Une courbure de l'espace-temps (saison 1)
Chapitre 12 : Une odeur de cendre froide
3900 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 16/01/2026 09:59
Repères chronologiques : cette scène s'insère comme une scène coupée de The Umbrella Academy, saison 1, épisode 4, autour de 20:00 (après la scène où Luther fouille la chambre de Cinq, et son altercation avec Diego).
TW : référence à des usages de drogues et d'alcool, manipulation psychologique, trauma familial.
Soundtrack suggérée : Nirvana - Smells like teen spirit ; Apocalyptica - Nothing else matters.
---
Mercredi 27 mars 2019, 09h37
Je n'ai pas beaucoup dormi, c'est un fait, et cette fois, Klaus n'y est pour rien. Ma nuit a été hachée, des épisodes de sommeil épuisé et léger s'entremêlant aux réminiscences des mots de Pogo, puis de Granny. Dans ces moments, j'ai l'impression que les lampadaires de la rue grésillent de façon assourdissante, que toute la ville vibre à mes tympans, que mon cerveau lui-même devient comme un vieux compteur électrique qui s'emballe.
La familiarité de ma chambre, de mes posters punks et rock et des odeurs de l'appartement m'ont porté conseil. Les souvenirs portés par les photos jaunies ont défilé derrière mes paupières. Ils sont réels, quoi que le vieux Reginald Hargreeves ait voulu.
J'ai décidé que ses manigances et ses plans ne changeraient rien à ce que j'ai vécu, peu importe qu’il m’ait regardée grandir comme derrière une vitre sans tain. Que tout ça ne changerait pas non plus mes choix pour le présent, si une hypothétique apocalypse me laisse l'occasion de vivre un peu plus. Je reste celle qui écoute Nothing else matters à fond, qui démontera à nouveau des perceuses sur le comptoir de Rodrigo à 11h, qui ira boire une pinte ce soir au Nexus si elle le veut.
Je refuse que ces révélations me réécrivent. Et je ne suis pas un pion.
Le bus freine dans un crachement hydraulique, et je descends sur Rainshade Square, les mains dans les poches de mon perfecto. L'air est humide et chargé de l'odeur du bitume mouillé, les gens de The City sont pressés, comme tous les matins. Je passerai juste à Hargreeves Mansion en coup de vent, parce que j'ai oublié mon badge du boulot sur la table de nuit de la chambre de Diego.
Je ne me suis pas inquiétée pour Klaus, hier soir, c'est au moins ça. Pourquoi ? Parce que les conditions étaient - pour lui - bien plus optimales que la plupart du temps. Je l'ai quitté sur le point de rejoindre son bain, qui reste son lieu de réconfort par excellence. En possession d'une bonne playlist rétro, de 'maigres provisions pour se calmer', mais pas assez pour risquer de le retrouver inerte. Et pas seul, pour une fois, au-delà de la présence diffuse de Ben : plus ou moins entouré de ses frères et soeurs, même à un étage de distance.
Je ne me suis pas inquiétée, non.
Et j'aurais peut-être dû.
J'ai senti que quelque chose clochait, avant même de passer la porte aux vitraux de parapluie, dont la poignée manquait. Mes clés n'ont servi à rien, leur cliquetis résonnant simplement dans le hall où je me trouve à présent sans le souffle. Devant moi, l'énorme lustre qui était encore suspendu dans les hauteurs du plafond hier soir n'est plus qu'un tas de cristal et de bronze tordu, au milieu de débris de plâtre et de fils électriques arrachés. Une poussière blanche flotte encore dans l’air comme de la neige sale.
Et ce n'est pas tout, ce que je réalise progressivement avec effroi.
"Oh bordel".
Les murs sont criblés de balles. Des trous nets, réguliers, en rafales. Sur les boiseries, les tableaux, les coussins du canapé qui ont explosé en répandant des plumes un peu partout. Mon coeur se met à cogner, incontrôlable, car cette désolation ne laisse aucun doute : pendant que j'étais chez moi avec Granny, Hargreeves Mansion a été attaquée.
Je pourrais ressentir de la panique, avoir la pulsion de m'enfuir, mais mon esprit est juste blanc, comme si un larsen le parcourait. Tout est tellement silencieux et désert, comme si la Maison elle-même en était sidérée. Machinalement, j'enjambe un tas de verre d'ampoules brisées, et je passe dans le Grand Escalier.
