Une courbure de l'espace-temps (saison 1)
Repères chronologiques : cette scène s'insère comme une scène coupée de The Umbrella Academy, saison 1, épisode 3, autour de 12:18 (juste après le démarrage du van de Cinq).
Soundtrack suggérée : The Doors - The End ; RuPaul - Sissy that walk.
TW : Référence à des usages de drogues.
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Mardi 26 mars 2019, 09:02
La soirée aurait presque pu être bonne hier soir, une chose que je ne me serais pas attendue à dire, c'est un fait.
Le Salon des Enfants était désert, lorsque nous sommes rentrés après avoir laissé Diego à ses propres affaires. Klaus a fait chauffer ses gaufres surgelées en laissant la poêle dans un état lamentable, et j'ai rempli mon mug thermos - rapporté de chez moi - avec du café fraîchement coulé.
Nous sommes montés, jusqu'à la salle de vidéosurveillance où nous nous introduisions déjà pour mater des cassettes vidéo en toute illégalité, par le passé. Cette pièce exigüe, presque un cabinet, dont dont Reginald Hargreeves faisait usage pour surveiller sa demeure, et possiblement ses enfants. La porte était ouverte, Klaus n'a pas eu besoin de subtiliser la clé. Et même si nous avons trouvé tous les écrans mouchetés car récemment utilisés, nous avons lancé le Rocky Picture Show, songeant que - si la fin du monde est vraiment pour bientôt - nous voulons aussi remater Attack of the Killer Tomatoes.
Nous avons profité de ce chef-d'oeuvre, cultissime pour nous, en dépit des commentaires permanents de Ben que je suis chanceuse de ne pas entendre. Nous avons jubilé un moment : environ jusqu'à ce que le Docteur Frank-N-Furter révèle sa 'créature idéale' et dorée. Puis notre séance a été interrompue, par l'irruption de celui que j'attendais le moins en cet instant. Que je redoutais le plus de croiser, aussi. Un tas de muscles d'un autre genre que celui de Rocky, accompagné d'Allison. Convoitant les mêmes écrans que nous.
Luther.
Ce serait un euphémisme que de dire qu'il a pris en carrure, remplissant en un instant l'espace encore disponible au milieu des consoles et boutons. Défiant les standards physiques qu'il m'ait été donné de rencontrer dans ma vie, et semblant lui-même encombré par son corps. Je me demande si son pouvoir suffit à expliquer ce développement musculaire colossal, mais ce n'est pas la raison pour laquelle mon coeur s'est mis à cogner aussi fort, au point que je doive me retenir de devenir invisible ou de me téléporter.
Je me suis figée. J'ai bredouillé de vagues excuses, je crois, le voyant aussi interloqué qu'Allison de cette séance de cinéma underground. Il était manifestement au courant de mon séjour ici, mais je n'ai rien su faire d'autre que baisser les yeux pour sortir de la pièce. Et après avoir récupéré en hâte la pile de gaufres insipides et mon thermos, Klaus m'a couru après, pour le moins interloqué.
Je n'ai pas réussi à lui dire pourquoi son frère engendrait une telle réaction chez moi : viscérale, ancrée depuis de longues années. Hier, j'ai dit à Viktor que Klaus ne se rappelait pas de notre réelle première rencontre. Cette conversation, je ne suis pas encore prête à la tenir, même si elle me semble de plus en plus inéluctable, ces jours-ci.
Il n'a rien demandé de plus, il n'insiste jamais. Il s'est juste interrogé brièvement sur ce qu'Allison et Luther venaient faire dans la salle de vidéosurveillance, avant de conclure qu'ils avaient dû avoir la même idée que nous et loué une rom-com. Il a balayé mon trouble par un peu d'humour, quelques riffs des Doors sur son tourne-disque, puis il s'est roulé un joint. Je l'ai laissé m'obliger à lâcher prise, encore une fois, et les langueurs de The End nous ont fait glisser vers le sommeil, dans des volutes de fumée qui imprègnent encore mes vêtements ce matin.
Les couloirs de la maison sont encore déserts, tandis que je m'apprête à partir pour la quincaillerie, et je scrute les sons qui me parviennent de la maison. Je souffle un peu : point de Luther. Seulement le ronron de la chaufferie, le tic-tac de l'horloge vintage posée sur le frigo. Le martèlement de la canne de Pogo sur le plancher du Salon, au travers du plafond.
