Une courbure de l'espace-temps (saison 1)
Chapitre 11 : Even in the darkest caves
4648 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 09/01/2026 10:37
Repères chronologiques : cette scène s'insère comme une scène coupée de The Umbrella Academy, saison 1, épisode 3, à la suite directe du chapitre précédent).
TW : référence à des usages de drogues et d'alcool, manipulation psychologique, trauma familial.
Soundtrack suggérée : Hideaway - Darkest Cave ; The Hollies - We're through ; Nina Simone - Sinnerman ; Aretha Franklin - A change is gonna come.
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Mardi 26 mars 2019, 17h12
'Nous avons beau braver les augures, même la chute d'un moineau est gérée par la providence'.
Le martèlement de la canne de Pogo s'est éloigné, le silence est retombé dans la galerie des tableaux, et pourtant ces lignes de Shakespeare que Reginald Hargreeves affectionnait tournent sans ordre dans ma tête, encore et encore. La 'providence', le moineau porté en symbole presque allégorique du destin, ce sentiment d'inexorabilité, d'une issue à laquelle on ne peut échapper : tout ça me noue la gorge, tandis que je me traine assise sur la banquette circulaire qui s'enfonce mollement sous moi.
Je suis venue chercher des réponses auprès de Pogo, il m'en a donné, comme une immense gifle assenée au sentiment de liberté et d'indépendance que j'avais toujours cru avoir.
'Si c'est maintenant, ce n’est plus à venir ; si ce n'est plus à venir, alors c'est pour maintenant ; si ce n'est pas maintenant, pourtant cela viendra. Être prêt est ce qui compte'.
Être prêt ? À quoi ? À réaliser que mes certitudes étaient des illusions ? À admettre que je suis moi aussi un pion dans les plans d'un vieux milliardaire mégalo ? À faire face à cette apocalypse avec laquelle il a farci le ciboulot de ses 'enfants', et que Cinq a malheureusement fini par voir de ses yeux ? Je ne sais même plus si je suis capable de penser, tant mon être gronde de tristesse, de rage, de confusion, au rythme de l'électricité des lustres et des appliques.
Plus aucun bruit ne provient du hall ou du salon. J'ai un instant le sentiment d'être seule dans cette immense maison. Mes yeux restent suspendus, dans le semi-état de choc qui est le mien : je tremble, sans forces. Mais soudain, une voix s'élève de derrière un pilier : un peu brisée, portant des accents maladroits de plaisanterie dérisoire. Familière, espérée.
"Je n'ai jamais aimé Hamlet".
Klaus apparaît, et je relève misérablement la tête.
"Trop de spectres avec des rôles cruciaux, trop de monologues abscons. Et pas assez de personnages qui - je ne sais pas - ne meurent pas".
"Tu étais là... Tu as tout entendu ?"
Malgré sa plaisanterie, il tremble autant que moi en s'approchant, son visage plus sérieux que jamais.
"Je voulais juste savoir quel degré de réprimandes de la part de Pogo j'allais devoir essuyer. Je ne m'attendais pas... j'ignorais... Putain. Oui, j'ai entendu".
Quelque part, j'en suis soulagée. J'aurais probablement été incapable de tout lui raconter. Malgré tout, ses simples mots font monter à mes yeux des larmes dont je ne veux pas. Tout, dans cette galerie, m'oppresse en me ramenant à Reginald Hargreeves. Je ressens un besoin urgent, viscéral, de ne plus me trouver ici, sur ce plancher lustré. De me mettre en sécurité même si c'est illusoire. Avec lui.
"Je ne peux plus voir ces foutus tableaux", lui dis-je tandis que ma poitrine se serre. Tout ça est trop pour moi : mon esprit veut juste s'échapper, maintenant. "Ni ces putains de boiseries".
