Le Royaume des Rats
Femmes-rates, hommes-rats,
Je vous rassure, comme vous pouvez vous en rendre compte en voyant ce chapitre, je suis toujours présent, et j’écris toujours. Néanmoins, j’ai dû ralentir le rythme dernièrement. Sans entrer dans des détails peu intéressants, depuis la fin du mois de mars de cette année, petits soucis et gros chagrins se sont malheureusement succédé, et il a fallu que je prenne un peu de distance. Ce n’est pas pour autant que j’arrêterai l’écriture. L’écriture est ce que je fais de mieux, et ce que je prends le plus de plaisir à faire. Disons que j’ai eu besoin de faire une pause, mais je reprends le fil de l’histoire avec ménagement, et sans perdre la foi en ma plume.
Merci de votre compréhension, et gloire au Rat Cornu !
Le soleil éclairait avec insistance une grande plaine d’herbe sèche. Dans ce coin de Vereinbarung, à quelques jours à cheval de la capitale, la terre était aride et poussiéreuse, et malgré le passage d’une rivière, il n’était pas possible de faire pousser des cultures. Trop de roche, trop de vent, trop de cailloux. L’endroit était parfait pour y réaliser quelque chose de trop surréaliste pour être admis par les gens normaux.
Un convoi d’une demi-douzaine de cavaliers entourant un grand carrosse protégé par des arquebusiers postés sur le toit traversait bruyamment l’étendue désertique. Ils progressaient ainsi sans pause depuis plusieurs heures. La fatigue écornait peu à peu l’attention des cavaliers. Le plus jeune soldat de l’escorte, un Skaven prénommé Piotr Adamson, regarda aux alentours. Juché sur la calèche, son fusil entre les mains, il guettait, mais ne voyait pas le moindre signe de vie. Peut-être, à la rigueur, cet oiseau de proie qui emporta en un clin d’œil un rongeur quelconque.
Je n’ai pas signé pour ça, moi… Où est-ce qu’il nous emmène ?
« Il » désignait l’homme qui était en tête de convoi. Quand Piotr avait été mandé pour cette mission d’escorte spéciale, il avait eu de la peine à en croire ses oreilles. Lui qui avait entendu les exploits guerriers de cet homme d’armes, assoiffé d’aventure, il avait rejoint l’armée une fois adulte pour mener une carrière qu’il espérait aussi admirable. Il avait rapidement déchanté, l’armée était une institution où l’on s’ennuyait beaucoup, avec des tâches rébarbatives, un esprit de corps et de cohésion pas toujours pris au sérieux par tout le monde, et son lot de violence quand une tribu de Gobelins ou des éclaireurs Skavens Sauvages étaient signalés à l’intérieur des frontières.
Mais le jeune Piotr prenait son mal en patience. Il était sûr d’avoir un jour sa chance, à condition de faire preuve de suffisamment de résolution. Tout était une question de savoir repérer et saisir la bonne opportunité. Aussi continuait-il à mettre du cœur à l’ouvrage. Et l’avant-veille, finalement, son modèle l’avait personnellement réquisitionné pour une mission d’escorte. Même s’il avait eu la possibilité de refuser, il ne l’aurait fait pour rien au monde. Encore aujourd’hui, alors qu’il avalait des kilos de poussière sous un soleil de plomb au milieu de nulle part, il ne pouvait s’empêcher d’éprouver une fierté certaine d’être directement sous les ordres d’un Skaven aussi exceptionnel.
Le commandant Sigmund Steiner était vraiment imposant. En tête de cortège, sur sa fidèle jument Okapia, il était impossible de le confondre avec quelqu’un d’autre. Même sans armure ni décorations, avec un simple uniforme standard léger et discret, on ne pouvait guère se tromper. Sigmund était âgé de neuf ans, et les quatre dernières années passées à commander l’armée de Vereinbarung avaient fait de lui un solide gaillard. Déjà bien costaud à l’obtention de son grade octroyé par le Prince Ludwig Steiner, les séances quotidiennes d’entretien physique et d’entraînement aux armes avaient développé chez lui une impressionnante musculature. Piotr avait entendu dire que le deuxième fils du maître mage avait vaincu en combat singulier de terrifiants adversaires, notamment l’ignoble Blokfiste, un Moulder au corps monstrueusement déformé par des mutations abominables. D’ailleurs, il portait toujours à son côté son épée en gromril, Cœur de Licorne. Compter précisément combien de créatures infâmes, d’envahisseurs surexcités ou de comploteurs hérétiques étaient tombés sous les coups de cette lame de justice était une tâche irréalisable.
Piotr avait confiance. Le commandant Steiner savait où il allait. Pour cette mission d’escorte spéciale, il avait sélectionné des recrues plutôt jeunes, qui n’avaient pas encore connu une vraie bataille, mais qui avaient, jusqu’à présent, fait preuve de la meilleure volonté. La veille du départ, il avait juste dit : « nous nous rendrons vers un lieu particulier dont vous serez parmi les premiers à découvrir l’existence », avec un petit sourire mystérieux.
