Le Royaume des Rats
Chapitre 111 : Une bien triste nouvelle
7747 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 30/03/2026 19:08
Appuyé sur la barrière de la terrasse bâtie sur le toit du manoir, Psody Steiner contemplait le paysage. Du haut de la colline, la vue était superbe, et le Skaven Blanc ne s’en lassait pas.
Le maître mage était entré dans sa quinzième année d’existence. Cela représentait quarante-cinq ans pour un Humain. Les Skavens Sauvages de cet âge étaient peu nombreux, il en avait conscience. Depuis son évasion de son terrier natal, il avait acquis de la maturité. Il était devenu plus posé, et n’agissait plus jamais de manière instinctive. Il n’avait pas tellement changé, physiquement, même s’il commençait à sentir quelques légères petites déficiences : la vue qui avait baissé, ses pieds qui avaient tendance à légèrement lui faire mal quand il marchait longtemps… mais cela ne l’inquiétait pas outre mesure. Ses cornes, qui restaient les attributs dont il prenait le plus grand soin, avaient complètement repoussé, et étaient magnifiques.
Toute la ville de Steinerburg s’étalait à ses pieds, il pouvait aussi distinguer les alentours sur des miles de distance, les champs comme les petits villages. Les clochers des différents temples se dressaient çà et là, crevant la ligne uniforme des toits des bâtiments. Son regard s’attarda un moment sur deux points de la ville en particulier qui attiraient l’attention visuellement et sonorement. Le premier était au cœur du Quartier de la Couronne, c’était le chantier du Collège du Jade. Les travaux avaient bien avancé depuis leur lancement, près de quatre ans plus tôt, et l’école de magie serait prochainement prête à recevoir ses premiers élèves. Dans le Quartier du Marteau, à quelques encâblures de la caserne de la garde, il y avait un autre chantier. Après bien des atermoiements, et pour la plus grande satisfaction de Brisingr Mainsûre, le Prince avait fait débuter la construction d’un Collège du Feu.
Je me demande quelle sera la proportion de Skavens Blancs dans ces Collèges ?
La voix de Kristofferson, son fils aîné, tira le Skaven Blanc de ses réflexions.
- Père ? Mère m’a demandé de venir te chercher. Elle souhaite que tu la rejoignes au petit salon de thé.
- J’arrive-arrive.
Il sentit la fragrance de compassion émaner du Skaven brun. Son oreille remua quand il entendit sa voix, juste à côté de lui.
- Est-ce que… qu’est-ce que je peux faire pour toi ?
Psody posa la main sur le bras de son fils.
- Ta seule présence est déjà un grand soulagement.
- Je pense surtout à Mère.
- Continue à être comme tu es, c’est tout ce que je demande-requiers.
Le Maître Mage s’attarda encore quelques instants devant la vue. Il murmura :
- Dix ans… Voilà déjà dix ans que nous sommes établis ici.
- Les débuts n’ont pas dû être faciles, Père.
- Certes, mais ils ont été intenses-passionnants à vivre. Tu étais trop petit pour t’en souvenir, mais je peux t’assurer qu’on a tous travaillé d’arrache-pied pour en arriver là. Parfois, je te revois dans ton berceau de bois, dans notre chambre à moitié en ruines-ruines, comme si c’était hier. Et pourtant… c’était il y a dix ans. Tu étais tout petit ! Tellement petit… je me demande si Gab n’était pas plus grand que toi, quand il est sorti du ventre de ta mère ?
Il y eut un court silence légèrement embarrassé. Kristofferson murmura d’une voix hésitante :
- N’exagérons rien. Gab était vraiment tout petit.
- Oui, tu as raison-raison. Tout cela semble si lointain… et si proche ! Quand je te vois, j’ai parfois l’impression de te voir plus jeune qu’Edwin !
Le Skaven brun sentit sa gêne augmenter quand il remarqua le regard insistant de son père.
- J’ai grandi. Je suis un homme depuis au moins cinq ans.
Psody secoua la tête.
- Je radote. Tu es grand, et moi je commence à vieillir. Tu es un homme, et plus que jamais, on va avoir besoin d’un homme fort et responsable comme toi.
Psody était vraiment inquiet, cela transparaissait sous cette chape de nostalgie bienveillante. Le fils aîné du Skaven Blanc voulut rassurer son père. Une image brève mais très nette lui revint alors en tête. Le fameux berceau dont venait de parler son père avait servi d’abord à tous les enfants du premier couple de Vereinbarung. Kristofferson se rappela avec précision les matériaux de différentes couleurs, les petits personnages et décors finement sculptés à l’extérieur des parois de l’ouvrage.