Ce matin, il a encore sermonné Klaus de façon britishement inflexible, au sujet du carnet de notes que ce dernier n'a toujours pas tenté de retrouver. Grace était de nouveau là, elle a souri tout du long, puis a demandé si nous avions pris notre huile de foie de morue. Son regard est distant, elle semble perpétuellement redécouvrir que Reginald Hargreeves n'est plus là. Il n'y a plus aucun doute : elle débloque. Et je comprends l'anxiété de Diego quant à ce qu'il adviendra de sa mécanique à présent.
Je vérifie dans ma poche que j'ai bien la clé de la porte de devant, que Klaus a chapardée pour moi dans le but évident de sceller que j'allais bien rester. Mais c'est par la porte de derrière que je sors enfin dans la rue : la ruelle arrière fume, dans le froid du matin. Au-dessus de ma tête, les immeubles sont semblables à des falaises urbaines, sur lesquelles zigzaguent les escaliers de sécurité incendie.
J'ajuste la fermeture éclair de mon perfecto. Et je fais quelques pas au milieu des cagettes et des vieux journaux abandonnés, en direction de l'arrêt du bus qui m'entraînera vers les quartiers Ouest. Toutefois, je m'arrête rapidement, et je renfonce mes mains dans mes poches. Là, debout dans la benne à ordures de la maison, Klaus est en train de dire au revoir à Cinq, qui s'en va.
"Je t'aime !", lui crie-t-il en ne rencontrant tristement en retour qu'un mur d'indifférence pressée. "Même si tu ne peux pas t'aimer toi-même".
Je le fixe, constatant qu'il porte à nouveau l'écharpe qu'il m'a volée. Je ne tenterai pas de la récupérer, étant donné tous les endroits où elle a maintenant trainé, et je lui dis car j'ai bien sûr reconnu sa référence :
"RuPaul est mon philosophe préféré".
Il acquiesce, les yeux toujours fixés au bout de la rue.
"Moi aussi. Avec Sartre".
Il soupire, puis recrache un morceau du donut dégoûtant qu'il était en train de manger. J'ignore comment Klaus fait pour ne jamais attraper la dysenterie, avec toutes les saloperies qu'il grignote dans les poubelles. Sa santé est presque increvable, c'est un fait. Au fil des années, je crois qu'il récupère même de plus en plus vite des coupures, bleus et fractures. Son seul point faible reste le lactose, même en infimes quantités. J'ai une théorie, voulant que le yaourt grec soit la seule substance capable d'en finir avec lui.
"Où va Cinq ?", je lui demande en regardant ce dernier partir dans une camionnette de plombier qu'il a manifestement 'empruntée'. "Il retourne tenter sa chance à Meritech ?"
Klaus roule des yeux.
"Encore. Il est convaincu que ce délicieux Lance - c'était bien Lance ? - ne nous a pas tout dit. Ciel, il portait la blouse blanche comme un dieu. Alors il va passer sa journée à espionner un peu une compagnie à un million de dollars de capital pour empêcher une apocalypse. Rien d'anormal à son échelle, n'est-ce pas".
Il rit nerveusement, avant de recommencer à scruter des yeux la masse instable de sacs poubelles sur lesquels il se tient debout.
"Il ne veut plus de mes services. Je ne comprends pas pourquoi : j'ai été stupéfiant, et il l'a reconnu, car il a fini par me payer".
"Tu remettrais l'horrible costume de ton père ?"
Klaus époussette l'air pour chasser cette question, avant de plonger dans le fin fond du conteneur, et disparaître de ma vue.
"Évidemment ! À des fins professionnelles, je peux faire une entorse au raffinement. De toute façon on naît tous à poil, et le reste, c'est du drag".
'Raffinement' n'est pas forcément le terme que j'emploierais pour sa dégaine de ces derniers temps, mais je souris, en avançant et montant sur une vieille caisse de bouteilles pour le regarder farfouiller. Il me soulage qu'il se soit enfin décidé à chercher ce carnet de notes : il a mis plus de vingt-quatre heures à se bouger le fion, mais mieux vaut tard que jamais.
"Alors ? Tes recherches trashologiques avancent ?"
Il soulève un gros sac qu'il envoie à l'autre bout de la benne.
"Modérément, même si je flaire une piste. Je mériterais une prime de risque pour ce que je suis en train de faire, sérieusement. Une conserve de choucroute périmée depuis mai 2004 vient de tenter de me refiler le tétanos, et j'en suis déjà au troisième cadavre de rat".
