Une courbure de l'espace-temps (saison 1)
Repères chronologiques : cette scène s'insère comme une scène coupée de The Umbrella Academy, saison 1, épisode 4, autour de 43:38 (juste après le coup de fil de Viktor à Leonard).
TW : référence à des usages de drogue et d'alcool, maltraitance modérée d'enfant.
Soundtrack suggérée : Joy Division – Disorder ; The Mama's and the Papa's - California Dreaming ; Parcels - Safe and sound.
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Mercredi 27 mars 2019, 20:22
Klaus ne s'est pas présenté à la quincaillerie.
Est-ce si étonnant ? Après tout, je lui ai demandé de ne plus le faire, parce qu'il a déjà soumis la patience de Rodrigo à rude épreuve cette semaine. Pourtant, j'ai passé ma journée à fixer la vitrine, en espérant apercevoir ses cheveux hirsutes apparaître par-delà les grandes lettres de Sanchez & fils. Et je n'y ai rien vu d'autre que les embouteillages ordinaires d'Argyle West, et le va-et-vient continu des passants.
Il n'est pas rentré à Hargreeves Mansion, je l'ai su en téléphonant rapidement, et Pogo m'a semblé au moins le seul à s'en préoccuper.
Quoi que pense Luther quant au fait qu'il réapparaîtra probablement quand il aura fini de cuver quoi que ce soit qu'il ait pris, mon mauvais pressentiment demeure, au point que j'ai décidé de partir dans une quête qui n'avait pas été la mienne depuis relativement longtemps : le chercher. Dans les squats où il a l'habitude de trainer, et aux endroits où je le retrouve ordinairement échoué, dans un état nécessitant assistance médicale, ou de simples 'moyens du bord'.
Il n'était pas à l'ancienne imprimerie, où personne ne l'a vu depuis le mois dernier, avant son entrée en désintox. Ni sous le pont Victoria, où une autre ville de cartons et de bâches se niche littéralement entre les piliers de métal. Ni à Ibiza, le club aux accents de brothel miteux, où j'aurais préféré ne pas toquer. Gavin, de Lakeshore Hills, a eu sa dernière interaction avec lui lorsqu'il lui a jeté sa pièce de sobriété des 30 jours, samedi, et les admissions des urgences ont soupiré en espérant que sa petite 'escapade' ne finirait pas - encore - par leur retomber dessus.
Je ne peux pas fouiller toutes les bennes à ordures ou toutes les ruelles salles. Je ne peux pas vérifier chaque piaule de cette ville. Il n'y a qu'un endroit où je me suis refusée à aller chercher, mais où j'espère qu'il n'a pas atterri : dans les sous-sols insondables des bikers du gang des Mothers of Agony, entre les griffes de cuir desquels il n'est plus retombé depuis des années, et où je ne peux pas croire qu'il s'est précipité hier. D'ordinaire, il y a des signes avant-coureurs, de ces mésaventures-là, et récemment il n'y en a pas eu. Tout l'inverse, en vérité.
J'ai abandonné, malgré la boule qui reste à mon estomac et que je ne peux pas chasser. Résignée, je suis passée prendre une douche, attraper un pack de Hanoi pour ne pas arriver les mains vides, et j'ai fait ce que Luther m'a recommandé ce matin, pas par docilité, mais parce que je suis arrivée au bout de ce que je peux contrôler : aller passer la soirée chez Viktor, où il m'appellera si cet imbécile à bouclettes contrariées finit miraculeusement par pointer son mascara. Sans inquiéter plus Granny.
Je peine encore à réaliser que j'ai vu Luther. Que nous avons parlé. Que nos relations sont décentes, et qu'il se préoccupe plus ou moins de me préserver. J'ai décidé de marcher jusqu'à Queens Avenue, pour rebooter mon esprit, répétant dans ma tête les paroles de Disorder, comme un mantra pour m'empêcher de penser. Jusqu'à atteindre la devanture bleue de l'Acadia Bookshop, au-dessus duquel se trouve mon point de chute de briques rouges, pour la soirée.
