Le Royaume des Rats

Chapitre 110 : Une enfance insouciante

8462 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 30/03/2026 12:51

Troisième partie : La Déchirure

 

Chapitre 110 : Une enfance insouciante




Filles et fils du Rat Cornu,

 

En ce début de troisième partie, vous allez découvrir un personnage dont on a seulement entendu le nom jusqu’à présent. Si la présence de Frère Karl Seehecht n’était qu’anecdotique au tout début, j’ai eu quelques idées de scène pour le présenter, notamment celles que vous vous apprêtez à lire, avant d’en faire un personnage qui aura son importance dans l’histoire.

 

Comme je vous l’ai déjà dit au chapitre 82, je n’hésite pas à imaginer certains des personnages les plus marquants avec les visages d’acteurs et actrices vivants ou ayant existé. Outre les exemples que j’ai cités alors, je rajouterai Charles Dance pour Horace de Vaucanson ou Joanne Whalley dans le rôle de Sœur Judy Hoffnung. Maintenant, je vais vous parler du cas de Karl Seehecht.

 

Au tout début, je l’avais imaginé avec le visage de David Bamber, qui jouait le rôle de Cicéron dans la série HBO Rome, mais très rapidement, un autre acteur s’est imposé à mon esprit, un artiste dont je souhaite à présent vous parler un peu.

 

Karl Seehecht sera interprété par Yves Collignon, à qui j’ai d’ailleurs dédicacé cette fanfiction.

 

Yves Collignon, né le 24 janvier 1947 à Bruxelles, a été élève au Conservatoire d’Art Dramatique de Bruxelles, puis au Centre National Supérieur d’Art Dramatique de Paris. Il se distingue en jouant dans La Cage aux Folles aux côtés de Michel Serrault, et multiplie les rôles au théâtre et au cinéma, jusqu’aux années 2000, où le travail se fait plus rare. C’est à ce moment-là que je l’ai rencontré, alors qu’il était en pourparlers avec le directeur d’un petit studio près de Paris, pour animer un cours de théâtre.

 

Du peu que j’ai pu voir des performances d’Yves, je pense qu’il aurait mérité un succès bien plus important. Le monde du spectacle français y aurait vraiment gagné. Au cinéma, il n’a pas eu l’occasion de faire une carrière éblouissante, malheureusement, et le monde du théâtre reste moins médiatique à l’internationale – c’était d’autant plus ironique qu’Yves parlait couramment plusieurs langues. Je ne l’ai vu que dans un seul spectacle, et une publicité, mais j’ai un peu travaillé avec lui, et je regrette beaucoup de ne pas l’avoir connu davantage.

 

Il nous a quittés le 4 septembre 2023. La dernière fois que je l’ai eu au téléphone, quelques semaines avant, il m’avait confié avoir eu quelques « petits problèmes de santé, rien d’insurmontable ». Hélas, la suite nous a prouvé que non. On s’était promis d’en rire avec une bière, j’ai dû prendre ma bière seul en cette soirée de février 2024, et je n’ai pas ri.

 

Yves, tu étais un modèle de passion et d’humilité. Tes projets de films de science-fiction auraient pu apporter au cinéma français quelque chose de différent, si seulement on t’avait donné ta chance. Je t’avais déjà invité dans L’Enfant Terrible du Rat Cornu sous les traits de Koh-Liñon, ce prêtre Skink avait ton nom et ta voix. Aujourd’hui, après avoir reçu ton accord, je t’offre un rôle que tu aurais joué avec brio, je le sais. Je te souhaite de participer aux plus grands spectacles parmi les artistes les plus renommés qui sont désormais à tes côtés sur la grande scène de la salle de spectacle du Paradis.

 

 

-         Et c’est ainsi que l’armée du Royaume des Rats a remporté la guerre contre Karhi. Le sacrifice du seigneur Horace de Vaucanson a permis à l’armée de Vereinbarung d’avoir le dessus, et finalement de chasser définitivement les Skavens Sauvages.

 

Les élèves écoutaient avec plus ou moins d’attention les paroles du professeur, Frère Karl Seehecht – ses élèves l’appelaient plutôt « Maître Seehecht ». L’enseignant était un grand Humain, âgé d’une cinquantaine de printemps. Mince, les cheveux bouclés grisonnants ondulant sur ses tempes, il avait un regard assuré porté par des yeux verts par-dessus un nez aquilin. Ses traits avaient une certaine noblesse, et sa voix grave et douce inspiraient confiance quand il parlait. Karl Seehecht était un clerc de Verena, la Déesse de la Justice et du Droit, et en tant que tel, était habilité à dispenser les enseignements aux jeunes gens, afin de leur apprendre les bases de l’érudition. Il transmettait son savoir depuis plus de deux décennies, et était parfaitement à l’aise avec un auditoire, même s’il s’agissait d’un auditoire composé d’enfants plus ou moins jeunes. Et le fait d’avoir la moitié de cette classe composée de Skavens ne l’indisposait pas davantage.

