Le Royaume des Rats par

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Continuation / Fantasy

16 Douleurs d'hier

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Kristofferson était mal à l’aise. Il était un peu plus de dix heures du matin. La sueur faisait coller sa chemise à la fourrure de son échine. Il sentait peser sur sa tête le regard des trois personnes qui lui faisaient face : son grand-père, le Prince Ludwig Steiner, assis tranquillement à son bureau, le commandant Johannes Schmetterling à sa droite, et Dame Franzseska Gottlieb à sa gauche.

 

Le Prince finissait de lire le rapport signé par le capitaine Rudy Müller. Tout en tenant le papier entre le pouce et l’index de sa main droite, il faisait tourner avec le pouce de la main gauche le sceau qu’il avait fait fabriquer autour de son annulaire. Kristofferson focalisait son attention sur ce sceau, un bijou simple, fondu dans de l’acier, avec le blason du Royaume des Rats délicatement ciselé sur sa surface. Cela permettait au jeune homme-rat de pouvoir éviter de voir les yeux de ses interlocuteurs, tout en ayant l’air de regarder dans leur direction. Il se força également à concentrer ses oreilles sur le gazouillis des oiseaux qu’on pouvait entendre à travers les vitres, afin d’échapper au silence malsain qui étouffait le cabinet.

 

Steiner posa le rapport sur le bois verni, releva les yeux vers son petit-fils, prit son inspiration, et demanda posément :

 

-         Et donc, ils sont tous morts ?

-         Il ne reste plus un seul villageois de Klapperschlänge en vie, Opa.

 

Kristofferson baissa la tête, résolu à affronter la fureur de son grand-père.

 

-         C’est de ma faute. Je n’ai pas pensé à les mettre à l’abri en nos murs pour la nuit.

-         Hum… Qu’en pensez-vous, Schmetterling ?

 

Le grand homme répondit d’un ton sévère :

 

-         Si un militaire sous mes ordres me rapportait une réponse de ce genre, je le ferais immédiatement soumettre au jugement d’une cour martiale, votre Altesse. Néanmoins, avec toute la sympathie qu’il peut susciter, et ses qualités non négligeables d’homme d’action, votre petit-fils est encore jeune, il n’est pas officiellement militaire, et je peux comprendre qu’il ne puisse pas forcément penser à toutes ces consignes que doivent normalement suivre automatiquement tout responsable d’un corps d’armée. Je pense que le capitaine de la garnison aurait dû prendre cette initiative.

 

Le Prince hocha la tête.

 

-         Fort bien. Et vous, Dame Franzseska ?

-         Je connais Kristofferson depuis qu’il est venu au monde, Altesse. J’avoue que j’ai un peu de mal à comprendre comment quelque chose d’aussi important a pu lui échapper ? Il n’est pas du genre à négliger le plus petit détail, d’ordinaire. Cela dit, c’est la première fois qu’on lui confie la responsabilité directe d’une mission. Pendant les Récoltes, il a toujours été accompagné de votre fils, ainsi que de moi-même ou mes enfants. Et personne n’est infaillible. J’espère qu’il va apprendre de son erreur.

-         Je l’espère aussi, murmura Steiner.

 

Une fois encore, un silence compressa les poumons du jeune homme-rat. Il sursauta presque quand il entendit la douce voix de son grand-père demander :

 

-         As-tu quelque chose à nous dire en particulier, Kristofferson ?

-         Comment me rattraper ? bredouilla-t-il.

 

Cette fois, le Prince eut un petit sourire satisfait.

 

-         Nous verrons ça plus tard. Auparavant, j’aimerais revenir sur la façon dont vous avez pu survivre aux Orques. Peux-tu confirmer devant le Commandant et Dame Franzseska les dires du capitaine Müller ?

-         Absolument, Opa. Grâce à l’intervention du capitaine Hansel Kreutzer, de la garnison de Wüstengrenze, les Peaux-vertes ont été mis en déroute.

-         Bien. Et concernant ce qui s’est passé après la bataille ? Quelle est ta version ?

 

Kristofferson comprit qu’il avait intérêt à être honnête, mais qu’il devait absolument convaincre son grand-père qu’il avait bien agi. Il voulut tenter d’y aller au culot. Il s’adressa au chef des armées.

 

-         Commandant Schmetterling, c’est bien vous qui avez mis le capitaine Kreutzer à la tête de la garnison de Wüstengrenze ?

-         En effet, monseigneur.

 

Les traits du Skaven brun s’endurcirent.

 

-         Je vous invite à faire attention à mieux choisir qui vous placerez, dorénavant.

-         Et pourquoi donc, monseigneur ? répondit le grand homme roux, subitement agacé.

-         Parce que nous n’avons pas besoin d’avoir comme capitaines frontaliers des gens qui sous-estiment une situation manifestement dangereuse, laissent d’autres soldats essuyer le plus gros des pertes, et méprisent à la fois les femmes et les Skavens. Kreutzer présentait tous ces défauts. Comme l’a rapporté Müller, en tant qu’émissaire du Prince, je l’ai démis de ses fonctions.

-         Ah oui ? demanda Schmetterling. C’était à moi de le faire ! Jusqu’à preuve du contraire, le Commandant de l’armée de Vereinbarung, c’est moi !

-         Mais en sa qualité d’émissaire du Prince, il était en droit de le faire, intervint Steiner. Et si j’ai à peu près confiance en votre jugement et en votre loyauté, Schmetterling, je me fie bien plus à mon petit-fils.