Sa main se soulève, comme s'il allait essayer de toucher mon genou, mais il sait que je me crisperais comme un hérisson. Pourtant d'un coup, sans prévenir, je saisis son bras et le serre. Sans tendresse mais avec ferveur, comme par un besoin vital pour moi. Je visualise la sécurité de sa chambre : ses posters, sa guirlande de loupiotes, son fauteuil, près du narguilé.
*Crac !*
Sans aucune conscience ou volonté, juste mue par un besoin primaire, je nous téléporte tous les deux jusque sur son tapis où nous nous affaissons, et où nous restons tous les deux un instant sidérés : lui par la sensation que procure cette téléportation - comme une aspiration soudaine - nouvelle pour lui. Et moi, parce que c'est la première fois que je déplace quelqu'un avec moi.
"Rinny..."
Cinq me l'a dit ce matin. Qu'il pensait que j'en étais capable. Est-ce que l'idée a fait son chemin dans mon inconscient ? Est-ce que le traumatisme que je viens de subir a réveillé cette facette de mon pouvoir ? Malheureusement, c'est aussi de cette façon que j'ai appris par le passé : pour échapper aux regards et aux coups, parfois littéralement.
"Je ne savais pas que je pouvais..."
Il secoue la tête, presque avec un sourire.
"J'aime assez, mais tu as tes ongles dans mon bras".
Je le lâche d'un coup. Lui, me regarde avec un léger sourire, comme s'il s'était toujours douté que je pourrais le faire, mais que le contact de proximité nécessaire pour l'emmener avec moi me couterait.
Je me remets à trembler, en contemplant les écritures terrifiées et angoissées dont il a recouvert ses murs pour tenter de sortir de son esprit et de sa poitrine le poids de ce qu'il vivait. "Forge my soul in the fire", "We feel like dark + small", "The way we die", "Off with his head", mais aussi 'This is the Door', tracé en gros, en lettres troublées. Je recule un peu, et je pose mon visage épuisé dans mes mains.
"Je croyais être libre, Klaus. Libre de tout ça".
Je le clamais encore il y a quelques jours en exhibant l'absence de parapluie sur mon bras. Mais au fond, qu'est-ce que j'espérais ? Que mon pouvoir n'avait rien à voir avec ceux des Hargreeves ? Qu'il n'y avait aucun lien entre nos naissances, d'une façon ou d'une autre ? Qu'il n'y avait pas une raison là derrière ? Je m'en veux d'avoir été si naïve, ou de m'être volontairement aveuglée.
"Maintenant j'ai l'impression que chacune de mes disparitions ou réapparitions était monitorée, comptée et évaluée. Je me sens tellement stupide..."
Je ramasse mes genoux contre moi. J'ai l'impression d'être passée à travers un mur, et de ne pas en être ressortie, et Klaus le sent car il se traine maladroitement à côté de moi.
"Je sais que tu vas dire non, mais un bon whisky ou un petit joint, ça aide".
C’est définitivement sa suggestion de prédilection pour faire face à tout type de stress ou de bouleversement émotionnel. Mais il plaisante, il sait très bien que je ne touche pas à ça, et il ajoute, plus bas :
"Je connais ce sentiment, Rinny. Je le porte comme un parfum épais et prenant, façon Angel de Mugler".
Je serre les dents. J'ai bien conscience que ce que je ressens aujourd'hui n'est qu'un condensé de ce qu'il a enduré toute sa vie. Mais il ne juge pas ma réaction, et lève ses yeux vers l'un de ses posters de Dali.
"Il y a des tas de choses dont je ne me rappelle pas dans ma vie. Mais mon premier souvenir... J'avais deux ans et demi. Ou trois. Un poussin bouclé, débraillé et hanté. Les voix m'ont réveillé, comme toujours : pour moi, cette chambre abritait des visages, et je m'y retrouvais seul dans mes obscurités les plus grandes".
Je l'écoute, mes sourcils pincés de douleur. C'était ce qu'il imaginait, avec sa petite conscience terrifiée d'enfant, et qui lui noue encore la gorge chaque nuit. Il inspire profondément.