- Le berceau, c’est bien celui en bois sculpté, que Bianka a récupéré quand elle a eu Eddard ?
- Eh oui ! On a toujours eu ce berceau. Sigmund a été le deuxième à s’en servir, et on a dû en acheter rapidement un autre pour Bianka. Comme ils dormaient ensemble, on avait peur que Sigmund, bien plus grand et lourd que ta sœur, ne la blesse accidentellement pendant leur sommeil. Heureusement, ils n’ont pas été trop longs à s’habituer à faire lit à part. Ensuite, tes autres frères et ton autre sœur en ont profité, puis tes neveux. Tu savais que ce berceau, c’est de l’artisanat nain ? Construit pour durer !
- Ah oui ? Je ne me suis jamais demandé d’où il vient ?
- C’est un cadeau de Gotrek Gurnisson.
Le Skaven brun leva les sourcils, surpris.
- Le Gotrek Gurnisson ?
- En personne. Et c’est heureux. Gotrek était un Tueur. Il avait donc déjà perdu-perdu son honneur quand il l’a fabriqué. La honte aurait été trop forte-forte.
- Sigmund s’est bien fait forger Cœur de Licorne par un Nain, non ? À ce que je sache, ce forgeron n’est pas un Tueur.
- C’est vrai, mais ce forgeron est lui-même une exception. Et puis, il a considéré Sigmund comme un citoyen respectable, vu son éducation. Comme tous les habitants de Vereinbarung. Et Gotrek a dû penser-se dire la même chose : aucun citoyen d’un Karak nain digne de ce nom n’aurait confectionné un berceau pour un Skaven Sauvage.
- Aucun Skaven Sauvage n’aurait vu l’utilité d’un berceau. Par contre, il a dû faire une sacrée grimace en vous l’offrant !
- Je n’en sais rien. Je ne l’ai pas vu. En fait, pendant qu’il était là avec Félix Jaeger, le premier mois de notre vie ici, il passait ses journées à faire des travaux d’ingénierie le jour. Il a compris rapidement que ta mère attendait un heureux événement, contrairement à moi. Il a fabriqué ce berceau en travaillant en cachette, la nuit. Au bout d’un mois, les plus gros travaux étaient bien avancés, et Félix avait fini sa mission-mission de reconnaissance, alors ils sont partis. Encore deux mois après, tu es arrivé. Quand nous sommes rentrés tous ensemble du temple de Shallya, ton grand-père nous a fait la surprise : ce berceau ouvragé tout neuf attendait patiemment dans un coin de notre chambre.
- Tu n’as donc pas pu remercier Gotrek ?
- Si, heureusement. Neuf mois plus tard, ils sont revenus pour nous apporter le dernier volume-recueil des aventures de Félix Jaeger. Ce livre parlait de l’aventure qu’il a vécue en notre compagnie. Tu ne te souviens pas de lui, tu étais trop petit, mais tu l’as rencontré. Tu es bien le seul de nos enfants à l’avoir vu.
- Et dire que je ne m’en souviens pas… quel dommage !
- Oh, ce n’est peut-être pas plus mal, fiston. Autant Félix Jaeger était de compagnie très agréable, autant il n’était pas facile-simple d’avoir un dialogue normal avec Gotrek Gurnisson… Ce berceau est au moins un bon souvenir lié à lui. Peut-être qu’un jour, tu le récupéreras pour tes enfants-enfants ?
- Il faudrait pour ça que j’aie une femme…
Aussi étonnant que cela pût paraître, l’aîné des enfants Steiner, connu pour être particulièrement séduisant, en plus d’être le meilleur parti de tout le Royaume des Rats, était toujours un cœur à prendre. Alors qu’il avait dernièrement franchi le cap des dix ans, aucune femme de son peuple n’avait suffisamment embrasé son cœur. Certes, ses parents l’avaient présenté à plusieurs filles de nobles ou de riches commerçants, toutes faisant partie de la génération des Récoltés. Certes il avait apprécié la compagnie de quelques-unes d’entre elles le temps d’une soirée autour d’un verre, mais jamais il n’avait noué des liens plus solides avec l’une ou l’autre d’entre elles. Il avait même dû éconduire d’une manière un peu ferme l’une de ses prétendantes qui s’était montrée particulièrement insistante.
Seule l’une de ces femmes, curieusement la seule qu’il n’avait pas osé revoir de manière formelle, gardait encore une communication épistolaire polie avec le Skaven brun : Miranda Schmidt, la fille d’Helga Schmidt, la principale fournisseuse de vêtements de laine de la haute société de Steinerburg.
