont j'ai été témoin depuis mon arrivée.
"Elle dysfonctionne", lui dis-je, réalisant un peu trop tard que je parle d'elle en tant que robot.
"Elle va très bien".
"Alors pourquoi elle n'a rien tenté ?"
C'est ceci que Diego observe, en ce moment, depuis ce banc de Rainshade Square. Il surveille, anxieusement, guettant le moment où ses frères et soeurs se rendront compte des absences dans le système d'exploitation de Grace, comme moi aussi je lui en ai vus lorsqu'elle a souhaité me servir des oeufs aux bacon à minuit passé.
"Elle est juste fatiguée".
Ses paroles sont en contradiction avec son regard : il sait. Moi aussi je l'ai senti, dans l'énergie du système complexe de Grace : elle s'enraye, elle dégénère. Diego a sans doute peur qu'une décision radicale soit prise à son sujet. La désactiver, peut-être. Car je suis presque sûre que personne au monde n'est plus capable de la réparer, maintenant que son concepteur n'est plus.
Je me suis demandée si le chagrin d'un robot existait. En tout cas, je vois celui d'un fils, en l'observant ce soir. Un fils qui tremble à l'idée de perdre sa mère, bien plus que suite à la mort d'un père qui ne l'a jamais été.
"Peut-être que tu devrais parler aux autres. Ne pas communiquer... ça fait imploser les situations".
J'en sais quelque chose. J'ai moi-même provoqué mon propre malheur par le passé, en cédant à cette erreur là. Mais je vois fonctionner les Hargreeves : plus dysfonctionnels encore que ce que ma maigre cellule familiale avec ma mère et Granny a pu être. Avec des blessures impossibles à panser.
"J'ai juste hâte qu'ils repartent tous. De les voir passer cette porte et retourner là où ils avaient tous disparu pendant dix ans. Je peux m'occuper de Maman".
Diego range la pierre à aiguiser dans sa poche, avec un geste presque rude, et en ressort un talkie walkie, qui vient d'émettre un chuintement. Probablement branché sur une ligne qu'il n'est pas autorisé à capter. Il le colle sur son oreille, il fronce les sourcils, il écoute. Je me doute qu'à tout moment, il peut repasser sa cape métaphorique de justicier des rues, mais il semble finalement décider que sa présence n'est pas requise, et il range le récepteur avant de faire un geste du menton.
"Et attendant, regarde qui est en train de revenir au bercail".
Au coin de Rigel Street, la silhouette dégingandée de Klaus vient de tourner. Il a l'air de planer totalement, il fait le tour de l'un des lampadaires deux fois, avant de continuer. Mais il a une cassette vidéo sous le bras, et un sac plastique de Mini Mart où il a manifestement dépensé ses derniers deniers en gaufres surgelées. Il n'a pas oublié.
"Klaus n'a pas changé, depuis l'époque où il a bousillé bien plus que mon tapis, en s'incrustant chez moi".
Je tourne la tête légèrement, alors que Klaus s'allume une clope contre la grille d'Hargreeves Mansion, faisant peu de cas du fait que la bruine est en train de se changer à nouveau en pluie, et de tremper la fausse fourrure de son manteau.
"C'est plus que ce que le reste de ta fratrie ait jamais fait pour lui".
Je sais que Diego a essayé. Qu'il l'a pris un moment sous son aile, au cours de la première année que Klaus a passée à la rue après avoir été bouté hors de l'Académie. Qu'il est le seul à en avoir brièvement quelque chose à foutre, et que son frère ne serait peut-être pas arrivé vivant jusqu'au moment où nous nous sommes rencontrés, sans ça. Mais je sais aussi qu'il a aussi abandonné. Et qu'il a fini par le foutre dehors, à son tour, avant de couper les ponts.
"J'en paye encore le prix".
Mon coeur se serre, et ce d'autant que Klaus nous a vus, et nous fait un petit 'Hello', heureux de nous voir converser.
"C'était à l'époque où tu tentais l'école de police..."
Diego acquiesce par son silence.