"Pour une fois, j'ai rassemblé tout mon courage pour sortir de sous le drap et aller chercher Maman. Et la porte était fermée, de l'extérieur".
Je fixe les mots 'Hello' et 'Goodbye' tatoués sur ses paumes. Il ne m'avait jamais raconté ça.
"J'ai compris qu'elle l'était toutes les nuits : un tour de clé, tous les soirs à la même heure, parce que Papa avait programmé Maman pour ça. J'ai mis six ans à apprendre à crocheter cette putain de serrure aussi souvent que j'en avais envie. Mais c'est ce jour-là que j'ai compris pour la première fois que je n'étais pas libre, pas même de chercher du réconfort.".
Il esquisse un sourire tremblant, qui retombe dans un pincement douloureux.
"Tu n'es pas stupide. De ne pas savoir a préservé ta santé mentale, là où la mienne a sauté par-dessus bord il y a longtemps".
Et dans une certaine mesure celle de ses frères et soeurs aussi, bien que de façon différente. Klaus est navré de ce qui arrive, mais tristement peu surpris quand il s'agit de son père, et surtout impuissant.
Je m'oblige à contempler son calme, sa résilience, mais j'ai peur. Terriblement peur de l'idée que tout ce à quoi je tiens, et que je croyais à moi, ait été manipulé par Hargreeves. L'arrivée de ma famille à The City, l'école où je suis allée, probablement le quartier où j'ai vécu, et possiblement mon boulot chez Rodrigo. Quoi d'autre ? J'en ai la nausée.
"C'est comme si rien n'avait été vrai, comme dans un putain de Trueman Show".
De nouveau, je dois lutter contre mes larmes tandis que je tente d'accrocher mon regard au sien.
"Toi et moi... est-ce qu'on s'est vraiment rencontrés par hasard ? Les cellules, les concerts, l'escalier de sécurité incendie... est-ce que ça aussi il l'avait planifié ?"
"On en a rien à foutre, qu'il l'ait planifié ou pas. Rinny".
Klaus se redresse un peu, soudain plus droit, plus assuré, presque féroce, malgré toutes les substances dans ses veines actuellement.
"Tu aurais pu regarder ailleurs qu'à travers mes barreaux, fermer ta fenêtre, ne jamais venir me trouver dans la cabane que je squattais à Argyle Park... Et tu crois que qui que ce soit aurait imaginé que tu n'aurais pas envie de me foutre un coup de pied au cul après dix ans ?"
Je ne dis rien, transpercée par la façon dont ses yeux brillent, pour une rare fois sous le coup de la certitude.
"Nos raves dans les égouts, nos festins de tacos et de restes de phở de Granny, toutes les nuits où tu m'as empêché de sombrer, tu crois qu'il y était pour quelque chose ?"
Peut-être, et ça me fait peur, mais Klaus continue.
"Et le Rocky Horror Picture Show, il avait planifié ça ? Putain, ça l'aurait fait remonter un grand coup dans mon estime. Mais non".
Il ramène sa main contre lui, il serre ses doigts, et il ajoute, juste en murmurant :
"Rien n'a changé pour nous, depuis ce matin, Rinny..."
J'en sais juste un peu plus, mais il a fondamentalement raison, et cette fois-ci une larme m'échappe, que j'essuie aussitôt. Klaus n'a pas l'habitude de me voir pleurer, alors que l'inverse est presque hebdomadaire : lui, pleure pour un oui ou pour un non, y compris devant des séries télé ou des affiches contre l'abandon des animaux. Il ne sait pas quoi faire, face à ma détresse.
"Même mort, il continue à faire du mal", souffle-t-il avec une rancoeur immense contre son père, pour me mettre dans cet état, ce qui n'est rien, tellement rien en comparaison de ce qu'il lui a fait à lui. Alors je cligne douloureusement de mes paupières rougies.