Je grimace, mais je continue de le regarder faire, sans réticence particulière à mettre ses mains dans tout ça. Il jette un pot de beurre de cacahuètes vide par-dessus bord, puis un second : ce conteneur contient pratiquement une couche stratigraphique permettant de dater le retour de Cinq.
"Ce truc aurait dû être sur le dessus, ça ne fait pas si longtemps", peste-t-il, démontrant malgré tout des capacités de raisonnement, en dépit de ses excès.
"Peut-être qu'il a glissé au fond".
"Probablement. Salue mon dévouement. Si je ne suis pas revenu d'ici une heure, envoie une équipe de secouristes et de chiens de montagne".
Il rassemble son courage, renfonce les extrémités de 'mon écharpe' dans son pantalon... puis remonte ses manches et plonge un peu plus loin dans les ordures. Méthodiquement, il commence à tout déplacer, dans un atroce soulèvement d'odeurs qui me font froncer le nez. On pourra dire ce qu'on veut de Klaus : même s'il est parfois lent au démarrage, Klaus essaye. Et plus souvent qu'on ne le crédite pour ça, il tente de faire de son mieux.
"Bordel de karma grippé, il est où ce foutu carnet !", lance-t-il avant de lever les yeux au ciel et de dire en direction de l'escalier de secours :
"C'est ça, très marrant, Ben. Vraiment : ferme-la".
Je ris légèrement sous cape, parce qu'il n'a même pas besoin d'entendre la vanne pour la comprendre. Mais soudain, je vois Klaus se figer, regardant au fond de la benne. Comme saisi d'un doute, ou peut-être d'un espoir.
"Attends", dit-il en se baissant et en extirpant un livre noir d'une pile de peaux de bananes.
Il le feuillette rapidement, et je me hisse un peu sur le bout de mes bottes pour mieux voir au-dessus du rebord métallique, pour en réalité mieux constater sa déception. Il s'agit d'une reliure complète de Playboy, année 2018, un peu rongée par les souris. Il jette l'ouvrage un peu plus loin, pour la première fois vraiment dégoûté.
"Erk. Je ne te remercie pas Papa. À moins que ça soit à Pogo".
Aucune des deux éventualités ne m'évoque des pensées positives, mais je ris à nouveau en regardant ma montre.
"Je t'aurais bien aidé", lui dis-je, "mais je vais directement au magasin. Je ne peux pas puer".
Il réapparaît, le lissage de ses cheveux plus menacé que jamais. Il soupire, s'affale sur le bord de la benne et sort sa flasque avec résignation.
"Ne t'en fais pas Rinny. Ben pense que ce machin n'y est plus, et que tu perdrais ton temps et ton intégrité olfactive pour rien".
"Je crains de commencer à aussi être de cet avis. Salut Ben".
Pour être honnête, j'ai même un mauvais pressentiment, tandis que je scrute une dernière fois en vain le sol autour du conteneur, par acquis de conscience. Mais il faut se rendre à l'évidence : les notes de Reginald Hargreeves n'y sont pas.
"Peut-être que ce n'était pas ce conteneur ?"
Après tout, ça ne serait pas la première fois que les souvenirs de Klaus lui font défaut. "Tu pourrais interroger les sans-abris du coin, tu les connais presque tous par leur prénom".
Pour une raison simple : pendant longtemps, de squats en dessous de ponts ferroviaires, Klaus était littéralement l'un d'entre eux. C'était déjà le cas, lorsque je l'ai connu, et - pendant des années - c'était dans des bennes à ordures très semblables à celle-ci qu'il se réfugiait parfois. Quand il ne trouvait aucun canapé à squatter, quand Granny était de trop mauvais poil pour le tolérer. Quand les refuges finissaient par le refuser, aussi, parce qu'ils craignaient de le voir calancher dans leurs lits superposés.
"Si c'est Eddie-deux-orteils qui l'a pris, ou Lucky Penelope, alors tu peux être sûre que les pages auront déjà servi à allumer un brasero ou à emballer du maïs grillé".
Un peu abattu par cette idée, il se hisse pour enjamber le rebord de la benne, et saute au sol, dans un geste mille fois accompli dans sa vie. Puis il se met à épousseter son manteau, ne réalisant pas bien que l'odeur est bien pire que la vue.
"Pogo va m'empailler comme les trophées de la galerie", se lamente-t-il, et mes lèvres se pincent.
"C'est plausible. Et peut-être que moi aussi, je le ferai, parce qu'il m'a dit que ce fichu carnet contenait aussi des informations sur moi".
"Sur toi ?"