Il ne me faut pas longtemps pour atteindre le pallier de la galerie, les tableaux, la banquette ronde où j'ai trouvé Pogo hier. Je m'apprête à me diriger vers le couloir des chambres, dont les lumières sont restées allumées, mais je m'arrête soudainement, car quelque chose vient d'accrocher mon regard malgré moi. Une présence maintenant familière, reconnaissable entre toutes dans sa robe années cinquante bien repassée. Mais inerte, et un long frisson remonte le long de mon dos.
Grace est sans mouvement. Dans son fauteuil, les yeux entrouverts, avec une expression indicible sur son visage penché. Son immobilité n'est pas celle qu'elle adopte dans ses rares moments de recharge. Son avant-bras est ouvert sur ses composants, et je le sens jusque dans l'énergie qui imprègne les lieux : sa mécanique n'est plus. Éteinte. Elle a été désactivée, par un tiers.
D'un coup, l'angoisse monte à ma gorge, et je balaye immédiatement la pensée qui me vient quant à la peine qui secouera Diego. Poussée par une urgence que je ne contrôle pas, je cours - littéralement - jusqu'au couloir des chambres, où je me téléporte par réflexe par-delà l'alignement des posters de postures de combat.
La salle de bain est vide, la chambre de Diego identique à ce que j'ai laissé, et en deux pas de plus, mes doigts tremblants agrippent le bois écaillé du cadre de porte de la chambre de Klaus, où je ne sens nulle part cette énergie flamboyante ou larmoyante que je reconnaîtrais entre mille.
Je fais un pas à l'intérieur, mes yeux glissant sur le narguilé, les posters de concerts illégaux, et le mur, où il a écrit hier 'Even in the darkest caves, there's a light'. Klaus est bruyant, dans ses rires et ses sanglots, dans ses monologues décousus, qui ne sont en réalité pas adressés à lui, même dans les fourrures et les parfums qu'il porte. Mais la pièce est vide de tout ça : sans froissements de taffetas, sans souffle erratique de fumée ni gloussement discrets. Le silence ne porte rien d'autre que son absence physique, et l'odeur de la cendre froide.
"Aheum".
Je sursaute à ce raclement de gorge, derrière moi : assez grave, un peu enroué, après une nuit dont je ne suis pas en mesure d'estimer pleinement la teneur. Je pivote, déjà pleinement consciente de la personne que je m'apprête à trouver. Lentement. Anticipant de tout mon être le moment où-
Luther. A nouveau.
Un frisson glacé me traverse de part en part, impossible à juguler, tout comme le réflexe par lequel ma matière se rend malgré moi intangible. Pourquoi ? Est-ce parce que - ce jour-là, qui se perd maintenant quelque chose comme treize ans en arrière - j'aurais dû me rendre immatérielle, et que je ne l'ai pas fait ?
"Je..."
Mon coeur tambourine tandis qu'il emplit tout le chambranle : une montagne de muscles, sous un pull à col coulé objectivement trop petit, en dessous d'un trench fatigué. Je n'avais pas toutes mes facultés d'observation lorsque nous nous sommes croisés hier, mais il n'est clairement plus l'ado que les médias montraient. Et il me fixe, avec rien d'autre que de la fatigue et du sérieux, dans ses yeux bleus.
"Tu ne crains rien. 'L'incident' est terminé. Pour le moment".
Bien sûr, il met ma réaction sur le compte de ce dont j'ai forcément été témoin en traversant le hall et en montant l'escalier. Il n'a pas les clés pour comprendre ma réaction. Il n'a vraiment aucun souvenir de 'cette mission-là'. Et il fait un pas en faisant craquer le plancher, son immense main tendue pour me saluer.
"Je suis Luth-"
*Crac !*
Par le réflexe le plus pur et incontrôlé qui soit, je me téléporte à l'autre bout de la pièce sur le tapis oriental hors d'âge, me laissant rapidement tomber sur le fauteuil, car mes jambes ne me portent pas. Il cligne de nouveau - tentant de donner du sens à ma posture de chat s'apprêtant à griffer - et la seule rationalité qu'il y voit est mon inquiétude pour ce qu'il est advenu de son frère, qui est d'ailleurs réelle, elle aussi.
"Klaus..." dit-il pour tenter de me rassurer. "Hier soir, il a dit qu'il sortirait, après son bain. Il a bien fait".
C'est vrai. Ceci me rassure un peu et éteint d'un coup l'angoisse qui me nouait la gorge. Je m'accroche à la gentillesse épuisée dans sa voix, tentant de contrôler mes tremblements. Luther ne me veut pas de mal : probablement, il ne m'en a jamais voulu. Mais la chair et les os se souviennent, même quand la conscience voudrait oublier. Je déglutis, me rendant à la fois de nouveau tangible, assez en tout cas pour bredouiller :
"Qu'est-ce... qui s'est passé ?"