"Pogo a dit que ses plans étaient autonomes. Qu'est-ce qu'il a prévu pour moi, pour toi, pour tes frères et soeurs ? Pour... nous tous ? Est-ce que ça a vraiment un lien avec cette apocalypse que Cinq prédit ?"
Pour la première fois, je m'inclus comme faisant partie d'eux, ce qui me brûle presque dans ma chair autant que l'angoisse de quoi que ce soit de terrible qui soit prêt à s'abattre sur nous. Il se penche.
"Arrête de te faire autant de mouron, ~Marine~".
Sa voix insiste quelque peu sur ce nom qu'il vient d'entendre prononcé par Pogo, et dont il n'avait jamais eu connaissance jusqu'à aujourd'hui. Je le fixe en plissant les yeux, mais ce qu'il vient de dire me fait du bien.
"Ça reste Rin, ~Numéro Quatre~".
Il rit doucement : son but était avant tout de me faire réaliser que mon monde est toujours fait de mes choix. Et il reprend rapidement un sérieux qui me transperce, tant il n'est pas dans ses habitudes.
"Rin. Si on peut changer ce qui va arriver, tant mieux. Et si on ne le peut pas, alors autant se laisser porter par le flot et traverser ça avec panache et flamboyance, non ?"
Oh moi, je crois que Klaus a très bien compris Hamlet, même s'il ne l'aime pas, pour les heures interminables de lettres classiques forcées, subies au long de ses plus jeunes années.
Hamlet qui rêve de reprendre la main, de déjouer le destin et de faire justice, et à la fois Hamlet le fataliste qui ne peut empêcher certains événements d'advenir, admettant que notre seule liberté réelle réside dans la manière de les traverser. D'un coup, je comprends qu'en me délivrant la citation du Moineau, Pogo a certainement tenté de me faire du bien. Et la philosophie de Klaus, face à moi, est ce qui est en train de me ramener.
"Tu sais ce qui m'a sauvé de mes obscurités de murmures et de visages, à trois ans, quand la porte était fermée ?"
Il se lève, il marche jusqu'à son bureau où il attrape l'un des seuls feutres à avoir survécu à ses années d'absence. Je secoue la tête, lentement, et *Clic !*, il retire le bouchon en libérant l'odeur d'alcool qui vient se mêler à la cendre froide.
"Ce sont les lumières de la ville par la fenêtre. De l'immeuble d'en face, et au-delà".
Il se laisse tomber sur son lit, approche le feutre du mur, et commence à y écrire une ligne de plus, en lettres capitales.
"Je m'y accrochais. À l'idée que le monde extérieur existait, hors d'ici, et que peut-être quelque chose de bon m'arriverait un jour".
Il me regarde par-dessus son épaule.
"J'avais raison. Et je continue à y croire, même si parfois je trébuche. Et même si je doute toujours de le mériter".
Mon estomac se serre, parce que l'optimisme que Klaus a toujours eu en dépit de tout ce qui lui arrivait est probablement un pouvoir bien plus grand encore que celui qui le lie à la mort. Cette pulsion de vie. Et je lui suis reconnaissante de m'y associer.
"Si nous mettre dans les pattes l'un de l'autre est la seule chose bénéfique que Papa ait faite dans ma vie, je prends".
Il achève d'écrire par-dessus d'autres lignes plus anciennes, avec toute la résolution tremblante dont son système nerveux est capable, puis il referme le feutre.
"D'autres belles histoires peuvent frapper au moment où on s'y attend le moins".
Il recule, il revient s'asseoir à côté de moi. Et tandis que je penche juste la tête vers son épaule pour le remercier d'exister lui aussi, je lis :
'Even in the darkest caves, there is a light'.
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19h24
Depuis la mort de maman, le salon de notre appart a toujours été le sanctuaire de Granny. Bien plus que sa chambre minuscule où elle stocke la plupart de ses rouleaux de tissu et du matériel de couture : attendant un jour où elle reprendrait ses activités de tailleuse et costumière, qui ne viendra sans doute jamais.
