La voix de l'ombre - Livre IV - Un passé recomposé
Chapitre 17 : Un changement dans les plans
5289 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 22/02/2026 19:28
Chapitre 17 : Un changement dans les plans.
Cette nuit avait été longue. Et alors que Keera se remettait petit à petit du choc de la nouvelle concernant l'identité du père de Sorata, elle blottit son petit contre elle. À présent réveillé, il avait faim. Installée sur la couche de peaux de Garrosh, la princesse, dont les traits tirés marquaient sa fatigue, défit le haut de sa tunique de cuir, et offrit son lait à la petite bouche avide de son enfant. Garrosh les observait, attablé devant des plans de bataille, un peu plus loin, la mine renfrognée.
Tout d'abord abasourdi par l'idée d'un enfant à naître qui serait le sien, il avait peiné à réaliser. Mais très vite, un vif sentiment de béatitude avait pris le dessus, tout comme un besoin émergeant de les protéger tous les deux.
Et à présent qu'il avait vu le petit, son petit, il ne pouvait plus détacher son regard de ce petit être aux yeux dorés, fait de sa propre chair.
Keera avait finalement donné naissance, et contre toute attente, sans s'être ménagée pour le garder. Des sentiments plutôt mitigés l'avaient d'abord partagée entre bonheur et effroi. Mais dès lors que Sorata s'était montré, peu lui avait importé que le père ait été fourbe ou lâche. Bien qu'on aurait difficilement pu faire pire dans le domaine.
Cependant, Garrosh se montrait curieux, leur jetant des regards intrigués. Il n'y entendait rien en matière d'enfant, et cela ne l'avait jamais intéressé d'ailleurs. Mais les choses étaient différentes à présent.
- Aller, bois mon bébé ! fit Keera d'une voix douce.
Mais le petit gémissait, refusant de reprendre le sein. Désormais inquiet, Garrosh demanda :
- Qu'est-ce qu'il se passe ? Il a l'air d'avoir bien bu, non ?
- Il boit moins que d'habitude, et je ne comprends pas pourquoi, expliqua Keera.
- Tu lui donne du sang ? l'interrogea-t-il.
- Du sang ? Non ! s'interloqua la princesse.
- Les orcs se nourrissent de sang très jeunes déjà, ça fait partie de notre alimentation.
- Oui, je sais que votre viande est cuite dans le jus de sang, mais ce n'est qu'un bébé ! lui rappela-t-elle.
Instinctivement, Garrosh se leva, et alla s'installer à ses côtés. Il contempla le visage du petit, et proposa :
- Donne-lui du sang. Essaie.
Incrédule, Keera le regarda d'abord avec circonspection. Puis, devant son regard sûr, elle se tourna vers Sorata. D'une main, elle le maintenait, tandis qu'elle levait l'autre devant elle. Elle souffla sur l'intérieur de son poignet, et Garrosh vit une fine plaie s'ouvrir. Du sang en jaillit, et coula jusqu'aux lèvres de Sorata, qui laissa le liquide toucher ses lèvres avant d'ouvrir la bouche. Il émit alors de petits bruits en claquant sa langue, signe qu'il se régalait.
Garrosh avait raison, il aimait ça. Keera remit alors Sorata au sein, et laissa le sang dégouliner sur sa poitrine afin que le petit boive un mélange fait de lait et de sang. Une mixture qui le rendrait assurément fort.
Cette scène attendrissante toucha l'orc qui se laissa émouvoir. Pour la première fois, il ressentait une réelle impression d'aboutissement, que même les nombreuses batailles gagnées ne lui avaient jamais procurée.
Après qu'il eut terminé son repas, Keera leva Sorata devant elle, et chatouilla son ventre, ce qui provoqua de petits gazouillis et des éclats de rire qui firent fondre le cœur de Garrosh. C'est alors que Keera se tourna vers lui, et le dévisagea. L'orc se reprit alors, mais trop tard. Et son air troublé se mua en un renfrognement qui fit sourire la princesse. Elle lui tendit alors l'enfant instinctivement, tandis que Garrosh, plus que gêné, laissa Keera déposer le tout-petit dans son immense main dans laquelle Sorata tenait entièrement.