Je m'approche de la vitrine éteinte derrière laquelle s'alignent quelques livres bien présentés par le libraire : quelques livres de voyage, des romans en couvertures carton fatiguées, des essais. Au milieu, figure le dérangeant et halluciné Naked Lunch de Burroughs, au sujet duquel Klaus aime prétendre qu'il comprend tout, y compris 'The Talking Asshole Routine'. Je soupire, je chasse cette pensée. Et je pousse la porte de l'immeuble, dont l'entrée sent la poussière et la pisse de chat.
Je monte l'escalier de marches creuses, dans la lumière blafarde d'une applique qui bourdonne, mon pack de bières bien calé sous mon bras. Les parties communes ne sont pas trop mal entretenues, et les portes portent les noms cosmopolites qui ont tissé ce quartier comme le mien : Haddad, Alvarez, Hargreeves, Nguyen, Kowalski.
Viktor vit au deuxième étage, très loin du faste des boiseries du Manoir où il a grandi. Une vie simple, c'est un fait, mais qu'il paye avec son salaire de musicien, sans rien devoir à quiconque. Il a tracé sa vie, mieux que d'autres dans sa fratrie, et je lui suis admirative pour ça.
Quand finalement, j'arrive devant sa porte, je prends une ample inspiration. Comment me suis-je retrouvé dans cette situation sociale, qui compte parmi celles que j'aime le moins ? Débarquer pour la soirée chez quelqu'un que je n'ai vu qu'une fois, par l'entremise de quelqu'un que je connais tout aussi peu ? Je n'ai pas l'aisance de Klaus, qui fait de n'importe quel sofa le sien, et je suis épuisée d'avance. La seule chose qui me rassure est de me dire que Viktor n'a probablement pas plus les codes que moi.
Je raffermis ma prise sur mes bières. Et je toque deux fois.
La porte s’ouvre presque aussitôt, et Viktor apparaît, ses épaules légèrement rentrées comme toujours, mais plutôt souriant. Dans l’entrebâillement, j'aperçois une bribe de son appartement : un salon simple et défraîchi, au parquet ancien et aux boiseries typiques de The City. Une petite cuisine attenante, modeste, sur laquelle se détache une autre silhouette qui s'approche immédiatement derrière lui et que je n'attendais pas. Allison.
Fichtre. Ce challenge social s'apprête à prendre encore un autre tournant. Et au moment où je ne pensais pas que la situation puisse escalader encore plus, un gros matou au pelage crème se faufile entre mes jambes et se précipite dans le salon de Viktor. Je n'ai rien contre les chats. Mais de loin.
"Pssssht, Mr Puddle ! Sors de là !"
Trop tard. Le félin est déjà en train de sauter sur le petit fauteuil et de se coucher sur des partitions en clignant des yeux amoureux. Viktor abandonne immédiatement toute velléité de le chasser : le chat a déjà gagné, sans même avoir dû insister.
"Salut..." dis-je maladroitement et soulevant mes bières, comme si elles étaient un sésame pour rendre cette arrivée moins gênante. "Merci de m'avoir invitée..."
"Non, merci à toi d'être venue. Tu es sûrement mieux ici... qu'à la Maison".
Tandis qu'il ouvre en grand la porte, je devine que Viktor n'a pas l'habitude de recevoir ici des invités, pas au-delà des enfants auxquels il enseigne le violon. Allison se saisit du pack de Hanoi, et l'emporte vers le frigo.
"Je ne suis pas certaine d'arriver à dormir au milieu des impacts de balles en rafale, je dois avouer", dis-je en retirant mon perfecto. "Mais j'y retournerai en fin de soirée. Je veux être là... au moment où Klaus se re-pointera".
Le cliquetis de la porte scelle tacitement que 'Mr Puddle' va rester. Lui, n'a eu aucun doute à ce sujet, et est déjà en train de se lécher la patte en froissant les partitions.