Ici, l'odeur est celle de son thé au jasmin, du tapis qui n'a pas changé depuis notre arrivée dans l'immeuble, du baume du tigre qu'elle continuait d'utiliser, même en exil. Les sons sont ceux de ses éternels dramas à l'eau de rose, et le tic-tac de la petite horloge en bakélite, au-dessus des bibliothèques remplies de souvenirs.
Assise à la table à manger où nous mangions à trois avant de ne plus manger qu'à deux, je bois un café noir malgré l'heure avancée. J'ai été trop silencieuse, depuis que je suis rentrée. Et même si elle l'a forcément remarqué, elle n'en a rien dit.
Klaus a compris que je rentre. Que je passe la nuit ici, dans mon lit à moi. Au milieu de mes posters, de mes magazines punks, de mon placard à fringues quasiment monochromes, à la différence du sien. Au milieu de mes souvenirs d'enfance, qui me raccrochent encore à ce que je suis. Il n'a pas tenté de me retenir, et j'ai promis de moi-même que je reviendrai.
Il a raison. Rien n'a changé depuis ce matin : les faits étaient déjà les mêmes. Il ne tient qu'à moi de décider si je veux sombrer, après ces révélations, ou si je veux faire un doigt d'honneur à tout ça, et me hisser au-dessus. Au-delà. Quand je lui ai dit que son père pouvait bien aller se faire foutre, il a su que j'allais mieux, que j'étais complètement revenue. Et - avec un soulagement immense - il est allé se faire couler un bain.
Oh pour puer, il puait, après une journée passée à fouiller les bennes à ordures et à interroger et à picoler avec les sans-abris. En vain. Les bains, toutefois, ont toujours eu plus que cette vertu, pour Klaus. Ils l’apaisent, comme s'ils étaient capables de le soulager un peu de ses sens. Cette salle de bain du couloir des chambres d'Hargreeves Mansion a toujours été sa 'safe place'. Et il me rassurait moi aussi, au fond, de savoir que c'était là que je le laissais pour la nuit.
Bien sûr - entre ces murs plus encore qu'ailleurs - il n'est jamais à l'abri d'une attaque de panique, d'un retour soudain et subi des harassements spectraux. Même dans l'eau chaude et le parfum des sels de bain à la lavande. Je sais aussi qu'il s'est un peu ravitaillé en 'denrées de première nécessité', essentiellement à base d'herbe, de papier à rouler et de 'chocolat'.
Avant d'en venir à ça, je lui ai fait promettre de visser ses écouteurs sur ses oreilles et de mettre de la bonne musique. Il a choisi une cassette avec Sinnerman, We're through et A change is gonna come, en version de sa bien-aimée Aretha. Il m'a promis que tout irait bien, qu'il allait se faire un scrub et se refaire les ongles des pieds.
Je ne sais pas pourquoi je lui ai dit de faire gaffe à lui, alors que je ne le fais jamais.
Et me voici donc ici, buvant une gorgée de plus de café, à attendre un peu anxieusement que se termine l'épisode de la sirupeuse série hospitalière de Granny.
Elle tourne la tête légèrement. Je pense qu'il est possible qu'elle ait senti que j'hésitais à parler. Elle ne quitte pas des yeux son écran. Et elle lâche au moment où je m'y attends le moins :
"Tu as une tête de fin du monde, Bach Liên. Tu devrais manger".
Entre Klaus qui m'incite à me mettre une mine et elle qui me croit sous-nourrie, je vous jure que je suis bien entourée. Mais à nouveau, je sens monter le noeud à ma gorge. Car ce n'est pas pour finir les reste du frigo que je suis rentrée.
"Granny", lui dis-je alors que la troisième femme du héros le trompe avec son deuxième avocat. "Il faut qu'on parle de quelque chose".
