Une courbure de l'espace-temps (saison 1)

Chapitre 10 : La chute d'un moineau

3753 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 02/01/2026 11:26

Repères chronologiques : cette scène s'insère comme une scène coupée de The Umbrella Academy, saison 1, épisode 3, autour de 30:18 (juste après la conversation entre les Hargreeves au sujet de Grace, tandis que Cinq est en filature à Meritech. Pogo est vu au balcon).


Soundtrack suggérée : Radiohead - How to Disappear Completely ; Woodkid - Asphalt Maelstrom.


TW: manipulation psychologique, trauma familial.


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Mardi 26 mars 2019, 16:45


Finalement, le travail s'est précipité, à la quincaillerie, lorsque les livraisons encore attendues par Rodrigo sont arrivées. J'ai passé le reste de l'après-midi dans les cartons de chevilles et de vis, j'ai tenu à distance mes questionnements autant que j'ai pu. Rodrigo m'a laissée partir un peu plus tôt, sentant que c'était important pour moi : il est en or, je ne le dirai jamais assez. Et je me rattraperai en lui offrant quelques bières Hanoi, qu'il aime bien plus qu'il ne veut l'avouer.


En chemin, j'ai repensé à l'oeil de verre, à l'apocalypse annoncée par Cinq, et à cette boîte que Klaus a stupidement jetée. Mais par-dessus tout, j'ai pris une décision ferme : au bout de cette ligne de bus, je vais effectivement parler à Pogo, et pas seulement pour sauver les miches de Klaus en demandant un délai pour retrouver le carnet de notes, même si je sais qu'il compte sur moi pour ça. Non, je le fais pour moi. Pour tenter d'obtenir des réponses sur ce que Reginald savait vraiment de moi, par le seul être encore en vie à avoir été son confident et 'son seul ami'.


Le bus m'a déposée au coin de Rigel Street et de Rainshade Square, et je remarque que la pluie n'a pas repris. La lumière était même belle, un peu plus tôt. La façade massive d'Hargreeves Mansion se dresse bientôt devant moi, ses colonnades et hautes fenêtres reflétant les feux des voitures et le jour tombant.


Je monte les marches du perron. Pour une fois, je n'entre pas par la ruelle arrière ou par la fenêtre de Klaus laissée ouverte. Non. Aujourd'hui, j'utilise la porte avant, celle aux carreaux ornés des parapluies : comme quelqu'un qui a sa place ici, du moins temporairement. La porte est lourde, autant que les souvenirs qu'elle renferme. Et elle grince à peine tandis que je la pousse, et passe sur les carreaux froids du grand hall.


L'intérieur est baigné d'une lueur ambrée familière à présent, celle des appliques murales, s'étirant sur les gravures et les vitrines d'objets. Aux sons provenant du salon et de l'escalier menant dans les soubassements, je devine que les Hargreeves sont là, pour la plupart, à l'exception certainement de Cinq qui est toujours en filature à Meritech.


L'odeur est celle des vieux livres et des collections d'anthropologie. Reginald Hargreeves avait visiblement une fascination pour la technologie, les spécimens naturalistes et l'art. Comme si tout dans ce monde l'avait intéressé, à l'exception de ses enfants.


Mais il y a plus. L'air porte quelque chose de lourd, comme ce qui plane toujours dans l'énergie après une dispute, ou en tout cas une conversation houleuse. Une tension résiduelle qui me frappe immédiatement, avant même que je croise Allison - silencieuse - puis Diego, laissant tristement Grace retourner à ses quartiers. Je devine qu'une conversation a eu lieu à son sujet, et je sais ce qui est en jeu : ses dysfonctionnement auront été discutés. J'ignore si une décision radicale aura été évoquée, comme celle de mettre son incroyable électronique à l'arrêt.


Je ne m'attarde pas. Mon but ici n'a jamais été de m'immiscer dans leurs affaires familiales. Au lieu de cela, je relève la tête vers la galerie qui surplombe le grand escalier, au premier étage : celle où s'aligne les tableaux empreints d'une perfection figée, au milieux des lumières dorées. Là haut, une silhouette claudicante s'éloigne du balcon donnant sur le salon : Pogo, sa canne tapotant doucement le plancher. Il a dû assister à la conversation en silence, depuis ces hauteurs, mais il est seul. C'est ma chance, à présent, de lui parler.


