L'Enfant Terrible du Rat Cornu

Chapitre 26 : Le Grand Secret

9606 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 11/04/2020 11:00

Psody rouvrit lentement les yeux, les traits de son visage se décrispèrent lentement. Il vit le manche du trident de Ko’Liňon juste devant lui, à la verticale. L’arme était plantée dans le sol, à moins d’un pied de lui. Il fut très gêné de sentir une forte odeur d’urine ; l’émotion avait été trop forte. Il essaya encore de remuer, sans résultat. Les lianes le serraient tellement fort qu’il ne sentait même plus ses mains, ni ses pieds. Il était complètement à la merci de l’Homme-Lézard. De plus, il ne pouvait pas compter sur l’aide de ses compagnons de voyage. Ils étaient sans doute trop loin.

 

Mais pourquoi j’ai renvoyé les autres ? J’ai voulu me battre comme les héros des belles histoires, à la loyale… voilà où ça me mène !

 

Le prêtre Skink tira d’un coup sec sur la poignée de son arme pour la retirer du sol. Puis il considéra encore le petit homme-rat, et déclara lentement :

 

-         Tu es jeune, impétueux, et tu ne manques pas d’audace, même si ça ne t’apportera que des ennuis. Je veux bien t’accorder une toute dernière chance, jeune Skaven. Si je relâche ma prise, si je te laisse partir, tu devras quitter ce pays au plus vite, et ne jamais y revenir. Alors, que décides-tu ?

 

 Psody avait de plus en plus de mal à respirer, mais sa colère n’en diminua pas pour autant, au contraire.

 

Je vais faire semblant d’accepter son marché, et au moment où il aura le dos tourné, je…

 

-         N’y pense même pas, coupa alors la voix du prêtre.

 

Psody écarquilla les yeux, effaré de voir jusqu’où allait le pouvoir de son adversaire. Désespéré, il grincha :

 

-         Que le Rat Cornu… dévore ton âme bornée !

-         Je vois. J’espérais que tu dises autre chose. Sincèrement.

-         J’irai… dans ce temple… et je découvrirai… ses secrets !

-         Tu es en train d’utiliser tes dernières bouffées d’air. Tu as perdu, et tu le sais.

-         Tu ne… m’arrêteras jamais, vilain sconse !

 

Comme lorsqu’il avait engagé le combat, Ko’Liňon fit frémir sa collerette.

 

-         Tu ne me laisses pas d’autre solution.

 

Il brandit son trident d’une main au-dessus de sa tête, prêt à l’abattre sur le petit homme-rat. Celui-ci sentit son cœur s’affoler à en exploser. En un éclair, mille images plus effrayantes et tragiques les unes que les autres traversèrent son esprit : la fourche plantée dans son estomac, son cadavre dévoré par les choses-froides, des hordes de Skavens marchant sur Altdorf, Félix le regardant avec une déception terrible dans le regard. Quand il vit Heike pleurer toutes les larmes de son corps, il sentit une formidable explosion d’énergie enflammer chacune de ses fibres.

 

-         Non !

 

Ko’Liňon suspendit son geste, et resta immobile, surpris, le temps d’une seule seconde. Et cette seconde suffit à inverser le cours des choses. Psody se pelotonna, et étira ses bras et ses jambes de toutes ses forces. De la même façon qu’il avait anéanti la clairière de la Dryade, des mois auparavant, il invoqua une puissante énergie qui créa aussitôt un tourbillon d’énergie verte qui désagrégea en un battement de cil toutes les lianes qui le retenaient. Le choc repoussa violemment le prêtre Skink qui fut projeté en arrière.

 

Psody tomba à genoux, et inspira une pleine goulée d’air avec avidité, comme il voulait remplir ses poumons d’une traite. Il secoua la tête, et se remit péniblement sur pied. À quelques pas de lui, Ko’Liňon s’appuya sur le manche de son arme pour se stabiliser. Le jeune Skaven Blanc se précipita vers son adversaire. L’Homme-Lézard brandit son trident pour tenter de l’arrêter dans son élan. Psody eut le réflexe de bondir sur le côté, à la manière fulgurante des Skavens. Il agrippa à son tour la poignée de l’arme à deux mains, et tira de toutes ses forces.

 

Les deux combattants restèrent quelques secondes à forcer chacun de leur côté. L’issue de cette lutte était incertaine : le petit homme-rat n’était pas très costaud, et le vieux Skink avait perdu sa vigueur d’antan. Psody réfléchit à toute vitesse. Il ne devait pas laisser la moindre ouverture. C’est alors qu’il eut une idée.

 

D’un sursaut, il baissa la tête et tenta de planter ses cornes dans la poitrine de l’Homme-Lézard. Quand il se redressa, il comprit que sa ruse avait réussi. Le Skink avait lâché son arme par réflexe et bondi en arrière, évitant ses cornes de justesse. Mais il était désarmé. Psody réagit aussitôt ; il n’allait pas commettre la même erreur que l’Homme-Lézard. Sans hésiter, il bondit en avant et plongea le trident de toutes ses forces dans la poitrine écailleuse du prêtre, avec un cri terrible.

 

Ko’Liňon ouvrit la bouche, et pour la première fois, Psody entendit sa voix naturelle. Ou plutôt, il entendit une sorte de coassement très grave et très fort. Ses grands yeux ronds écarquillés roulèrent dans tous les sens, et il tomba sur l’herbe. Le jeune Skaven Blanc posa son pied sur le torse du prêtre, et retira le trident d’un coup sec. Un sang jaunâtre jaillit à gros bouillons des trois trous qui crevaient la peau du Skink.