 

-         N’allez pas imaginer que ce fut un moment épique, où les trompettes retentirent, où les clameurs et les applaudissements résonnèrent pendant des semaines. Beaucoup de bonnes gens périrent. La guerre n’a rien d’héroïque ou de merveilleux, comme dans les récits. Nous faisons tout pour que ça ne se reproduise pas, pour que vous, les enfants, puissiez vivre dans un monde paisible. Peut-être pas le meilleur des mondes, mais en tout cas un endroit où la paix règne. C’était il y a quatre ans, et nous fêterons l’anniversaire de cette victoire demain. Le Prince Ludwig le Premier a demandé qu’il y ait chaque année, ce jour-ci, un temps d’hommage envers Horace de Vaucanson, ainsi que tous les soldats qui ont donné leur vie pour préserver notre royaume. C’est entre autres pour cela qu’il a nommé cette fête « Jour de la Foi Verenéenne », et que c’est un jour férié.

 

Du coin de l’œil, le professeur repéra quelque chose qui fit légèrement frémir ses narines. Il continua tout en haussant progressivement la puissance de sa voix.

 

-         N’oublions jamais que c’est grâce à ces gens-là que vous êtes tous ici aujourd’hui. Vous ne vous en souvenez peut-être pas, les plus grands d’entre vous étaient encore très jeunes, et les autres n’étaient même pas nés, mais il y a quatre ans, les Skavens Sauvages ont enlevé certains d’entre vous, ou vos grands frères, vos grandes sœurs. Ils auraient fait de vous des esclaves de leur Dieu maléfique, le Rat Cornu, si les combattants de notre armée et de celle de Vaucanson n’étaient pas venus vous délivrer. Vous leur devez votre liberté et votre bien-être. Et moi, je respecte ce qu’ils ont fait. C’est pourquoi nous devons nous rappeler de leur abnégation, prendre exemple sur eux… et donc être bien attentif quand on évoque leur souvenir.

 

Comme il n’y avait aucune réaction là où Frère Seehecht l’espérait, il articula bien plus fort :

 

-         N’est-ce pas, Edwin ?

 

Tout au fond de la salle, près de la fenêtre, l’un des élèves sursauta. C’était un Skaven plutôt petit, au pelage châtain clair, à la tête ronde encadrée de deux oreilles aussi rondes que grandes, avec un museau large et plat sous deux yeux marron étincelants de vie.

 

-         Euh… oui ? Non ?

-         Edwin, as-tu écouté ce que je disais ? Peux-tu me dire de quoi je parlais à l’instant ?

-         Eh bien… de…

 

Le petit Skaven chercha désespérément un coup de main de la part de l’un ou l’autre de ses camarades. Peine perdue, les regards étaient anxieux, à l’exception de quelques-uns qui étaient plutôt moqueurs. Soudain, il eut une inspiration.

 

-         De l’anniversaire du Seigneur de Vaucanson !

 

Le professeur poussa un soupir navré.

 

-         Presque… mais complètement faux.

 

Quelques pupitres plus loin, l’un des jeunes élèves ricana. C’était un grand Skaven au poil couleur crème. Il s’appelait Heinrich, et était le fils de Maître Fritz Hafner, l’orfèvre de la ville. C’était aussi l’élève le plus grand et le plus costaud parmi les Skavens de la classe, même s’il n’était pas le plus âgé, et il surpassait même certains des Humains en taille. Le petit Skaven châtain clair serra les dents.

 

Tu ne perds rien pour attendre !

 

-         Ce que j’étais en train de dire, Edwin, c’est que nous fêterons demain le quatrième anniversaire de la victoire sur Karhi. Le Seigneur Horace de Vaucanson a voulu provoquer une guerre pour renverser le Prince Ludwig le Premier, mais notre armée a vaincu la sienne. Il a accepté de se rendre, notre armée l’a laissé partir. Seulement, rongé par les remords, il est revenu pour aider nos troupes. Ce fut une bataille terriblement violente. Notre armée n’aurait pas gagné sans Vaucanson. C’est pour ça qu’on honore sa mémoire.

 

Mais le petit garçon-rat n’écoutait déjà plus le professeur, trop concentré sur une toute autre priorité. Il sortit discrètement de la poche de son gilet un petit objet : c’était un petit cylindre de cuivre, long de deux pouces. Aussitôt, il se concentra de toutes ses forces. Ce qu’il s’apprêtait à faire exigeait une synchronisation parfaite.

 

Il dévissa sous son pupitre la partie supérieure du cylindre, puis il fit tomber sa règle. La barrette de bois claqua sur le plancher. Maître Seehecht suspendit son discours, le temps de voir Edwin se pencher pour la ramasser, puis il reprit, tout en continuant de marcher de long en large. Le petit Skaven châtain clair saisit l’opportunité. Quand le professeur lui tourna le dos, il fit rouler d’un geste net et précis le petit objet de cuivre dans la direction de la chaise sur laquelle était assis Heinrich. Le cylindre stoppa sa course pile sous le Skaven crème. Edwin s’appliqua à ne plus regarder que dans la direction du clerc de Verena.

 

-         Et nous nous rappellerons que la guerre, si malheureusement elle est parfois nécessaire, est toujours la pire des solutions. Un bon dialogue est plus efficace que mille canons, ne l’oubliez…

 

Le claquement sonore d’une petite explosion éclata soudain sous la chaise d’Heinrich. Celui-ci sursauta si fort qu’il en tomba sur le plancher. Toute la classe éclata de rire, alors que le professeur fronça les sourcils.