Je le fixe. Je n'avais pas encore eu l'occasion de le lui dire jusque-là.
"C'est ce qu'il a dit. Ces notes ne concernaient manifestement pas que vous".
"Tu veux dire que Papa savait que tu existais ? Qu'il avait des informations sur toi ?"
Klaus reste un moment à analyser cette information, ses yeux à la surface des nombreuses boîtes à oeufs vides résultant des obsessions récentes de sa mère. Je repense aux mots de Diego, hier, quand il a dit que Reginald Hargreeves avait eu les moyens de les trouver pour les adopter, et je soupire.
"On dirait bien. Peut-être qu'il avait des informations au sujet de tous les gens nés le même jour et de la même façon que nous. Et peut-être que ce que tu as perdu, Klaus, était la seule façon d'en savoir un peu plus sur ce que nous sommes, et d'où nous venons".
J'essaye de contrôler mon impulsivité et mon ton, cette fois, car la dernière chose dont j'ai envie, c'est de raviver notre petit accrochage d'hier matin. Et malgré tout, je sais que ce que je viens de dire va attiser sa culpabilité.
Klaus a l'habitude de commettre des bourdes, de devoir trouver des combines pour s'en sortir, aboutissant parfois à des embrouilles plus grandes encore. Il ne fait jamais beaucoup de cas de la moralité de ses actions, ou même des retentissements sur autrui, en tout cas quand il est défoncé. Mais le seul moment où je le vois ne pas s'en foutre comme de son premier Popper, c'est quand ça me concerne moi, et cette fois, il devine clairement que cette affaire me touche plus que je ne l'aurais moi-même cru.
Non, nous ne nous sommes jamais questionnés ouvertement ensemble de la nature et l'origine de ces pouvoirs qui nous rassemblent autant que la date et l'heure qui nous ont vu naître. Mais la mort de Reginald Hargreeves aura eu cet effet, sur moi en tout cas : je me pose des questions, maintenant. Et je déteste l'idée que quoi que ce soit ait été écrit à mon sujet, et soit parti en fumée avant que je l'aie lu.
"Je vais interroger Eddie. En lui dénichant quelques trucs à bouffer", soupire-t-il, également prêt à vérifier dans les autres conteneurs de la ruelle. "Mais j'ai besoin que Pogo me lâche un peu la grappe et m'accorde encore du temps".
Il lance un regard noir en direction de Ben, qui commente certainement quant au fait que Pogo est en train d'arriver au bout de sa patience de majordome, tuteur et grand singe, avec lui. Mais soudain, son expression change et ses yeux s’écarquillent, pétillants, comme si une idée venait de le percuter.
"Rinny... Je viens d'avoir ~une épiphanie~".
Allons bon. Voilà exactement le genre de phrases qui me fichent la trouille. En seconde position dans mes pires craintes, après l'augmentation de la TVA et les punaises de lit. Et malheureusement, je crains déjà de deviner ce que Klaus a dans la tête.
"Oh non, non, non. Tu ne vas pas me demander de-"
"Tu peux parler à Pogo ?"
"Putain j'en étais sûre".
"Écoute-moi…"
Il me rattrape, alors que j'amorce déjà le mouvement pour me mettre en marche pour de bon en direction de l'arrêt de bus, et joint ses mains sous son menton.
"Pogo n'en peut plus, de moi. Il ne me prend pas au sérieux, lui non plus : personne n'écoute une friperie hallucinatoire sur pattes comme moi. Si c'est toi qui lui parles, qui lui demandes encore un délai, il t'écoutera..."
Je croise les bras sur mon perfecto.
"Klaus, c'était ~ton erreur~, pas la mienne. Je peux pas être tout le temps en train de sauver tes miches".
Pour être parfaitement honnête, je ne suis même pas certaine de parvenir à assouplir Pogo, mais Klaus me lance l'un de ces foutus regards piteux, qui pourraient faire fondre un glacier.
"Après la soufflante qu'il m'a mise ce matin, je ne suis vraiment pas ~émotionnellement prêt~ pour lui parler".
Quel talent, vraiment. J'oscille entre l'envie d'éclater de rire, et celle de retrouver son donut tout sec pour l'étouffer avec.
"T'es surtout une saleté de chat-potté manipulateur".
"Ça veut dire oui ?"
J'ignore ce qui - dans ma phrase - lui aurait permis d'interpréter ça comme un assentiment. Le fait est que si je ne file pas, maintenant, je serai en retard pour l'ouverture de la quincaillerie, et je n'ai pas besoin de ça.