 

Schmetterling ne répondit pas, mais son regard noirci par la colère disait de façon limpide à Kristofferson que cette confrontation ne faisait que commencer. Le Prince s’en aperçut, et murmura :

 

-         Vous pouvez disposer, commandant.

 

Le commandant s’inclina et quitta la pièce.

 

-         Dame Franzseska, nous allons devoir faire une estimation des dégâts, le coût des réparations, le dédommagement aux survivants pour le préjudice moral, toutes ces sortes de choses, en somme. C’est votre spécialité, c’est donc vous qui allez vous en charger. Nous pourrons nous passer de vos excellents services pendant quelque temps, la situation à Wüstengrenze me paraît plus urgente. Je veux que vous partiez dans trois jours, le temps de préparer toutes vos affaires, livres de comptes et instruments de calcul, d’affréter une escorte et d’en avertir le capitaine Müller.

-         Il sera fait selon votre bon vouloir, votre Grandeur.

-         Parfait. Je vous remercie.

 

Dame Franzseska prit congé des deux Steiner. Une fois les deux hommes seuls, le Prince se détendit un peu, et parla de nouveau à son petit-fils.

 

-         J’ai confiance en toi, mon petit, mais je me demande si le triste sort de Klapperschlänge n’affecte pas ton jugement ? Ce capitaine Kreutzer était si ignoble ?

-         Opa, tous les hommes de la compagnie qui étaient avec moi vous confirmeront qu’il a tenu des propos insultants envers nous, les Skavens, et les prêtresses de Shallya ont pâti de ses considérations méprisantes à l’égard de la gent féminine.

 

Ludwig Steiner soupira de lassitude. Il se leva, s’étira, croisa les bras dans son dos, et fit quelques pas dans le bureau. Ses souliers vernis firent grincer le parquet sous le tapis.

 

-         Mouais… Je ne veux pas tout charger sur ses épaules, mais peut-être que les choses auraient été différentes s’il était intervenu plus tôt, en effet. Mais cela n’allège pas pour autant votre responsabilité dans cette affaire-là, Kristofferson. Ni la tienne, ni celle de Müller, ni de tes lieutenants. Il va falloir réparer les dégâts au mieux. Pour commencer, nous devons trouver un remplaçant à Kreutzer.

-         Si je puis me permettre, Opa, ce remplaçant est tout trouvé. Le capitaine Rudy Müller m’a prouvé qu’il méritait bien mieux qu’une petite caserne comme celle de Klapperschlänge.

-         Vraiment ? Pourtant, je n’en ai pas l’impression, après avoir lu son rapport.

-         Il a la volonté, il a le courage ! Tout ce qui lui manque, c’est de la confiance en soi et quelqu’un qui lui laisse prouver ce qu’il vaut. Vous auriez dû le voir se battre contre cette vouivre, ou affronter les Orques ! Tout semblait perdu, et pourtant il n’a pas abandonné ! Je peux même vous dire qu’il m’a sauvé la vie !

-         Je vois.

 

Ludwig Steiner se réinstalla à son bureau, se frotta le nez, et leva les yeux vers son petit-fils.

 

-         Ce village n’existe plus. Les soldats n’ont plus rien à protéger. Je ne sais pas si d’autres viendront y habiter, mais en attendant, autant que les quelques hommes restants s’installent à Wüstengrenze. Je vais écrire un édit en ce sens. Quant à toi, pour régler définitivement cette histoire de responsabilité par rapport aux victimes, je t’annonce que tu te placeras sous l’autorité de ce capitaine Müller pour les six prochains mois. Tu partiras avec Dame Franzseska. Tu seras en bonne position pour bien analyser les qualités et les défauts de Müller, et tu l’aideras à devenir capable de gérer toute la garnison tout seul. Tu lui enseigneras ce que tu as appris, ainsi qu’aux soldats sous sa responsabilité. Ainsi, tout le monde en tirera avantage, et ça te permettra de faire amende honorable aux yeux de Verena, et des miens. Le Prince a parlé.

 

Le jeune Skaven brun s’inclina et prit congé de son grand-père. Il ne se retira pas tout de suite dans ses appartements, mais se rendit à la bibliothèque. Il y retrouva le prieur Romulus, à qui il donna un courrier rédigé de la main de Mère Hannah. Il quitta la pièce avec le sourire satisfait de quelqu’un ayant accompli une besogne nécessaire.

 

*

 

Le soleil était haut dans le ciel, et la chaleur de ses rayons réconfortaient un peu Jochen. Même s’il avait tout fait pour rester stoïque, les horreurs de l’assaut sur Oropesa l’avaient ébranlé. Un peu de paix n’était donc pas de trop à son goût. Il avait surtout ressenti que son ami à fourrure noire avait besoin de se changer les idées. Aussi les deux compères avaient fait un détour par Sondernach. C’était un gros village dont la richesse tenait essentiellement en la vente de bois. Tous les hommes de Sondernach étaient bûcherons ou chasseurs. La forêt voisine leur fournissait un bois de qualité reconnue, et l’on avait bâti un petit comptoir commercial où les clients venaient souvent se ravitailler. Un bon nombre de villes en développement profitait de ce bois, y compris les grandes cités frontalières très éloignées. De véritables convois avec une solide escorte quittaient régulièrement Sondernach.