 

-         Mais qu’est-ce que… ?

 

Le Skaven crème se releva, et s’éloigna de son bureau, l’air craintif. La cloche du temple sonna alors quatre coups. Seehecht repéra alors les restes de la cartouche, et comprit en un instant de quoi il s’agissait. Il soupira encore d’agacement, et déclara :

 

-         Bon, ça suffit pour aujourd’hui. Vous pouvez rentrer chez vous.

 

Les élèves Humains et Skavens rangèrent leurs affaires, tout en continuant de plaisanter sur Heinrich. Ce dernier avait d’ailleurs bien vite quitté la salle de classe. Edwin s’amusait à décrire à deux de ses copains la scène avec gestes et bruitages, lorsqu’il vit le clerc penché sur lui et murmurer :

 

-         Reste encore un peu, j’ai à te parler.

 

Quand il vit le visage du petit garçon-rat se décomposer, il comprit qu’il avait vu juste. La salle se vida en une minute, ne laissant plus que le jeune Skaven et le clerc.

 

-         Que… qu’y a-t-il, Maître Seehecht ?

-         Tu ne pensais quand même pas que je ne comprendrais pas ?

-         Comprendre… quoi ?

-         Je t’en prie, ne me prends pas pour un idiot, Edwin Steiner.

 

Le clerc souleva la chaise, révélant le cylindre de cuivre éclaté.

 

-         Tu es la seule personne dans ma classe à pouvoir mettre la main sur ce genre de dispositif. Gabriel sait que tu utilises ses inventions pour faire ce genre de bêtise ?

 

Se sachant définitivement compromis, Edwin cessa de faire l’ignorant. Il fit son plus beau sourire, et articula :

 

-         Vous avez raison, Maître Seehecht. Mais c’était juste une petite farce ! Heinrich s’est moqué de moi, j’ai fait la même chose ! On a bien ri, et personne n’a été blessé ! Pas besoin de se fâcher, du coup !

-         Ce n’est pas aussi simple, Edwin. Je commence à m’inquiéter pour toi. D’abord, tu n’écoutes pas le cours, ensuite tu le perturbes... et ce n’est pas la première fois que je dois te faire ce genre de remarque. Ce cylindre ne s’est pas retrouvé accidentellement dans ta besace, tu avais l’intention de t’en servir pour faire une farce d’une façon ou d’une autre. Ce n’est pas comme ça qu’un élève appliqué doit se conduire pendant ma classe. Si tu ne changes pas d’attitude, je vais devoir en parler à ton père, et on t’enverra travailler aux champs !

 

Edwin ne souriait plus. Il prit les paroles du clerc au sérieux.

 

-         Vous voulez dire que je serais… un paysan ?

-         J’espère ne pas en arriver là, mais si tu ne changes pas de comportement, je devrai prendre des mesures ! Tu es ici pour apprendre des choses importantes : lire, écrire, compter, et l’histoire de notre royaume, une histoire dans laquelle ta famille est très impliquée ! Si tu ne travailles pas plus sérieusement, tu risques d’être handicapé, plus tard. Et si tu empêches les autres d’apprendre, je serai obligé de faire en sorte que tu ne troubles plus la classe, en te confiant comme apprenti à un paysan, un forgeron, ou toute autre personne chez qui tu pourrais travailler sans avoir besoin d’aller à l’école.

-         Mais… je ne peux pas être un paysan !

-         Il n’y a pas de honte à ça, tu sais. On a toujours besoin de paysans, de fermiers, d’égoutiers… Ce sont des métiers que tu pourrais peut-être exercer ?

-         Je suis un membre de la famille royale ! Mon grand-père ne le permettra pas !

-         Tu en es sûr ? Il n’aimerait pas te voir paysan, mais peut-être que si tu ne te conduis pas comme tu devrais, il trouverait ça mieux que de te nourrir à ne rien faire d’autre que des bêtises ! Le Prince est un homme bon, mais il sait aussi être juste, et si je lui dis que tu te conduis mal pendant mes leçons, ce n’est pas moi qui aurai des problèmes.

 

Le petit Skaven baissa la tête. Le professeur continua.

 

-         Je ne dis pas ça pour t’embêter, Edwin, mais parce que je me fais du souci pour toi. Je connais beaucoup de gens qui auraient pu devenir magistrats, intendants pour un Comte Électeur, ou professeurs à l’université, mais qui n’ont pas pu, parce qu’ils n’avaient pas reçu l’instruction pour cela quand il en était encore temps. Résultat : ils ont dû se cantonner à des carrières utiles pour la société, mais très modestes, et ça les a rendus malheureux. Toi, tu as la chance d’être dans une famille qui a les moyens de te faire faire autre chose que les travaux pénibles. Et tu n’en profites pas ! Tu risques de rater beaucoup de choses que tu aurais un mal fou à rattraper.

-         Mais je n’aime pas l’école ! Je m’ennuie ! Et ce que vous voulez m’apprendre, ça ne sert à rien !