Alors qu’ils étaient sur le point d’atteindre le sommet d’une haute colline, le grand Skaven Noir leva la main, et arrêta sa monture. Le convoi tout entier s’arrêta. Le commandant fit pivoter sa jument, et annonça d’une voix puissante :
- Soldats, nous sommes arrivés. Notre destination nous attend de l’autre côté de cette colline. Je vous ai fait venir ici afin de vous faire voir un petit aperçu de l’avenir de Vereinbarung. Nous nous dirigerons vers un petit village appelé Goldfunke, « l’étincelle d’or ». Vous pourrez y prendre un peu de repos durant une heure, le temps pour moi d’aller chercher les personnes que nous allons ramener à Steinerburg. Je vous demanderai de bien regarder ce que vous verrez, mais de ne pas en parler à notre retour.
Comme il sentit une légère fragrance d’anxiété monter chez les soldats, il ajouta :
- Ne craignez rien, il ne s’agit pas d’un secret mortel ou compromettant. Goldfunke n’est pas le siège d’une hérésie, c’est le point de départ d’une nouvelle façon de vivre, dont tous les habitants du Royaume des Rats devraient profiter à terme. Je vous demanderai juste d’être discrets à notre retour. Nous devons être sûrs que tout marchera bien comme prévu avant de révéler au peuple ce qu’abrite Goldfunke. De toute façon, même si vous compreniez quelque chose, personne ne vous croirait.
Piotr sentit une petite boule glacée se former au fond de son estomac. Certes, il avait toute confiance en son commandant, mais tout ceci lui paraissait de moins en moins clair. Il sursauta presque en entendant la voix claire de l’autre soldat posté sur le toit du carrosse, une grande femme brune au teint mat.
- Mon Commandant ?
- Oui, Soldate Herring ?
- Est-ce que sa Majesté le Prince Ludwig connaissait ce secret ?
- Bien sûr, Soldate Herring. J’ajoute que ce que vous allez voir a été développé avec sa bénédiction. Des collègues à vous sont même installés sur place. Eux aussi ont gardé le silence ces dernières semaines, mais bientôt, il n’y aura plus besoin de se cacher. D’autres questions ?
Comme personne n’ajouta mot, le commandant ordonna :
- Alors on repart ! Suivez-moi, et ouvrez grand les yeux !
Le convoi repartit. Piotr sentit ses tripes se nouer au fur et à mesure que le sommet de la colline se rapprochait. Le moment vint où le carrosse arriva au point culminant, et entama sa descente. Un spectacle singulier parut alors aux yeux de la procession.
En bas de la colline, il y avait un petit village fraîchement construit au bord de la rivière. Piotr repéra des remparts et une petite caserne qui constituait d’ailleurs le portail d’entrée. Rien d’étonnant, en somme. En revanche, il en était tout autrement de l’immense construction qui s’élevait à quelques milles en aval de la rivière. C’était une tour, une immense tour cylindrique haute d’environ soixante-dix yards, et large d’une quarantaine de yards. Elle était construite de briques taillées dans la pierre des alentours. Il n’y avait absolument aucune fioriture, aucune décoration sur toute sa surface, seulement quelques fenêtres par-ci par-là. Une gigantesque coupole de verre était posée sur sa partie supérieure. En regardant mieux, on pouvait voir que ce dôme transparent était sectionné en huit pans de même taille maintenus par une structure métallique, comme s’il pouvait s’ouvrir à l’instar de la corolle d’une fleur.
Un bâtiment annexe fabriqué selon la même architecture prolongeait le pied de la tour et était relié à un barrage qui retenait le flot de la rivière.
- Pour répondre à la question que vous êtes tous en train de vous poser, cette construction est destinée à devenir l’une des plus formidables sources d’énergie que le Vieux Monde ait jamais connu.
- À quoi est-ce que ça sert ?
- Je laisserai le Maître Ingénieur Gabriel Steiner répondre à cette question pour les plus curieux d’entre vous, il se fera un plaisir de tout vous expliquer.
Sigmund ne put retenir un rictus ironique quand il pensa :
Enfin, si vous y comprenez quelque chose.
- Mon Commandant ?
- Oui, Soldate Herring ?
- Le village est entouré d’une muraille, c’est une bonne chose, mais pourquoi la tour est sans défense ?
Le bâtiment était effectivement un peu à l’écart de Goldfunke, peut-être à un mille, et n’était protégé par aucun mur.
- Il n’y a pas de rempart, mais ça ne veut pas dire que ce lieu est sans défense. Vous comprendrez quand nous nous en rapprocherons.
Le commandant balaya ses troupes du regard.
- Allez, après cette chevauchée dans la poussière, vous avez bien mérité une bière, ce sera ma tournée. On reprend la route !
*
- On arrive au moment critique…
Une petite voix éraillée murmurait, les dix doigts agiles de deux mains virevoltèrent d’une fiole à l’autre, sous le regard attentif de deux yeux sombres, immenses et protubérants qui saillaient sous un front plat. Avec moult précautions, la main droite pencha la bouteille. Une goutte de liquide vert pomme roula sur le goulot, oscilla, puis s’écrasa finalement dans la petite casserole. Un petit nuage gris s’éleva du liquide bouillant.