À présent face à son petit, Garrosh ne pouvait plus se cacher, et commença à agiter timidement son doigt devant lui. Amusé, le petit l'agrippa, puis, tout en fixant son père, il ouvrit la bouche, et émit un petit cri. Keera, qui ne l'avait jamais vu faire cela, n'en déduit qu'une chose :
- Il te défie, Garrosh !
D'abord surpris, l'orc regarda son petit fièrement, et, dans un sourire espiègle, il grogna doucement dans sa direction. Sorata, qui ne craignait rien ni personne, lança à nouveau son cri de guerre, dans son souhait de soumettre l'énorme orc qui se tenait devant lui. Garrosh se tourna alors vers Keera, dont le regard trahissait une profonde tristesse, les yeux braqués sur leur enfant. Pensant savoir ce qui la traversait, il admira de nouveau le petit, et soupira.
Se remplissant de courage, l'orc posa alors son autre main sur la joue de la princesse, et sentit une larme chaude toucher sa peau. Le regard de Keera se rembrunit encore davantage, tandis qu'il essuyait ses larmes, entoura ses épaules de son bras, et l'amena à lui. Finalement saisie par cette scène naturelle et touchante, la jeune femme se laissa étreindre, et posa sa tête contre son épaule.
Garrosh réalisa alors que ce moment doux et tendre serait le seul qu'ils vivraient jamais tous les trois.
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Keera et Sorata avaient dû très peu dormir sur la route pour tomber ainsi d'épuisement. Ils avaient dormi presque la journée entière le lendemain, si bien qu'à leur réveil, ils étaient affamés.
Sorata s'étant rendormi aussitôt après, Keera l'installa dans le couffin suspendu, et pivota vers Garrosh qui était assis à sa petite table. Il semblait y travailler seul, et envoyait ses rapports à ses lieutenants plutôt que de les convier, ou même de les rejoindre.
Keera pensa alors qu'il voulait rester près d'eux, le temps que durerait leur séjour. Qui d'ailleurs allait bientôt prendre fin.
- Nous reprendrons la route demain, Garrosh. Nous ne pouvons rester ici plus longtemps.
L'orc leva les yeux de ses plans, puis se tourna vers elle.
- Et où comptes-tu l'emmener ?
- Tu ne croyais tout de même pas que je te le laisserais ? préféra-t-elle vérifier.
- Je doute que vous soyez en sécurité seuls dans la nature. C'est la guerre, et tu n'appartiens réellement à aucun camp !
- Je te souhaite bon courage alors si tu comptes expliquer aux Sire-tonnerre que je suis leur alliée, ironisa-t-elle. Je crois qu'ils m'en veulent.
- Hin ! Tu n'as pas pu te retenir de défendre la justice ! la moqua-t-il.
- Tu sais très bien dans quel camp je me trouve, Garrosh ! N'essaie pas de me rallier à ta cause, tu perds ton temps !
- Les choses sont différentes à présent. Il a changé la donne ! fit Garrosh en désignant Sorata de la tête.
- Oh mais c'est surtout de toi que cela va dépendre, Garrosh. Tu sais très bien que je ne me rangerai pas du côté de ceux qui provoquent la guerre. Tu sais ce qu'il te reste à faire.
- Ah oui ? Facile à dire, maintenant que tout est enclenché.
- Il te suffit pourtant d'utiliser ta tête. Il me semble que tu es loin d'être stupide.
- Ça n'arrivera pas Keera, la prévint-il. Et même si je décidais du contraire, même si j'abandonnais mes espoirs de conquêtes, et que je voulais vivre une vie paisible à Nagrand, parmi le clan, jamais tu ne me suivrais !
Garrosh avait parfaitement raison. Jamais elle n'accepterait qu'ils forment une famille. Elle le détestait trop pour cela. Et quand bien même, c'était avec Varian qu'elle voulait être. Bien qu'elle savait que ce doux rêve n'était plus qu'un désir illusoire.