 

Jochen croisa justement l’une de ces caravanes. Il jeta un coup d’œil professionnel, et analysa en quelques instants la teneur de l’équipée.

 

Armoiries d’Ostentür, une vingtaine de miliciens pour cinq chariots… Ils doivent construire un nouveau bâtiment.

 

Le bois servait effectivement aux constructions, mais il était aussi employé pour les meubles et certaines armes. Certes, les charpentiers et menuisiers veillaient à utiliser les matériaux les plus appropriés selon les usages, mais le bois de Sondernach avait la particularité de pouvoir être employé pour satisfaire des besoins aussi variés que multiples.

 

Tout en marchant, le grand gaillard repéra le bâtiment qu’il cherchait. C’était justement le comptoir d’où partait le nouveau convoi. Une grande pancarte en forme de bûche était suspendue au-dessus de la porte d’entrée, et les personnes sachant lire pouvaient voir un nom peint dessus : Baumann. Les Baumann étaient une famille nombreuse, dont chaque membre participait à la gestion de l’entreprise. Les dirigeants, deux Humains dans la fleur de l’âge, avaient élevé pas moins d’une huitaine d’enfants, dont le plus jeune venait de fêter son treizième anniversaire. Bien qu’ayant eu accompli leur devoir de population du Royaume des Rats, Isidor et Ortrun Baumann avaient voulu tenter l’expérience, et s’étaient portés volontaires pour adopter un petit Skaven. C’est ainsi que, huit mois plus tôt environ, ils avaient adopté l’un des Libérés ramenés par Psody et son équipe.

 

Tous les membres de la famille avaient accueilli avec joie l’événement, en réalité c’était même les enfants qui avaient suggéré l’idée au couple. Confiants, ceux-ci en avaient référé au temple de Shallya du village. La requête était remontée jusqu’à Romulus lui-même. Il y avait vu l’opportunité d’observer comment pourrait évoluer un jeune Skaven élevé au sein d’une famille nombreuse Humaine. Les enfants des Baumann avaient eux-mêmes des enfants encore jeunes, cela pouvait donner des résultats intéressants du point de vue social. Et donc, les Baumann avaient hérité d’un petit garçon qu’ils avaient baptisé Gottfried.

 

Jochen franchit la porte et salua l’homme mûr assis au comptoir.

 

-         Voilà, le forgeron a fini de ferrer les chevaux, on va vous laisser, on vous a assez dérangé comme ça.

 

Isidor Baumann tenait son commerce hérité de son père depuis plus de deux décennies. Grâce à son sens des affaires couplé à suffisamment de chance pour éviter les graves imprévus, il avait bien prospéré. Il était grisonnant, arborait une moustache bien taillée, et portait toujours un gilet pourvu de nombreuses poches dans lesquelles il avait l’habitude de ranger ses petits outils.

 

L’Humain répondit joyeusement :

 

-         Mais vous ne nous dérangez pas ! C’est toujours agréable de vous voir ! Et puis…

 

Il tendit le bras vers la fenêtre.

 

-         Regardez donc ! Gottfried est tout content !

 

Jochen passa la tête par l’ouverture, et eut un grand sourire devant un spectacle qu’il jugea amusant et attendrissant à la fois.

 

La fenêtre donnait dans une petite cour où était installée une grande table, habituellement utilisée pour les grands repas familiaux. Au bout de la table, il y avait une chaise haute fabriquée pour permettre à un tout jeune enfant de rester assis sans tomber. Sigmund, lui-même installé sur un siège, était en train de donner à manger à un tout petit Skaven sur la chaise haute. Ce raton était maintenant âgé d’une bonne petite neuvaine de mois. Son pelage avait poussé, et présentait plusieurs nuances de couleur brune. Il avait notamment une grosse tache sombre sur l’œil gauche. Il avalait bruyamment le potage préparé par sa mère Ortrun, et babillait joyeusement entre chaque cuillerée.

 

Jochen ne put s’empêcher de railler son camarade.

 

-         Oh, regardez-moi ça ! Comme c’est mignon !

-         Va te faire… ! répondit le grand Skaven Noir avec un pauvre sourire agacé.

-         Quel sens de la répartie ! ricana Jochen.

-         Il n’a pas besoin d’apprendre tes cochonneries, Jochen ! répliqua Sigmund en riant à son tour.

-         Dépêche-toi, les chevaux sont prêts, on a encore de la route à faire.

-         J’arrive, j’ai presque fini.

 

Jochen disparut de son regard. Le jeune Steiner en profita pour reporter son attention sur le petit enfant qu’il continuait de nourrir.

 

-         Ouais… comme éducation, tu mérites mieux que celle de ce voyou !

 

Tout en continuant à lui servir le potage, son regard se fit lointain, alors que des pensées tumultueuses vinrent titiller son esprit.

 

Est-ce que je vaux mieux que ce voyou ?

 

Sigmund poussa un soupir, et revécut les circonstances qui l’avaient amené à rencontrer ce petit raton.