- Oui ! s’écria la petite voix. Je l’ai fait ! J’adore quand ça marche ! J’adore la science !
La personne qui venait de parler n’était pas à proprement parler quelqu’un de très remarquable sur le plan physique. C’était une femelle Skaven au pelage couleur sable, plutôt petite, qui portait une combinaison de cuir bardée de poches dans lesquelles elle gardait ses outils. En vérité, selon les critères de beauté de la race des Fils du Rat Cornu, elle était quelconque, voire légèrement au-dessous de la moyenne. Son visage fin était pourvu d’un long museau triangulaire, encadré par des oreilles rondes qui pivotaient nerveusement sous l’impulsion de tics, et le tout ne semblait pas habitué à afficher la bonne humeur. De plus, elle avait des incisives malformées sous ses lèvres, d’où un défaut d’élocution. Comme elle prononçait les « s » en « ch », quelqu’un à ses côtés aurait entendu « j’adore la chienche ».
Son oreille se braqua dans la direction d’où venait le son de la cloche qui tinta. Elle quitta la petite pièce en sautillant comme un diablotin, encore enivrée par le succès de son expérience, et ouvrit la porte d’entrée en grand, prête à partager son enthousiasme. Or, tout s’arrêta brutalement quand elle vit son interlocuteur.
- Oh… Salut, Siggy.
- Salut, Sofia. Ton mari est là ?
- Il est sorti faire une course, mais il ne devrait pas tarder. Entre donc.
Le grand Skaven Noir franchit le seuil, embrassa sobrement la jeune femme-rate. Avant de refermer la porte derrière lui, Sofia aperçut Okapia attachée à une barrière.
- Tu es venu seul ?
- Non, mais mes gars sont à la taverne. Un rafraîchissement ne leur fera pas de mal, on a galopé sans s’arrêter depuis hier matin.
- Tu veux un café ? demanda Sofia, consciente que Sigmund évitait l’alcool.
- Avec plaisir.
La maisonnette contenait une richesse enviée par tout le village : l’unique réserve de café à des dizaines de miles aux alentours. Cette denrée était encore très rare, seules les familles les plus fortunées avaient les moyens de s’en procurer, le commerce du café n’était pas encore chose acquise dans le Vieux Monde, encore moins dans les Royaumes Renégats. Le grand Skaven Noir suivit la femme-rate dans la cuisine, où elle s’attela à la préparation de la boisson chaude.
- Siggy, si tu es venu jusqu’ici, c’est pour une raison grave, n’est-ce pas ?
- J’en ai bien peur.
- C’est à propos du Prince Ludwig ?
- T’es la digne épouse de ton homme, Sofia. Aussi clairvoyante.
Sofia soupira, baissa la tête, et marmonna d’un ton neutre :
- Condoléances.
- Merci.
Sigmund savait que son physique un peu ingrat ne facilitait pas ses contacts avec autrui. Sofia était plutôt acariâtre, mais ce côté « soupe au lait » n’empêchait pas une personnalité plus noble qu’il n’y paraissait. Même si elle montrait peu de compassion, elle pouvait ressentir des émotions, et parfois les partager. En outre, elle faisait toujours preuve d’une loyauté sans faille et d’une application exemplaire quand elle travaillait sur un chantier, ou à de nouvelles expériences.
Le Skaven Noir soupçonnait qu’elle avait dû inhaler des particules de malepierre dans l’atmosphère de son terrier durant les premières semaines de sa vie, plus que la moyenne, et que sa santé physique et son psychisme avaient pu en être altérés, ce qui expliquait ce détachement émotionnel.
Le son de la porte d’entrée se glissa jusqu’à la cuisine, avant d’être suivi par :
- Siggy ? Tu es là ?
- Oui, Gab. Dans la cuisine.
Un instant plus tard, Gabriel Steiner, Maître Ingénieur attitré du Royaume des Rats, pénétra dans la pièce, un peu soufflant, une meule de gruyère sous le bras. Il posa le fromage sur la table et fit l’accolade à son frère.
- Comment ça va ?
- Moi, à peu près. Malheureusement, ce n’est pas le cas pour tout le monde.
Le visage de Gabriel se crispa d’appréhension. Il baissa la tête et soupira. Devant son silence, Sigmund confirma :
- Je suis désolé, mais je dois te dire qu’Opa Ludwig est parti se présenter à Morr.
- Hélas, hélas ! On s’y attendait tous, et pourtant…
Gabriel se laissa tomber sur le petit banc. Sofia s’installa à son côté, et s’appuya contre lui. Elle paraissait fluette à côté de son mari. En effet, depuis qu’il avait été officiellement nommé Maître Ingénieur, Gabriel avait changé. Désormais adulte, il était plus responsable, plus sûr de lui. Il n’avait pas eu de gros problème à prendre sa vie en main et quitter le foyer parental – dont il n’était d’ailleurs guère éloigné, sa maison était située dans le Quartier de la Balance. Son épouse était également une de ses assistantes. Les femmes, Humaines comme Skavens, étaient toujours les bienvenues dans les métiers scientifiques – l’influence de la Grande Archiviste y était pour beaucoup – mais restaient encore très minoritaires. Sofia était la seule femme Skaven à travailler dans l’équipe de Gabriel, et à ce titre, elle avait attiré son attention très rapidement. Ils s’étaient entendus, et depuis vivaient une vie de couple sans histoire, du moins en apparence.