"La fusillade d'hier soir est inédite", dit Allison tandis que Viktor marche jusqu'à un gros bouquet qu'il vient manifestement d'installer dans un vase, et dont il continue d'organiser la disposition.
"Historiquement, l'Académie n'a jamais été directement attaquée. Et ces ordures savaient se battre, même à mains nues".
Une série de bleus marque ses avant-bras, et sa lèvre est légèrement gonflée. Je devine qu'Allison a défendu sa maison et sa famille à coups de poings et de pieds, plus que par l'usage des 'Rumeurs' par lesquelles son pouvoir manipule la réalité. Je soupire tout en retirant mes bottes, révélant la seule touche de couleur que je porte : des chaussettes rayées de noir et de violet.
"Est-ce que Luther et Diego ont retrouvé Cinq ?"
Ce serait déjà une préoccupation de moins, mais Viktor et Allison soulèvent de concert leurs épaules.
"Je ne sais pas".
"Nous avons été en ville toute la journée".
"Et nous avons bu un verre. Pour discuter. Nous avions bien besoin de ça".
Le verre tinte tandis qu'Allison sort du placard de quoi boire les bières que j'ai apportées autrement que directement à la cannette. Je pourrais être sidérée de la façon dont Viktor et elle relativisent la situation : l'attaque, le risque que court leur frère, et le fait qu'un autre ait disparu. Le degré de risque et de violence avec lequel les Hargreeves ont grandi leur confère des standards qui ne sont pas du tout les miens. Et je choisis de me reposer sur leur calme pour tenter de contrôler un peu mon anxiété.
"Ton appartement est chouette, Viktor".
Je place mes mains dans mes poches, ne sachant trop quoi en faire, au milieu de cette cuisine dans laquelle donnait directement la porte d'entrée. L'endroit pourrait sembler quelque peu austère, à première vue, mais en observant les détails, on sent que Viktor tente de s'y sentir bien. Son violon est installé près de la fenêtre et ses partitions, et sur le fauteuil, Mr Puddle est maintenant en train de s'auto-lécher dans des parties que nul autre être vivant ne peut atteindre avec autant d'aisance, au grand dam de Klaus. Viktor replace une fleur au milieu du bouquet.
"Il est fonctionnel et assez bien placé par rapport à Crescent Boulevard. Les charges ne sont pas très élevées et les voisins sont presque tous adorables".
Je m'assois sur le grand sofa, au bout duquel j'ai l'air d'un morceau de charbon noir.
"Le salon ressemble à celui de ma grand-mère. J'imagine que l'immeuble doit être de la même époque".
Un schéma de bâtisses assez commun pour The City, autrefois construites pour les classes ouvrières. Un instant, je me demande combien des Hargreeves ont déjà payé un loyer, à l'exception d'Allison, dont la vie de jet-set lui permet de ne même pas y penser. Luther n'a jamais quitté l'Académie jusqu'à être envoyé sur la Lune, Cinq a fini au milieu des décombres de l'apocalypse. Klaus considère qu'il a contracté de très nombreux bails de courte durée, pas toujours en échange d'argent, malheureusement. Mais Diego, je crois, est celui qui - avec Viktor - a tracé le plus son chemin vers les réalités de la vie.
"Je n'imaginais pas que tu avais un chat".
Viktor sourit, de façon tendrement blasée.
"Ce n'est pas le mien. C'est celui de ma voisine, mais - lui - a décidé qu'il était bien, ici..."
"Tu le nourris ?"
"Même pas".
Allison dépose sur la table basse un bol de raisins recouverts de chocolat, puis prend la place à côté de moi sur le sofa. Elle semble particulièrement joyeuse, comme si elle était en train de vivre une petite fête, et non un exil de l'autre côté d'Argyle Park, après que son foyer s'est fait canarder.
"Tu sais ce qu'on dit : les chats ont le pouvoir de détecter les gens biens".
"Je crois surtout qu'il aime la musique. Il s'endort toujours, quand je joue : les chats sont sensibles aux vibrations".