 

*

 

La colonie de Sacherg était réputée pour être de taille modeste. D’après les observations de Nedland, cette petite enclave de l’Empire Souterrain, située de l’autre côté de la frontière qui séparait les Royaumes Renégats de la Tilée, n’était d’ailleurs plus très vaillante. Un récent assaut d’une milice lasse de voir ses ressources régulièrement pillées avait eu raison des quelques régiments de Guerriers des Clans. Les Humains n’avaient pas eu le courage de poursuivre les Skavens Sauvages jusque dans les tréfonds de leur terrier, mais l’éclaireur Halfling l’avait fait. Sacherg était moribonde. Les globes de gaz de Gabriel avaient rapidement réduit à l’impuissance les rescapés qui erraient dans les couloirs. Les colonies étant conçues toutes à peu près sur le même modèle, la pouponnière était située à l’écart au bout d’un long tunnel, et donc à l’abri des émanations des volutes soporifiques. Nedland, parti en avant, n’eut aucun mal à la trouver, suivi par la compagnie menée par Psody.

 

Cette fois, Psody était accompagné de Sigmund, seulement, il n’y avait aucun autre Skaven dans l’équipe. Une quinzaine d’Humains les suivait, pendant que Marjan fermait la marche. Ils rejoignirent Nedland qui les attendait devant une lourde porte grande ouverte.

 

-         Nous y voilà ! Deux ranuques seulement, hors-jeu. Mais je ne sais pas si cette Récolte-là sera très fructueuse. C’est une petite pouponnière, elle n’a qu’une seule chambre.

-         Combien de pondeuses ? demanda Marjan.

-         Quatre.

 

Le nez de Sigmund se fronça.

 

-         Marjan, pourquoi tu dis « pondeuses » ?

-         Parce que c’est ce qu’elles sont, Siggy !

-         Ce sont… des femmes !

 

Marjan se tourna vers le grand Skaven Noir. La détermination de son regard visible à travers les lentilles de son masque le mit mal à l’aise.

 

-         Sigmund, je suis la première à dire qu’il faut traiter les garçons et les filles de la même façon. Mais pas ces créatures. Si tu leur donnes une once d’identité, tu ne fais qu’accroître la souffrance. Surtout la tienne.

-         Quelle souffrance ? De quoi tu parles ?

-         D’une réalité qu’il est temps pour toi d’affronter-assumer, répondit le Skaven Blanc. Nous nous sommes mis d’accord avec ta mère et ton grand-père, Sigmund.

-         Sur quoi ? demanda le Skaven Noir, subitement effrayé.

-         Tu dois voir par toi-même qui sont vraiment les Skavens Sauvages, et pourquoi-pourquoi il est important de les combattre.

 

Le Maître Mage fit un petit mouvement de tête vers la grande ouverture.

 

-         Passe devant.

 

Sigmund hésita un peu, mais se résolut à obéir. Il franchit la porte. Il se retrouva dans un petit couloir éclairé par des globes de lumière installés par les Technomages Skryre. Il distingua une autre porte ouverte par Nedland quelques yards plus loin. Derrière lui, les autres le suivaient, tout en restant à distance. Au fur et à mesure qu’il avançait, il sentit son cœur battre de plus en plus fort. C’est alors qu’il distingua des halètements rauques et graves. Plusieurs créatures sans doute de grande taille étaient tapies dans la salle au fond. Il s’arrêta, se retourna vers les autres. Son père, toujours à quelques pas de lui, lui fit signe d’avancer d’un mouvement des doigts. Sigmund reprit sa marche, et arriva enfin devant le seuil de la pouponnière. Il inspira profondément, et entra.

 

-         Shallya ait pitié !

 

Plusieurs fois, le jeune homme-rat avait demandé à Psody, Romulus et Kristofferson à quoi ressemblaient les génitrices du peuple de l’Empire Souterrain. Les différentes descriptions se recoupaient sur plusieurs points, mais l’horreur qu’elles avaient suscitée chez lui était mille fois en deçà de ce qu’il éprouvait à cet instant.

 

Il se trouvait dans une petite salle basse mal éclairée, à peine plus grande que le débarras de l’écurie de la propriété familiale. Le sol était recouvert de paille humide, assombrie de taches de fluides divers et variés. Quand il regarda plus attentivement les alentours, son pelage se hérissa davantage devant une vision particulièrement déroutante.

 

Une femelle Skaven était allongée à chaque coin de la pièce. Toutes les quatre étaient nues, enchaînées par le cou à des anneaux incrustés dans les murs de pierre. D’ordinaire, voir quatre filles ainsi traitées auraient avant tout révolté le Skaven Noir. Mais il ne pouvait pas éprouver autre chose qu’une brutale montée de compassion. Les larmes lui montèrent aux yeux. Sous l’effet des pommades, des fumigations et autres médications à base de malepierre, les quatre pondeuses étaient effroyablement difformes. Énormes, pesant sans nul doute plusieurs centaines de livres chacune, elles étaient allongées sur le dos, immobiles, bras et jambes écartées à cause des cylindres de graisse qui enrobaient leurs membres.

 

Ce triste tableau n’était pas seulement pitoyable, il était aussi aberrant aux yeux du jeune homme-rat. Pour lui, le concept de fille Skaven était associé à sa mère, ou à ses petites sœurs, en particulier Bianka, la plus proche de lui, et elle-même entrée dans l’âge adulte en même temps que lui. Il ne pouvait pas accepter le moindre rapport entre elles et ces pathétiques créatures informes.

 

Il sentit son père se tenir à ses côtés.

 

-         Ça ira-ira ?

-         Que… Je… je ne sais pas quoi dire. Je n’en crois pas mes yeux.

-         Et encore, avec ton masque, tu ne sens pas l’odeur.