"J'essaierai. En fin d'après-midi après le boulot. Ce n'est pas une promesse".
Il exulte, en tapant des mains trois fois.
"T'es la meilleure. Rinny, je ne sais pas ce que je ferais sans toi".
"Tu serais pareil, mais en pire".
Malgré mon ton délibérément sec, il y a un soupçon d'affection dans ma rudesse, qu'il semble saisir au vol. Une forme de constance, lui promettant entre les lignes que je ne le laisserai pas couler, même quand je prétends le contraire. Je me remets en marche et il me suit vers le bout de la ruelle, l'écharpe violette virevoltant au milieu du chauffage urbain.
"Je vais t'offrir un truc cool pour te remercier. Tu veux quoi ?"
"Rien du tout".
"Ma veste à sequins noirs ? Mes sels de bain à la lavande ? Rencontrer David Bowie ?"
J'éclate de rire.
"Klaus, si t'étais capable d'invoquer David Bowie, tu passerais tes journées avec lui plutôt qu'avec moi. Et tu n'es même pas en état d'essayer".
Il pince ses lèvres, ne pouvant pas nier.
"C'est pas faux. Alors je pourrais peut-être te faire à nouveau bénéficier de ma délicieuse présence pour le déjeuner ?"
Je m'arrête une dernière fois, et je le regarde avec une expression cette fois sincère, et désolée. Vraiment, je ne peux pas avoir de problèmes avec mon patron : hier, j'ai déjà l'impression d'avoir abusé de sa bonté.
"Non. Sérieusement, Klaus : ne te pointe pas. Il faut vraiment que je bosse, ou Rodrigo va finir par me virer. Je reviens cet aprèm".
Un peu déçu, il regarde de nouveau à l'endroit où Cinq est parti, et où je vais disparaître aussi.
"Okay. Je vais investiguer autour du pâté de maisons, alors. Et croiser les doigts".
Il s'arrête, et me laisse partir seule en direction de l'arrêt de bus.
"C'est pas les croiser, qu'il faut", je lui lance sans même me retourner. "C'est se les sortir".
Je l'entends pouffer, derrière moi, je fais de même, toujours sans me retourner. Et alors que je m'éloigne, je l'entends me lancer avec un sarcasme amusé :
"Sashay away !"
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13:47
La quincaillerie Sanchez & Fils est calme, cet après-midi. Les averses régulières gardent les gens chez eux, et les rares clients sont des habitués : le cuisiniste du coin, venu chercher du joint pour les éviers, la vieille dame du quatrième, en quête d'halogènes moins blancs. Le rush d'hier n'est plus qu'un souvenir, alors je bois mon deuxième café de l'après-midi, perchée sur mon tabouret derrière le comptoir, tandis que Rodrigo compte la caisse de ce matin.
Je ne sais pas si je l'ai déjà vu dans autre chose que ses chemises à carreaux usées, avec ses cheveux poivre et sel, et ses yeux qui se plissent, quand il rit. Même si la vie l'a malmené, depuis l'accident qui lui a pris sa femme et son fils, Rodrigo est un modèle de résilience, à mes yeux. Je ne le considérerai jamais comme un père, je n'ai même pas de référence pour ça. Mais il est un point fixe dans mon univers. Et un modèle de non-jugement, à la différence de Granny.
D'un geste sec, il ferme le tiroir-caisse, et me jette un regard par-dessus ses lunettes demi-lune.
"Gamine. Tu as l'air ailleurs, en ce moment".
Je soupire, je bois une gorgée. Et comme je ne réponds rien, il ajoute : "Je ne suis pas le seul à le penser, visiblement. Hier, ta grand-mère a appelé pour vérifier que tu étais bien venue bosser".
Granny. Bon sang. Ce que ça m'agace, quand elle oublie que j'ai presque trente ans. Et que ce boulot, c'est une grande partie de ma vie.
"Je suis désolée. Je file un coup de main à Klaus, je reste pour un moment chez lui. Sa famille... traverse une période compliquée".
C'est réducteur que de dire ceci, car entre l'oeil de verre, la fin du monde, et le carnet perdu qui portait des réponses au sujet de ce que je suis, ce que je vis dépasse de beaucoup le simple soutien. Quoi qu'il en soit, Rodrigo connaît Klaus, de loin et de près, pour devoir parfois lui demander de ne pas rester assis contre la vitrine, les soirs où il vient m'attendre à la sortie.