Je gravis les marches du Grand Escalier, dans le seul chuintement de mes bottes sur le bois ciré. En haut, je me glisse entre les balustrades art-deco, et je le trouve là : près d'une banquette circulaire où j'ai déjà vu Grace broder. Il s'y assoit, lentement, il appuie sa canne contre son genou. Il semble fatigué, préoccupé, ses épaules simiennes affaissées. Mais il me repère tout de suite au travers de ses lunettes demi-lunes, alors je me permets d'avancer lentement.


"Pogo".


Ma voix est plus basse que je ne l’aurais voulu, et certainement moins assurée que d'ordinaire. Tandis que son nom se perd dans le silence de la galerie, il relève les yeux, ses verres glissant un peu sur son nez fripé. Il ne s’attendait pas à me voir ici, seule, sans être dans le sillage habituel de la nonchalance de Klaus. 


"Qu'y a-t-il, mon enfant ? "Vous semblez... préoccupée."


Sa voix est posée, bienveillante bien que fatiguée. Il a deviné que c'était spécifiquement lui que j'étais venue trouver, et il est calme, comme s'il avait déjà deviné la raison de ma venue. Alors je m'approche un peu plus, les mains dans les poches de mon perfecto pour cacher leur tremblement.


"Je..."


Je déglutis, hésitant, maintenant que je suis au pied du mur. Putain, pourquoi ai-je cru que c’était une bonne idée ? Pourquoi ne suis-je pas passée directement à l'appartement voir Granny, et chiller devant l'un de ses dramas dans l'odeur de son thé au jasmin ? Soudain, je me demande si je ne suis pas délibérément en train de mettre un pied dans quelque chose de trop grand pour moi. Mais mon regard se raffermit, et je décide de commencer par m'accrocher aux éléments les plus concrets.


"Je suis venue vous dire... que Klaus essaye toujours de trouver le carnet de notes qu'il a égaré. Il devait explorer une autre piste, cet après-midi, auprès des sans-domicile fixes du quartier".


Ce n'est pas un mensonge, mais ce n'est pas non plus la vérité : ceci n’est pas une piste sérieuse, plutôt une tentative désespérée, et sans aucune garantie que Klaus n'ait pas oublié. Pogo n'est de toute façon pas dupe, et il ferme les yeux un instant, sans colère. Tout ce que je vois en lui est une tristesse profonde, teintée de résignation.


"Deux jours", dit-il. "Cela fait deux jours que ce carnet a disparu. À ce stade, j’en viens presque à espérer que ces écrits ont été détruits".

Je fronce les sourcils, sentant mon estomac se nouer.

"Détruits ? Pourquoi ? Les secrets qu’ils contenaient... étaient si terribles que ça ?"


Pogo hésite, ses doigts noueux se crispant légèrement sur le pommeau de sa canne.


"Sans conteste. Ils concernaient des faits hors du commun, et des réalités sensibles. Des observations, des théories, non destinées à être mises entre toutes les mains. Certaines informations contenues dans ces notes pourraient faire beaucoup de mal. Et d'autres, qui auraient été bénéfiques, ne seront maintenant sans doute jamais connues".

"Je suis désolée".


Je ne sais même pas pourquoi je demande pardon. C'est Klaus qui devrait être navré, pas moi. Et Pogo soupire :


"Que nous soyons désolés ou pas ne changera rien, maintenant il faudra en gérer les conséquences".


Je ne comprends pas bien cette parole, mais un filet d'eau glacée passe sur mon échine. Soudain, j'ai l'impression d'être dans l'une des équations de Cinq, où deux états du monde coexisteraient : l'un où rien ne se passerait, et un autre où les conséquences de cet événement initialement anodin seraient terribles.


Pogo est évasif, mais il en sait clairement beaucoup, ce dont je me doutais. Je sens mon cœur cogner, parce qu'il a semé les graines de mes questions et mes doutes, lorsque je l'ai croisé dans le hall hier matin. Alors je prends une inspiration, et les mots sortent avant que je puisse les retenir.


"Vous avez dit que ces notes me concernaient aussi".

Le silence qui passe entre nous vibre dans l'énergie.

"Depuis quand... Hargreeves connaissait-il mon existence ?"

"C'est Sir Hargreeves, pour vous".

"Bullshit. Il est mort, de toute façon".


Mes yeux vibrent tandis que je le fixe, et il peut un instant sentir toute l'insolence rebelle et punk dont j'ai pu faire preuve par le passé. Il soutient ce regard un instant, puis renonce à me remettre de nouveau à ma place. Après tout, Hargreeves n'a jamais rien été pour moi. Alors il baisse les yeux, et il énonce :


"Sir Reginald avait... une conscience aiguë de bien des événements survenus au 1er octobre de l'an 1989".