-         C’est… monstrueux ! Abominable ! Ces pauvres filles…

-         « Pondeuses », Siggy. Tu dois t’habituer à dire « pondeuses ».

-         Ce ne sont pas des animaux, Père !

-         Les Skavens Sauvages en font des machines à reproduire. Elles n’ont aucune autre fonction.

-         L’une d’elles t’a donné naissance ! Et une autre a fait pareil pour Mère ! Tu ne peux pas qualifier mes grand-mères de « machines à reproduire » !

-         Pourtant, c’est ce qu’elles sont. Tu as raison, ta mère et moi avons été mis au monde par de telles créatures. Je ne le nie pas. Mais je te rappelle-rappelle que l’un des objectifs du Royaume des Rats est justement de tout faire pour que ce que tu voies appartienne au passé. Ces pauvres choses n’ont pas de nom, aucun droit, et sont trop abruties-décérébrées par les drogues pour éprouver autre chose que la douleur. Plus aucune fille du peuple des Skavens ne doit finir comme ça. Et pour cela, nous devons fonder une nouvelle société. Et tu es face à la première étape.

 

Sigmund resta coi, regardant les femelles, sans dire un mot. Son père consentit à poursuivre :

 

-         C’est dur à dire, je le sais, mais tu ne dois pas les associer aux filles de notre Royaume. Cela risque de te rendre la tâche encore plus difficile-délicate.

-         Quelle tâche ?

-         À ton avis ?

 

Quatre des Humains entrés dans la chambre approchèrent de l’une des pondeuses. Près de celle-ci, sur le sol, cinq Skavens nouveau-nés étaient entassés sur la litière. Tous étaient nus, de taille comparable à celle d’un nourrisson Humain, et semblaient dans un état semi-comateux, bougeant à peine.

 

-         Seulement des garçons, grommela Marjan.

 

Au moins, elle leur accorde déjà une identité Humaine, songea Sigmund.

 

-         Cette pouponnière ne contient aucune fille, commenta Nedland.

-         T’es sûr ?

-         Les Skavens mettent les filles dans une pouponnière à part, où ils les nourrissent au lait de malepierre. Ça les habitue à la recevoir en plus grande quantité quand elles sont en âge d’enfanter.

-         Attends, Nedland… tu veux dire que Mère a… été…

-         Nourrie au lait de malepierre, sans doute, répondit le Halfling. Heureusement, pas assez pour affecter sa santé. Tu en es la preuve.

-         Assez parlé ! intima Marjan. Qu’est-ce que tu en penses, Psody ?

-         Ils n’ont pas l’air trop infectés-malades. Espérons que l’air de la surface les revigore. On les embarque tous !

 

Et les Humains ramassèrent délicatement les ratons pour les déposer en douceur dans leurs paniers rembourrés. L’un d’eux gémit doucement, mais se tut une fois sur le coussin.

 

Marjan demanda :

 

-         C’est terminé ?

-         Pas tout-à-fait, répondit le Skaven Blanc.

 

Il avança à pas de loup vers une autre pondeuse, allongée tout au fond de la cave.

 

-         Sigmund ? Approche.

 

Le Skaven Noir obéit, et rejoignit son père.

 

-         Regarde.

 

Le jeune homme-rat eut un haut-le-cœur. Il sentit sa haine pour le peuple de l’Empire Souterrain croître avec son dégoût. Comment un peuple pouvait-il infliger un tel traitement à sa moitié féminine ? Sa réaction le réconforta un peu.

 

On a le même sang, mais dans mon cœur, je n’aurai jamais, jamais, rien à voir avec ces animaux ! Et encore… même les animaux n’infligent pas un tel traitement aux femelles !

 

-         Je sais-sais, fiston.

-         Quoi ?

-         Tu viens de parler, tu ne t’en es pas rendu compte ?

-         Euh… ah. Bon. Mais… toi non plus, tu n’es pas comme eux !

 

Psody tapota gentiment le bras de son fils.

 

-         T’inquiète pas, mon petit, j’en ai conscience. Allez, passons aux choses sérieuses. Tu vas maintenant le Récolter.

-         Qui ç… oh !

 

Sigmund ne l’avait pas remarqué tout de suite, mais il y avait quelque chose sur l’énorme femelle. Il vit un tout petit raton, un petit garçon sans doute né depuis peu. Un seul. Il était cramponné sur l’une des mamelles gigantesques de la pondeuse, et suçait son lait.

 

Le Skaven Noir approcha d’un pas. Le petit raton, comme les autres, était complètement nu, et encore recouvert de fluides utérins. Il ne semblait pas l’avoir remarqué. En même temps, était-il conscient de quoi que ce soit, en dehors de la présence de sa mère ?

 

Cela lui rappela la première fois qu’il avait vu son jeune frère, Gabriel. Il avait été enchanté, et s’était promis de le protéger tout autant que sa sœur Bianka. Or, ce qu’il voyait ne lui inspirait pas la même joie.

 

La voix de Psody le tira brutalement de ses pensées.

 

-         Prends-le.

-         Quoi ?

-         Prends-le !

-         Euh…

-         Nous sommes ici pour une Récolte, Sigmund. Aujourd’hui, c’est à toi d’accomplir la mission. Prends doucement ce petit, et dépose-le dans un panier.