 

Psody resta ainsi, à reprendre son souffle, hébété, à contempler Ko’Liňon. Soudain, il se rendit compte de ce qu’il venait de faire, et qu’il n’y avait aucun moyen de revenir en arrière. Il relâcha précipitamment le trident, et regarda ses mains. Ses phalanges étaient comprimés tellement il avait serré l’arme, et le duvet qui recouvrait ses doigts était maculé de taches jaunes. Il s’agenouilla aux côtés du prêtre. La respiration du Skink était déjà bien faible, et le sang s’écoulait abondamment de sa bouche.

 

-         Qu’est-ce que j’ai fait ?! demanda-t-il, catastrophé.

-         Tout va bien, mon ami, résonna dans son esprit la voix de l’Homme-Lézard.

-         Je… je suis… désolé !

-         Il n’y a vraiment pas de quoi. C’était écrit. Tu voulais à tout prix entrer dans ce temple pour en découvrir les secrets. Mon devoir était de le protéger au péril de ma vie. J’étais sur le point de te tuer, tu t’es défendu. J’ai fini par trouver plus fort que moi, c’est tout. Tu n’as pas à être désolé. Nous avons fait ce que nous devions faire. Les dieux nous ont donné des consignes à suivre.

-         Je… je ne l’ai pas fait seulement pour le Rat Cornu.

-         Tes convictions doivent néanmoins être bien fortes, puisqu’elles t’ont permis de me battre, alors que j’en ai affronté de plus expérimentés que toi. Et je ne pense pas avoir tant perdu que ça de mon pouvoir avec l’âge.

 

Psody ne répondit pas, se contenta de hocher affirmativement de la tête, lentement.

 

-         Dis-moi, reprit Ko’Liňon, tu m’as eu car au dernier moment, tu as fait appel à un pouvoir bien plus important, et je me suis laissé surprendre. Ce n’est pas de la malepierre. Ton esprit est trop alerte pour ça. Alors, qu’est-ce ? D’où as-tu puisé cette force mentale ?

-         De… l’Amour.

 

Le Skaven Blanc vit l’ombre d’un sourire passer sur le faciès de Ko’Liňon.

 

-         Étrange. Les Skinks ont le sang froid, ils n’éprouvent pas tellement d’émotions, mais ils savent ce que c’est. Je croyais que les Skavens étaient complètement dépourvus de cette émotion-là ?

-         Je ne suis pas un Skaven ordinaire. Je suis un élu du Rat Cornu… mais avant tout, je suis Psody, et je veux pouvoir faire progresser mon espèce par la sagesse. Et surtout… j’ai rencontré… une fille merveilleuse. C’est pour être en paix avec moi-même, et pouvoir vivre heureux à ses côtés… que je fais tout ça.

 

Ko’Liňon ne répondit pas de suite, mais une dernière petite étincelle respectueuse brilla au fond de ses grands yeux à pupille fendue.

 

-         Dans ce cas, elle a beaucoup de chance. Je le sens, à présent, ce n’est pas le Chaos qui te rend fort, contrairement aux autres Skavens. Je crois qu’en fin de compte, ton accès au temple ne sera pas une vile profanation.

-         Je ne voulais pas profaner ! Je… je regrette !

-         Ce qui devait être est maintenant. J’aurais dû faire plus attention. Je ne puis m’en prendre qu’à moi-même. Allez, tu as gagné, tu dois respecter la tradition.

 

Psody se releva, et considéra Ko’Liňon. Il n’allait pas vivre très longtemps, mais encore assez pour ce que le Skaven devait faire. Il écarta les pans de son manteau, et releva sa chemise jusqu’au nombril. Mais alors que son autre main descendait vers son entrejambe, elle s’arrêta à mi-chemin. Il fit une grimace en secouant la tête, et rajusta son vêtement. Puis il récupéra son épée courte qui traînait par terre. Il ne savait pas si les Skinks avaient le cœur au même emplacement que les siens, aussi ne prit-il pas de risque de rater son coup. Il passa fermement la lame à travers de la gorge de l’Homme-Lézard. Un sang jaune et épais jaillit de la plaie béante, alors qu’un sifflement gras retentit, telle l’explosion d’une poche de gaz des marécages. Ko’Liňon mourut en quelques secondes, et sa figure écailleuse se crispa en une expression de soulagement extatique.

 

Psody essuya le métal brillant de son arme, la rangea, et tendit les bras vers le ciel. Il se rappela de frère Pieter, et de son hommage à Günter de la veille, et parla d’une voix forte, dans sa langue natale.

 

-         Ô, toi, Rat Cornu, dieu des Skavens, entends ma prière ! Moi, Psody, je viens de défier et d’affronter ce prêtre du dieu Sotek. Ko’Liňon était un guerrier fort, et digne. Il s’est battu en faisant honneur à son espèce ! Je t’en supplie, Rat Cornu ! Dans ton infinie sagesse, bien que ce dieu soit ton pire ennemi, respecte les valeureux et demande au dieu de ce vaillant Skink de recevoir son âme noble auprès de lui, car il le mérite. Entends ma prière, et sois remercié.

 

Puis il s’agenouilla, et se recueillit près de la dépouille de Ko’Liňon. Quelques larmes coulèrent timidement sur ses joues duveteuses.

 

 

À quelques pas de là, Hallbjörn et Abigaïl étaient immobiles. Restés derrière Romulus et Nedland, ils avaient entendu au loin le tumulte du combat de mages. Affolés, ils s’étaient précipités à la rescousse, et avaient assisté à la conclusion de cette rencontre.

 

-         Capitaine, vous avez vu ce que j’ai vu ?

-         Je n’ai pas compris un mot, mais le reste m’a paru très clair. Je ne l’aurais pas cru si je ne l’avais pas vu.