Kristofferson ne restait pas indifférent aux lettres de Miranda, et quand elle venait à Steinerburg pour vendre les productions de son domaine, les conversations étaient toujours plaisantes. Néanmoins, et il ne parvenait pas à l’expliquer, il y avait toujours un blocage, comme si quelque chose retenait tout désir d’aller au-delà d’une amitié chaste envers cette personne.
Sentant son fils gêné par cette délicate question, le Skaven Blanc se remémora à voix haute un autre détail du souvenir.
- Tu avais un an quand on t’a installé dans ta propre chambre. Tu n’as pas été long à t’habituer. Quand je te disais que tu as toujours été très responsable ! Gabriel a eu beaucoup plus de mal à devenir indépendant !
- M’étonne pas de lui. Il est d’une nature lente à la maturité.
Kristofferson eut un léger sourire. Psody poussa un soupir triste.
- En parlant de maturité, j’ai quinze ans, Kit. Peu de Skavens Sauvages atteignent cet âge.
- Tu n’es pas un Skaven Sauvage, Père.
- Physiquement-techniquement, je le suis toujours.
- Non. Depuis dix ans, tu mènes une vie saine, sans malepierre, à l’air libre, et avec des bons repas. Tu peux vivre bien plus longtemps que les rats de l’Empire Souterrain.
- Peut-être, mais… on ne peut pas le savoir-savoir. Et maintenant… tout va aller très vite pour tout le monde.
- Tu sais que tu peux toujours compter sur moi ?
- Bien sûr, fiston. Bien sûr. Allez, j’ai trop fait attendre ta mère.
Le Skaven brun sentit ses moustaches vibrer quand il distingua une petite silhouette remonter l’allée principale.
- Regarde, Père : Edwin arrive.
- Je l’ai vu.
Malgré la différence d’âge, le petit dernier avait pris sa place dans la famille sans difficulté, et adorait de la même façon ses cinq frères et sœurs. Le fait d’avoir un frère Skaven Noir commandant l’avait habitué à être à l’aise en compagnie des personnes bien plus grandes que lui. Les cinq autres enfants de Psody et Heike, de leur côté, tenaient également tous très fort au plus jeune. Même Gabriel, d’un caractère plutôt distant, avait fait de gros efforts pour créer un lien d’affection familiale entre eux, comme ses parents lui avaient conseillé. Il y était parvenu, difficilement compte tenu de son caractère, mais il avait fait de son mieux. Tous les enfants des deux premiers Skavens de Vereinbarung étaient solidaires, malgré leurs différences de caractère. Aussi, l’aîné de la fratrie était aussi anxieux que son père, en cet instant.
- Veux-tu que je lui parle ?
- Non, Kit. C’est gentil, mais c’est à moi et à ta mère de le faire. Tu pourrais lui demander de nous rejoindre au salon de thé ?
- Tout de suite.
- Pendant que tu y es, demande à Magdalena de nous apporter du café, et va t’occuper de faire préparer les chambres. Gab et Siggy arriveront tard, ils pourront se coucher rapidement.
- Tu crois qu’ils seront là dès ce soir ?
- Sigmund est parti avant l’aube. S’il a poussé-épuisé Okapia, il a dû arriver au chantier en milieu de journée. En se dépêchant, ils seront à la maison cette nuit.
- Bien. Je vais faire le nécessaire.
- Sois gentil, demande au cuisinier de prévoir un dîner pour tout le monde. Tes frères mangeront les restes.
Kristofferson acquiesça sans un mot de plus, et se retira. Resté seul, son père réfléchit silencieusement. En voyant la petite silhouette du plus jeune membre de la fratrie Steiner courir sur les marches de marbre de l’escalier qui menait au manoir, le cœur du Skaven Blanc se serra. Il sentit même une petite larme poindre au coin de son œil.
Les deux parents Skavens faisaient tout leur possible pour aimer leurs enfants de manière égale, et de l’affirmer de façon équitable. Depuis les craintes de Gabriel, tout le monde s’était beaucoup appliqué en ce sens. Mais le Maître Mage avait toujours eu une once de tendresse supplémentaire envers le petit dernier. Était-ce parce que, justement, il était encore bien jeune par rapport à ses frères et sœurs, tous devenus adultes ? Était-ce de par son caractère aussi enjoué que celui d’Isolde, avec un soupçon de malice ? Ce dernier trait n’était d’ailleurs pas facile à vivre tous les jours ; l’espièglerie d’Edwin avait déjà créé quelques petits soucis. Peut-être était-ce tout simplement la ressemblance ? En effet, tous ceux qui avaient connu Psody jeune s’accordaient à dire qu’Edwin était son portrait craché, si l’on exceptait la fourrure blanche et les cornes, bien sûr.