Il marche jusque sur le tapis de Klaus où ses immenses semelles s'enfoncent un peu, et hausse ses larges épaules de façon un peu douloureuse. Il ne le montre pas, mais il a manifestement pris des coups.
"On a eu de la visite, hier soir. Deux enfoirés masqués avec des mitraillettes, et pas des amateurs. Le genre à savoir exactement ce qu'ils voulaient".
Objectivement, j'étais plus ou moins parvenue moi-même à cette conclusion, et je garde mes bras serrés contre moi.
"Et ils voulaient quoi ?"
"Cinq. Ils voulaient Cinq. Semble-t-il".
Je fronce légèrement les sourcils. Cinq aurait-il réussi à se faire déjà tellement d'ennemis depuis qu'il est 'rentré' ? L'administration de Meritech aurait-elle une façon très singulière d'éloigner les fouineurs ? Ceci n'a guère de sens. J'ignore si Luther est au courant pour l'oeil, pour la 'fin du monde' annoncée. Et il ajoute, toujours pour me rassurer :
"On a échappé de peu au pire : Viktor s'est pointé à ce moment, sans aucun moyen de se défendre. On a réussi à les mettre en déroute, mais ça aurait pu se finir plus mal encore, c'est un fait".
"Plus mal encore..."
Je relève enfin les yeux vers lui et capte son regard, une douleur réelle au milieu du chaos de mes sentiments.
"J'ai vu Grace", lui dis-je seulement, assez bas, et il repose sur l'étagère une petite cuillère noircie, à côté d'un mini réchaud n'ayant jamais servi à faire du camping, que Klaus a décoré avec des strass arc-en-ciel.
"On l'a trouvée comme ça après la fusillade".
Son visage est marqué par des sentiments conflictuels, possiblement parce qu'il avait lui-même plaidé pour la désactiver, et que sa culpabilité prend le pas, maintenant que les événements lui ont épargné de devoir le faire lui-même.
Alors, les 'enfoirés' qui cherchaient Cinq auraient fait ça ? Pourquoi donc, par chantage ? Je peine à y trouver un sens, mais cette conclusion me semble malheureusement parcimonieuse. Pauvre Grace. Je passe une main sur ma joue.
"Qu'est-ce que vous... allez faire d'elle ?"
Il est terrible pour moi de demander ça, parce que cette question me renvoie à mon propre vécu.
"Pogo décidera".
Même si Grace était un androïde, elle reste celle que Klaus désignait du bout des lèvres sous le nom de 'maman'. Celle qui m'a servi des oeufs au bacon absurdes au soir de mon arrivée ici, où je me sentais déphasée ; celle qui faisait mon lit chaque matin, pour que je m'y sente plus ou moins bien. J'ai lu beaucoup de SF, de transhumanisme, Asimov a longtemps compté parmi les seules lectures qui me faisaient dépasser mon aversion pour les écrits. Me retrouver face à cette problématique me trouble et m'émeut, profondément.
"Est-ce que Diego le sait ?"
Les doigts immenses de Luther se serrent un instant dans sa mitaine, et il s’assoit sur le lit de Klaus, qui proteste avec un long couinement de ressorts trop souvent malmenés.
"Oui. J'ai fait office de punchingball. À l'instant".
Je le regarde en coin. Même si les quelques poils de mes avant-bras se dressent toujours au simple son de sa voix, je tente de le considérer avec neutralité, comme je l'ai fait pour les autres. Et je le sens fragile. Bien plus fragile que tout ce que j'aurais imaginé au regard de sa carrure, et de l'enfant soldat sans recul qu'il était à l'époque des 'missions'.
"Physiquement, ou verbalement, cette fois ? Parce que j'ai entendu dire que pendant l'éloge funèbre, vous en étiez venus aux mains et aux lames".
Luther laisse ses bras trop grands reposer sur ses genoux.
"Il a cherché à me pousser à bout, comme toujours. A me prouver que je n'étais rien en comparaison".
Il baisse les yeux.
"Et il m'a jeté au visage que Papa a fait de moi un monstre".
Je penche la tête, considérant à nouveau la matière et l'énergie de ce corps démesuré, qui semble l'encombrer à chaque instant comme s'il portait une armure ou un costume trop grand pour lui. Diego est une forte tête, mais il n'est pas sot. Je ne pense pas que cette parole ait relevé du simple body-shaming. Non. C'était probablement bien plus que ça.