-         J’ai l’impression que notre ami vient de faire un pas de plus.

-         Ouaip. Mais dans quelle direction ?

 

Les deux camarades rejoignirent Psody. Celui-ci se releva à leur approche.

 

-         Oh, vous revoilà…

-         Alors c’est ça, un Homme-Lézard, marmonna Hallbjörn en s’accroupissant près du corps du prêtre.

-         C’est un Skink, précisa le petit homme-rat. Je devais le tuer, pour passer. Je lui ai dit que je voulais juste rester quelques heures pour étudier les bas-reliefs, mais il n’a rien voulu entendre. J’ai dû choisir entre la mort pour moi, ou pour lui.

 

Abigaïl lui jeta un regard lourd de reproches.

 

-         Pourquoi vous être approché du temple sans nous ? On aurait pu l’affronter ensemble !

-         En fait, je vous ai éloignés pour me battre seul contre lui.

 

En entendant cette déclaration, Hallbjörn se releva d’un bond.

 

-         Par exemple ! Bravo la confiance ! Tu crois peut-être que je n’ai jamais affronté un sorcier ?

-         Hallbjörn, c’était entre lui et moi. Un duel de magiciens. C’est tout. Tu es un guerrier, c’est le genre de chose que tu comprends, n’est-ce pas ?

 

Le mercenaire se détendit.

 

-         Ouais, bon. Mais la prochaine fois, tâche de nous prévenir.

-         Nous sommes des frères d’armes, à présent, Psody. Si vous avez des problèmes de ce genre, on doit vous aider à les affronter, expliqua Abigaïl.

-         Mais nous pourrons te laisser lancer ou accepter un duel, sans interférer, ajouta Hallbjörn. On peut comprendre, ça fait partie de nos lois.

 

Sœur Abigaïl approcha :

 

-         Sans rire, évitez de trop vous éloigner de nous le temps de cette mission ! Rappelez-vous que, contrairement à la plupart des mercenaires du capitaine Ludviksson, quelqu’un attend avec impatience votre retour.

-         Ma sœur, vous pouvez dire « tous les mercenaires », précisa le Norse.

-         Enfin, bref, ne risquez plus votre vie pour une simple bravade. Cette personne est plus importante. Elle est trop importante pour prendre bêtement des risques.

-         Oui… Vous avez raison-raison, sœur Abigaïl.

 

Le Norse fit quelques pas dans la direction du pont, et d’une voix puissante, imita le cri du loup par trois fois. Sœur Abigaïl contempla le petit temple sans bouger. Une quinzaine de minutes plus tard, Nedland et Frère Tomas les rejoignirent. Ils furent surpris en voyant Ko’Liňon.

 

-         Première fois de ma vie que j’en vois un, marmonna le Halfling.

-         Vous n’étiez pas déjà venu ici ? demanda le clerc de Verena.

-         Si, mais tout ce que j’ai vu, c’était les bestioles et les plantes.

-         Comment le petit rat blanc a dit que ça s’appelait, déjà ?

-         Skink, répondit Tomas, qui avait lu les carnets de voyage de Marco Colombo, lui aussi. Les premiers explorateurs ayant établi une relation d’égal à égal avec les Hommes-Lézards ont remarqué qu’il existe au moins quatre espèces distinctes dans ce peuple. Celui-ci est un Skink : ils présentent les traits de la salamandre d’eau, et sont ceux qui parlent aux Humains le plus volontiers.

-         Pouvez-vous décrire les trois autres espèces ? demanda Sœur Abigaïl.

-         Bien sûr. Les guerriers les plus communs sont les Saurus. Ils sont aussi grands que les Humains, et ressemblent vraiment à des lézards sur deux pieds. Ce sont les guerriers qui forment le gros de leurs armées. Féroces, solides et costauds. Mais les plus redoutables au combat sont les Kroxigors. Ils sont immenses, mesurent en moyenne neuf pieds de haut, et sont d’une force abominable.

-         Bon… marmonna Hallbjörn. Et la quatrième espèce ?

-         Les Slanns… D’immenses crapauds croulant sous leur propre graisse. Ce sont les maîtres spirituels et militaires de ce peuple. Ils sont très peu nombreux, mais pourraient vivre plusieurs milliers d’années. Vous imaginez donc que leur mentalité n’est pas comparable à celle de la plupart des autres peuples.

 

Le Norse releva la tête, réalisant que le petit homme-rat n’avait pas dit un mot, et n’avait même pas écouté la conversation. Psody avait sorti une pelle pliable du sac à dos contenant les outils de Tomas. Hallbjörn haussa les sourcils de surprise quand il vit que le Skaven Blanc était en train de creuser un trou non loin du cadavre de l’Homme-Lézard. Quand il se rendit compte que les quatre Humains et le Halfling étaient en train de le regarder faire, il s’arrêta et demanda d’une voix hésitante :

 

-         Ce que frère Pieter a fait quand il a jeté Günter dans la mer… ça marche aussi sur la terre ?

-         Si t’as l’intention de le mettre dans ce trou et de le reboucher, oui.

 

Le jeune homme-rat fit un petit hochement de tête et continua sa besogne. Le Norse s’approcha et leva la main.

 

-         Allez, donne-moi cette pelle.

-         Hein ?

-         Tu es un prêtre de formation, ton rôle serait plutôt de lui faire les derniers sacrements. Réfléchis à ce que tu diras, pendant que je creuse.

-         Mais… je ne sais pas quoi dire !

-         Nous t’avons vu, tout à l’heure. Je n’ai rien compris, mais la passion y était. Tu n’auras qu’à recommencer.