Et peut-être les oreilles et la couleur des yeux, mais il a mon nez, pour sûr-sûr !
Et donc, son petit dernier incarnait le meilleur de ce que l’enfance pouvait apporter : une joie de vivre sans pareille, un enthousiasme contagieux, un cœur énorme qui donnait sans compter. Psody sentit monter une inquiétude. Son petit garçon n’avait pas connu les turpitudes de l’invasion des Orques, ni la menace de l’Empire Souterrain, encore moins les perfidies de la Main Pourpre. Contrairement à ses craintes, les peurs que sa mère avait endurées alors qu’elle le portait n’avait en rien déteint sur lui. Il représentait la dernière part d’innocence enfantine parmi ses enfants. Une innocence qui ne durerait pas éternellement, et dont la fin inéluctable sonnerait le glas de bien d’autres choses que le Skaven Blanc ne retrouverait sans doute plus jamais. Cette fin allait, dans quelques instants, effectuer son premier pas douloureux.
C’est la fin de l’enfance qui arrive, mon petit. Bientôt, le monde t’apparaîtra tel qu’il est réellement, y compris tes frères-sœurs. Y compris moi. Et ce que tu verras te transformera pour toujours.
À cette pensée, il frissonna. Une petite morsure glacée lui contracta l’échine. Était-il effrayé par cette dure réalité ?
Non, il y avait autre chose.
Le vent… le vent se lève.
En effet, un sifflement désagréable secoua les branches des arbres plantés le long du sentier, et quelques feuilles mortes tourbillonnèrent avec violence. Le Skaven Blanc leva les yeux. Son front se crevassa quand il distingua des nuages noirs arriver à une vitesse phénoménale. Il rajusta le col de sa veste et redescendit à l’intérieur du bâtiment.
Edwin plissa les yeux. Il sentait la poussière irriter ses cornées. Le vent était étonnamment fort, il évita de justesse le choc d’une branche d’arbre qui faillit le fouetter au visage. Au loin, il entendit un bruit de verre cassé suivi d’un aboiement effrayé. Était-ce Pookah, la chienne de la maison ? Le vent avait peut-être brisé une fenêtre, ou un carreau de la serre ?
Les premières gouttes de pluie s’écrasèrent sur le front du garçon-rat. Désorienté, il zigzagua en direction de la porte d’entrée, qui s’ouvrit à son approche.
- Rentre vite, Edwin ! appela la voix de son grand frère Kristofferson.
Edwin ne se le fit pas dire deux fois. Il franchit le seuil en courant, et ne s’autorisa à reprendre son souffle qu’une fois la porte fermée. Le fracas des gouttes de pluie sur le bois crépita à ses oreilles.
- Ouf, j’ai eu chaud !
- Tu peux le dire ! Une minute de plus, et tu étais bon pour une sacrée douche !
Le grand Skaven brun saisit la lanière de la sacoche de son petit frère.
- Allez, un bon café, ça va te faire du bien.
- Chouette, du café ! J’adore le café
- Magdalena va l’apporter dans le petit salon de thé. Les parents y sont.
Le petit Skaven châtain amorça le mouvement vers le salon, mais il s’arrêta quand il se rendit compte que Kristofferson ne le suivait pas.
- Tu ne veux pas venir ?
- J’ai… j’ai des choses à faire. Je serai dans mes appartements, si tu as envie de me voir.
Edwin haussa les épaules, et progressa de couloir en couloir jusqu’au petit salon de thé. Il connaissait le manoir Steiner comme sa poche, même s’il évitait d’entrer dans les sections où logeaient les autres membres de sa famille. Il n’ignorait pas l’existence de la chapelle secrète de son père, mais n’y avait jamais mis les pieds – il ne savait par ailleurs même pas comment y pénétrer.
Il entra un peu rapidement dans le salon, heureux de voir son père et sa mère.
- Salut ! Me voil…
Il s’arrêta net devant un fort inquiétant spectacle. Ses parents, assis face à lui sur le canapé, étaient dans les bras l’un-l’autre, la femme-rate avait la tête appuyée sur l’épaule de son compagnon.
- Mère ? Qu’est-ce qui se passe ?
Heike releva la tête, la fourrure de ses joues sillonnée de traînées humides. Edwin s’inquiéta davantage en voyant son père, dont le visage était inhabituellement fermé. La mère Skaven se releva, et serra doucement le petit Skaven châtain contre son cœur.