"Les humains aussi".
"J'espère qu'il ne va pas manger les fleurs et retourner les vomir chez Mme Kowalski..."
Il pose sur la table le gros bouquet qu'il a reçu, au milieu des verres, des bières et des quelques victuailles, puis s'assoit sur une chaise pour ne pas déloger Mr Puddle.
"Ce bouquet est impressionnant. C'est un cadeau après un concert ?"
"Non..."
Viktor tourne les yeux vers son violon, et finit par admettre, assez timidement, pratiquement en rougissant :
"Ça vient d'un ami... un élève, en vérité - de notre âge, j'entends. Je lui donne des cours depuis quelques jours, et il est en train de... de dépasser ce statut. Incontestablement".
Sans le faire exprès, je croise le regard d'Allison, que je ne sais pas très bien interpréter. Comme si elle n'approuvait pas complètement, ou se méfiait, au lieu de se réjouir pour son frère. Elle me semble toujours avoir un avis sur tout, et surtout sur la vie privée de sa fratrie. Pourtant - à première vue - ce bouquet et les intentions qui l'accompagnent me semblent être plutôt bon signe, dans la vie réservée de Viktor.
"Tu enseignes souvent à des adultes ?"
"Non. Non, c'est le seul, en grand débutant. Mais il est motivé, il a envie d'apprendre vite. Il s'appelle Leonard".
Je souris, car la taille du bouquet est démesurée. Presque un brin grotesque.
"Il a l'air de vraiment bien aimer ta pédagogie, en tout cas..."
Viktor baisse les yeux.
"Il est très gentil, très compréhensif, il me fait... me sentir spécial".
J'ai compris que ce désir de se sentir 'spécial' était au coeur de la psychologie de Viktor. Depuis toujours, et pour des raisons que je lie directement à la façon dont son père lui a martelé chaque jour le fait qu'il ne l'était pas. Pourtant, spécial, Viktor l'est de bien des manières, encore plus admirables qu'un pouvoir de naissance. Et je ne crois pas qu'il en est conscience.
Oui, je peux le sentir résonner, le mot 'spécial', sur ses lèvres et dans la pièce, où l'énergie s'agite presque autour de lui, plus claire à mes sens que celle de bien des gens. Le chat cesse de se lécher, et ses moustaches vibrent un peu : je suis presque certaine que lui aussi a perçu ces ondes sonores-là, inaudibles mais réelles. Celles d'un être profondément touché. Puis il reprend sa toilette, comme si de rien n'était.
"J'ai reçu beaucoup de bouquets dans ma vie", pose Allison en faisant craquer une bière. "La plupart offerts par des gens que je ne connais pas. J'aurai aimé que Patrick le fasse de sa propre initiative... mais ça n'est jamais arrivé".
Viktor et moi restons un moment sans rien dire. Nous savons ce que disent les tabloïds, qui sont en vente jusqu'au kiosque du coin. Qu'Allison a manipulé son mariage, son enfant, son bonheur. Que les Rumeurs ont tissé sa vie, et pas les sentiments. Depuis qu'elle est ici, elle met ses problèmes en retrait tant qu'elle le peut, mais ses coutures craquent. Serait-elle jalouse de Viktor, et de la sincérité apparente de ce que ce Leonard semble éprouver pour lui ?
"Je n'aime pas les bouquets", dis-je pour tenter d'atténuer un peu le bref malaise qui s'installe. "Je préfère les fleurs en pleine terre, et en vie".
J'imagine qu'il serait indélicat de faire remarquer que ce sont des cadavres d'organes reproducteurs végétaux qui sont dans ce vase. Je sais que ma vision pragmatique et désintéressée des aspects romantiques de la vie n'est pas toujours comprise. Alors je demande, parce qu'il est clair qu'Allison a besoin d'en parler :
"Tu vas bientôt rentrer en Californie pour voir ta fille ?"