 

Sigmund voulut obéir. Il tendit les deux mains, les glissa sous le petit Skaven, et tira doucement. Mais à peine l’eut-il soulevé du flanc de la pondeuse que celui-ci poussa un cri tellement strident que le Skaven Noir le relâcha précipitamment pour se couvrir les oreilles.

 

-         Attention ! Tu as failli le laisser tomber ! le réprimanda son père.

-         Je… je ne pensais pas que…

-         Tu as déjà entendu ce genre de cri, pourtant !

-         Jamais ! Chaque fois que je suis descendu dans une colonie, je montais la garde devant la pouponnière ! Et quand les Récolteurs sortaient, les bébés dormaient à cause du gaz !

-         Oui, mais à la maison-maison ? Un petit frère et deux petites sœurs, ça fait du boucan !

-         Ce… n’est pas pareil.

-         Assez parlé ! Ramasse-le !

 

Psody se montra impatient. Sigmund serra les dents, mais voulut bien faire. Il avança prudemment vers la femelle, sans oser la regarder. Il passa ses doigts sous les pattes du raton, puis leva les mains derechef. Il les rabaissa bien vite et se réfugia dans un coin de la pièce quand les crissements du nouveau-né lui lacérèrent de nouveau les tympans.

 

Psody soupira d’agacement, serra les poings, mais ne perdit pas son calme pour autant. Les cris avaient cessé, mais le Skaven Noir tremblait toujours jusqu’au bout de la queue.

 

-         J’ai du mal à croire que tu es le fils qui massacre les Guerriers des Clans sans faiblir !

 

Sigmund releva la tête.

 

-         Dois-je le faire ?

-         Cela fait partie de la mission. Ton frère est passé par là, mais il a tenu bon ! Si tu veux être un Récolteur à part entière, tu dois être capable de récolter un Skaven !

 

Le Skaven Noir approcha de l’énorme femelle, se planta devant son flanc sur lequel était agrippé le raton, et ne bougea plus.

 

-         Allez, Siggy, allez !

-         Je ne peux pas...

-         Bien sûr que si !

-         Attendons au moins qu’il ait fini de téter !

-         Non, les autres vont finir par se réveiller, si tu traînes-hésites trop !

 

Devant le regard pressant de son père, il se décida à poser de nouveau ses mains sur le raton. Celui-ci avait compris instinctivement ce que signifiait le contact de ces doigts, et se remit à hurler, hurler, tout en se cramponnant à la tétine de sa mère. Le Skaven Noir sentit les larmes lui monter aux yeux sous les lentilles de son masque.

 

-         Je ne peux pas ! C’est trop dur !

 

Sigmund détourna le regard, sans relâcher sa prise. Psody lui expliqua d’une voix qu’il fit apaisante :

 

-         Écoute, tu peux le faire !

-         Je ne veux pas… le priver de sa maman !

-         C’est normal ! Tu as raison, Siggy ! Mais pense à ce qui va se passer ! Si tu le laisses là, demain, après-demain au plus tard, ce sera un Skaven d’un Clan qui l’arrachera à cette pauvre chose ! Les petits ratons ne restent jamais plus de trois jours dans la pouponnière. Celui-ci pourrait tomber dans les griffes du Clan des assassins Eshin, ou pire, celui des pestiférés du Clan Pestilens ! S’il survit, ce sera pour devenir une machine de guerre assoiffée de sang-violence ! Tu peux lui offrir un meilleur avenir !

 

Sigmund rouvrit les yeux, et vit tout à coup quelque chose qui finit de lui glacer le sang. Il vit le visage aux joues flasques de la femelle, et distingua nettement des larmes qui perlaient aux coins de ses yeux. Pire, elle poussa un mugissement grave, chargé de toute la tristesse de l’Empire Souterrain, comme si le peu de conscience qui lui restait lui permettait de comprendre de qui se passait.

 

C’en fut trop pour Sigmund.

 

-         Non !

 

Le grand Skaven Noir recula d’un pas, agitant ses mains comme si ses doigts venaient de prendre feu. Il fit quelques autres pas maladroits, et tourna fermement le dos à la pondeuse.

 

Il anticipa le pire quand il entendit la voix de son père.

 

-         Siggy… regarde-moi.

-         Non !

-         Siggy, je te le demande, écoute-moi et fais-moi confiance !

 

Comme le grand Skaven Noir ne bougea pas, Psody poussa un petit soupir et se campa devant son fils.

 

-         Aujourd’hui, ça va faire mal, car tu le sépares de sa mère. C’est un fait-fait. Instinctivement, ils ont mal, tous les deux. Mais c’est inévitable. Très bientôt, ils seront séparés, soit par toi, soit par les Skavens Sauvages. La différence est que si c’est toi qui le fais maintenant, tu lui offriras une vie avec des frères, des sœurs, puis une femme, des enfants… une vraie famille !

-         On… on ne peut vraiment pas… prendre la mère ?

-         Regarde-la. Il y a une éternité que ce n’est plus une Skaven. Peut-être qu’elle n’en a plus pour longtemps. En plus, elle est tellement bouffie-ballonnée qu’on ne pourrait même pas lui faire passer la porte. Maintenant, tu as un choix-choix à faire pour son enfant : le laisser devenir un Skaven Sauvage et l’affronter dans quelques années, ou lui offrir une vie meilleure à Vereinbarung. Dans les deux cas, ce petit n’a pas le choix, lui, c’est vrai. Mais s’il vient avec toi-nous, alors il connaîtra l’amour, et sera libre de faire des choix. Dans l’Empire Souterrain, il n’en sera rien, Siggy. Donne-lui ce dont il a vraiment besoin : un vrai foyer.