Diego a été le premier à quitter l'Académie, Luther le dernier à rester. Dévoué, fidèle à Reginald Hargreeves envers et contre tout. Aveugle. La créature de son père, à bien des égards, et lui non plus n'est en réalité pas si stupide : oui, je le vois bien que c'est cette demi-conscience qui le remue, agitée par les mots de Diego. Il gronde.
"Il croit bien sûr qu'il va être en mesure de retrouver Cinq tout seul, de choper ces types avec ses poings et ses couteaux. Par vengeance, pour me passer devant, ou que sais-je. Si au moins il s'inquiétait pour lui, qui ignore même que ces tarés sont après lui".
De nouveau, je sens une partie de ma peur envers Luther s'estomper, au milieu de ce chaos.
"Tu t'inquiètes".
"C'est ce qu'un Numéro Un fait. Et j'ai bien l'intention de comprendre ce qu'il trafique : je retournerai voir si sa camionnette de plombier est toujours devant ce maudit labo, parce que moi - au moins - je sais où il la parquait".
Il est arrivé plusieurs fois, depuis que je suis ici, que je ressente cette brève lueur de préoccupation des Hargreeves les uns pour les autres. Presque d'attachement non formulé. Oui, Luther veut retrouver Cinq, et ce n'est pas seulement pour coiffer Luther au poteau, quoi qu'il prétende. L'attachement des Hargreeves les uns pour les autres, je ne cesse d'en être témoin, même s'il est complexe, discret, dysfonctionnel, et qu'ils ne l'assument pas.
"Vous devriez aller le chercher ensemble, Diego et toi", lui dis-je à mi-voix, presque comme un souhait. Luther bouge un peu sur la couette chétive de Klaus, retournant mes mots comme s'ils étaient ceux de sa propre raison.
"Peut-être".
Il regarde en direction de la porte de la chambre, hésitant à aller le lui proposer. Je doute que ceci révolutionne leurs relations, mais peut-être pourraient-ils, au moins par mesure d'urgence, coopérer cette fois ? Après tout, ils...
Mon train de pensée s'arrête net, dans ma tête, tandis que mes yeux tombent sur un objet, au sol. Je fronce les sourcils, je me lève. Et je marche un peu plus loin, ramasser les écouteurs de Klaus, tombés au sol sur les vieilles lattes de plancher. Débranchés de son walkman qui se trouve plus loin. Luther suit des yeux mon mouvement, et murmure :
"Klaus fait ça tout le temps, laisser trainer des trucs derrière lui. Il réapparaîtra probablement comme une fleur dans une heure ou deux pour le ramasser".
"Non".
Les machines m'en disent parfois plus long que les gens, et ce que murmure celle-ci a tout pour chasser la mince réassurance que Luther m'avait donnée : le bouton "play" est toujours enfoncé, mais la musique s'est arrêtée, au bout de l'énergie que les piles étaient capables de délivrer. La cassette a tourné sans lui une partie de la nuit, avant de rendre l'âme.
"Ce walkman... c'est sa première bouée, quand il part à la dérive. Il en prend soin même quand il est complètement défoncé".
Ce qui est remarquable, si on prend en compte qu'il n'est pas toujours en mesure de préserver son intégrité à lui. Je le lui ai offert en 2017, je crois. Et factuellement, il n'aurait pas les moyens de s'en racheter un, étant donné ses 'priorités'.
"Il était stone", tente à nouveau Luther comme si ça pouvait me rassurer. "A cette heure, il est sûrement à sa troisième after-party, de nouveau en désintox à gerber, ou à une lecture publique des oeuvres complètes de Goethe".
"Peut-être..."
Ou pas. À présent, je ne peux pas m'empêcher de penser qu'il ne s'est pas non plus pointé à ma fenêtre chez Granny, cette nuit. De nouveau, mon estomac est noué, et par plus qu'un mauvais pressentiment. Mais Luther semble prendre le sort de Klaus bien plus à la légère que celui de Cinq, possiblement parce que - lui - n'est pas recherché, et l'a habitué à ce genre de disparitions déjantées.
"Je reviendrai ici ce soir, après le boulot, s'il ne s'y est pas pointé".
Je n'ai pas d'autre choix. La vie ne s'arrête pas, même si les Hargreeves mettent définitivement la routine de ma vie à rude épreuve, cette semaine : chaque jour bien plus encore que la veille. J'ignore jusqu'où ceci ira.
"Ce n'est peut-être pas la meilleure idée".
J'arque un sourcil, et Luther continue.
"Viktor a déjà manqué de se faire transformer en passoire, hier soir, je n'ai pas envie d'avoir sur la conscience la mort de qui que ce soit d'encore plus outsider que lui".