Comme c'est élégamment dit. Il pèse chacun de ses mots.

"Il savait. Depuis ma naissance".

"Factuellement. Et il a fait des choix, en connaissance de cause, concernant les enfants qu'il a ou non adoptés".


Qu'est-ce que ça veut dire que ça ? Que Reginald Hargreeves a soupesé l'éventualité de m'adopter, et qu'il a délibérément choisi d'y renoncer ? Que je ne suis restée avec ma mère et Granny que parce qu'il a jugé que je n'étais pas digne de son Académie ? L'idée que mon destin ait été à ce moment suspendu à son monocle me fait froid dans le dos.


"J'ai eu une sacrée veine qu'il m'ait considérée comme de seconde catégorie".

Pogo plisse ses yeux de vieux singe, de façon sibylline.

"Il n'a rien fait au hasard. Tout ce qu'il faisait était aussi pour votre bien. Et pour le bien de chacun : il voulait un meilleur futur pour le monde".


D'un coup, je sens un frisson plus grand encore remonter le long de mon dos, celui de l'indignation. Je baisse la tête, je serre les poings.


"Pour le bien de chacun ?", je répète ironiquement. "Lorsqu'il a enfermé Klaus, c'était pour son bien ?"

Pogo se redresse, et me regarde sans bouger.

"Vous ne savez rien, Marine".

Dans un demi-sursaut, je relève vers lui des yeux écarquillés.

"Comment venez-vous de m'appeler ?"


Pogo se racle la gorge et se recale sur la banquette, comme s'il se ravisait.


"Klaus a mentionné votre nom", dit-il, hésitant, mais mon regard est à présent dur comme de l'acier.

"Klaus ne connaît pas ce nom. Parce que je ne le lui ai jamais donné".


Un silence lourd passe sur les ferronneries de la galerie, lourd de sens. Reginald Hargreeves n'a pas fait que repérer ma naissance, par delà l'Atlantique, et faire le choix délibéré de ne pas m'adopter. Il a su comment je m'appelais, alors que ce prénom, je le tais encore plus que Bach Liên et l'ai laissé derrière moi. Alors je suis en droit de me demander...


"Jusqu'à quel point a-t-il su ce que je suis devenue ?"


Je tremble à cette question, et Pogo réfléchit, longuement. Je devine qu'il soupèse jusqu'où il peut aller, ce qu'il est en droit de me dire. Mais peut-être parce que son maître est mort, ou peut-être parce que l'énergie vibre tout autour de moi sous le coup de mon indignation, il semble enfin prendre une décision.


"En toute honnêteté", dit-il lentement, "vous n'êtes mentionnée qu'une seule fois sous ce nom, dans le carnet qui a été perdu. Vous y apparaissiez pour des notes de suivi annuel, de 1989 à 2007".


Environ lorsque Klaus a été bouté hors de ces murs, au moment du démantèlement spontané de 'l'Académie'. Je suis figée sur place, mes yeux rivés aux lèvres simiennes de celui qui me parle comme s'il me connaissait depuis toujours. J'ai peur de comprendre. Non. Plus précisément, je suis certaine de comprendre, à ses mots.


"Un suivi annuel ? Il savait où j'étais ? Il m'espionnait ?"

Pogo secoue très légèrement la tête, d'une façon qui ne veut dire ni oui, ni non.

"Le terme adéquat est 'monitorait'. Ponctuellement".


Pour un peu, l'énergie deviendrait presque tangible autour de moi. A l'unisson avec les vibrations des appliques murales, qui semblent grésiller un instant.


"Qu'est-ce que j'étais, alors, dans sa putain d'expérimentation ?"

Ma voix est dure.

"Juste un numéro aussi ?"


Je repense à ce que m'a dit Diego. Au classement que leur avait fait subir leur père, à l'incertitude quant au sens dans lequel il fallait les lire, à la façon dont cette déshumanisation les avait tous marqués. Pogo secoue ses larges oreilles, dans un signe de négation.


"Non. Vous y étiez désignée comme..."

Un court instant, je vois qu'il retient ce nom, comme si de le prononcer allait enclencher quelque chose de longtemps attendu.

"Comme 'Omega'".

"Omega ?"