"Bientôt. J'aimerais la voir. Claire. Mais je n'ai pas le droit de visite".
Elle soupire, et boit.
"Le tribunal a décidé que je ne devais pas être tentée d'utiliser encore mon pouvoir sur elle. Que je n'étais pas encore assez stable et solide à ce sujet. Pour le moment".
Elle a fait ça... Elle a utilisé les Rumeurs sur Claire. J'ai un léger mouvement de recul, comprenant à l'expression de Viktor que - lui - savait qu'Allison était allée jusque-là.
Le premier réflexe, qui soit, bien sûr, est de se sentir révolté, car il s'agit tout bonnement d'une manipulation psychique, d'une prise absolue de pouvoir sur l'esprit et le corps d'un enfant, même si les intentions n'étaient sans doute que l'apaisement rapide de situations tendues. Je contemple un instant Allison, l'immense tristesse qu'elle exprime, pour avoir fait ça. Pour ne pas avoir pu s'en empêcher. J'essaye toujours de comprendre les gens, dans leur complexité : même quand ils font des choses répréhensibles. Alors je murmure :
"J'imagine que... c'est difficile, les enfants".
Elle n'a clairement pas l'habitude de recevoir autre chose que de la réprobation, à la mention de cette partie de sa vie, et elle est un instant surprise, avant de balbutier :
"Oui... Oui, ça l'est. Je n'avais pas idée à quel point".
Je devine qu'Allison faisait partie de ces personnes qui avaient un désir de foyer, d'enfant, d'une vie rêvée, et qui sont tombées d'assez haut en réalisant que la parentalité n'était pas un long fleuve tranquille. Elle boit à nouveau.
"Un enfant, surtout à trois ans... teste les limites et fait tout pour te résister. Claire savait exactement sur quels boutons appuyer".
Mes lèvres se pincent, tandis qu'elle ajoute :
"Je sais ce que font les autres parents : ils s'arment de patience. Moi, je..."
"Tu as toujours obtenu très vite tout ce que tu voulais dans ta vie".
Viktor vient de compléter sa phrase. Sans agressivité, juste parce qu'il l'a observé toute son enfance et son adolescence, par la petite fenêtre de son 'ordinarité'.
Allison tremble un peu, car les séances d'accompagnement psy qui lui ont été imposées par le tribunal sont probablement parvenues à la même conclusion. Oui, elle a toujours usé des Rumeurs pour tracer son chemin dans l’existence, sans que rien ne lui résiste. Je sens qu'elle ne souhaite plus faire ça : exister autrement, maintenant. Mais ce qui est fait, elle ne peut plus le changer. Revenir en arrière est impossible, maintenant. Mais il y a peut-être une chose que je peux lui dire.
"Je ne crois pas que tu sois un cas unique".
Allison relève ses yeux qui s'étaient perdus à la surface des raisins recouverts de chocolat, alors je tente de formaliser ma pensée.
"Ton pouvoir rend la chose évidente, mais c'est un effet loupe de ce qui arrive très, trop souvent. Beaucoup de parents font des conneries, parce qu'ils font ce qu'ils peuvent. Ma mère..."
Je fais tourner mon verre de bière entre mes doigts. Mon seul point de référence est celui-ci : la façon dont ma mère a lutté pour composer avec moi. Avec de plus le fait que je me rendais immatérielle lorsque - elle - cédait à la pulsion malheureuse de m'en coller une.
"Elle a littéralement tenté de voir si les coups fonctionnaient. Et elle a regretté. À chaque fois, avant d'arrêter".
Allison est-elle à juger plus durement que ma mère, dans ses erreurs ? Je ne crois pas qu'aucune échelle de valeur s'applique à ce genre de maltraitances. Elles sont toutes regrettables et à condamner. Mais j'ai appris à faire attention à mes opinions, avant de juger de la vie des gens.
"Je ne connais rien aux tapis rouges, mais... il me semble que par chez toi, c'est monnaie courante de faire élever ses gosses par des nounous, et de les croiser une fois par mois. Je pense que tu vois de quel autre genre de maltraitance il s'agit, et personne ne la juge, celle-là".