- Oh, mon chéri, mon chéri, balbutia-t-elle, nous avons une bien triste nouvelle.
- Edwin, murmura gravement Psody, cette nuit, il est arrivé un grand malheur. Nous avons préféré attendre que tu sois revenu de l’école pour t’en parler.
- Quoi, quoi ?
- C’est Opa Ludwig, mon tout petit.
- Il ne va pas mieux ?
L’année précédente, son grand-père avait été victime d’une violente attaque. Il s’en était sorti, mais était resté dans un état de fatigue permanent. Et cela faisait déjà quelques jours qu’il n’avait pas quitté le lit, sans doute affaibli davantage par une maladie tenace. Heike s’agenouilla pour être à la hauteur de son enfant, et bredouilla avec difficulté :
- Non. Edwin… il… enfin… il est parti.
- Opa est parti ? Où ça ?
Psody posa une main sur l’épaule de son fils, et le regarda dans les yeux.
- Tu sais, quand on arrive à un certain âge, un jour… on finit par s’en aller.
- Mais où est-ce qu’il est parti ? Et pourquoi ? Pourquoi il est parti sans nous ? Pourquoi il n’a pas dit au revoir ?
Il attendait une réponse de son père, mais la réponse ne vint pas. Instinctivement, le petit Skaven châtain comprit que ce n’était pas un simple voyage dont il était question.
- Il… il va revenir ? Hein ?
- Non, mon cœur, murmura sa mère. Opa Ludwig ne reviendra plus jamais.
- Je ne comprends pas ! Il ne nous aime plus ?
Psody déglutit. Comment pouvait-il annoncer une telle nouvelle à son plus jeune enfant ? Il décida d’utiliser la métaphore mystique de circonstance.
- En fait, il n’est pas vraiment « parti » dans un autre pays. Opa Ludwig a vécu des dizaines d’années, il a beaucoup travaillé, il a fait des projets, il a fondé une famille… mais aujourd’hui, c’est fini. Il était très vieux-fatigué. Les Dieux donnent la vie, mais elle ne dure pas éternellement. On vient au monde, on grandit, on fait beaucoup de choses, on voyage, on est heureux, triste… les années passent, et avec elles, on finit par s’user, peu à peu.
Edwin sentit une angoisse envelopper peu à peu ses entrailles. L’incompréhension laissait place à la peur pendant que son père continuait :
- Un jour, le cœur arrête de battre, la personne arrête de respirer-vivre. Son corps reste ici, mais son âme, l’étincelle qui anime le corps, part dans un autre pays, dont seuls les Dieux connaissent l’emplacement, pour y rester pour toujours. Et cette nuit, Morr, le Dieu de la mort, a décidé qu’il était temps pour ton grand-père de se reposer dans ses Jardins, après une longue vie bien remplie.
Le mot cingla le cœur du petit Skaven comme un coup de fouet.
- O… Opa est… mort ? Tu… tu veux dire qu’il… comme Frisby ?
Frisby, le chat de la famille, avait cessé de bouger et de respirer deux mois auparavant, ce qui avait beaucoup attristé Edwin. Isolde l’avait enterré au fond du jardin, puis avait prononcé une petite prière, et le soir même, Psody et Heike avaient alors abordé pour la première fois ce délicat sujet avec leur petit garçon. Sans doute avaient-ils pressenti, vu l’état de santé périclitant du vénérable Prince de Vereinbarung, que ce tragique événement n’allait pas tarder à se produire.
Les yeux du petit Skaven châtain s’emplirent aussitôt de larmes, et l’instant d’après, il son chagrin éclata. Son père l’embrassa à son tour. Il le laissa pleurer sans rien dire, gardant un silence pudique. Au bout d’une longue minute, il murmura :
- Peu d’Humains ont vécu aussi longtemps-intensément que lui, tu sais. En fait, il a même eu deux vies.
Le petit raton releva la tête, essayant de balbutier au milieu des pleurs :
- Deux… vies ?
- Oui. Je crois qu’il est temps que tu saches pourquoi ton grand-père n’était pas un Fils du Rat Cornu. Qu’en penses-tu, Heike ?
- Je suis d’accord. Mon chéri, ton père et moi allons te raconter l’histoire de notre famille.
Edwin avait déjà posé la question à ses parents et au vieux Prince, et n’avait jamais obtenu de réponse jusque-là. Chaque fois, on lui avait répondu avec le sourire qu’il devait attendre d’être un peu plus grand. Au moins, il allait enfin savoir.