 

Le Skaven Blanc acquiesça, et tendit la pelle au mercenaire. Hallbjörn se mit à creuser, et le jeune homme-rat s’agenouilla près du corps, posa sa main sur le front froid de l’Homme-Lézard, ferma les yeux et murmura encore une prière improvisée. Romulus, Tomas et Abigaïl restèrent en retrait, chacun se recueillant auprès de sa divinité à sa façon. Au bout de quelques minutes, le trou était suffisamment grand, le Norse et le prieur y déposèrent la dépouille du Skink, avec tout son équipement à l’exception de son totem. Hallbjörn reboucha la tombe, et planta le totem dans le tas de terre.

 

-         Et voilà ! Ainsi, on montre qu’on le respecte, même dans la mort.

-         Ha ! Voilà quelque chose qu’aucun Skaven ne penserait à faire !

-         C’est vrai ? Qu’est-ce qu’ils font de leurs morts, les Skavens ? demanda Tomas.

 

Psody se racla la gorge.

 

-         Eh bien… généralement, les Skavens meurent au combat, soit contre un ennemi, soit suite à une querelle entre Skavens. Les esclaves meurent d’épuisement, ou de maladie, ou à force de prendre des coups. La mort peut venir à tout moment, et on ne s’interroge pas sur l’existence d’une vie après la mort. Alors, les morts sont abandonnés sur place quand on fuit le champ de bataille… ou même quand on a gagné ! Ou bien ceux qui sont morts en bonne santé…

 

En voyant le jeune Skaven Blanc hésiter, Hallbjörn fronça les sourcils.

 

-         Alors ?

-         Il faut bien vivre, pas vrai ? Un Skaven dont la viande n’est pas pourrie par les maladies, le poison ou la malepierre, ça peut faire un bon repas.

-         Quoi ? T’es en train de nous dire que les Skavens sont… cannibales ?

-         Ça t’étonne ?

-         Pas tant que ça.

 

Le clerc de Verena réalisa quelque chose :

 

-         Et toi ? As-tu déjà mangé du Skaven ?

-         Je suis un Prophète Gris, j’ai toujours eu droit aux viandes les meilleures pendant mon séjour à Brissuc. Je n’ai pas toujours su de quoi ça venait, surtout étant tout petit. J’ai mangé de l’Humain, et oui, il est possible que j’aie déjà grignoté de la viande de Skaven. Mais j’ai appris à manger des fruits et des légumes, et d’autres viandes. En plus, Romulus m’a dit que dans l’Empire, manger les Humains, c’est un crime qui peut envoyer au bûcher.

-         Rappelle-moi de ne jamais accepter une invitation à dîner chez toi sans me renseigner sur la provenance de la bouffe !

-         Hallbjörn, si je te survis, je te mettrai en terre, pas dans mon estomac. Promis.

 

Le Norse rit un peu nerveusement, mais s’arrêta en voyant la figure du jeune Skaven en train de s’affaisser.

 

-         Ben alors ?

-         Je viens juste de me rendre compte de quelque chose : l’Amour m’a donné la force de le vaincre… et donc, de le tuer. Je croyais que c’était une énergie créatrice, et rien d’autre ? Or, je viens de tuer quelqu’un ! Est-ce que l’Amour a un côté destructeur ?

-         Ah, ça… L’Amour peut te faire faire des folies, expliqua Romulus. C’est l’inverse de la raison.

 

Les grands yeux roses du Skaven Blanc scintillèrent. Une petite larme glissa encore sur sa joue.

 

-         Je regrette de l’avoir tué. C’est… c’est la première fois… que je regrette ça.

 

Hallbjörn tapota amicalement l’épaule de l’homme-rat.

 

-         Écoute, pour ce type, tu n’as pas de regret ou de remords à avoir. Rappelle-toi de deux choses, petit rat blanc. Premièrement, d’après ce que tu nous as raconté, lui n’aurait pas hésité à t’embrocher. Deuxièmement, il n’a fait qu’assumer son choix.

-         Quel choix ? Il n’a pas eu le choix, il a dû respecter la parole de son dieu !

-         Non, non, non. L’expérience m’a appris que tant que t’es en vie, t’as toujours le choix. Même dans les situations les plus désespérées, tu peux choisir d’abandonner, ou de lutter. Il a choisi d’obéir aux ordres, comme tu as choisi de quitter ton peuple il y a quelques mois, et comme tu viens de choisir de défendre ta vie. S’il avait choisi de te laisser passer sans faire d’histoire, il serait encore en vie. Il a choisi sa fin. Allez, assez perdu de temps ! On a un temple à visiter !

 

Il ramassa le sac de matériel et se dirigea d’un pas résolu vers le temple Tixoco, rapidement suivi par les autres.

 

 

Le temple de Tixoco n’était certes pas très grand, mais il était relativement bien conservé. Contrairement aux craintes de Romulus, la place n’avait pas été complètement envahie par la verdure. Le prêtre Skink avait probablement veillé à l’entretien. Le Norse et la templière fixèrent des torches aux murs, et la lumière vacillante finit d’éclairer les zones sombres à l’abri des rayons du soleil qui passaient par l’ouverture. Le capitaine Ludviksson poussa un long sifflement admiratif.

 

-         Ah ouais ! Ça, c’est du matériel scientifique !