Gabriel avait parallèlement développé une petite manie pas très saine : depuis qu’il gagnait son propre argent, il avait l’habitude de toujours avoir à portée de main du fromage, et courait en racheter une fois sa réserve vide. Maître Collodi disait en plaisantant qu’il était devenu son meilleur client, mais c’était une réalité. Fatalement, le plaisir des papilles immédiat et facile d’accès, couplé à un manque de pratique d’activité physique, avaient transformé le Skaven gris clair. Il était devenu très empâté. Si sa femme n’y prêtait pas spécialement attention, ses frères, ses sœurs et ses parents lui faisaient régulièrement part de leur inquiétude.
D’ailleurs, cela ne manqua pas. Quand le Skaven gris clair proposa un morceau de fromage au Skaven Noir, celui-ci secoua la tête.
- Non, je préfère attendre le souper. Et je t’invite à en faire autant.
- Oh, un petit bout, ça ne me fera pas de mal.
- Additionné aux quarante-trois précédents, ça va finir par s’accumuler dans ta bedaine. Elle est déjà bien assez grosse.
- Qui donc t’a fait prêtre de Shallya ?
- Je n’ai pas besoin d’être prêtre de Shallya pour m’inquiéter pour ta santé, Gab. Regarde-toi !
- Qu’est-ce que j’ai ?
- Des livres en trop. Beaucoup de livres en trop !
- Lâche-moi.
- Si seulement tu acceptais de sortir de ton atelier au moins quelques minutes chaque jour pour te bouger un peu le…
- Arrête ! glapit soudain le maître ingénieur.
Sofia, surprise par la brutale montée de ton de son mari, s’écarta, et se dirigea d’un pas pressé vers le petit réchaud.
- Je crois que le café est prêt !
Elle se hâta de verser la boisson noire dans les tasses. Sigmund but une première gorgée, sans cesser de darder un regard lourd de reproches à son cadet. Celui-ci finit par réagir.
- Bon, je ne suis pas insensible à ton attention, Siggy. Mais je n’ai pas envie de me préoccuper de ça maintenant ! Surtout aujourd’hui, alors que tu viens avec des nouvelles bien plus graves.
- Je te jure que ce n’est pas pour te contrarier, Gab. Rappelle-toi, tu m’as convaincu d’arrêter de boire de l’alcool à outrance. J’espère pouvoir te rendre un jour la pareille avec la bouffe.
- Je sais, je sais. C’est d’autant plus difficile, car contrairement à l’alcool, on a toujours besoin de nourriture, c’est là où est le problème.
- Non, Gab, le problème n’est pas là ; il est dans la qualité et la quantité. Tu as les moyens de manger de manière plus saine, et tu peux te permettre de prendre un peu de ton temps pour te sculpter un corps d’athlète. C’est d’ailleurs ce que tu vas devoir faire, je pense.
- Que veux-tu dire ?
Le grand Skaven Noir porta de nouveau la tasse de café à ses lèvres. La boisson chaude lui stimula agréablement le palais. Il reprit :
- Nous sommes tous deux fils de nobles, et je ne serais pas surpris qu’on nous appelle bientôt « fils de Prince ».
- Tu crois vraiment que Père va succéder à Opa Ludwig ?
- Qui d’autre le ferait, Gab ? Romulus ? Impossible, son vœu l’en empêche. Les jumeaux Gottlieb ne sont toujours pas revenus. De toute façon, Père et Mère sont les enfants légitimes de notre grand-père. À moins d’un coup tordu que personne ne verrait venir, nos parents hériteront de la couronne.
- Admettons. Quel rapport avec mon poids ?
- Le rapport est qu’en tant que fils de Prince, il est normal que tu sois formé au port et au maniement des armes. Même si tu as horreur de ça, même si tu ne tireras peut-être jamais l’épée contre qui que ce soit de toute ta vie, c’est comme ça, c’est une tradition à honorer. Un vrai fils de Prince doit pouvoir répondre à un duel, même s’il ne va pas forcément le gagner.
Gabriel fit rouler ses yeux avec agacement.
- Les traditions peuvent changer, Siggy. Il n’y a pas si longtemps, les Humains avaient pour tradition de massacrer les nôtres à vue.
- Oh, ne fais pas la bête, ce n’est pas la même chose ! Il y a une marge entre des coutumes et la guerre !
- Tu trouves ? Moi, si j’en crois l’histoire, quand je tente de compter le nombre de guerres qui ont éclaté depuis l’invention de l’écriture, j’ai tendance à penser que la guerre a toujours fait partie de l’Histoire. C’est peut-être même la plus ancienne des traditions : démolir la tronche à celui que tu n’aimes pas et lui prendre tout ce que tu peux lui prendre.