 

Sigmund se retourna, réfléchit longuement, et décida de cesser de réfléchir. Il se pencha vers la femelle. Il passa délicatement ses mains autour du nouveau-né, et murmura à son oreille, la gorge nouée de sanglots :

 

-         Je suis… désolé.

 

Puis il se résolut à l’arracher du flanc de la pondeuse, faisant tout son possible pour ne pas faire attention à ses couinements terrifiés. La pondeuse mugit derechef. Sigmund s’empressa de rejoindre Nedland, qui tendait vers lui un panier vide. Le Skaven Noir y déposa le petit raton, et courut hors de la pièce. C’est à peine s’il entendit Psody lui dire :

 

-         Bien joué, fils !

 

Toute la compagnie suivit le Skaven Noir. Comme à chaque fois, au moment où les Récolteurs quittèrent la pouponnière pour regagner la sortie, les petits ratons s’endormirent sous l’effet du gaz qui flottait encore dans l’air.

 

Et pourtant, les cris labourèrent les tympans de Sigmund jusqu’à la sortie.

 

 

Quelques heures avaient passé. Les Récolteurs n’étaient qu’à quelques heures de marche des Royaumes Renégats. La forêt tiléenne n’était pas aussi profonde que celle de l’Empire, mais elle restait un bon endroit pour se cacher pour la nuit. Comme c’était une mission de petite envergure, la compagnie n’avait pas besoin d’utiliser l’astuce du convoi de prisonniers. Dès le lendemain matin, ils pourraient franchir la frontière de la Tilée en passant par les montagnes afin de gagner Hoffnungshügel, où les petits seraient pris en charge.

 

Les Humains fêtaient cette petite victoire avec quelques bières et des chansons. Nedland en profita pour lancer une petite blague, comme à son habitude :

 

-         Hé, vous savez comment on appelle un Elfe Noir avec une arbalète à répétition ?

 

Devant les airs interrogateurs, le Halfling déclara :

 

-         On l’appelle « Monsieur » !

 

Tout le groupe éclata de rire. Nedland chercha du regard celui qu’il voulait réconforter, mais il ne le vit pas.

 

-         Hé, où est le petit rat noir ?

 

Les rires cessèrent aussitôt, pour laisser place à une lourde gêne. L’éclaireur demanda à une jeune femme qui avait l’air d’hésiter à parler :

 

-         Silke, tu l’as vu partir ?

-         Euh… je crois qu’il est allé dans cette direction.

 

Elle montra d’un geste de la main un carré d’arbres un peu à l’écart. Psody se leva.

 

-         Je vais lui parler.

 

Il ne mit que quelques minutes à repérer la grande silhouette de son fils. Assis sur un tronc d’arbre, il avait la tête coincée entre ses deux mains fortes mais délicates, les doigts crispés sur le métal du masque qu’il n’avait pas encore enlevé. Des chuintements résonnaient de manière irrégulière à travers le bec de filtrage. En approchant, le Maître Mage sentit son cœur se serrer quand il comprit que ces chuintements étaient des sanglots.

 

Il s’arrêta juste devant le Skaven Noir, et murmura :

 

-         Je suis très fier de toi, Sigmund.

 

Sigmund ne réagit pas. Le Skaven Blanc continua :

 

-         Tu as pris la bonne décision. N’en doute jamais.

 

Sigmund releva la tête et arracha son masque, révélant des flots de larmes sur son visage furibond. Il s’écria :

 

-         Nous sommes des voleurs d’enfants ! Et tu m’as convaincu d’y participer ! Maintenant, je suis un monstre !

-         Calme-toi, mon petit. Ce n’est pas vrai-vrai.

 

Le Skaven Blanc avait parlé d’une voix d’abord plutôt forte, mais qui se radoucissait au fur et à mesure qu’il expliqua :

 

-         Si c’était des enfants avec de vrais parents aimants, tu aurais raison. Mais ce sont des Skavens élevés pour satisfaire le Rat Cornu. Il n’y a aucune notion d’amour ou de compassion chez eux, Siggy. J’ai passé les quatre premières années de ma vie parmi eux, je te rappelle ! Ils en font des guerriers destinés à ravager le monde, ou à crever-crever la gueule ouverte en essayant ! Ce petit serait devenu un Skaven Sauvage qui tue tous ceux qu’il n’aime pas, dévore tout ce qu’il peut, et viole toutes les filles qu’on le laisse approcher. Toi, tu viens de briser un cycle infernal qui dure depuis des générations. Sur le coup, ça lui a fait mal, et à toi aussi. Mais ça va passer ! Tu lui as probablement sauvé la vie, à cet enfant ! Et je peux te garantir que tu as fait ce qui était bon pour lui ! Rappelle-toi que tous tes amis ont été à la place de ce petit bébé. Est-ce que tu trouves qu’ils sont malheureux ?

-         Tu es sûr que je lui ai sauvé la vie ? En l’arrachant aux bras de sa mère ?

-         Oh, mais tu l’as vu toi-même, fiston ! Il n’avait déjà plus de mère ! Franchement, comment aurait-elle pu ? Si ça se trouve, d’ailleurs, elle n’en avait plus pour très longtemps-longtemps !