 

La fameuse fresque analysée brièvement par Marco Colombo paraissait à tous les yeux dans son entier. L’explorateur estalien n’avait vraiment pas pu recopier grand-chose. Le dessin gravé dans la pierre se déroulait telle une tapisserie minérale sur toute la longueur du mur opposé à l’entrée, et sur les deux autres parois perpendiculaires. À gauche, d’impressionnantes scènes se succédaient, où des Hommes-Lézards érigeaient une cité, priaient en direction d’un grand soleil dans lequel apparaissait un visage reptilien grimaçant. Le mur de droite présentait d’autres scènes plus inattendues : des Hommes-Lézards portaient dans leurs bras de petits êtres imagés avec un museau pointu, de longues dents et des oreilles rondes. Plus la fresque défilait vers la gauche, plus les petits êtres étaient grands, et se mêlaient aux activités des Hommes-Lézards.

 

Psody regarda le mur de droite de plus près. C’était bien des Skavens.

 

Habillés comme les choses-froides, agissant comme des choses-froides, ils participent vraiment à la vie des choses-froides !

 

Et au fur et à mesure que la gravure progressait de droite à gauche, ces Skavens étaient de plus en plus nombreux, et de plus en plus assurés. Enfin, pile au centre du mur du fond, les Hommes-Lézards et les Skavens se rejoignaient et s’agenouillaient devant le personnage qui se tenait au milieu. C’était bien le personnage que Marco Colombo avait jugé le plus digne d’être retenu. Le petit homme-rat jubila de pouvoir le voir de ses yeux, mais eut aussi un petit pincement au cœur : pas de vision soudaine, pas de révélation. Il plissa les yeux, tendit le cou vers la fresque.

 

L’individu qui semblait être l’acteur principal de la scène paraissait légèrement plus grand que les autres personnages. Il levait les bras vers le ciel, révélant des mains à quatre doigts pourvus de longs ongles pointus. Il portait un manteau fait de plumes d’oiseau, et une queue annelée dépassait de sous sa cape. Deux cornes saillaient de part et d’autre de son crâne, mais son visage ne correspondait pas à celui d’un Skaven : la tête était ronde, et ses traits n’étaient pas ceux d’un homme-rat : de grands yeux globuleux, une bouche grimaçante, une langue fourchue… il se souvint d’un autre détail.

 

Un masque ! Il était question d’un masque ! Le sculpteur a dû le représenter avec ce masque.

 

Le clerc de Verena tapota amicalement l’épaule du petit homme-rat, le tirant ainsi de sa rêverie.

 

-         Bon, allons-y, on a du boulot ! Tu viens ?

-         Euh… oui, mon ami.

 

Tomas avait été l’un des rares membres de l’expédition à sympathiser avec le jeune Skaven Blanc dès leur départ, pendant le voyage sur la Determinazione. Entre hommes de religion, ils avaient rapidement créé une relation amicale telle qu’ils se parlaient sans façon. D’ailleurs, Tomas était le plus jeune membre de l’expédition en dehors du petit homme-rat, et tous deux étaient à peu près du même âge, ce qui les rapprocha davantage.

 

Le clerc de Verena n’avait pas été choisi par hasard pour faire partie de l’expédition : de tous les membres de l’Ordre des Gardiens de la Vérité, il était celui qui en connaissait le plus sur les Hommes-Lézards. Il avait entendu quelques légendes sur ce peuple étant enfant, et depuis, avait tout fait pour glaner le plus d’informations possible à leur sujet. Il avait supplié ses parents de l’emmener dans les plus grandes bibliothèques de l’Empire pour les étudier. Un tel engouement avait été rapidement repéré par les prêtres de Verena qui lui avaient proposé de rejoindre leur rang. Le jeune Tomas avait accepté avec enthousiasme, il avait bien compris que c’était le meilleur moyen d’étendre le champ de ses connaissances.

 

Son intellect brillant et son excellente mémoire l’avaient aidé plus d’une fois à résoudre un mystère. Peu de langues vivantes ou mortes lui étaient inconnues, et il s’était entrainé à décrypter quelques-uns des rares glyphes des Hommes-Lézards récupérés par les explorateurs impériaux.

 

Cette fois-ci, cependant, le défi était de taille. Il s’agissait d’une histoire complète dont les caractères suivaient la fresque sur l’intégralité de sa longueur. Les images en étaient les illustrations, et le jeune clerc comptait bien sur les connaissances du petit homme-rat pour l’aider à comprendre, une fois le sens à peu près traduit.

 

Il s’attela à la tâche, et sortit du sac de cuir tout son matériel. Il prit quelques minutes pour déplier et installer un pupitre portatif. Il sortit son nécessaire d’écriture, s’éloigna de quelques pas du mur afin de le voir dans son entier, et réfléchit quelques instants.

 

-         Voyons, voyons, par où commencer… Ah !

 

Il s’empressa de prendre des notes en marmonnant à mi-voix la traduction.

 

-         « Marche… suis le chemin… de Sotek. Écoute sa parole… comprends ses… ses idéaux. »

 

Il se tourna vers ses compagnons.

 

-         J’en aurai pour quelque temps. Si vous voulez prendre l’air ou faire autre chose, je vous en prie. J’imagine qu’à l’intérieur de cette pièce, il n’y a aucun danger.

-         Je vais quand même vérifier qu’il n’y ait pas de dispositif caché, suggéra Nedland. Les histoires de piège ou de passage secret affluent dans mon métier.

-         Psody, tu vois quelque chose ?

-         Pas vraiment…

-         On verra quand j’aurai fini.

 

Mais le petit homme-rat ne prêta plus attention à rien. En réalité, cela faisait déjà quelques minutes qu’une autre idée bien triste lui torturait les méninges. Sans mot dire, il se dirigea vers la sortie du temple. Une fois à quelques pas de la structure, il retourna devant la tombe du prêtre, et resta à genoux près du monticule.

 

-         Tout est ma faute… et la faute du caractère… destructeur des Fils du Rat Cornu !