"Son père est mort", dit-il. "Je sais. Tout The City le sait. Et moi je me demandais depuis longtemps s'il faudrait attendre ça pour que tu te rapproches du reste de ces gamins".
Je le regarde, pivotant légèrement sur mon tabouret. Bien sûr, Rodrigo connaissait l'Umbrella Academy, comme tous les citoyens de cette ville. Et c'est en connaissance de cause qu'il a embauché dans son échoppe cette môme que j'étais, qui leur ressemblait par bien des aspects.
"Rod... Pourquoi tu n'as jamais posé de questions ?" lui dis-je en le fixant. "À mon sujet. À propos de ce que je peux faire, et pourquoi ?"
Alors que - dès l'école - j'avais appris à essuyer les regards de curiosité malsaine, et les questions auxquelles je n'avais pas la réponse. Mais Rodrigo hausse les épaules, avec un sourire bienveillant.
"Parce que ça n'a rien à voir avec ce que j'attends de toi ici. Tu fais bien ton boulot. Tu écoutes les clients, vraiment, et pas juste pour vendre : tu veux toujours comprendre ce qu'ils ont à réparer, bien au-delà du petit électroménager. En eux".
Je souris faiblement. Rodrigo a raison, je m'intéresse aux gens autant qu'aux machines. Dans les deux cas, j'ai parfois l'impression de toucher du doigt l'énergie-même qui les sillonne : les flux, les blocages. Comprenant à chaque fois un peu plus leur place dans la grande machine de l'univers, alors que je peine à savoir où est la mienne.
"Tu n'es pas mal non plus, comme patron", lui dis-je. "J'ai beaucoup de chance d'avoir échoué ici".
Je ne le lui ai jamais assez dit, les événements de ces derniers jours m'ont fait prendre conscience de ça, mais il secoue la tête.
"Ce n'est pas de la chance, gamine. T'as postulé. T'as fait tes preuves, t'as bossé dur. Je pense que tu viendrais bosser ici envers et contre tout, même si le monde était en train de collapser".
Je ris doucement. C'est possible, en effet. Mais mon sourire retombe lentement.
"Moi, je m'en pose, des questions, tu sais. Encore plus, depuis que je dors entre les murs de l'ex-Académie.
J'ai besoin de lui en parler. Encore plus qu'à Granny.
"Je n'avais jamais réalisé que leur père... je veux dire Reginald Hargreeves..."
"En savait bien plus long que toi sur ce que tu es ?"
Mes yeux se flanquent dans les siens. Rodrigo s'en doutait, alors que l'éventualité ne me traversait même pas l'esprit. Comme bien des gens de cette ville, il a vu Hargreeves se hisser sur le devant de la scène économique, politique, technologique, il l'a vu dresser ses enfants extraordinaires pour en faire de prétendus héros. Il l'a vu les abimer, je pense que tout le monde le voyait. Et ce qu'il a fait en réaction a été, j'en ai conscience, de me protéger ~moi~.
"Je crois qu'il y a encore quelqu'un, à l'Académie, qui a peut-être des réponses à certaines de mes questions".
Pogo. Pogo est la mémoire de ce que nous sommes, maintenant que son maître n'est plus. Il ne sait peut-être pas tout, sans doute pas. Mais ses yeux de vieux singe en disent trop long pour me faire croire qu'il est complètement ignorant.
Peut-être est-ce pour ça que j'ai accepté d'aller lui parler, après le travail, encore plus que pour les talents d’apitoiement de Klaus. Oui. Je crois que j'ai envie de me retrouver face à lui, puisque je ne peux pas ouvrir ce carnet de notes.
"Alors fonce, gamine", me dit-il. "Saisis ta chance, ne lâche rien".
Et tout en écrivant sur son registre de compte la modique somme de 127 dollars comme recettes de la matinée, il ajoute :
"Les secrets sont comme des écrous papillon. Il faut forcer un peu, quand ils sont bien serrés".
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Notes :
C'était un chapitre plaisant à écrire, et je ne remercierai jamais assez les showrunners pour avoir ouvert la porte à plus de citations de RuPaul.
Je suis heureuse d'avoir pu donner à Rodrigo un peu d'espace, et exploré pourquoi lui et sa petite quincaillerie de quartier ont joué un rôle important dans la vie de Rin.
La quête du carnet perdu prend une tournure plus personnelle pour Rin, avec cette idée que Pogo est à présent le seul à garder une mémoire des notes qu'elle contient. Bientôt, elle ira le trouver : peut-être en saurons-nous plus, nous aussi.
Tout commentaire fera ma journée ! ♡