Je me fige, le walkman inerte de Klaus toujours dans ma main. Il ne me dérange pas d'être considérée comme une 'outsider', pour reprendre le terme qu'il vient d'employer. Mais est-ce qu'il vient de parler de ma 'mort' comme d'un événement indésirable, à éviter ? À la manière d'un paramètre de mission, certes, mais qui tonne en moi en un écho.
"Tu te préoccupes de ma survie ?"
Il cligne des yeux, étonné.
"Évidemment. Tu es entrée sous ma responsabilité de Numéro Un, à partir du moment où tu as posé un pied dans cette Maison".
Il ne comprend pas le trouble qui me saisit de nouveau, et que je chasse bien plus facilement que la première fois, sans doute aidée par un brin d'indignation.
"Je n'ai pas besoin d'être protégée", lui dis-je en posant le walkman de Klaus sur la petite table à thé orientale, qui n'a factuellement jamais servi à ça. "Je suis ici de mon propre chef, et j'ai des moyens 'd'esquiver' les balles peut-être plus efficaces que les tiens, au cas où tu ne serais pas encore au courant".
Il se lève du lit de Klaus que je peux presque entendre grincer de soulagement, et me regarde de toute sa hauteur, me faisant réaliser à quel point il est grand, en plus d'être massif. Son expression ne trompe pas : il sait tout à fait de quelle nature est mon pouvoir, et il me pose la question sans doute la plus pertinente qui soit :
"Même prise par surprise ?"
D'un coup, j'ai un doute. Un doute immense quant au fait qu'il se rappelle ou non de cette 'première rencontre', qui a été la mienne avec lui. Avec Klaus, qui l'ignore. Avec eux tous. Factuellement, il a raison, et je baisse les yeux.
"Non. Non, si je n'ai pas le temps de me rendre intangible... absolument tout peut m'arriver".
Je tremble à nouveau, parce que - malgré mon insolence et mon ton effronté - je suis en mesure de réaliser à quel point la situation est risquée et encore opaque. Retrouver Cinq, obtenir des réponses, est une urgence rationnelle : je peux au moins reconnaître à Luther la capacité à placer cette priorité là. Et celle - finalement honorable - de vouloir me mettre en sûreté.
"Tu peux rentrer chez toi", me dit-il. "Si tu me laisses ton numéro, j’appellerai quand Klaus sera rentré".
"Chez moi, la ligne est... surveillée par quelqu'un que je ne souhaite pas inquiéter".
C'est un fait : Granny avalerait son fer à friser, si elle me savait au milieu des impacts de balles. Si elle avait connaissance de la moindre bribe de tout ce que cette semaine de dingue est en train de voir déferler, en réalité. Luther secoue la tête.
"Alors va chez Viktor. Au-dessus de l'Acadia Bookstore, sur Queen Street".
Je soupire.
"Okay".
Je sais que je vais l'attendre anxieusement, ce coup de fil, si Klaus ne réapparaît pas d'ici là. Il me fera probablement du bien de ne pas être seule, et Viktor a déjà montré qu'il savait me calmer, quand mon for intérieur était une tempête. Alors je répète :
"Oui, okay, j'irai".
"Parfait".
Luther grogne un peu, fait craquer ses articulations de géant, et marche vers la porte de la chambre de Klaus, laissant en arrière les écritures qui continuent de murmurer sans lui. Il s’arrête sur le seuil, une main posée sur le chambranle, et regarde finalement en arrière, comme s'il ouvrait finalement les yeux sur cet endroit, au travers des miens.
"Klaus a passé toute notre enfance à survivre dans cette piaule. Ne t'inquiète pas, il va continuer".
Il secoue la tête, lentement, et ajoute enfin :
"Mais ça pue toujours autant l'herbe, ici".
---
Notes :
Cette 'nouvelle première rencontre' avec Luther ne se fait pas sans douleur, et ce d'autant que la situation est chaotique, et que Klaus est absent. Peut-être devinez-vous déjà de quelle nature était cette première interaction entre eux tous, à une époque où Rin et l'Umbrella Academy avaient des prérogatives opposées.
Si vous avez l'occasion de consulter les photographies des décors de tournage pour la chambre de Klaus, notamment toutes les écritures des murs, c'est réellement instructif, et quelque peu déchirant.
Finalement, les mots de Rin feront leur chemin. Luther et Diego iront bien chercher ensemble Cinq devant Meritech, en commençant par le camion de plombier auquel Klaus avait mené Luther la veille. Explorer les relations complexes entre eux tous est passionnant. Tout comme Rin, je peux voir les liens de quasi-affection qui se tissent dans leur dysfonctionnalité, à présent.
Tout commentaire fera ma journée ! ♡