 

Il resta ainsi un temps indéfinissable. La voix de la templière de Myrmidia le tira de son état second. Il se retourna, le nez bouché et les yeux rougis. Sans mot dire, la jeune femme le serra contre elle, et le laissa pleurer encore sur son épaule. Au bout d’une longue minute, le Skaven Blanc se calma un peu.

 

-         Eh bien ! Pour quelqu’un qui a manqué de vous occire, vous avez l’air de beaucoup regretter sa disparition !

-         Ce que je regrette… c’est ma réaction, Sœur Abigaïl. Maintenant que j’y repense, je me rends compte que… je me suis conduit comme un sale gosse ! Dès que je l’ai vu, je ne sais pas pourquoi, j’ai eu envie d’être agressif ! Comme si mon instinct me poussait à le détester et à chercher les coups ! Il m’a seulement demandé de m’en aller, je ne l’ai pas écouté ! Si j’avais été plus sage, les choses…

-         Vous n’en savez rien. Vous nous l’avez dit, il était prêt à vous tuer. Si vous aviez obéi, vous seriez reparti sans les réponses à vos questions. Votre volonté de connaître la vérité a été plus forte. Auriez-vous supporté de rentrer à l’Empire et de passer le reste de vos jours à vous poser éternellement les mêmes questions ?

-         Est-ce que ça valait la vie d’un honorable prêtre ?

 

La templière soupira.

 

-         Difficile à dire, je vous l’accorde. Mais prenez cela comme une nouvelle leçon. Désormais, quand vous serez confronté à une situation similaire, vous repenserez à ce prêtre, et vous vous rappellerez que la violence, même si elle est quelquefois malheureusement nécessaire, reste la pire des solutions. Des gens comme le capitaine Ludviksson y trouvent leur compte, certains s’en délectent, et moi je fais partie de ceux qui ne trouvent rien de glorieux à la guerre, seulement la mort et la destruction. Mais je suis optimiste : votre réaction prouve une nouvelle fois à quel point vous raisonnez comme un Humain. D’après ce que Romulus m’a dit, les Skavens n’apprennent jamais de leurs erreurs, et c’est leur principal défaut. C’est un défaut que vous avez peu à peu appris à corriger. Je ne sais pas qui vous a donné les bases de notre système de pensée, mais cette personne était une excellente pédagogue. Elle serait fière de vous. Et si ce tragique épisode vous aide plus tard à bâtir quelque chose de meilleur pour nos deux peuples, alors ça valait une vie.

-         Peut-être… peut-être que c’est ce qu’il a voulu me dire, avant que je…

-         Allez, n’y pensons plus. Vous venez avec moi ?

 

Le petit homme-rat sécha ses larmes, et tous deux retournèrent à Tixoco. Une fois dans le temple, le prieur de Shallya demanda :

 

-         Vous allez mieux, mon jeune ami ?

-         J’en sais rien, Romulus. Je… j’en ai vraiment assez de la magie. Le Rat Cornu m’a accordé un don envié par tous mes pairs, et la plupart des vôtres, mais tant que je ne m’en servirai que pour détruire et corrompre, je ne pourrai pas changer pour de bon.

 

Le prêtre de Shallya posa une main amicale sur l’épaule du petit Skaven Blanc.

 

-         Vous savez, il est peut-être possible d’arranger ça, aussi.

-         Comment ça ?

-         Vous êtes encore jeune, et vous avez le temps. Je me demande si vous ne pourriez pas apprendre à utiliser les vents de magie autrement ?

-         Vous croyez ?

-         Oui. Maître Mainsûre pourra peut-être vous aider.

-         C’est un Mage du Feu. Il purifie par les flammes, je suppose ?

-         En effet, mais peut-être qu’il connaît un autre Mage qui pourrait vous enseigner une magie plus bénéfique ? Quelqu’un du Collège de Lumière, ou de Jade ?

-         Jade ?

-         La magie de la vie, qui fertilise les plantes et guérit les maux. Vous avez appris à pourrir, apprendre à faire le contraire sera peut-être plus facile qu’apprendre quelque chose de complètement différent ?

-         Peut-être… répondit pensivement Psody.

 

Tomas fit un geste de la main dans leur direction.

 

-         Venez voir ! Je commence à comprendre !

 

Psody et Romulus s’avancèrent, rejoints par Abigaïl, Nedland et Hallbjörn. Tous attendirent impatiemment ce qu’allait dire le clerc de Verena. Il toussota et expliqua :

 

-         Si j’en crois ce que je lis, en gros… il est question d’une cité isolée où le peuple Slann a tenté de se rapprocher du peuple Skaven.

-         Comment ça ?

-         Eh bien… d’abord, les Slanns ont « délivré des mères et leurs enfants des griffes de leurs geôliers ». Ils ont emmené des reproductrices, et les ont recueillies avec des enfants Skavens.

-         Quoi ?

 

Psody n’en revenait pas.

 

-         Oui ! Ça explique ce bas-relief où les choses-froides et les Skavens ont l’air de se rapprocher grâce au personnage central.

-         Ils ont vraiment créé une cité où ils élevaient des Skavens selon leurs principes ?! demanda Ludviksson, sceptique.

-         Et ça n’a pas mal marché ! Les débuts semblaient prometteurs, d’après ce texte.

-         Mais les choses-froides sont les ennemis séculaires des Skavens depuis des milliers d’années !

-         C’était l’initiative d’un jeune Slann nommé Xarkish. Ce prêtre avait été ordonné par le Vénérable Seigneur Kroak, que vous pouvez voir sur ce bas-relief dans le coin, à gauche.

-         Oui, c’est le grand masque d’or avec le totem de serpent que j’ai vu dans le livre de Marco Colombo, acquiesça Psody. Quand est-ce que cela s’est produit ?