- Assieds-toi confortablement, je vais tout expliquer-expliquer.
Le petit Skaven châtain obéit, et s’installa dans un fauteuil. Magdalena entra alors, et servit une tasse de café à chacun, pendant que le Maître Mage commença son récit.
- Il y a longtemps, Opa Ludwig habitait dans la capitale de l’Empire des Humains, Altdorf. C’était un monsieur important, avec beaucoup de responsabilités. Il était déjà très riche, et faisait des affaires de marchand. Il avait une femme, et un jour, ils ont eu un enfant. Hélas-hélas, le jour où Kristoffer est né, Opa Ludwig a perdu sa femme. Ce genre de chose arrive parfois, et on n’y peut rien. Ça l’a rendu très malheureux. Il avait toujours son petit garçon à élever, mais deux ans plus tard, Kristoffer a été emporté par une maladie.
- Pauvre Opa Ludwig… il a dû être encore plus malheureux !
- Oh, ça oui ! Il est devenu fou de chagrin. Il ne pouvait plus supporter de vivre tout seul. Mais d’un autre côté, il n’avait pas le courage de se marier à nouveau.
- Pourquoi pas ?
La curiosité semblait prendre le pas sur a tristesse chez le petit garçon. Son père continua :
- Parce qu’il avait peur-peur. S’il prenait une nouvelle femme, il y avait toujours un risque de la perdre. Il avait tellement souffert qu’il ne voulait pas souffrir de nouveau aussi fort. Parfois, on préfère rester malheureux, tant qu’on le supporte, plutôt que d’essayer de changer les choses, avec le danger de voir le malheur frapper de nouveau, et plus fort. En plus, il avait gardé le souvenir de sa femme et de son enfant, et ne voulait pas risquer d’aimer quelqu’un d’autre plus qu’il ne les avait aimés. Ça arrive aussi : il avait peur de manquer de respect à leur souvenir.
- Mais alors, s’il restait seul, il… il pouvait être triste pour toujours !
- Oui, mais un jour, quelqu’un a débarqué dans sa vie, et a tout changé-changé.
- Qui donc ?
- Moi, Edwin, répondit Heike.
Le petit garçon se tourna vers sa mère, avec un regard interrogateur.
- Oui. Il était tellement malheureux qu’il a voulu consacrer sa vie à étudier les Skavens, pour satisfaire sa curiosité et oublier sa peine. Il avait commencé à faire quelques recherches avant que le drame n’arrive. Alors, il a monté toute une étude secrète : il a construit un laboratoire, puis a capturé quelques Skavens Sauvages, et les a examinés. Tout était secret, car dans l’Empire, les Skavens sont chassés, et les recherches sur eux sont interdites.
- Dans l’Empire… les Skavens ne sont vraiment pas libres comme nous ?
- Non, ils chassent et tuent les Humains, et les Humains les chassent et les tuent. C’est pour ça qu’on les appelle les Skavens Sauvages. Ce n’est pas comme ici. Et donc, un jour, il a reçu un nouveau Skaven à étudier. Celui-ci était différent, c’était une fille.
- C’était… c’était toi ?
- Eh oui ! C’était moi. Tout de suite, il m’a aimée. Il s’est occupé de moi comme si j’étais son enfant. C’est comme ça que je suis devenue Humaine, dans mon cœur. J’ai arrêté d’avoir peur, et j’ai appris ce que c’était, de vivre dans une vraie famille. Et puis, j’ai rencontré ton père. Tu le sais, il est né chez les Skavens Sauvages.
- Il t’avait capturé, aussi ? demanda Edwin, de plus en plus excité par le récit.
- Non, c’est moi qui me suis présenté à lui.
- Comment tu as fait ?
- C’est une longue histoire, ça aussi. Un autre jour, je te la raconterai en entier-entier. Pour faire court, j’ai fui le terrier où je suis né.
Edwin repensa à ce que lui avait raconté son professeur.
- Pourquoi ça ? Parce que ton maître était trop méchant avec toi ?
- Parce que je réfléchissais trop, et ça n’a pas plu à mon maître.
- C’est pour ça qu’il t’a chassé ?
De plus en plus curieux, le petit garçon enchaînait les questions à un rythme endiablé. Son père ne s’en offusqua pas, et répondit patiemment :
- Il ne m’a pas chassé, Edwin, il a ordonné à mon frère de sang de m’assassiner.
- Quoi ? Ton… ton frère a… ?