Keera avait simplement voulu manipuler Garrosh pour qu'il cesse ses batailles et abandonne ses projets de conquête.
- C'est vrai Garrosh, je ne te suivrai pas quoi qu'il arrive, admit-elle sincèrement.
- Alors ne sois pas bornée et emmène-le à Nagrand, où il ne craindra rien ! Le siège de la guerre sera ici, à Tanaan. Vous serez en sécurité parmi les Chanteguerre. Et n'essaie même pas de trouver mon père pour essayer de le raisonner, tu sais aussi que tu perds ton temps !
- Tu dis que le nerf de la guerre se trouve ici, or vous comptez bien vous en prendre aux draeneï ? l'interrogea-t-elle l'air suspicieux.
Garrosh la fixa sans rien dire. Dans leur conquête totale de Draenor, ils comptaient effectivement attaquer les draeneï, car ils ne se soumettraient jamais, et représentaient un adversaire puissant. Le processus était d'ailleurs déjà bien entamé.
- Tu sais qu'ils représentent un ennemi dangereux, Keera. Nous ne pouvons les ignorer.
- Et pourquoi pas ? Tu sais très bien qu'ils ne vous attaqueront jamais, Garrosh.
- Ce passé est peut-être différent Keera, nous ne pouvons prendre ce risque !
- Comme c'est pratique, ironisa la jeune femme. Garrosh, tu ne changeras jamais.
- Je ne ferai courir aucun risque à mon peuple ! gronda-t-il.
- Hum. Enfin, je suis trop fatiguée pour me battre aujourd'hui. J'apprécie que tu nous laisse nous reposer ici, Garrosh, fit-elle les yeux rétrécis par la fatigue, mais nous partirons demain.
Elle pivota, et s'avança vers la couche de peaux.
- Sauf si tu préfères que nous partions maintenant ? Ce que je comprendrais.
- Reste, comme tu le dis, acquiesça Garrosh. De toute façon tu ne changeras pas d'avis, je me trompe ?
- Non, cela ne risque pas d'arriver, consentit la princesse.
Et tandis qu'elle s'allongeait sur la couche, Garrosh jeta un coup d’œil vers le petit qui dormait profondément. Il avait alors attendu que Keera dorme pour l'approcher. Sorata dormait si bien qu'il émettait de petits ronflements. Une de ses mains sortait du linge, si petite que Garrosh ne pouvait la prendre avec deux doigts. Il se contenta alors de passer son doigt sur son visage, et l'admira.
Il voulait graver cette image dans sa mémoire, lui souhaitant profondément de survivre afin de pouvoir le revoir. Lui aussi avait grandi sans son père. Et cela ne l'avait pas empêché de devenir un grand guerrier.
Était-ce le chemin qu'il souhaitait pour son fils ?
Soudain, sans pouvoir l'expliquer, Garrosh sentit son cœur se soulever. Un étrange sentiment le gagna. Une sorte de sensation qui lui brûla les entrailles, et lui donna des frissons. Comme si le contact de cette petite main, si minuscule, avait éveillé en lui une agitation inconnue. À la simple vue de son petit, le cœur de l'orc battait plus fort.
De l'attachement. Non, bien plus que cela. De la peur. De la tendresse. De l'amour.
Un amour absolu, pur et inconditionnel.
Et surtout terrifiant !
Sur ce constat, Garrosh commença à s'en éloigner, car ce sentiment ambiguë l'effrayait. Mais le petit se réveilla et se mit à pleurer. L'orc regarda en direction de Keera, qui semblait profondément endormie. Il se tourna donc vers Sorata, et le prit dans sa main.
- Chuu, chuu, là ! Qu'est-ce que tu veux ?
Très vite, Garrosh comprit à l'odeur que l'enfant dégageait. Il renifla son lange, et eut une moue rebutée. Le bébé avait souillé sa couche. Peu renseigné sur la procédure, Garrosh retira le lange avec dégoût, et le jeta au sol un peu plus loin. Il chercha un autre change pour le petit, et trouva un bout de tissu qu'il imprégna d'eau pour le laver, puis enroula son bassin dans un autre morceau de tissu.