Sigmund reposa brutalement la tasse sur la table.
- Tu m’agaces ! Je ne fais que rapporter les paroles de Père !
- S’il m’en parle, je lui répondrai la même chose qu’à toi.
- Alors, il t’ordonnera de prêter serment auprès d’un temple. Pour les enfants mâles nobles, la seule solution pour ne pas porter les armes, c’est le clergé. Et encore, si tu vas chez les Sigmarites ou chez les Verenéens, il n’est pas dit que tu y couperas !
Gabriel secoua la tête et fixa sa tasse de café. La voix de sa femme le tira de son état second :
- Siggy, t’es sûr de ce que tu dis ? Faut-il vraiment que Gabriel apprenne à se servir d’une épée ?
- C’est la moindre des choses pour les familles nobles, Sofia. C’est une des choses qui nous différencient du peuple.
- Parader avec une arme et jongler avec à la moindre occasion, ça nous met au-dessus du peuple ?
- Être capable de protéger et défendre ce peuple qui ne sait pas forcément se battre, en effet, ça nous donne une responsabilité par rapport au peuple. Et puis, entre nous…
Le Skaven Noir se pencha en avant, avec un petit sourire de connivence :
- Ça ne te plairait pas d’avoir un mari beau, svelte, musclé, qui pourrait te défendre contre des individus dangereux ?
- Mon mari peut déjà me défendre contre des individus dangereux avec sa science. Et d’ailleurs, je n’ai pas besoin de lui, j’utilise la même science.
Sans hésiter, elle sortit de l’une des poches de son tablier une petite capsule, et la jeta sur le parquet. Le petit objet éclata, et émit une lueur éblouissante. Surpris par la rapidité du geste, Sigmund plissa les yeux et secoua la tête. Quand il ouvrit les yeux, Sofia était juste au-dessus de lui, la cuillère à café posée sur son front à fourrure noire.
- Et un coup de clef à molette sur le museau, et t’es dans les pommes ! compléta la femme-rate.
Avec un petit gloussement réjoui, Gabriel embrassa sa femme. Même Sigmund, devant l’absurdité de la situation, finit par rire.
- Allez, clorons ce chapitre pour l’heure. Tu avais raison, il y a des choses autrement plus graves à gérer. Mais je t’invite tout de même à réfléchir. Peut-être que ce qui te manque, c’est une motivation ? J’ai vaincu ma dépendance à la boisson parce que ça te démolissait. Je ne dirai pas que je me sens démoli à mon tour. Mais enfin, réfléchis-y. Quand tu auras trouvé une bonne raison d’arrêter de te gaver et que tu auras pris la décision de régler ce problème, tu auras fait le plus dur.
Gabriel baissa la tête. Il fit jouer entre ses doigts un pendentif en cuivre qu’il avait lui-même fabriqué le jour où il avait officiellement reçu son titre de Maître Ingénieur. C’était un disque finement ouvragé, de trois pouces de diamètre pour un pouce d’épaisseur, attaché à une chaîne. La surface de ce pendentif présentait de petits rouages, ressorts et autres mécanismes d’horloge.
- Ce n’est pas le bon moment pour l’instant, Siggy, mais… je vais y réfléchir. Et pas dans six mois. Ou alors, dans ce cas, et dans ce cas-là seulement, alors je t’autorise à mettre du laxatif dans ma soupe.
Les deux frères rirent en se remémorant la raison de cette boutade. Sofia, qui n’était pas au courant, haussa les épaules, et retourna sur son carnet de notes pour griffonner quelques observations. Sigmund finit de boire son café, et son regard traîna vers la fenêtre et se posa sur la tour près de la rivière, grande et mystérieuse.
- Les travaux ont bien avancé, ton équipe en voit le bout ?
- Oui, mais ce ne sera que le commencement. Le vrai travail commencera une fois la machine raccordée au réseau. Nous progressons lentement mais sûrement. Hier, nous sommes montés à une utilisation de quatre heures sans le moindre problème.
- Pas même un bidule qui a trop chauffé ?
- Non. Nous testerons une demi-journée la prochaine fois.
- D’accord… murmura Sigmund d’une voix éteinte.
- Tu n’as pas l’air spécialement convaincu ?
Le grand Skaven Noir regarda de nouveau par la fenêtre. La forme de la grande construction masquait le soleil couchant, comme un défi aux Dieux.
- Je n’aime pas ça, Gab.
- C’est pourtant une source de progrès indéniable, Siggy ! Attends un peu qu’on s’en serve pour Steinerburg !
Le maître ingénieur préleva de nouveau une bouchée de son morceau de gruyère.
- Et si ça ne marchait pas ?
- Ça marchera.
- Tous les habitants du Royaume des Rats n’ont pas ton ouverture d’esprit, ni ton intelligence. Beaucoup seront réticents à l’idée d’utiliser la force de cette invention.
- Ils verront bien vite que ça leur facilitera la vie à un point qu’ils ne sont même pas capables d’imaginer à l’heure actuelle. Ils se demanderont même comment le monde a pu tourner aussi longtemps sans ce dispositif ?