 

Maître Seehecht posa une main contrariée sur son front.

 

-         Edwin, tu es un gentil garçon, mais tu ne te rends pas compte de ce que tu dis. J’ai été un enfant, moi aussi, je sais que les leçons sont beaucoup moins drôles que les contes qui te font rêver. Mais c’est important d’apprendre ces choses. Si tu veux devenir quelqu’un, un homme responsable, sûr de lui, qui pourra vivre heureux parmi les hommes, il faut que tu acceptes certaines contraintes, notamment les cours. Quand on est grand, et qu’on vit dans une société comme la nôtre, il faut être capable d’apporter quelque chose à cette société. Ça fait partie des règles. Le souverain te protège et te permet de manger et d’avoir un toit, tu dois travailler pour faire fonctionner le royaume en échange. Et généralement, les personnes les plus instruites sont celles qui ont le plus de chance d’apporter plus de richesse à leur royaume que les citoyens sans instruction. Tu connais beaucoup de gens qui sont devenus importants sans avoir eu un enseignement comme celui que je dispense ?

 

Le petit garçon-rat releva la tête, et répondit sur un ton de défi :

 

-         Mon père a été élevé par un Prophète Gris ! Il ne lui mettait pas toutes ces choses dans la tête, mais lui a appris à manier la magie, et à se faire obéir, et regardez ce qu’il est devenu ! C’est le Maître Mage de notre royaume, et le plus fidèle conseiller du Prince ! Et ma mère est la fille du Prince !

-         Oui, j’ai déjà discuté avec ton père de sa vie de Skaven Sauvage. Il m’a parlé des rapports qu’il a eus avec ses frères, et aussi de son éducation. T’a-t-il raconté précisément comment ce Prophète Gris l’a élevé ?

 

Edwin allait répondre, mais il resta la bouche ouverte, sans pouvoir prononcer le moindre mot. Sentant qu’il avait vu juste, le professeur continua, en le fixant d’un regard de plus en plus menaçant :

 

-         Il ne t’a jamais expliqué que son maître l’a maintenu dans la peur constante, la colère et le mépris envers les autres ? Pendant quatre ans, quatre longues années, ton père n’était jamais tranquille, ni heureux. Il devait satisfaire les moindres caprices de ce Prophète Gris alors qu’il n’avait pas ton âge. Il devait faire les travaux les plus pénibles, et obéir à tous ses ordres, tout le temps, sans discuter. Et jamais il n’avait le temps de rire ou de jouer. D’ailleurs, il n’avait aucun ami avec qui jouer. Il était toujours tout seul, ou avec son maître. Quand il récitait ses leçons, s’il ne donnait pas la bonne réponse, il recevait une gifle. Chaque fois qu’il était trop lent à obéir, ou qu’il n’était pas attentif comme toi aujourd’hui, il recevait un coup de bâton sur l’échine. Et le jour où il s’est trompé dans l’élaboration d’une potion et qu’il a provoqué un incendie, le Prophète Gris l’a battu comme plâtre avant de le jeter tout nu dans un puits. Il l’a laissé dedans pendant deux jours sans manger.

 

Tout en racontant cette histoire, l’Humain vit le petit Skaven changer peu à peu d’expression. Son visage était crispé en une terreur muette. Avec un sourire inquiétant, Maître Seehecht murmura :

 

-         Tu as peut-être raison, Edwin. Je devrais convaincre ton père de te montrer ce que c’est, l’éducation des Skavens Sauvages. Tu sais, il y en a au-delà de nos frontières. On pourrait te déposer à l’entrée de l’un de leurs terriers. Seulement, contrairement au Maître Mage, tu n’as pas de fourrure blanche, ni de cornes, alors tu ne pourras jamais être un Prophète Gris. Oh, il y a toujours moyen de devenir un de leurs Guerriers des Clans, puis un « spécialiste ». Vu que tu as la fourrure claire, tu ne seras pas un Coureur d’Égout. Mais peut-être trouveras-tu ta place chez les Mutateurs, qui te grefferont une queue supplémentaire, ou une tête de cochon sur le dos ? À moins, bien sûr, que les Moines de la Peste décident de faire de toi l’un des leurs ? Tu passeras toute ta vie dans les ordures, et ton corps sera complètement ravagé par les maladies. Enfin, je dis ça… c’est dans le meilleur des cas, car tu n’es pas chez eux, tu n’as pas leur odeur, ni leur éducation. Mais ce n’est pas grave, ils pourront toujours t’utiliser comme esclave. D’abord, ils te couperont l’oreille, puis ils te mettront au plus bas de leur société. Toute ta vie, tu travailleras sans te reposer, à te battre pour quelques restes de nourriture, et tu finiras par mourir d’épuisement, sauf si un Skaven décide de te massacrer juste parce qu’il a envie. C’est comme ça que finissent les esclaves. N’importe qui a le droit de leur faire n’importe quoi, n’importe quand, sans conséquence. Ça te plairait ?