Fier de lui, il regarda Sorata qui le fixait, ouvrit la bouche, et pleura à nouveau.
Garrosh berça alors son enfant dans sa main, ne sachant quoi faire d'autre. Il regarda vers Keera qui dormait toujours. Encore épuisée par leur périple, il n'osait pas la réveiller. Mais Sorata ne cessait de crier. Par instinct, il continua de le bercer tout en s'approchant de Keera. Il s'agenouilla, et retira la peau qui la recouvrait. Allongée en position latérale, ses bras masquaient sa poitrine, bien plus volumineuse que dans ses souvenirs. Garrosh souleva l'un de ses bras doucement, le plaça le long de son corps, et positionna le petit pour qu'il puisse atteindre le sein.
Sorata agrippa la poitrine de sa mère, et téta avec appétit. Garrosh leva alors les yeux vers Keera, que la tétée ne semblait pas tirer de son sommeil. Elle finit tout de même par bouger, et, bien que toujours endormie, elle plaça instinctivement ses bras autour de son petit, qui tenait dans la main de l'orc. Garrosh resta ainsi jusqu'à ce que le petit repousse le sein, et le ramena à lui. Il se leva silencieusement, et le replaça dans son couffin de fortune, après quelques éructations et bâillements signalant qu'il pouvait reprendre sa nuit.
Garrosh dût admettre que lui aussi avait besoin de dormir, et se rassit près de la jeune femme. Et alors qu'il s'essuyait les mains avec un linge, il se raidit, sentant un danger tout proche. Un regard menaçant le transperçait.
Il se tourna lentement, et vit Keera, dont les yeux étaient grands ouverts, et le toisaient méchamment. Tout en remontant sa peau sur son torse dénudé, elle lança :
- N'en as-tu pas déjà assez fait !? Tu veux que je te tue cette fois ?
- Quoi ? Mais je...
Elle lui logea un coup de pied dans les côtes qui lui coupa le souffle. Poussé en arrière sur la couche, Garrosh frotta sa cage thoracique en grognant, et vit Keera se retourner. Il ne lui fallut que quelques secondes pour se rendormir.
Garrosh se redressa, prit une autre peau qu'il disposa un peu plus loin, et grommela dans son coin :
- Peuh ! C'est toi que je vais étrangler !
Il lui jeta un dernier regard particulièrement noir et venimeux, et s'installa sur sa peau en fulminant.
Mais qu'est-ce qu'elle croyait ? Quelle femelle insupportable !
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- Et pourquoi tu n'as pas cherché de ce côté ? C'était un bon conseil, non ?
- Je ne suis pas friande de ce genre d'expériences malsaines et sordides, répondit Keera. C'est ce que j'ai répondu à Irion.
Garrosh avait insisté pour qu'ils ne partent que le jour suivant, car il voyait bien que le petit était encore fatigué, tout comme elle. Et il savait les dangers dont Tanaan regorgeait.
Il avait aussi souhaité questionner Keera sur divers sujets, ce qu'il n'avait jamais eu l'occasion de faire depuis qu'elle avait quitté Orgrimmar au moment du Cataclysme.
Le sujet en cours traitait des pouvoirs uniques que Keera développait à mesure du temps grâce à l'écaille de dragon noir que son corps renfermait.
- Les expériences de Nefarian sur les mutations pourraient pourtant t'aider à déployer tout ton pouvoir ! insista Garrosh, que le sujet passionnait. Regarde le pouvoir de tes yeux ! Quand tu l'as lancé sur Reggor, ça m'a sidéré !
- Ce n'est pas un pouvoir à utiliser à la légère, Garrosh ! fit la princesse qui connaissait bien les penchants de l'orc pour la domination.
- Un tel pouvoir de contrôle, tu te rends compte Keera !
- Eh bien, heureusement pour le monde entier que ce pouvoir ne t'appartient pas. Autrement, tu nous aurais tous soumis à ta volonté ! ajouta-t-elle sur un ton amusé.