Une chose que leur père a fait aussi, en plus de bien d'autres. Allison, au moins, a essayé, et elle aime Claire de tout son coeur, de la même façon que ma mère m'aimait, je n'en ai plus aucun doute aujourd'hui, au milieu de mes propres regrets. Allison serre son plaid sur ses genoux et me dit :
"Toi... toi tu voudrais une famille ? Après ce que tu as traversé ?"
Cette question me prend de court. D'ordinaire, c'est Granny qui me la jette en pleine face, et avec mille fois moins de tact. En me parlant de la 'péremption de mes ovules" à l'approche de mes trente ans. Je hais que quiconque ait un avis à donner sur ça, sur ce que j'ai envie de faire avec mon ADN et ma vie. Mais Allison ne me veut aucun mal, à nouveau : elle pousse juste jusqu'au bout cette pseudo-soirée-pyjama, avec son lot de vérités.
"Absolument pas".
J'ai bien conscience que mon ton pourrait sembler abrupt, possiblement même sec, alors je tente de me ressaisir.
"J'aime ma liberté, et n'être officiellement liée ou responsable de personne".
Ironique, je sais, quand on considère que je suis vissée à Hargreeves Mansion cette semaine pour être ce que Klaus a qualifié auprès de Diego 'd'objet transitionnel', et - plus largement - au regard du degré d'interdépendance de nos relations depuis dix ans. Allison penche la tête, et Viktor plisse un oeil, car il a déjà une bonne idée de ce qu'elle s'apprête à prononcer.
"Klaus et toi, vous avez l'air indissociables".
C'est manoeuvré avec tact. Il n'y a clairement pas que les Rumeurs qu'Allison maîtrise par le langage. Je m'attendais à ce genre de questions tôt ou tard, de la part de sa fratrie, parce que des gens bien plus extérieurs que ça me l'ont déjà posée, et de façon moins maline. Au fond, il ne m'étonne pas que ceci vienne d'Allison.
'Indissociables', je répète, pour gagner du temps.
Je hausse les épaules, mon verre de bière figé à mi-chemin de mes lèvres. Allison a cette façon de poser les questions comme si elle connaissait déjà la réponse, mais je ne vais pas tourner autour du pot. Mes yeux sont rivés sur Mr Puddle, indifférent à nos considérations humaines.
"Nous ne sommes pas dans une relation romantique à la con, si c'est ce que tu veux savoir."
Les pétales et les promesses vides, très peu pour moi. Ça me donnerait pratiquement envie de gerber. Viktor cligne des yeux, surpris par ma franchise, mais Allison continue d'écouter, comme si elle attendait une suite.
Bien sûr, elle connaît son frère, du moins ce qu'il était adolescent : avec déjà la même pansexualité flamboyante, le même désir désespéré d'affection et de contact, le même besoin de réduire ses fantômes au silence. Je pense qu'elle a une très bonne idée de la façon dont il se comporte avec moi, et qui fait presque mal à observer, parfois. Ce qu'elle essaye de sonder, c'est la réponse que je lui accorde, moi.
"Ça, ça se voit", dit-elle. "Mais personne n'agirait pour lui comme tu le fais sans sentiments".
"Ça ne fait pas de nous un foutu couple. Les relations entre les gens ne sont pas aussi binaires qu'on croit".
"Vous couchez ensemble ?"
Elle jubile. Bon sang. Est-ce qu'elle attendait depuis samedi pour me demander ça ?
"Ça non plus, ça n'est pas binaire, crois-moi."
Viktor écarquille les yeux et attrape le bol de raisins au chocolat pour le caler sur ses genoux, se mettant clairement en retrait de la conversation.
"Ce n'est pas exclusif, j'imagine".