 

Edwin ne put articuler le moindre mot. Il hocha lentement la tête négativement, le pelage inondé de sueur. Le professeur jugea en avoir assez fait. Il reprit d’une voix plus douce :

 

-         Tu comprends, Edwin ? Les Skavens Sauvages s’occupent de leurs enfants sans la moindre pitié, ni gentillesse. Et les faibles sont écrasés par les forts. Ton père m’a dit qu’il aurait sans doute été éliminé rapidement si son Dieu n’avait pas fait de lui un Skaven Blanc, car il était le plus petit et le plus faible parmi ses frères. Et je peux t’assurer que ce ne sont pas des racontars ! Toutes ces histoires qui circulent sur les terriers des Skavens Sauvages, c’est vrai ! Quand j’entendais parler de leur société, je ne voulais pas y croire. Et puis, un jour, j’ai demandé à participer à une expédition, pour ramasser des petits Skavens, il y a environ six ans, avec ton père. J’ai vu de mes yeux ce qu’ils sont capables de faire. Tu n’es pas comme ça. D’accord, il t’arrive de faire des bêtises, mais ce n’est pas bien méchant par rapport à ce qu’ils peuvent faire, eux. Je suis vraiment content que tes parents t’aient donné une éducation différente.

 

Toute malice avait disparu du visage et de la voix de Maître Seehecht.

 

-         Ici, nous travaillons tous ensemble pour que tout le monde puisse vivre de la manière la plus juste. Mais pour qu’il y ait un équilibre, les Humains ont édicté des règles, des lois, et des manières. Tu es en sécurité, tu as une famille qui t’aime, de surcroît la plus riche du pays, et à moins d’une catastrophe, tu auras toujours un bon repas dans ton assiette et un lit dans lequel tu pourras dormir tranquillement. Ce n’est pas donné à tout le monde, Edwin. Il y a dehors beaucoup de gens qui n’ont pas ta chance. Des pays sont ravagés par la guerre, la maladie, la pauvreté… Ici, il fait bon vivre. En échange, il est normal que tu participes à cette vie commune. Cela veut dire que, quand tu seras plus grand, tu feras comme tes frères, tes sœurs, tes parents, ou moi : tu travailleras pour gagner ton pain et te rendre utile pour le royaume. Tu as bientôt quatre ans. Pour les Skavens, c’est l’âge où on commence à travailler aux champs, dans les campagnes, si on n’a pas commencé plus tôt. Et en ville, c’est le moment de se décider sur ce qu’on fera par la suite, si on n’a pas la boutique de ses parents à faire tourner ou quelqu’un avec qui se marier. Tu as en tête une fille riche à épouser ?

-         Euh… non.

-         Tu es le dernier-né des Steiner, tu sais ce que ça signifie ? À moins que tes frères et sœurs aient chacun un accident, tu ne peux pas prétendre au trône.

-         Oui, je sais, murmura le petit garçon, un peu embêté.

-         Mais tu ne devrais pas en être triste ! Tu es né dans une famille riche, tu as donc accès à beaucoup de choses que ne peuvent pas avoir les gens pauvres, et tu n’as aucune obligation par rapport à la couronne ! Cela veut dire que tu peux choisir n’importe quel métier ! Tu y as déjà pensé ?

-         Un petit peu… J’en ai parlé à la maison.

-         Alors, qu’est-ce que tu aimerais faire quand tu seras plus grand, Edwin ?

 

Le petit Skaven châtain, qui se sentait mieux, répondit doucement :

 

-         Je voudrais devenir explorateur, comme Nedland Grangecoq, pour découvrir de nouveaux pays !

-         Fort bien. Et comment crois-tu qu’il se débrouille ? Avant de devenir explorateur, il a appris à lire et à écrire, pour pouvoir déchiffrer les cartes et les dessiner. Il a appris la géographie, pour savoir comment les gens vivent dans les pays qu’il visite. C’est très important, car si tu t’aventures dans un endroit que tu ne connais pas, tu risques de te perdre très vite. Nedland a aussi appris à parler plusieurs langues, pour être capable de communiquer avec les autres peuples. Il peut parler la langue des Humains de l’Empire, l’Estalien, la langue de Tilée, celle de Norsca, et puis celle des Elfes, et encore celle des Nains, et le langage des Skavens Sauvages, et même le dialecte des Orques. Et ça lui a été utile de nombreuses fois. Si tu allais dans un pays où les habitants ne parlent pas le reikspiel, comment tu ferais ? Sais-tu parler autre chose que le reikspiel ?

-         Euh… Mon père m’a appris quelques mots en queekish. Mais mes frères et ma sœur Bianka savent le parler, aussi. Ma mère aussi. Je crois qu’Isolde ne sait pas encore très bien.

-         Tu as la chance d’avoir une famille qui connaît ce langage. Peut-être que tu devrais en profiter pour leur demander de t’apprendre à bien le parler. Si tu veux devenir explorateur, ça pourra t’être utile. Il y a des métiers où tu n’as pas forcément besoin de savoir lire ou écrire, mais ce sont généralement les travaux les plus pénibles : la ferme, les moissons, les égouts… Ces gens sont nécessaires au bon fonctionnement de la société, bien sûr, mais je peux t’assurer que ces métiers sont beaucoup moins drôles qu’explorateur ! Tu devrais parler avec Nedland, pour qu’il puisse te dire ce qu’il faut faire pour devenir un explorateur.