Bien qu'elle ne lui pardonnait toujours pas ce qu'il lui avait fait, Keera avait l'impression de retrouver l'ami qu'il avait été. Ils pouvaient presque discuter comme si de rien n'était, même si elle ne pouvait s'empêcher de le critiquer ou de le moquer à la moindre occasion.
- Hin ! Il est clair que j'aurais commencé par toi, annonça l'orc ! Tu m'aurais servi de péon dont j'aurais disposé pour cirer mes bottes ! fit-il un large sourire aux lèvres.
- Vraiment ? Moi qui pensais que tu aurais fait de moi un assassin d'élite. Je suis déçue, Garrosh, fit-elle en feignant la déception.
L'orc élargit son sourire, et la regarda se lever pour aller chercher Sorata qui s'était mis à pleurer.
- Tout doux, là, ne t'énerve pas mon bébé.
- Qu'est-ce qu'il a ? Encore mal au ventre ? demanda-t-il en voyant que Keera le maintenait sur le ventre.
- Oui, je pense qu'il a du mal à digérer le sang. Il faut que son corps s'y fasse, c'est nouveau pour lui.
Keera l'impressionnait. Elle supposait bien, car beaucoup de bébés orcs souffraient de coliques durant les premiers mois. Et pour le calmer, elle invoquait une petite plante à partir d'un bout de terre, et les plantes carnivores qui essayaient d'attraper ses petits pieds semblaient être ses préférées. Elle laissait alors pousser une petite Dionée de Gorgrond, fleur sauvage qu'elle avait vu sur le chemin vers la Jungle de Tanaan. Et Sorata s'esclaffa en voyant la plante s'approcher pour le croquer.
- Au moins, Sorata a oublié ses douleurs, remarqua Garrosh, qui ne vit pas l'air surpris de la princesse.
C'était la première fois qu'elle l'entendait appeler leur petit par son nom. Cela lui donnait une impression étrange, comme si cela concrétisait le fait qu'ils formaient malgré tout une famille. Comme si Garrosh avait intégré le fait qu'il soit son fils, comme s'il le reconnaissait.
Et, comme si Garrosh avait lu dans ses pensées, il demanda :
- Sorata, c'est un nom issu de ton peuple ? De ta langue natale ?
- En effet, répondit-elle comme si elle le soupçonnait de lire en elle. J'ai assemblé deux mots, ou plutôt j'ai construit un nom à partir d'un mot et d'une signification. Écrit ainsi, il veut dire « l'unique », ou « le dernier ». Ce n'est pas facile à expliquer à quelqu'un qui ne connaît pas ma langue d'origine.
- Hmm, tous les orcs de notre lignée ont un nom qui commence par un « g », comme Grommash, ou bien Golmash, mon grand-père, fit-il, pensif.
Tout à ses pensées, Garrosh posa les yeux sur son enfant, encore minuscule, bien que ses traits commençaient à se dessiner. Il ressemblait à sa mère, c'était une évidence. Mais sa peau plus mâte et son air dur pour un bébé témoignait de ses gênes orcs.
- On m'a toujours dit que les croisés possédaient un potentiel bien supérieur, du fait de leur métissage, déclara Garrosh.
Encore sous l'effet de la colère, Keera fut étonnée par ces assertions.
- Je suis surprise que tu accordes de l'intérêt à autre chose que la pure race orque, concéda la princesse. N'étais-tu pas censé mépriser toute autre race que la tienne ?
- Je puis être intolérant, mais pas stupide ! se défendit Garrosh. Tous ceux qui ont souhaité me suivre, quelle qu’ait été leur race, ont toujours été les bienvenus !
- Hum, mais tu as tout de même privilégié ta propre race au détriment des autres qui composaient la Horde. Tu les as traité comme de la vermine, alors que tu étais censé les protéger. Tous ! Cela me rappelle combien j'ai eu envie de frapper sur ton crâne épais pour que tu comprennes ton erreur !
- Hin ! Même un Dieu très Ancien n'a jamais pu me contrôler ! rappela-t-il fièrement. Quand je pense que tu as soutenu que j'étais quelqu'un d'influençable durant le procès.