"Et où je n'ai plus pu y regarder Dora en face, à partir du moment où elle a décidé que le poids de ma famille était un red flag. Notamment parce qu'elle trouvait alternativement du vomi et des sachets de meth dans le panier à linge de la salle de bain".
Tenter de venir en aide à Klaus, c'est toujours se perdre un peu, ce qui préoccupait encore Granny, un peu plus tôt. Je n'avais pas idée de l'étendue des conséquences pour Diego. Mais de la même façon qu'il s'aveugle sur l'état de Grace, je devine qu'il nie aussi de quelle façon son propre caractère a pu jouer dans cette rupture.
"Tu ne la vois plus du tout ?"
"De temps en temps. Professionnellement. Je ne sais pas pourquoi je m'entête, à chaque fois elle m'envoie chier : elle ne veut même plus de ça, c'est évident. Et je ne sais même pas pourquoi je te raconte tout ça".
D'un coup, il se tait, semblant décider qu'il m'a bien trop parlé, ce soir. Je sais que les gens ont tendance à s'ouvrir, face à moi, peut-être parce que je sais écouter et que je leur laisse un espace pour ça. Mais Diego semble déstabilisé d'y avoir cédé, et se nimber à nouveau de ses airs de loup solitaire taciturne. Le talkie walkie crache à nouveau quelque chose : un vol à la tire déjà pris en charge sur la Cinquième Avenue.
"Je décolle. J'ai du boulot à la salle de combat".
Plus dans le domaine du nettoyage des surfaces que d'autre chose, je m'en doute, mais il se lève, alors je le fais aussi, mes mains retrouvant la chaleur relative de mes poches. Il regarde Klaus, qui laisse s'élever des ronds de fumée dans la mince protection qu'il a trouvé sous le balcon d'Hargreeves Mansion.
"Tu va le prendre chez toi, après ?"
Il resserre son harnais, déjà prêt à disparaître dans les ombres derrière le kiosque, et je secoue la tête.
"Je vis avec ma grand-mère dans un trois pièces. Ça n'a jamais été une option. Pour l'instant : je te remercie de me prêter ta chambre encore un peu".
La vérité ? Klaus vit ces jours-ci comme une forme de trêve dans le défilé des squats et des refuges où il se fait toujours plus maltraiter qu'autre chose. Des séjours en désintox, et des canapés d'inconnus qui finissent par changer la serrure. Des quelques heures volées dans ma piaule de temps en temps. C'est peut-être pour ça que je reste encore, au fond.
"Un jour à la fois, Diego", lui dis-je, en citant les affiches de la rehab Lakeshore Hills, qui n'ont jamais servi à rien quand il s'agissait de son frère.
"Un jour à la fois jusqu'à quand ? La fin du monde ?" // Till the world ends
Il ne sait pas à quel point son trait d'humour sarcastique vient de sonner juste, après les mises en gardes de Cinq. Klaus m'appelle, clamant à la cantonade en pleine rue que c'est l'heure de 'danser le Time Warp', alors je fais un pas sur la chaussée.
"A plus tard, Diego", lui dis-je en m'en allant finalement vers la perspective d'un visionnage du Rocky Horror Picture Show, à la discrétion de la triste salle de vidéo-surveillance de l'Académie.
Et tandis que nous nous en allons chacun à l'opposé sous la pluie, je murmure anxieusement, pour moi-même :
"Jusqu'à la fin du monde. Peut-être bien".
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Notes :
La relation de Diego à Klaus, et l'impact que Klaus a pu avoir dans la vie de ce dernier, sont murmurées entre les lignes dans la série, et font l'objet de nombreuses fics, dans le fandom de The Umbrella Academy. J'aime énormément beaucoup d'entre elles, et ce chapitre est une façon de leur rendre hommage.
J'aime que ce soit Diego, en tant que Numéro Deux, qui réfléchisse avec Rin sur le sens profond des numéros qui ont longtemps constitué leur unique état civil. Un sens profond qu'ils ignorent, et qui sera sans cesse revisité, dans cette saison et jusqu'à la fin de la saison 4.
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