Sigmund se pencha en avant, les mains posées sur la table.
- Et le jour où il y aura un problème ?
- Il n’y aura pas de problème tant que Gab sera là, Siggy. Tu n’as pas confiance dans les capacités de ton frère ?
- Bien sûr que si, Sofia, mais il ne sera pas toujours là. D’accord, il ne se passera rien pendant un an, ou dix ans, mais dans… disons, quarante ou cinquante ans ? Gab, il n’est pas dit que ton successeur ait ton talent pour faire fonctionner et entretenir cette invention. Rien ne dure à jamais, tout finit par s’user. Même Cœur de Licorne a besoin d’être polie et aiguisée de temps à autres, et pourtant c’est une lame de gromril. Maintenant, mettons que ta fantastique machine tombe en rade. Dans le meilleur des cas, les habitants du Royaume des Rats se retrouveront privés de cette énergie à laquelle tu les auras habitués. Ils seront devenus incapables de s’en passer, et donc, seront tellement désorientés que ça promet des semaines de chaos, peut-être des mois. Un chaos dont des gens mal intentionnés sauront tirer parti, qu’ils viennent du dehors ou de nos terres. Et dans le pire des cas, cela pourrait provoquer une telle explosion que tout serait brûlé à des miles à la ronde ! Tout le coin finirait comme Mordheim !
Gabriel ouvrit de grands yeux surpris, puis afficha rapidement une grimace indignée.
- Ne mélange pas tout, je te prie. Contrairement à Mordheim, tu ne trouveras pas une once de malepierre ici ! J’ai fait le vœu de ne jamais utiliser cette cochonnerie, et c’est ce que j’ai toujours fait ! Et j’ai formellement interdit à mes apprentis de se rabaisser à l’infâmie du Clan Skryre ! De toute façon, ce n’est pas à Vereinbarung que nous trouverons de la malepierre. Père a passé des mois à le vérifier, je te rappelle ! Quant à une éventuelle catastrophe, c’est exactement pour ça que nous avons choisi de faire le chantier ici, et que le village de Goldfunke est appelé à ne pas se développer plus que nécessaire. N’y habiteront que les travailleurs, les commerçants qui les nourriront et les soldats qui les protégeront, et personne d’autre. Les éventuels dégâts seront ainsi limités. J’ajoute qu’ils sont tous parfaitement au courant, ce qui ne les a pas empêchés d’être tous volontaires !
Sigmund fit la moue.
- Sur cette question-là, tu as raison. Mais comment faire face à la pénurie d’énergie en cas de problème ? Tout le royaume sera concerné, pas seulement le secteur où nous nous trouvons !
- Dans un premier temps, c’est-à-dire tant que je serai présent, il n’y aura aucun incident. Et une fois que nous aurons bien la preuve que tout marche comme prévu, sans accroc, nous pourrons fabriquer une deuxième tour ailleurs, puis une troisième. La quantité d’énergie disponible sera plus importante, et si l’une des tours devait connaître une avarie, les autres pourront combler le manque temporairement, jusqu’à réparation du problème.
- Hum…
Gabriel eut l’air moins crispé et plus navré.
- Siggy, s’il y a un seul domaine dans lequel je n’ai absolument pas le moindre doute sur mes capacités, c’est fabriquer des inventions qui marchent, et qui font exactement ce pour quoi je les ai créées, sans moufter. Je te le demande : fais-moi confiance.
Enfin, le grand Skaven Noir fit un petit sourire.
- D’accord.
Il pivota vers Sofia.
- Nous partons pour Steinerburg dans l’heure. Tu n’es pas obligée de venir, Sofia, si tu préfères rester surveiller le chantier.
- Quoi, tu rigoles ? Hé, je te rappelle que j’ai épousé ton frère, pour le meilleur et pour le pire ! Pas question de ne pas être là pour tous vous soutenir. Et puis, ton grand-père était un homme bien, je veux lui présenter mes hommages !
- D’accord, d’accord. Je vais rejoindre mes gars, pendant ce temps-là, vous préparez vos affaires pour quelques jours. Le convoi viendra vous chercher dans une cinquantaine de minutes, ça ira ?
Les mari et femme acquiescèrent simultanément.
- J’aurai juste besoin de passer par la maison du bourgmestre pour le prévenir.
- N’oublie pas d’en toucher deux mots aux ouvriers, aussi, ajouta Sofia.
- Je devrais nommer quelqu’un chef de chantier pour me remplacer temporairement. Tu as une idée ?
- Bien sûr, chéri : Balin se débrouillera.
- On passera au chantier avant de quitter Goldfunke, confirma Sigmund. Vous pourrez prendre vos dispositions.
Le grand Skaven Noir ajouta avec un petit sourire :
- Attends-toi à être bombardé de questions, ils avaient tous l’air d’avoir vu la sainte culotte du Grand Théogoniste quand ils ont découvert ton œuvre.
- Eh bien qu’ils s’attendent à être gavés de réponses à en éclater !