Pas un numéro. Une lettre grecque. Une putain de lettre grecque, tout au bout de l'alphabet. La dernière des dernière, tandis que les chiffres sont infinis ? Pour un peu, je pourrais en rire nerveusement, mais ce qui me hérisse le plus, c'est de me faire à nouveau percuter de plein fouet par le fait que les gens, pour Hargreeves, n'étaient rien d'autre que des paramètres à faire varier.


Pogo sent ma colère, mêlée de désarroi, et il a un mouvement de recul, comme s'il avait soudain peur de ce que je pourrais faire sous le coup de ces émotions. Mais je reste immobile. Mes poings serrés ne sont pas destinés à lui en coller une, mais à garder le contrôle, comme je l'ai toujours fait.


"Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi...", souffle-t-il en laissant sa parole se délier, "pourquoi votre famille avait émigré à The City ?"


J'avais cinq ans. Je n'ai que des bribes de souvenirs de cette époque. Ma vie s'est construite à The City, j'ai été littéralement forgée par cette ville, ne puisant dans mes racines hétéroclites que des parfums, des odeurs, et des souvenirs de rares voyages pour visiter la famille, quand ma famille le pouvait.


Bien sûr, toutefois, que je me suis posée cette question, en me disant toujours que ma mère et ma grand-mère avaient cherché ici une vie meilleure. Mais quelle était la probabilité pour que ce soit ici, dans la ville même où ce milliardaire cinglé souhaiterait m'étudier à distance, annuellement, sans que je n'en sache rien ? J'ai cru à la coïncidence, en allumant la télé sur les news locales quand j'avais treize ans, en réalisant que je n'étais pas seule, puis en rencontrant Klaus. Mais maintenant, tout fait douloureusement sens.


"Ma mère et ma grand-mère…"

Il me regarde faire moi-même le chemin. Et ça me donne le vertige.

"... elles sont venues ici à sa demande ?"


Mon ton est retombé. Complètement, et d'un coup. Parce que je ne suis plus face aux ficelles absurdes qui ont manifestement conditionné une grande partie de mon existence, mais face à l'histoire de vie de ma mère, et de ma grand-mère avant moi. Pogo repose ses mains sur le pommeau de sa canne. Ses prunelles noires toujours tristes, mais portant maintenant une forme de détermination : comme si ma compréhension devait absolument prendre le pas sur mon ignorance.


"Elles cherchaient déjà un moyen et un endroit pour vous donner une vie meilleure. Où élever une enfant aussi singulière que vous. Sir Reginald n'a fait que leur donner l'opportunité qu'elles espéraient déjà. Et l'impulsion financière sans laquelle elles n'auraient pas réussi".

Sa réponse est transparente, et je répète, tout en luttant pour ne pas laisser mes jambes se dérober sous moi :

"Il a payé ma mère pour qu'elle vienne s'installer ici".


Il l'a payée. Quelle ironie. Pas assez, en tout cas, pour qu'elle ne sacrifie pas sa santé au travail. À moins que - ça aussi - ça ait fait partie de son 'plan' ?


Mes pensées s'entrechoquent en moi. Au fond, je m'étais toujours demandée où ma mère et ma grand-mère trouvaient l'argent pour visiter les tantes et les cousins, au Vietnam et sur le vieux continent. Comment elles avaient réussi à me mettre dans cette foutue école privée où j'ai littéralement subi ma scolarité. Et je fixe Pogo, dont la réponse à tout ça est avant tout silencieuse.


"Je n'ai jamais eu accès à toutes les informations", me dit-il. "Sir Reginald a fait en sorte de garder un oeil sur vous, par delà Argyle Park, c'est un fait. Il souhaitait que vous grandissiez dans un milieu... le moins altéré possible".

"Le moins altéré ?"


Je répète ces mots, avec seulement un filet de voix. Alors c'était vraiment ça ? Des recherches, où il faisait varier l'un ou l'autre paramètre ? La sidération a maintenant remplacé la colère, en moi. Quels autres aspects de ma vie a-t-il induits en me donnant l'impression qu'ils venaient de moi ? Quel contrôle ai-je finalement eu ?


Lentement, je tire ma manche et contemple l'absence du parapluie sur mon bras. J'ai cru que ceci signait ma liberté, mais je me trompais lourdement. Tout comme Viktor, je n'ai jamais été libre, et le découvrir à presque trente ans est indescriptiblement douloureux. 