Peut-être qu'Allison peut le sentir, que ses questions et son obsession pour les labels m'agacent, mais ses yeux à elle brillent, comme si elle vivait enfin ses fantaisies de confessions d'ado. Comme une forme de rattrapage, quand qu'à l'âge de le faire, son monde était fait d'entrainements, de conférences de presse et de missions. Je sais ce qu'elle cherche. Une cas où nous mettre, un récit intelligible, une dynamique dans une grille qu'elle connaîtrait. Mais ça ne fonctionne pas comme ça. Je soupire.
"Quel intérêt à ce que ça le soit. On a chacun nos expériences, nos crush et passages à vide, surtout lui. On a surtout tous les deux rencontré beaucoup d'imbéciles d'un soir, pour ne pas être malpolie. Le fait est que..."
Je dois bien être honnête au moins sur un point :
"... on a toujours fini par se retrouver flanqués sur le même canapé, et c'est le seul moment où on se retrouve l'un et l'autre en sécurité".
Je ne vais pas leur expliquer que quand il entre par la fenêtre et se glisse dans mon lit, à 3h du matin, tremblant de froid, de spectres ou de manque, je n'ai pas besoin de lui demander ce qui ne va pas : je sais déjà. Que je ne le laisse pas me toucher, mais qu'il est le seul pour qui je le fasse - moi - sans avoir envie de virer intangible. Que quand son souffle se calme enfin, j'ai l'impression de me remettre à respirer, moi aussi. Qu'il avait raison, quand il s'était présenté comme 'un rayon de soleil', le jour où nous nous sommes rencontrés, même s'il l'avait dit ce jour-là par ironie.
Je ne vais pas leur dire non plus à quel point je suis rongée par l'angoisse de ne pas savoir où il se trouve, en cet instant. Ni que ce téléphone qui ne sonne pas, dans l'entrée, me tue.
Sans doute parce que je suis moi-même dans le déni de tout ça.
Un silence plane, dans le seul ronron de Mr Puddle, qui expose son ventre duveteux et sans gêne. Jusqu'à ce qu'enfin, Viktor le rompe, gentiment et sans violence pour moi, à la différence de tout ce qui vient d'être prononcé :
"Tu as autant besoin de lui que l'inverse".
Je cligne des yeux, reconnaissante qu'il ait résumé la seule chose qui compte vraiment. Je hais le reconnaître, mais notre espace est le seul où l'hypervilgilance retombe, où se taisent les voix, où nous arrivons à être nous un moment en dépit des agressions de l'univers entier. Je ne le reconnaîtrais pas, mais si l'implicite a parlé pour moi ce soir : tant mieux.
"Ma grand-mère pense qu'un jour ça me perdra", dis-je en essayant de ne pas flancher, car Granny m'a aussi alertée sur le jour où il disparaîtrait. Alors je serre les dents, j'essaye de chasser le noeud à ma gorge, et j'ajoute :
"Pour être honnête, ce qu'elle ou quiconque pense de ça, je m'en fous".
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Notes :
Pousser Rin à l'analyse de sa relation avec Klaus est probablement l'exercice le plus difficile qu'on puisse lui demander. Allison ne prend pas de détour, elle la pousse pratiquement dans ses retranchements, avec violence. Mais ce chapitre donne incontestablement quelques clés, pour le chapitre suivant.
Que Rin le veuille ou non et malgré l'absence de Klaus dans ce chapitre, tout ce qu'elle pense, accepte ou refuse ce soir est conditionné par lui. Elle détesterait sans doute que j'écrive ça, mais leur relation est structurante dans sa vie, même quand il est absent.
Allison est ici dans le sillage de ce qu'elle est dans l'épisode de la série : dans une humeur de "soirée pyjama", au milieu du chaos. Ce chapitre m'a aussi permis d'explorer sa relation à Claire, et la méfiance qu'elle porte déjà à Leonard, à ce stade des événements.
Merci à Mr Puddle pour ce caméo. À lui qui sent l'énergie vibrer autour de Viktor, et qui en sait possiblement très long sur lui.
Tout commentaire fera ma journée ! ♡