*
Les cinquante minutes énoncées par Sigmund étaient pratiquement écoulées lorsque Sofia Gross-Steiner boucla la malle qui contenait ses affaires. Elle poussa un soupir de soulagement.
Enfin, on va quitter ce trou perdu !
Sofia en avait déjà parlé à son mari ; les faits étaient là, la jeune femme-rate, aussi passionnée par la science qu’elle pût être, n’aimait pas Goldfunke. Bien sûr, le chantier était une machinerie formidable, qui promettait de changer définitivement Vereinbarung, peut-être le reste du monde entier. La scientifique était ravie de travailler sur un projet aussi décisif. Mais la femme-rate commençait à éprouver de la lassitude. Contrairement à Gabriel qui, malgré ses changements, pouvait sans problème rester tout seul à travailler sur ses inventions pendant des jours, Sofia avait besoin de moments réguliers à passer en compagnie d’autres personnes en dehors du travail. Même si elle n’était pas d’une nature très avenante, même si elle était plutôt du genre à rester silencieuse, elle savourait les moments plus détendus, plus intimes.
Fille unique des Gross, un couple qui l’avait adoptée cinq ans auparavant, Sofia avait rapidement fait preuve d’une intelligence peu commune. Ses parents avaient tous deux suivi une carrière qui les avait mis en contact avec les hautes sphères de Steinerburg – son père était le meilleur menuisier reconnu de la capitale et sa mère botaniste au Collège de Jade. À peine avait-elle eu l’âge de tenir un crayon qu’elle avait dessiné des meubles, en s’appuyant sur les plans de maître Gross. Les deux Humains avaient eux-mêmes une certaine instruction, et avaient appris à lire et écrire, un savoir qu’ils transmirent à Sofia.
Alors qu’elle avait fêté son premier anniversaire, Sofia épata une fois de plus ses parents. En visite chez des amis horlogers, elle s’était intéressée de très près à une petite pendule cassée. Elle avait passé l’après-midi à contempler l’objet sous tous les angles, le regard étincelant de fascination. Les horlogers, peu regardants, avaient accepté de lui laisser cette pendule, sa réparation ne représentait pas la moindre rentabilité.
Une fois à la maison, et sous la surveillance de ses parents, Sofia avait entièrement démonté l’horloge, puis l’avait reconstituée. Au passage, elle avait compris son fonctionnement, et l’origine de la panne – une faiblesse dans un ressort par-ci, un engrenage mal fixé par-là. Lorsque les Gross avaient rapporté la pendule à nouveau opérationnelle à leurs amis, ceux-ci avaient confirmé que Sofia avait fait preuve d’une habileté certaine.
Et donc, l’atelier d’horlogerie devint pendant un temps le second lieu de vie de la petite souris. Mais elle s’intéressa à d’autres matières scientifiques, notamment la chimie. Encore une fois, elle réalisa des prouesses incroyables pour une enfant de son âge. Poussée par les intendants du Collège de Jade, elle fréquenta leur laboratoire, et apprit à utiliser les outils des apothicaires, s’imprégna de la pharmacopée du collège, étendit ainsi davantage son champ de connaissances.
Elle était partie pour devenir une scientifique, mais il lui avait manqué quelque chose : un objectif précis. Arrivée à l’âge adulte, elle n’avait pas encore eu l’inspiration. Devait-elle se consacrer à la mécanique ? La chimie ? La botanique ? Tout ça manquait de sel, à son goût. Oui, sous son attitude un peu austère, Sofia adorait sentir la vibration émise par la folie d’une entreprise qu’on pourrait juger impossible. C’est alors qu’elle entendit parler d’un immense chantier particulièrement ambitieux mis en place par le nouveau Maître Ingénieur de Vereinbarung. Sa mère comptait parmi ses relations un druide qui la présenta au maître mage Prospero Steiner. Grâce à ce dernier, elle rencontra aisément le chef du projet, Gabriel, son propre fils. Une semaine plus tard, elle faisait partie de son équipe, et n’eut pas à attendre bien longtemps avant de lui montrer l’étendue de ses compétences.
Gabriel se montra hautement surpris par l’application de cette jeune femme-rate, ainsi que par le talent qu’elle avait à traduire par des plans et schémas les idées qu’il énonçait. Sofia, de son côté, était fascinée par l’enthousiasme dont pouvait faire preuve le maître ingénieur quand il se lançait dans ses explications scientifiques. Quelques personnes habituées à fréquenter le quatrième enfant Steiner lui avaient dit en plaisantant qu’elle avait un don unique, celui de « supporter l’insupportable ». Et peu à peu, leur relation avait évolué, jusqu’au point de non-retour, ce jour où Gabriel avait timidement fait à Sofia sa demande en mariage, demande à laquelle elle avait consenti, tout aussi timidement.
Depuis, Sofia et Gabriel constituaient un couple solide, complice, mais pas totalement épanoui. Les dernières semaines au chantier avaient été plutôt mornes. En même temps, avec l’échéance qui approchait, la pression augmentait, les soucis se faisaient plus importants qu’ils ne l’étaient en réalité, la femme-rate en avait conscience.
Et donc, quitter cet environnement qui se faisait étouffant lui ferait le plus grand bien.