 

Le professeur leva les yeux, et jeta un coup d’œil vers la fenêtre.

 

-         Oh, il se fait tard. Allez, je ne te retiens pas plus longtemps. Vraiment, Edwin, je t’invite à faire un peu plus attention. Je te promets que tout ce que tu apprends ici te sera utile un jour ou l’autre, si tu veux avoir un métier passionnant. Toi, de ton côté, tu dois t’appliquer. Ce n’est pas facile tous les jours, mais ça vaut le coup. Est-ce que c’est bien compris ?

-         Oui, Maître Seehecht.

-         Parfait. Rentre vite chez toi. On se retrouve après-demain.

-         Au revoir !

 

Edwin se leva, prit sa sacoche, et quitta la salle de classe. Une fois hors du temple de Verena, il pressa le pas, impatient de retrouver son foyer.

 

 

L’automne était bien engagé, et déjà le soleil descendait lentement mais sûrement vers la ligne d’horizon. La nuit n’allait pas tarder à s’imposer, et les lampistes allumaient les premiers lampadaires.

 

-         Hé, Edwin ! Par ici ! appela une voix.

 

L’enfant-rat pivota la tête pour suivre le mouvement-réflexe de son oreille. Devant lui, deux autres enfants-rats l’attendaient.

 

-         Oh, vous êtes là ?

-         Tu connais la consigne : on ne doit jamais se déplacer seul.

 

Celui qui avait parlé était le plus petit des deux. C’était un garçon-rat ventripotent, à peu près du même âge qu’Edwin, lui-même prénommé Harald. Il était le fils aîné d’un couple de tailleurs de vêtements de luxe. L’autre était une fille un peu plus âgée, plus grande qu’Edwin, et très mince. Elle s’appelait Felizia, et faisait partie de la dernière génération des Libérés, celle qui avait conclu le plan de peuplement du Royaume des Rats une cinquantaine de mois plus tôt. Ses parents d’adoption, originaires de Tilée, géraient un atelier de reliure.

 

Edwin Steiner comptait quelques amis dans la classe de Frère Seehecht, mais Harald et Felizia étaient les deux plus proches. Les Skavens et les Humains avaient tendance à ne pas se mélanger en dehors de la salle de cours. Ce n’était pas le fruit d’une d’inimitié particulière, plutôt une sorte de tendance naturelle inexplicable. On avait observé qu’avec les années, une fois adultes, les Skavens laissaient plus facilement tomber les barrières raciales.

 

-         Vous êtes gentils de m’avoir attendus, les amis ! se réjouit le petit Skaven châtain.

 

Felizia répondit par un sourire qui laissa voir l’espace vide à côté de son incisive – elle avait perdu l’autre pendant sa petite enfance, et s’était habituée depuis longtemps. En effet, même si les enlèvements d’enfants orchestrés par Karhi n’étaient plus qu’un mauvais souvenir, les parents n’avaient jamais relâché leur vigilance, en particulier ceux des grandes villes, où le danger pouvait jaillir de n’importe où, y compris dans les quartiers les plus protégés. Aussi, il était convenu que les enfants rentrassent chez eux au moins par deux. Edwin avait déjà eu le courage de regagner ses pénates seul, mais ses parents n’avaient pas apprécié, et depuis il n’avait pas osé délibérément leur désobéir.

 

Et donc, les trois enfants partirent d’un bon pas. Le Quartier de la Balance était le plus riche et le plus sûr de la capitale. Les trois enfants-rats n’avaient pas beaucoup de chemin à faire, les habitations des parents de Felizia et Harald étaient situées non loin de la grille d’entrée du domaine princier.

 

Tout en marchant, Harald tapota le bras d’Edwin.

 

-         Hé, si le père Seehecht t’a gardé, c’était à cause d’Heinrich ?

-         Oui, un peu.

-         Alors, cette explosion, c’était toi ?

-         Oui. Je sais, ce n’était pas très malin.

-         Peut-être, mais en tout cas, c’est Heinrich qui a eu l’air vraiment pas malin !

 

Harald éclata d’un rire franc, auquel se joignit Edwin, mais Felizia prit une expression soucieuse.

 

-         Tu devrais te méfier de lui, Eddy. Il a dit qu’il finirait par te « secouer ce qu’il y a entre tes deux grandes oreilles rondes » !

-         Qu’il le fasse, et la colère du Prince s’abattra sur lui et ses parents ! rétorqua Edwin.

-         Oui, mais s’il te secoue tellement fort que t’es mort après ? s’inquiéta Harald.

-         Il sera envoyé au cachot !

-         Et toi au cimetière ! gémit la petite fille-rate. Ce serait trop triste. J’ai pas envie que tu finisses au cimetière !

-         T’en fais pas pour moi, Lizzie, répondit Edwin avec une petite poussée amicale sur son épaule. J’ai assez de grands frères et de soldats pour me protéger.