- C'est le cas, Garrosh, fit-elle sans détour.
Cette affirmation lui valut un regard noir. Pensant dur comme fer que personne ne pouvait le détourner de ses projets, ni le manipuler, il ne pouvait admettre que d'autres puissent indirectement exercer une influence sur lui. Et, bien qu'il sentît la colère monter, le visage empreint de sincérité et de sérénité de Keera le calma aussitôt.
Et à présent qu'elle avait un enfant de lui, Keera avait besoin de savoir si Garrosh était réellement aussi intolérant et insensible que le monde le dépeignait.
- Ce qui me rassure, c'est que tu peux être influencé par le mal, mais aussi par le bien.
- Peuh ! Qu'est-ce qui te fait croire ça ? cracha-t-il.
- Le fait que tu ne te sois jamais résigné à me tuer, lança-t-elle simplement. Par exemple.
- Huh ! Tu fais allusion à l'analyse de Baine durant le procès ? Et bien sache que j'ai toujours reconnu ta force et ton sens de l'honneur. Et que même si ça aurait été un privilège de te tuer, ça aurait été dommage, avoua-t-il.
- Parce que tu me considères comme une « simple amie » ?
Ne tombant pas dans le piège, Garrosh répondit :
- Parce que le monde est plus intéressant si tu en fait partie.
Keera le fixa un moment, comme pour essayer de lire à travers lui. Mais son visage impassible signifiait qu'elle n'en apprendrait pas plus. Ce qui était aussi bien.
Gageant que Sorata ne serait pas le monstre que son père avait pu être par le passé, Keera choisit de ne pas insister, et se concentra sur son petit, dont elle se demandait s'il ressemblerait à Garrosh en grandissant.
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L'heure du départ approchait. Keera rassemblait le peu d'affaires qu'elle détenait, et qui comptaient de la nourriture et des peaux que Garrosh s'était procuré. Étant désormais le seigneur de guerre des Chanteguerre, nommé par Grommash qui était devenu le Chef de guerre de la Horde de Fer, Garrosh jouissait de certains privilèges, et avait encore insisté auprès de Keera pour qu'elle regagne Nagrand.
- Tu ne reconnaîtrais pas Grommashar ! avait-il ajouté, l'air fier.
- Tu es têtu Garrosh. Je n'irai pas, un point c'est tout !
L'orc la toisa, puis proposa :
- Tiens, il reste du grog là, fit-il en posant la carafe près d'elle. Ça peut servir.
- Je ne boirais plus jamais Garrosh ! Et sache que si ton intention était de reproduire la nuit où Sorata a été conçu, tu risques fort d'être déçu.
Garrosh s'approcha d'elle, et la regarda de toute sa hauteur.
- Sache que je n'ai nul besoin d'enivrer une femelle pour obtenir ses faveurs !
- Oh, excuse-moi si je t'ai froissé, se moqua-t-elle. Un grand séducteur tel que toi ! Il est vrai que tu es réputé pour ton charme et ta prévenance auprès des femmes, après tout, sourit-elle tandis qu'il se rembrunit.
Le renfrognement de Garrosh était étrange. Comme si elle l'avait blessé. Il était vrai que le sujet était délicat, et que Garrosh n'était pas orc à collectionner les conquêtes. Pouvait-il en souffrir ?
Elle en connaissait bien une pourtant qui aurait vendu père et mère pour le conquérir. Elle l'avait ressenti dès leur première rencontre.
Keera s'approcha alors de lui, et le regarda avec une certaine inquiétude.
- Tu... avais... Elle est restée sur Azeroth, c'est ça ?
- Qui ça ? De quoi parles-tu ?
- De celle que tu aimes, Garrosh. Celle que tu as laissé derrière toi. C'était Zaela, n'est-ce pas ?
Garrosh fronça les sourcils.
- Comment ça, Zaela ?
- Elle semblait ne voir que par toi, expliqua Keera. Je ne l'ai rencontrée que deux fois, mais j'ai bien compris qu'elle...