-         Il y a environ deux mille ans. Xarkish a supervisé la construction d’une cité de petite taille pour créer une véritable société. Cette cité a été nommée Capatec Hanahuac.

-         J’ai l’impression que Steiner n’est pas si novateur que ça, en fin de compte. Dommage pour lui.

-         Je crois qu’il s’en remettra, ironisa Romulus, surtout si ce que nous lui ramenons lui donne les bases de quelque chose qu’il pourrait faire.

 

Cette fois, ce fut Tomas qui parut surpris.

 

-         Il voudrait fonder un état où Skavens et Humains vivraient ensemble ?

-         Quand il a officiellement adopté Heike, il m’a avoué s’être demandé ce qu’il pouvait faire si, d’une manière ou d’une autre, elle avait des enfants.

-         Il ne m’en a pas parlé ! Et c’est du délire ! s’exclama Psody.

-         Peut-être pas. Heike et toi… vous seriez les premiers, dit le jeune archiviste en souriant.

 

Le jeune Skaven Blanc fit une grimace douteuse.

 

-         Nous ne sommes que deux, pour fonder une cité, c’est un peu léger ! Et puis, que dirait votre peuple si ça se savait ? Vos églises ? Et les Nains, et les Elfes ? Ils se ligueraient tous contre nous !

-         Ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison, Psody, répondit Tomas.

-         Même les Slanns y ont renoncé ! D’ailleurs, pourquoi ? Que s’est-il passé ?

-         Les Slanns avaient bien commencé, et auraient pu aller plus loin dans d’autres circonstances. L’un des premiers fils du Rat Cornu recueillis par eux était un Skaven Blanc. Il était « à peine sorti du ventre de sa mère ». Ils l’ont nommé… attendez, c’est un nom Slann, avec une certaine prononciation… « Cuelepok ».

 

Soudain, le petit homme-rat sentit une étincelle illuminer brièvement son esprit. Une impression de déjà-vu, comme si ce nom lui était réellement familier.

 

-         C’est la première fois que j’entends ce nom, et pourtant ça me dit vaguement quelque chose… Qu’est-ce que tu peux nous dire sur lui ?

-         Quand il est devenu adulte, il a été désigné par Xarkish comme chef de la colonie. Éduqué selon les préceptes Slanns, il avait pour ambition de les aider dans leurs projets pour équilibrer le monde.

-         Vous croyez que c’est lui, au centre de ce fameux bas-relief ? Le personnage masqué avec ses espèces de cornes ?

-         J’en suis même sûr, ma sœur. Le texte dit qu’il était très sage, mais il savait que sa vie était sans commune mesure avec celle de Xarkish. Il faisait tout pour être humble, et se considérait comme un serviteur des Slanns et du peuple de Sotek, pas comme un chef. Il faisait tout pour être conciliant, aussi bien envers les Skavens que les Hommes-Lézards qui vivaient ensemble. Malheureusement pour lui, nombre de Slanns extérieurs l’ont considéré comme un danger. Pour les prêtres-mages, Capatec Hanahuac allait devenir une gangrène. Les Hommes-lézards étaient en pleine guerre contre les Skavens « qui portent la maladie ».

-         Le Clan Pestilens, marmonna le Skaven Blanc. Et donc ?

-         Les prêtres-mages ont craint de voir les Skavens de la cité s’allier avec les Pestilens et les miner de l’intérieur, et devant la pression de ses subalternes, Kroak a mis fin au projet, cela a impliqué la destruction totale de toute trace.

 

Psody réalisa alors que ce que racontait le clerc n’était ni plus ni moins que l’explication des visions qu’il avait eues.

 

-         Mais oui… J’ai vu tout ça ! J’ai assisté aux premières naissances, puis à certains moments de la vie quotidienne, puis à ce… grand nettoyage. Il y avait effectivement un Skaven Blanc. Qu’est-il advenu de ce Cuelepok ?

-         On n’en sait rien. Il a été longuement torturé pour l’exemple, mais a réussi à s’échapper. On ne l’a plus jamais revu. Toutefois, il ne serait pas parti les mains vides. Il a emporté quelque chose avec lui.

-         C’est écrit, ça aussi ? demanda Hallbjörn.

-         Oui. En fait, c’est la dernière phrase du récit. En gros, ça dit : « Cuelepok disparut en emportant ses secrets et la source de son dernier conflit avec le Vénérable Seigneur Kroak ».

 

Psody ferma les yeux et se concentra, se concentra comme jamais. Il sentait qu’un indice se cachait dans un recoin de son esprit. Il focalisa ses pensées sur les visions où il avait vu la tragique histoire de Cuelepok. Une phrase lui revint. Quelque chose qu’on avait dit à ce Skaven Blanc.

 

-         « Et donnez-nous cette abjection ! C’est sacrilège ! »

-         Quoi ? Qu’est-ce qui est sacrilège ? demanda le prieur.

 

Le petit homme-rat posa le doigt sur le personnage central de la gravure.

 

-         Ceci ! Il porte un masque d’or, comme Kroak. C’est son ami Xarkish qui lui a fait ce cadeau, mais les hommes de Kroak n’étaient pas d’accord, et lui ont confisqué. Peut-être qu’il a pu le reprendre avant de fuir ?

-         C’est bien possible, marmonna Hallbjörn. En tout cas, ce « Vénérable Seigneur Kroak » semblait être un enfoiré de tyran borné. Il préférait rester dans son ignorance et tout faire disparaître !