Enfin, on va revenir à Steinerburg !
Avec tout ce que cela impliquait au point de vue social : marcher dans les quartiers les plus beaux et les plus sûrs du pays et cesser d’avaler des livres de poussière, prendre le thé ou le café avec ses amis plutôt que rester au milieu des ouvriers obtus du matin au soir, et s’éloigner un peu du bruit constant et de l’atmosphère polluée du chantier. Cette perspective la réjouit tout particulièrement, si bien qu’elle en oublia la raison de ce départ. Ce fut presque en sautant de joie qu’elle accueillit Sigmund, de retour à la tête du convoi de soldats. Deux des miliciens chargèrent les bagages sur le toit de la calèche, Sofia et Gabriel montèrent à bord, et le convoi partit en direction de la capitale. Sigmund annonça :
- On passe au chantier pour régler quelques questions d’organisation, puis on ne traîne pas. Il faudrait faire le maximum de distance avant la nuit. Nous n’avons que quelques heures.
Un peu plus d’une demi-heure plus tard, le convoi approchait de l’intrigante construction. Tous les soldats étaient à la fois craintifs et impatients. Bien entendu, les explications du maître ingénieur parurent totalement absconses. Quand l’un ou l’autre osait poser une question, Gabriel laissait Sofia expliquer les choses en des termes plus simples et plus nets.
Arrivés au pied de la tour, Gabriel héla l’un de ses ouvriers, en l’occurrence Balin Rubens. Le petit prisonnier des Skavens Sauvages avait été tellement enchanté par la visite du Brave Griffon qu’une vocation pour la science avait émergé en lui. Avec le temps, il avait grandi, et était devenu plutôt costaud. Orphelin après la terrible razzia de Karhi, il avait passé quelque temps chez les prêtres de Taal, où il avait été formé aux travaux des champs. Il avait ainsi développé une musculature bien utile pour les travaux pénibles, mais n’avait jamais perdu de vue son engouement pour les techniques, et une fois adulte, il avait rejoint les rangs des bâtisseurs, comblant ainsi son envie de construire de grandes structures, jusqu’à devenir contremaître. Il était resté suffisamment proche de Gabriel pour lui parler avec familiarité.
- T’en fais pas, on s’occupe de tout. Va remplir tes obligations et ne pense pas à ce qui se passe ici. Tu penses rentrer dans combien de temps ?
- J’aimerais pouvoir te le dire, Balin, mais ce genre d’événement nécessite beaucoup de formalités administratives, d’engagements, et je pense qu’il y aura un gros travail de réorganisation. Je tâcherai de t’envoyer un courrier dès que j’en saurai un peu plus. Je sais que le chantier est entre de bonnes mains, mais tu penses bien que je suis aussi avide que toi de le voir à son terme !
Gabriel fit l’accolade au contremaître, et remonta dans la calèche. Sofia salua à son tour l’ami de son mari.
- Il y aura besoin de ramener quelque chose en particulier de Steinerburg ? Des matières, du matériel, ou autre chose du genre ?
- Juste ta motivation et celle de ton mari, le reste devrait être bon. Bon courage, et que Taal veille sur vous pendant le trajet.
La jeune femme-rate songea encore :
Je ne suis pas aussi motivée que mon mari pour revenir vite, Balin.
Sans mot dire, elle s’installa aux côtés de son mari, dans l’habitacle monté sur roues. Sigmund tira sur les rênes d’Okapia, obligeant ainsi la jument à cesser de brouter l’herbe sèche sur le bord du sentier.
- Allons, nous devrions atteindre un relais avant la nuit. En avant !
La compagnie entière se remit en marche vers la capitale.
Piotr Adamson chevauchait à la droite du carrosse. Il regarda un peu rêveusement les alentours, lorsque son œil fut attiré par un petit reflet. Il vit quelque chose briller entre les herbes.
- Hé, Maître Ingénieur !
- Qu’y a-t-il, Soldat ?
- C’est quoi, tous ces clous plantés dans le sol ?
Les autres membres du groupe baissèrent les yeux à leur tour, et découvrirent des clous de cuivre, plantés à intervalles réguliers de quelques yards de distance. Chaque clou avait une tête d’un pied de diamètre, chaque tête était légèrement bombée. Piotr se redressa sur sa selle, et plissa les yeux. Il n’y avait plus de doute possible : tout le périmètre autour de la construction était recouvert de centaines de clous géants ancrés dans la terre, tous placés de manière équidistante.
Le maître ingénieur s’essuya le museau.
- Ça, soldat, c’est ce qui garantira la sécurité à cette machine. Quiconque aura l’outrecuidance de s’approcher trop près sans y être autorisé n’aura pas le temps de le regretter !
- C’est pour ça qu’elle n’a pas de muraille ? demanda Herring.
- Parfaitement ! répliqua Sofia. Nous avons fait quelques tests avec une maquette de quelques pieds de hauteur. Je peux vous garantir que le premier qui voudra mettre la main sur notre invention devra se lever de bonne heure ! Et ça vaut pour tous les autres qui suivront !