- Zaela n'a aucune espèce d'importance ! la coupa-t-il.
- Alors pourquoi tu sembles si...
- Garde ta pitié Keera ! Tout ça ne te regarde pas ! grogna-t-il.
- Hum, d'accord. Après tout, on peut se quitter fâchés, fit-elle en se détournant de lui.
Il la regarda charger sa besace, les narines dilatées. Encore plus irrité de la voir poursuivre ses préparatifs, il finit par grommeler dans son coin :
- Tu ne sais rien.
Keera pivota, et le regarda avec plus d'inquiétude.
- Non, je t'avoue que là, je suis dépassée. (elle leva les yeux vers lui) Et à voir ta tête, je ne suis pas sûre de vouloir savoir.
- Tant mieux ! pesta-t-il.
Cependant, son air toujours renfrogné pesait sur Keera qui commençait à perdre patience. Et bien qu'elle tenta de poursuivre son rangement sans s'occuper de lui, elle finit par l'interroger sur un ton mauvais :
- Ôte-moi d'un doute Garrosh. Me reprocherais-tu quelque chose ? demanda-t-elle dangereusement.
- Je te reproche de te mêler de ce qui ne te concerne pas ! répondit-il sur un ton agressif.
- Eh bien, j'en doute, tu vois, fit-elle en lui faisant face. Parce que sinon, tu ne me dévisagerais pas comme ça. Alors dis-moi ce que tu me reproches, qu'on en finisse !
Il la toisa à son tour, et finit par se lancer :
- Très bien, tu veux que je te dise ? Tu as toujours su me mettre hors de moi ! Tu nous as fait croire que tu étais notre alliée, puis tu t'es acoquinée avec les humains, et pire encore, avec ce roi méprisant ! Et maintenant, tu crois pouvoir me jauger ! Tu crois savoir ce que je ressens ! Tu crois savoir qui...
Garrosh se tut. Il la fixa intensément, lui reprochant presque de l'avoir forcé à parler. Car d'après son expression de stupeur, Keera avait compris bien malgré elle.
- Et tu soutiens que ça ne me concerne pas ?
Elle le scruta un moment et attendit une réaction. Elle finit par dire :
- D'accord, ne dis rien ! fit-elle en se tournant pour s'éloigner tandis qu'il la retint par le bras.
Ils restèrent ainsi quelques secondes, le temps que la tension entre eux ne s'apaise.
Après un moment, Keera fit volte-face, pendant que sa main glissait dans celle de l'orc, dont les traits du visage formaient une expression qu'elle ne lui connaissait pas. De nouveau face à face, Keera tenta d'analyser le faciès de Garrosh, un étrange mélange de quiétude et de détresse.
Après quelques instants, elle brisa le silence :
- C'est bien dommage. Zaela aurait été la compagne parfaite pour toi. Mais on ne choisit pas qui on aime, fit-elle avec une certaine gravité.
- Non, dit simplement Garrosh.
Sans rien ajouter, Garrosh lâcha la main de Keera, qui recula jusque la petite table, acheva ses préparatifs, et sangla Sorata contre son torse. L'enfant la fixa tout en frottant ses yeux, et bâilla dans un petit couinement. Elle le regarda avec tendresse, puis leva les yeux vers Garrosh. Il les observait, immobile, comme si quelque chose le paralysait.
Keera attendit donc un moment avant de comprendre qu'il ne bougerait pas. Elle hocha la tête dans sa direction, et sortit de la hutte.
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Certainement sur ordre de leur chef, Keera ne fut pas inquiétée, et put quitter le camp sans difficulté. Elle avait continué de communiquer avec Nosh'ka, qui les attendait non loin, et à qui elle réserva une longue étreinte. Ils chevauchèrent alors vers l'ouest pour regagner Talador.
Gageant qu'elle devrait se montrer prudente et discrète, malgré la possibilité que Garrosh ait pu ordonner qu'on la laissât passer, elle demanda à son loup géant de les dissimuler dans les fourrés.