 

Ils passèrent devant des habitations toutes plus grandes et somptueuses les unes les autres. Les habitants de Steinerburg les plus aisés pouvaient aller et venir sur les rues pavées, au milieu desquelles circulaient des calèches richement décorées. Toutes les maisons étaient neuves ou fraîchement rénovées. On devinait à l’architecture l’origine des propriétaires. Comme chaque jour, les enfants passèrent devant une demeure en particulier qui titillait leur curiosité. C’était un grand bloc de pierre blanche surmonté d’une coupole en forme d’oignon, elle-même colorée de motifs bigarrés. La grande Felizia ne pouvait s’empêcher de ralentir le pas pour prendre le temps d’observer la bâtisse.

 

Edwin s’en aperçut.

 

-         Hé, Lizzie, tu rêves, ou quoi ?

-         Hein ? Oh, euh… c’est que je me demandais qui pouvait bien vivre ici ?

-         Cette question ! ricana Harald. Des gens riches, comme dans tout le quartier !

-         Pourtant, regarde ! Les fenêtres sont toutes fermées, je n’ai jamais vu cette grille ouverte, et j’ai l’impression qu’il n’y a aucun serviteur, à part peut-être un gardien !

 

Les trois enfants-rats contemplèrent plus attentivement la maison. Ils se rapprochèrent, et se collèrent presque à la lourde grille de fer pour regarder entre les barreaux. Edwin sentit ses oreilles tiquer, agacées par un léger courant d’air qui siffla d’une manière inquiétante. Harald, coincé entre ses deux copains, murmura :

 

-         J’ai entendu dire que c’était la maison d’une grande Dame, mais qui est morte dans d’atroces douleurs. Ses enfants ont quitté le Royaume des Rats pour partir très loin, et ne plus jamais revenir.

 

Il tourna la tête vers Edwin, et un troublant sourire releva progressivement ses commissures.

 

-         Qui sait ? Peut-être que le fantôme de cette Dame hante cette maison ? C’est pour ça que ses enfants sont partis, ils ont fui une maison maudite !

-         Tu… tu crois ? bégaya le petit Skaven châtain.

-         Et pourquoi pas ? Si ça se trouve, personne n’ose entrer dedans, car d’horribles créatures se cachent à l’intérieur. Peut-être même que cette Dame était en fait une sorcière ? Et si elle avait réussi à ouvrir une petite porte vers le Pays des Démons ?

-         Le… le… Pays des Démons ? hoqueta Felizia, les yeux écarquillés d’horreur.

-         Oui, Lizzie… C’est pour ça qu’elle a disparu. Et ses deux enfants ont été dévorés par les monstres qu’elle a invoqués. Et ces monstres attendent leur prochaine victime. C’est pour ça que personne n’en sort. Aucun garde, aucun cambrioleur. Les monstres dévorent les intrus qui osent franchir la porte.

 

Harald, toujours face à Edwin, fit un petit clin d’œil, et continua :

 

-         Je me demande même s’ils ne sont pas déjà en train de nous observer, derrière les volets ? Qu’est-ce que tu en penses, Eddy ? Moi, je crois qu’ils pourraient…

 

Et brusquement, Harald sauta sur Felizia avec un cri de monstre. La fillette glapit de peur et bondit en arrière par réflexe. Elle trébucha et se retrouva sur l’arrière-train.

 

Les deux garçons-rats éclatèrent de rire. Furieuse, Felizia se releva, épousseta sa robe, et tira la langue.

 

-         Qu’est-ce que c’est débile, les garçons, alors !

 

Et les trois enfants reprirent leur route vers leurs pénates.

 

*

 

Un jour ou l’autre, ça devait arriver…

 

Le Prieur Romulus déposa la missive sur son bureau. Il soupira, et laissa errer son regard vers la petite étagère sur laquelle était rangée sa collection personnelle de livres. Outre le missel de Shallya, il y avait d’autres ouvrages traitant des religions de l’Empire et d’ailleurs. Il possédait un exemplaire imprimé de l’Encyclopédie des Enfants du Rat Cornu, bien sûr, mais également un traité sur les divinités louées par les Elfes (un ouvrage très rare en dehors de l’île d’Ulthuan, obtenu grâce à Brisingr Mainsûre), un livre de philosophie du Cathay traduit par les meilleurs érudits, un épais volume concernant les croyances du peuple des Nains, et même un petit recueil sur le panthéon des Kislévites. Pour la distraction, il avait également reçu en cadeau de Félix Jaeger l’un de ses ouvrages dédicacés. Il avait l’habitude de se plonger dans l’un ou l’autre de ces livres, tous plus précieux et artistiquement illustrés les uns les autres, quand il avait un peu de temps libre, pour se changer les idées.

 

Mais aujourd’hui, il le savait, la lecture ne lui apporterait aucun réconfort.

 

Ses yeux se focalisèrent une nouvelle fois sur la feuille de papier posée sur le meuble de bois ciré. Il sentit son visage se renfermer davantage d’amertume.

 

Il va falloir que j’en parle à Isolde. Shallya, même si je connais les mots qu’il faut, même si elle s’y attend, ce ne sera pas facile. Avec ta bienveillance, je n’aurais rien contre un petit coup de main.