- Mon chéri, il n’y a pas d’amour chez les Skavens Sauvages. Le Prophète Gris Vellux a donné un ordre, mon frère Klur du Clan Eshin a obéi. Mais je sais qu’il était très content de le faire. Il l’aurait fait depuis longtemps si je n’avais pas été un Skaven Blanc, protégé par le Rat Cornu. Il me détestait-méprisait, même si j’étais un Skaven Blanc. Pour lui, j’étais trop faible-faible.
Les paroles de Maître Seehecht revenaient à l’esprit du petit Skaven et soulignaient simultanément les propos du Maître Mage. Il fit une moue crispée tandis que son père continua :
- Je me demande même s’il n’était pas envieux-envieux ? Oui, je crois qu’il pensait-estimait qu’il était plus digne d’être un Skaven Blanc que moi ? En tout cas, il m’a laissé pour mort dans un marais. Heureusement, une vieille Humaine m’a sauvé la vie, m’a soigné, puis elle m’a appris à parler le reikspiel, et elle m’a dit de trouver mon chemin-chemin. J’ai parcouru l’Empire, j’ai eu peur, j’ai dû ruser et me cacher, et puis, par un hasard extraordinaire, j’ai rencontré le prieur Romulus. Il m’a emmené chez Opa Ludwig.
- On s’est plu tout de suite. Et un jour, après… des événements plutôt affreux, nous avons quitté Altdorf pour venir habiter ici, et changer de vie. Opa Ludwig, ton père, moi, Romulus, et tous les Humains qui ont décidé de nous suivre. Et c’est là que ton grand-père a commencé sa deuxième vie, ici, dans ce royaume.
- C’était quoi, ces « événements affreux » ?
Psody hésita un peu. Il jeta un petit coup d’œil vers Heike, qui acquiesça.
- Mon maître a appris que j’étais toujours vivant-vivant. Il est allé à Altdorf, a enlevé ta mère, et m’a défié de venir la chercher. Opa Ludwig a engagé une armée, et nous avons battu les Skavens Sauvages. Et nous en avons profité pour déménager, et nous installer sur des terres que ton grand-père avait achetées auparavant.
- Et, tu vois, il y a vécu dix longues années avec nous. Nous lui avons fait vivre dix ans de plus, alors qu’il ne croyait plus en rien. Et aujourd’hui, il… il est parti heureux. Tu te rappelles ses rires ? Ses chansons ? Sa bonne humeur ?
- Oui, Mère. C’est vrai, je ne l’ai jamais vu triste.
- Eh bien, Edwin, ce qui le rendait le plus heureux, c’était toi, et tes frères et sœurs. Tous ces moments passés avec vous tous, les promenades à cheval autour du domaine, les pique-niques, les soirées où il vous racontait des histoires avant de dormir… c’est ce qu’il nous a dit : même s’il a toujours été riche, même s’il était prince, pour lui, nous étions sa vraie richesse. Il est parti très heureux, car il a fait tout ce qu’il voulait faire, et parce qu’il nous aimait tellement qu’il n’a plus jamais été triste. Est-ce que tu comprends ?
- Euh… je ne sais pas.
- Ce n’est pas grave, mon chéri.
- Sigmund est allé chercher Gabriel à son chantier, ce matin. On va rester tous ensemble quelques jours-temps.
Edwin renifla, et hocha la tête. Cette nouvelle lui appliqua un peu de baume au cœur. Tous ses frères et sœurs étaient partis de la maison parentale, il les voyait moins souvent qu’il ne le souhaitait. Les deux filles habitaient Steinerburg, et il pouvait les voir régulièrement, mais Kristofferson et Sigmund étaient toujours en mission quelque part dans le royaume. Quant à Gabriel, il ne quittait son laboratoire que pour se rendre dans cet endroit mystérieux qu’il appelait « le chantier ».
Heike jeta un petit coup d’œil par la fenêtre.
- Oh, la pluie se calme, ce n’était qu’une averse. Allons retrouver Isolde au temple, proposa-t-elle. Elle viendra souper avec nous.
- Je vais faire chercher Bianka, ajouta Psody. Nous organiserons la cérémonie ensemble.
- « Cérémonie » ? répéta Edwin.
- Quand on veut dire « au revoir » pour la dernière fois à quelqu’un qu’on respecte, on organise un moment de prière, expliqua Psody. Notre ami Romulus va s’en occuper, avec le prêtre de Morr.
- C’est triste, comme moment ?
- Oui, mais comme on partage cette tristesse avec ceux qu’on aime, elle devient moins lourde. C’est la première chose que Romulus m’a apprise-enseignée.