C'est alors qu'elle aperçut plusieurs draeneï encagés à mesure qu'elle approchait de Talador. Les plans de la Horde de Fer étaient en marche, et les draeneï commençaient à en faire les frais. C'est pourquoi il fallait qu'elle les rejoigne au plus vite.
Et alors qu'elle poursuivait son chemin l'amertume au cœur, elle entendit deux orcs échanger à propos d'une construction massive à la pointe est de Tanaan. Elle demanda à Nosh'ka de ralentir, puis serra Sorata contre elle. Ces orcs évoquaient la conquête, des peuples étrangers, mais surtout un portail.
Non ! Comment avait-elle pu être aussi crédule ? Garrosh avait évidemment ordonné la construction d'une nouvelle Porte des Ténèbres. Et lorsqu'elle avait évoqué le sujet avec lui, et la façon magique qu'il comptait utiliser pour envahir d'autres mondes, il était resté évasif, tout en soutenant que le sujet était loin d'être réglé. Évidemment, Garrosh n'était pas un sorcier, ni même un démoniste ! Et comment pourrait-il par exemple invoquer un portail vers Azeroth sans personne de l'autre côté pour l'invoquer aussi ? Comme Gul'dan et le sorcier Medivh l'avaient fait il y avait trente-cinq ans ?
Déroutée par cette révélation, Keera reprit sa route, songeant à ce qui lui restait à faire.
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Il les avait cachés durant des mois. Le fragment, ainsi que la main de Keera qu'il avait emporté durant son évasion de la Pandarie, avaient été son secret. Le tronc d'arbre déraciné, juste au-dessus du camp des Chanteguerre à Nagrand, avait constitué une cachette sûre. De ce qu'il pensait en avoir compris, Keera avait dû apparaître près du fragment de la Vision et de sa main. Quelqu'un l'avait certainement envoyée depuis Azeroth à l'aide d'un autre fragment de la Vision. Car d'après elle, qui n'était pas sûre de comprendre tout ce qu'il s'était passé, elle n'était pas là de son plein gré.
Jouant avec le fragment de Kairoz entre ses doigts, Garrosh espérait qu'elle ne découvrirait pas la Porte des Ténèbres en construction, et qu'elle ne chercherait pas à libérer les draeneï emprisonnés, et dont le sacrifice alimentera le portail magique.
Bientôt, très bientôt, le portail vers Azeroth s'ouvrira. Alimenté par les prisonniers, mais surtout par Gul'dan et d'autres démonistes qu'il avait fait prisonnier.
Une fois ouvert, sa vengeance s'abattra sur ce monde qui l'avait rejeté. Et sa véritable Horde, composée de vrais guerriers orcs légendaires, déferlera, menée par son père lui-même, à qui ni Marteau-du-Destin ni Thrall n'avaient choisi de confier leur nouvelle Horde. Une erreur qu'il venait de réparer, et l'histoire retiendra la grandeur et la puissance de sa lignée.
La lignée des Hurlenfer. Et assurément, elle n'était pas prête de s'éteindre. Keera lui avait donné un fils, ce dont même Zaela avait été incapable. Bien que leurs rares rencontres n'avaient jamais eu pour but de produire un héritier.
Doté des capacités hors normes de sa mère, auxquelles s'ajouteront la volonté et la détermination de fer qui caractérisaient les Hurlenfer, Sorata deviendra une légende.
Pour l'heure, il laisserait le petit avec sa mère, seule et unique personne à pouvoir le protéger malgré tous les dangers qui les entouraient. Elle allait sûrement le mettre en lieu sûr auprès des Chanteguerre, car les draeneï subissaient déjà de nombreuses attaques et persécutions, ce dont elle se rendra compte très vite. Elle saura faire le bon choix, il le savait. Désormais, elle allait privilégier la vie de cet enfant qu'elle avait tant attendu, et dont elle était totalement éprise.
Ce monde hostile allait éprouver non seulement la robustesse du petit, mais surtout sa capacité à y survivre, car le périple qui les attendait constituerait une épreuve pour leur fils qui saura prouver sa force. Il se montrera alors digne de son nom, digne de son héritage.
Digne d'un Hurlenfer.