 

Il quitta la pièce, et se dirigea d’un pas lent vers l’aile du temple où logeaient les initiés. Alors qu’il traversait le cloître, il croisa une petite silhouette qui se dandinait d’une manière presque comique dans le petit jardin central tout en balayant les feuilles mortes. Le prieur repéra sous le foulard bleu un long museau levé vers le ciel qui humait nerveusement les alentours. Avec un petit sourire triste, Romulus appela :

 

-         Teresa, comment vas-tu ?

 

C’était bien la jeune fille-rate arrachée aux restes de la colonie de Brissuc quelques années plus tôt par Psody et ses deux garçons. Avec le temps, la patience et l’éducation prodiguée par les volontaires, l’esprit de Teresa avait peu à peu émergé de la brume de malepierre qui avait longtemps intoxiqué son cerveau. Cela n’avait pas entamé sa joie de vivre naturelle. Avec ardeur, elle jeta son râteau, pressa le pas jusqu’au Prieur et cria presque :

 

-         Salut, Prieur ! Je vous ai pas vu de toute la journée ! Comment ça va ?

-         Oh, je vais bien, mentit légèrement l’Humain. Et toi ? Ça fait plaisir de te voir d’aussi belle humeur.

-         Il fait beau ! Le soleil brille ! Les oiseaux chantent ! Shallya rend tout le monde heureux autour d’elle !

 

Teresa avait toujours cette particularité de passer en un clin d’œil d’une humeur extrême à l’autre. Aussi, son visage se renfrogna, elle baissa la tête, et se laissa tomber assise sur un banc. Habitué à de tels changements, Romulus demanda avec douceur :

 

-         Mais… que se passe-t-il ?

-         J’viens de penser à quelque chose de triste.

-         Ah oui ? Peut-être que ça n’est pas obligatoirement triste. Veux-tu en parler ?

 

Le prieur s’assit à côté de la jeune fille-rate. Celle-ci se tortilla les doigts, la tête baissée, puis releva le museau, rassembla son courage, et articula :

 

-         Vous croyez que Shallya m’aime, Prieur ?

 

L’Humain sentit son front se plisser.

 

-         Bien sûr que oui, mon enfant ! Tu le sais bien, en dehors des esclaves de Nurgle, Shallya aime tout le monde, toi compris. Pourquoi en serait-il autrement ?

-         Eh bien… passe que… je suis pas… « normale ».

 

La jeune fille avait eu du mal à prononcer ce dernier mot, comme s’il était vraiment source de honte.

 

-         Que veux-tu dire par là, Teresa ?

-         Hier, j’ai entendu des gens parler, après la messe. Ils croyaient que je ne pouvais pas les entendre, mais j’étais cachée derrière une colonne.

-         Attention, Teresa, ce n’est pas très correct d’écouter les conversations qui ne te concernent pas.

-         J’sais bien, Prieur, mais ces gens parlaient de moi !

-         Oh, vraiment ? Et que disaient-ils ?

-         Ils ont dit : « pauvre Teresa, elle sera jamais aussi intillé… integillen… intelligente que les gens normaux ».

 

L’Humain secoua la tête.

 

-         Ce ne sont que des paroles vraiment stupides, énoncées par quelqu’un qui croit savoir mais qui ne sait pas.

-         Je… j’arrive pas à être comme les autres. Je sais bien… que je suis pas très maline, prieur. Jamais je saurai autant de choses que vous. Jamais je serai une savante.

-         Mais tu es une très bonne aide, ici, répondit le prieur avec un sourire. Toutes les prêtresses me le disent régulièrement. Tu le sais, tu as eu la petite enfance que tu as eu, ça t’a forgée comme tu es maintenant. Tu es quelqu’un à qui je peux parler, à qui je peux confier les clefs du temple sans m’inquiéter. Tu as réussi à apprendre beaucoup de choses, et tu es capable de te débrouiller toute seule pour les petits gestes du quotidien.

 

La jeune fille-rate le regarda, surprise et perplexe.

 

-         Vous pensez vraiment ce que vous dites ?

-         Bien sûr ! Et puis, ce n’est pas le plus important. Est-ce que… tiens ! Aujourd’hui, tu es un peu triste, et tu choisis de m’en parler. Mais d’ordinaire, es-tu heureuse ?

-         Oui ! Je fais ce que je veux, beaucoup de gens sont gentils avec moi, et j’aime servir au temple de Shallya !

-         C’est le plus important, Teresa. J’ai déjà vu des gens qui prétendaient être très intelligents et instruits, mais qui n’étaient jamais heureux. Et je pense qu’il est mieux d’être un peu moins… « normal », mais pleinement vivant. Tu comprends ?

-         Euh… je crois, oui.

-         Bien. Je dois y aller, je te laisse finir ton travail.

 

Romulus se releva, et se dirigea vers la grande porte en bois du temple. La fille-rate demanda :

 

-         Prieur ? Quek’chose va pas ?

 

L’Humain répondit sans se retourner :

 

-         C’est gentil de t’inquiéter, mais je vais bien.

 

Puis il pivota finalement vers Teresa et dit :

 

-         Teresa, les prochains jours risquent d’être un peu compliqués.

-         Ah… ? Et pourquoi ?

-         Je t’expliquerai.

 

Puis il quitta le cloître, accompagné par le crissement régulier des coups de râteau de Teresa.

Laisser un commentaire ?