Edwin se moucha dans le mouchoir que lui tendit sa mère. Il observa encore :
- C’est bizarre… le premier enfant d’Opa Ludwig s’appelait Kristoffer. Ça me fait penser à Kristofferson.
- C’est normal, mon chéri. Nous avons voulu rendre hommage à ton grand-père, pour lui faire comprendre que nous voulions prolonger sa famille. Mais nous lui avions demandé si ça ne le dérangeait pas, pour être sûrs.
- Et… ça ne le dérangeait donc pas, si vous avez donné ce prénom à Kit ?
- Au contraire, il a retrouvé le goût de la famille, grâce à ton frère. Puis tous les autres ont constitué une famille nombreuse. Il y a encore quelques jours, il me disait que c’était « la plus belle des familles dont il n’osait pas rêver quand il s’était marié ».
*
La nuit était tombée depuis des heures, et pourtant Psody ne dormait pas. Agenouillé devant le petit autel de sa chapelle consacrée au Rat Cornu, il sentait son esprit en plein tumulte. Régulièrement, il venait remercier sa divinité tutélaire pour tous les bienfaits qu’il vivait depuis qu’il avait repris connaissance dans le lit de la vieille Katel. Les expériences avaient modelé sa psyché comme un sculpteur qui avait patiemment taillé la plus belle des statues, chaque coup de ciseau aussi précis que patient. Il avait connu bon nombre d’émotions fortes, et vécu des moments inoubliables.
Mais ce soir, ses prières ne lui apportèrent aucun réconfort.
Que va-t-il se passer ? Que va-t-il arriver ? Ô, Rat Cornu ! Qu’est-ce que je dois faire-faire ? Ludwig Steiner était la voix de la Sagesse pour moi. Toujours la bonne réponse à tout, toujours la meilleure idée-solution. Toujours la personne auprès de laquelle je m’appuyais quand je sentais un déséquilibre. Pour la première fois depuis que je suis rentré de Lustrie, je me retrouve tout seul-seul !
Il eut un frisson de peur à cette idée, et les larmes montèrent de nouveau à ses yeux.
Calme-toi, tête de linotte ! Rappelle-toi que tu as ta femme, et Romulus, et tes enfants ! Tu n’es pas seul !
Une pensée plus proche de la réalité qui réchauffa peu à peu son cœur. Après avoir repris un rythme de respiration plus calme, il leva le museau vers le grand vitrail qui représentait le Rat Cornu, de manière autrement plus bienveillante que les images visibles dans les temples bâtis par les habitants de l’Empire Souterrain. Les deux petits morceaux de malepierre qui constituaient les yeux du portrait scintillaient avec le même éclat que s’ils avaient été taillés la veille.
Il faudrait peut-être que je les fasse remplacer par du verre rouge ?
La Skaven Blanc secoua la tête. Était-ce bien le moment de penser à d’aussi futiles détails matériels ? Le Royaume de Vereinbarung venait de perdre son fondateur et souverain. Comment les choses allaient-elles se dérouler ? À ce jour, Psody n’avait aucune idée du contenu du testament de Steiner.
Peut-être que Romulus le remplacera ? Ou encore quelqu’un d’autre ? La suite logique serait que la couronne aille sur la tête d’Heike, et-ou la mienne. Comment pourra tourner un Royaume habité par les Humains mais dirigé par des hommes-rats ?
Autant de questions qui avaient patiemment attendu dans un coin de son esprit jusqu’au matin de cette tragique journée. Tout avait déboulé en force, et à présent, il ne savait que faire.
Qui te dit que tu dois régler tout ça tout seul ? Tu te l’es remémoré il y a une minute, tu as ta famille. Allez, ce sera difficile au début, mais avec de la patience, de la concentration et une confiance, les Steiner continueront de faire briller le Royaume des Rats.
Au loin, la cloche du temple de Verena frappa par deux fois. Il était plus que temps de rejoindre Heike. La nuit lui apporterait, il l’espérait, au moins quelques réponses. Une dernière pensée plus agréable lui vint en tête : tous ses enfants étaient désormais rassemblés dans le manoir familial. Ils allaient pouvoir se soutenir les uns les autres durant les prochaines semaines.
D’habitude, m’a enseigné-appris Père, c’est à ce moment-là que les familles s’écroulent. Espérons que la nôtre fera exception !
Il n’eut pas à réfléchir bien longtemps pour tarir cette source de crainte. Aucun de ses enfants n’était capable de faire preuve de déloyauté, de jalousie ou d’envie excessive envers un autre, encore moins envers lui ou sa compagne. Enfin à peu près rassuré, il se leva, et partit vers sa chambre à coucher.