D'autres questions fusent dans mon cerveau dérouté. Hargreeves n'a adopté que sept enfants, et m'a observé à distance, mais combien étions-nous ? Quel destin a-t-il encore imposé, à d'autres que nous ? Et entre tous, pourquoi m'a-t-il fait venir ici, moi ? Maintenant, ce sont les mots de Cinq qui me reviennent, alors que nous comparions nos habiletés respectives. Lui, agit directement sur l'espace-temps. Moi, sur la matière et l'énergie. Est-ce que ceci l'intéressait ?


"Pourquoi moi ?"

Ceci est la première parole que j'arrive à faire sortir, après ce long moment, et de nouveau, mon ton est tranchant comme une dague.

"Qu'est-ce que je suis, dans tout ça ?"

Pogo soupire, son immense peine et sa fatigue semblant le submerger.

"Je ne suis pas lui. Vos questions et votre colère ne sont pas dirigées vers moi. Je ne peux pas vous répondre : non pas parce que je ne le veux pas, mais parce que je ne le peux pas".


Il a raison, et mes épaules s'affaissent. J'ai été rude avec ce vieux singe. Il n'est pas à blâmer, il n'y est pour rien. Et je ne veux même pas imaginer ce qu'il a peut-être lui-même traversé. 


"Pardonnez-moi..."

J'essaye de stabiliser ma respiration et de me calmer.

"Je me demande juste... ce que je suis supposée faire à présent".


Pogo me contemple avec affection, même si je sens dans l'énergie que ce qu'il va me dire ne va pas forcément me plaire. Il se lève finalement du fauteuil et prend appui sur sa canne. En contrebas, je réalise que les sons de la maison ne se sont jamais arrêté, même si le sang battant à mes oreilles les a pour un moment remplacés.


"Sir Reginald n'est plus", dit-il avec solennité, "mais ses plans n'ont pas besoin de lui. Il était de ces gens qui allumaient les moteurs et laissaient les mécaniques fonctionner par elles-mêmes".


En direction de quoi ? Je reste silencieuse, mon coeur battant trop fort tandis que les émotions de cette maudite semaine s'entrelacent avec mes inquiétudes concernant le futur apocalyptique évoqué par Cinq.


Je ne suis pas lui. Je ne suis pas Diego, ni même Klaus. Je ne suis entraînée pour rien du tout. Je ne suis même vraiment douée en rien : simplement bonne à disparaître, à écouter grésiller l'énergie du monde et des gens, et à bidouiller la mécanique des machines sur le coin du comptoir de Rodrigo. Je ne suis rien. Et je ne peux qu'être sincère avec Pogo, puisqu'il l'a été avec moi.


"Pogo, j'ai la trouille de ce qui va arriver".


Faisant quelques pas vers l'escalier, semblant plus vieux que jamais, il finit par me regarder par-dessus le tissu du veston sur son épaule.


"Il y a une citation de Shakespeare que Sir Reginald affectionnait particulièrement".


Son regard tombe en bas du balcon en direction des sofas, comme s'il pouvait encore l'y voir assis. Je peux le croire, quand il me dit que - même mort - il n'a pas complètement disparu, alors j'écoute, sentant mes forces me lâcher. Il lève les yeux vers la verrière, il les ferme, comme s'il écoutait encore sa voix. Et il récite, enfin :


"Nous avons beau braver les augures, même la chute d'un moineau est gérée par la providence. Si c'est maintenant, ce n’est plus à venir ; si ce n'est plus à venir, alors c'est pour maintenant ; si ce n'est pas maintenant, pourtant cela viendra. Être prêt est ce qui compte".


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Notes :


C'est une scène difficile pour Rin, ça me fait presque mal de lui faire ça. Mais ainsi sont les plans de Reginald Hargreeves, et il était bien naïf de penser y échapper. Le titre du tout premier chapitre de l'histoire - "un doigt dans l'engrenage", n'était pas insignifiant.


De nombreuses questions émergent des réponses que Rin a trouvées aujourd'hui. Son voyage avec les Hargreeves ne fait que commencer. Et dans la machinerie de l'univers, aussi.


Voici la citation de Shakespeare d'origine, en anglais. J'aurais pu la laisser ainsi, mais j'ai choisi de finalement la traduire dans le texte. "Not a whit, we defy augury. There’s a special providence in the fall of a sparrow. If it be now, ’tis not to come; if it be not to come, it will be now; if it be not now, yet it will come. The readiness is all". La suite, fait appel à la notion de résignation face au destin, que Reginald Hargreeves impose à ses enfants à l'instar d'Hamlet. Et puisque cette citation l'inspire... sans doute recroiserons-nous un jour le terme "Sparrow" :3


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