Je peux la sentir se figer. Je pense qu'à ma voix, elle a en réalité déjà compris. Parce que ceci comptait sans doute parmi les choses qu'elle anticipait en apprenant que je me rendais pour quelques jours à Hargreeves Mansion. Parce qu'elle l'avait peut-être en réalité toujours craint, depuis le jour où Klaus est entré dans ma vie, ce qui explique peut-être certains aspects de sa relation à lui.
"Toi, tu as appris des choses", dit-elle, ses yeux toujours sur l'écran qu'elle ne regarde plus vraiment.
Elle n'essaye pas de nier quoi que ce soit, d'entrée de jeu. Possiblement, elle se doutait que ce moment finirait par arriver.
"Dis-moi la vérité", je lui souffle. "Combien vous avez reçu, pour vous installer ici ?"
Elle sait de quoi je parle. Elle sait de qui j'insinue que venait cet argent. Je n'ai même pas besoin de le prononcer, réalisant par là profondément à quel point l'influence de Reginald Hargreeves existe encore, même si son éloge funèbre a eu lieu. Granny ne dit rien quelques secondes, me laissant avec les dialogues du drama, et puis elle prend une inspiration.
"Il ne nous a rien versé directement", souffle-t-elle. "Il a surtout épongé toutes nos dettes. Il nous a facilité l'installation dans cette ville et cet appartement, et a payé pour ton éducation et ta santé à une époque où nous doutions de pouvoir t'élever correctement".
Elle finit par baisser les yeux, les jointures de ses doigts noueux presque blancs.
"Pour t'envoyer en camp d'été de 'réalignement comportemental', aussi, et nous avons toujours utilisé cette somme pour rentrer au pays, ce que je doute qu'il ait apprécié".
De 'réalignement comportemental' ? En séjour de redressement disciplinaire, oui. J'en laisse filer un souffle de sarcasme, parce que si la rebelle un brin opposante puis la punk que je suis devenue l'ont fait chier à distance, c'est pour le mieux. Et je suis fière de ma mère et ma grand-mère, qui se sont montrées aussi insoumises que moi.
"Nous n'aurions pas accepté un cent de plus", me dit-elle, "mais factuellement, son offre a été inespérée. Et nous avons cru, oui, nous avons cru que le jour venu, il t'aiderait pour ce que tu étais".
Je sais quel 'défi' représentait le fait de m'élever. Mais je suis tiraillée entre l'envie de comprendre leur choix, et la révolte de savoir que ma vie a été manipulée.
"Donc depuis que j'ai quatre ans..."
Mes doigts sont serrés sur l'anse de mon mug.
"Tout a été choisi ? Cet appart ? L'école et le lycée privé ? Quoi d'autre, le boulot chez Rodrigo ?"
"Pas du tout".
Granny se retourne enfin légèrement. De toute façon, c'est l'heure de la publicité.
"Il a placé des filets, mais toi tu as volé dedans comme un oiseau qui croit que la volière est le ciel".
C'est métaphorique, je le sais, mais cette comparaison me fait mal.
"Et si je m'étais barrée ailleurs ? Si j'avais fugué - je ne sais pas - à Hamilton ou à Cleveland ?"
"Il t'aurait tracée. Mais il n'a jamais bloqué tes choix : il voulait juste... t'observer. Sans jamais te voir en personne".
Pour ne pas 'contaminer la variable', oui, j'ai bien compris ce dont il s'agissait, et j'en tremble à nouveau de colère un instant.
"Mes choix... Je ne sais même plus bien ce que ça signifie".
À partir d'un certain point, au jour où j'aurais réellement été en âge de m’envoler loin, tous mes 'choix' ou presque ont été faits en fonction de Klaus, j'en suis bien consciente. C'est ce que Granny essayait de me faire comprendre entre le les lignes, la dernière fois, et maintenant une vérité douloureuse se surimprime : certainement, que je rencontre Klaus a donné à Reginald Hargreeves une forme de garantie que je resterais à The City.