-         Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

-         Il n’y avait qu’un seul bébé sur elle. Cela veut dire que tous les autres de la portée n’étaient pas viables, ou qu’il était le seul. Dans les deux cas, elle ne peut plus engendrer-pondre une flopée de ratons d’un coup. Cela veut dire qu’elle est devenue inutile. Et tu sais ce qui arrive aux bouches inutiles, chez les Skavens Sauvages.

 

Le Skaven Noir hocha maladroitement la tête.

 

-         Maintenant, je vais te montrer le résultat de ce qu’on a fait, aujourd’hui. Suis-moi.

 

Docilement, Sigmund suivit son père jusqu’à une grande tente devant laquelle se tenaient deux Humains. Ils s’écartèrent pour laisser entrer les Skavens. À l’intérieur, les Récolteurs avaient disposé en cercle une demi-douzaine de paniers, chacun contenant un Skaven. Les bébés dormaient tous à poings fermés, dans un concert de sifflements. Ils approchèrent silencieusement de l’un des paniers.

 

-         Tiens, regarde-le ! Vois comme il a l’air paisible-serein ! Jamais il n’éprouverait cela dans un terrier de l’Empire Souterrain.

 

Sigmund fit le tour du panier, et contempla attentivement le petit raton qui remuait doucement sous sa couverture.

 

-         Il est… mignon ?

-         Bien sûr. Et peut-être que ce sera un beau gosse, dans quelques années. Avec de vrais parents et un vrai foyer, je t’assure qu’il vivra très bien. Tu lui raconteras votre rencontre, et je suis sûr-certain qu’il sera le premier à te remercier ! Enfin… je devrais dire « le troisième », ses parents le feront avant.

-         Tu… tu crois ?

-         Je le sais, fais-moi confiance-confiance.

 

Le grand Skaven Noir ne dit plus rien, et se concentra sur le bébé.

 

J’espère que tu as raison.

 

*

 

Sigmund poussa un soupir. Ce souvenir n’avait rien perdu de sa pénibilité. Ce jour fut la première fois qu’il ramassa un petit Skaven, et la dernière. Plus jamais il n’osa redescendre dans une pouponnière. Les cris du petit raton étaient restés gravés dans sa mémoire, telles les stries d’un gantelet de fer sur la surface d’un miroir. Par la suite, chaque fois qu’il avait participé à une Récolte, il était resté en retrait, à faire le guet, pendant que les autres remplissaient les paniers.

 

Heureusement, son père ne s’était pas trompé. Toute la famille Baumann s’était confondue en remerciements émus quand Isidor et Ortrun, accompagnés de trois de leurs enfants de sang, étaient venus récupérer le nouvel arrivé quelques jours plus tard. Par la suite, Sigmund avait pris l’habitude de venir à Sondernach au moins toutes les six semaines. Chaque visite était un moment de bonheur pour lui.

 

-         Siggy !

 

Sigmund sursauta et se retourna. Il vit juste le bras de Jochen par la fenêtre, qui indiquait la sortie d’un pouce énergique.

 

-         C’est bon, c’est bon, j’arrive.

 

Le grand Skaven Noir grommela en constatant que le bol de soupe était complètement vide. Heureusement, l’enfant semblait repu, et ne réclamait plus.

 

-         Je dois y aller, Gottfried.

 

L’homme-rat posa la cuiller de bois sur la table, et murmura :

 

-         J’espère qu’à défaut de le pardonner, tu comprendras ce grand crétin de Siggy…

-         Siggy ? Siggy !

 

Le cœur de Sigmund s’arrêta net. Pas d’erreur ! Le petit Skaven venait de lui parler ! De l’appeler par son nom ! Surpris au suprême degré, il en fut presque effrayé, et recula jusqu’à la porte qui menait au comptoir. Justement, le propriétaire serrait la main du capitaine Gottlieb.

 

-         Vous saluerez votre petite sœur pour nous, Messire Jochen !

 

Le grand jeune homme écarquilla les yeux, puis éclata de rire.

 

-         « Petite » ? Vous croyez ? Pour une bonne femme, elle est quand même sacrément grande !

-         Euh… oui, mais… Vous n’êtes pas son grand frère ?

-         Absolument pas, Maître Baumann ! De nous deux, c’est elle qui est sortie en premier de la panse de notre sainte mère ! Hé, dès ses premiers instants, elle a montré qu’elle n’est pas d’un caractère patient, ou qu’elle laisse un bonhomme lui passer devant !

 

Les deux hommes rirent de concert. Jochen croisa le regard incertain de Sigmund.

 

-         Ah, tout de même ! Allez, la nounou velue, faut qu’on y aille !

-         On y va. Le petit a bien tout mangé, Maître Baumann.

-         Parfait ! Avec vous, il ne fait aucun caprice, c’est tellement plus facile !

 

Le Skaven Noir serra à son tour la main d’Isidor.

 

-         Surtout, n’hésitez pas à revenir ! Ça fera vraiment plaisir à Gottfried !

-         J’y compte bien, Maître Baumann.

 

Et les deux compères prirent congé. Dix minutes plus tard, ils étaient dans la rue principale de Sondernach, et approchaient du pont qui enjambait la rivière qui délimitait son périmètre.

 

Sigmund jeta un dernier regard par-dessus son épaule.

 

Tu vaux le meilleur, Gottfried. Le meilleur.

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