 

Nedland acquiesça en silence. Il savait qu’avant d’être mercenaire, le Norse avait été dans l’armée impériale régulière, et qu’il avait été confronté trop souvent à des supérieurs hiérarchiques figés dans le système. Hallbjörn avait fini par donner sa démission, et avait gardé une certaine aversion pour les chefs davantage soucieux du protocole que de l’efficacité.

 

-         Vous êtes sûr de ce que vous avez vu ? demanda Sœur Abigaïl.

-         Certain, ma Sœur. Mais ça me fait penser à autre chose !

 

Psody se tourna vers Romulus.

 

-         Ces visions sont peut-être un message de Cuelepok lui-même ? Le Rat Cornu a voulu que son esprit rencontre le mien ? Et c’est lui qui tente de me parler ?

-         Ce n’est quand même pas lui qui vous aurait monté contre Gotrek et Félix ?

 

Le Skaven Blanc réfléchit encore un peu.

 

-         Je me demande si maître Jaeger n’avait pas raison ? Vellux m’a dit que les Prophètes Gris sont tous liés entre eux par la volonté du Rat Cornu. Ce n’est peut-être pas un mensonge ? Et si Cuelepok m’a parlé, alors Thanquol…

-         Aurait pu vous parler, aussi, et vous donner des ordres, mais avec des intentions beaucoup moins amicales ! termina le prieur. Vous l’avez vu, dernièrement ?

-         Non. Je me demande si les visions avec Thanquol n’étaient pas liées à la malepierre ? C’est quand j’ai pris de la malepierre que Thanquol a commencé à me parler. Or, depuis quelques mois, je n’ai plus aucun contact avec la malepierre. Je sens que Thanquol n’arrive plus à m’empoisonner l’esprit, et que Cuelepok reprend le dessus.

-         Ouais, autrement dit, t’as deux rats blancs qui se sont disputé le monopole de t’envahir la tronche ! ricana Hallbjörn. Joli !

-         Vous sauriez me dire depuis quand vous ressentez moins le courroux de Thanquol ? demanda Romulus.

 

Le petit homme-rat réfléchit profondément.

 

-         Je crois… depuis mon arrivée à Altdorf. Depuis que j’ai commencé à travailler avec maître Steiner. Depuis…

-         Depuis que vous avez fait connaissance avec Heike, termina le prieur avec un petit sourire. Votre esprit est moins tourmenté, et aussi plus fort, car votre humeur générale s’est grandement améliorée.

 

Tomas finissait de corriger ses notes, et demanda au jeune Skaven Blanc :

 

-         Alors, ça ne te rappelle rien d’autre ?

-         Non. J’espérais voir quelque chose, mais finalement… je suis déçu.

-         Nous avons fait ce que nous avons pu, Psody, le rassura Romulus. Et puis, peut-être que ce temple ne nous a pas encore révélé tous ses secrets ?

-         C’est fou, d’ailleurs, ajouta Nedland. Si le Vénérable Seigneur Kroak a ordonné l’éradication complète des Skavens apprivoisés et la destruction de Capatec Hanahuac, comment a-t-on pu retrouver cette histoire, dans ce temple ? Est-ce que cet endroit aurait échappé à sa vigilance ?

-         Bonne question, répondit le petit homme-rat. Tomas, tu as lu beaucoup de choses sur les choses-froides, tu n’aurais pas… Tomas ?

 

Le jeune clerc de Verena semblait troublé.

 

-         Il y a un autre problème. J’ai réussi à traduire tout le texte, à l’exception d’une petite partie.

-         Laquelle ?

 

Tomas montra un coin de la fresque. Les pictogrammes utilisés étaient bien différents du reste.

 

-         C’est une autre langue, et je ne vois pas du tout de quoi il s’agit.

-         Donc, vous n’avez pas réussi à en comprendre le sens ?

-         Hélas, non, prieur Romulus.

 

Psody regarda à son tour, plissa les yeux… et un long sourire amusé étira ses lèvres.

 

-         Ça ne m’étonne pas !

-         Hé, ce n’est pas très gentil ! protesta le clerc, piqué au vif. Je fais ce que je peux !

-         J’en suis sûr, Tomas. Mais je suis le seul qui peut traduire ça !

 

Il y eut un court silence étonné, que Psody mit à profit pour expliquer :

 

-         C’est une langue secrète qui ne se transmet que de bouche de Prophète Gris à oreille de Prophète Gris. Même les érudits Skavens qui ne sont pas des serviteurs directs du Rat Cornu ne savent pas la lire.

-         Cuelepok aurait appris à la parler sans avoir été élevé par un Prophète Gris ?

-         J’imagine que les Slanns ont pu arracher ce secret à un Prophète Gris qu’ils auraient capturé, et le transmettre à Cuelepok pour qu’il puisse lire les messages codés, suggéra Romulus. Qu’est-ce que ça dit ?

-         C’est une suite de chiffres. Tu permets ?

 

Psody tendit la main vers Tomas, lui demandant implicitement son parchemin et sa plume. Il recopia les symboles, griffonna des notes, et montra le résultat à Romulus.

 

-         Je comprends ces chiffres, mais pas ce qu’ils signifient…

-         Et moi, je comprends très bien ce qu’ils indiquent, Psody. Qui que soit l’auteur, il a pris soin d’utiliser un système universel. Et d’ailleurs, c’est logique ; celui que les Elfes d’Ulthuan ont transmis aux Humains, et qu’eux-mêmes devaient tenir des Slanns. Ce sont des coordonnées !

-         Des coordonnées ? Et, à votre avis, qu’est-ce qu’elles indiqueraient ?

-         Allons, Psody, ne me dites pas que vous n’avez pas une idée !

 

Le Skaven Blanc tapa dans ses mains.

 

Capatec Hanahuac !

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