"Pourquoi vous ne m'avez rien dit, maman et toi ? Granny, pourquoi ?"
Pour la première fois, je vois des remords passer sur son visage ridé.
"Nous avions peur que tu nous détestes. Que tu mettes encore plus de distance que ce que tu faisais déjà. Nous nous disions que tant que tu parvenais à vivre ta vie, même si tu étais un chaos sur pied, ça nous allait. Tout ce que nous craignions, c'était qu'il te prenne pour de bon, comme il a pris ses propres enfants".
Ma gorge est sèche, parce que je comprends. Oui, au fond je comprends. Et je ne peux pas savoir quelle décision j'aurais prise, moi, si j'avais été à leur place. A une époque où - de surcroît - ma mère savait déjà qu'elle ne serait bientôt plus là pour moi. Je pose le mug, un peu trop fort certainement.
"Ce qui me fait le plus mal, Granny... C'est ce sentiment d'avoir été tenue à l'écart de ma propre vie. D'avoir été gardée dans mes illusions. Et maintenant..."
Je secoue la tête douloureusement.
"Est-ce que je devrais être soulagée d'avoir échappé à la cage, alors que la mienne était juste plus grande ?"
"Je voulais te protéger, Bach Liên. Pas te mentir. Et ta mère aussi".
Granny a mal, elle aussi, et sa douleur résonne en moi, presque constitutivement, dans l'énergie. Je ne peux pas lui en vouloir, non, mais elle le craint jusqu'au fond de ses os, et elle se lève, laissant derrière elle la télécommande sur le coussin, ce qu'elle ne fait jamais.
Elle marche jusqu'à la bibliothèque, elle ouvre les portes qui occultent les étagères du bas. Et elle en tire une boîte cartonnée, simple et sobre. Celle que je connais bien, et qui contient des dizaines de photos jaunies, des billets d’avion froissés d'aller-retour The City - CDG - SGN, et tout un tas de souvenirs que Granny a gardés, d’une vie qu’on essayait de construire à trois, puis à deux. Je saisis la première, sur laquelle je souris de façon effrontément exagérée, à huit ans, presque comme si j'envoyais chier le photographe.
"Il n'y a que ça qui compte vraiment", lui dis-je, sans plus de colère, juste avec la détermination de poursuivre cette vie que j'ai commencée. En dépit des ficelles tirées dans l'ombre, du poids du passé et des projections funestes pour un futur très immédiat.
Oui, j'emmerde l'idée même de destin, et j'entrevois pourquoi il serait important que je fasse la paix avec ce que je suis, qui m'a toujours tiraillée. Je ne sais pas si l'univers m'en laissera le temps, alors je ne souhaite plus en perdre, je souris faiblement. Et j'ajoute en relevant les yeux vers ma grand-mère la seule phrase qu'elle ait besoin d'entendre en cet instant :
"Je ne vous en veux pas, à toi et maman".
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Notes :
L'acceptation de la situation n'est pas facile pour Rin, et elle réalise à la fois que la vie n'a pas été faite que de choix pour Granny. Elle aussi, a dû composer avec les événements imposés par la vie.
Si vous avez l'occasion de consulter les photographies des décors de tournage pour la chambre de Klaus, notamment toutes les écritures des murs, c'est réellement instructif, et quelque peu déchirant. Les phrases posées ici sont authentiques (j'ai choisi de les conserver en anglais), y compris celle qu'il écrit sur le mur aujourd'hui. Les paroles de Darkest Cave par Hideaway sont incroyablement pertinentes, par rapport à la situation de Klaus.
Rin ne lui souhaite que le meilleur, en lui conseillant de monter le son de sa musique. Mais nous savons quelles conséquences ceci aura. Ils l'ignorent, mais c'est pour dix mois et le Vietnam que Klaus lui a en réalité dit 'au revoir'.
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