Fureur Abyssale

Chapitre 2 : Kennebecrawler

2919 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 05/12/2025 23:00

Le vol DL4824 reliant Washington à Portland durait un peu moins de deux heures, temps que Dana Scully mit à profit pour étudier chaque détail sur les morts de Greyharbor.

La jeune femme était penchée avec la plus grande attention sur les rapports d'expertise et les notes d'enquêtes qui leur avaient été envoyées par fax avant leur départ. Leur contact sur place, un certain Lieutenant Brody, avait fait un travail de synthèse efficace pour les mettre au parfum sur cette "mystérieuse" affaire.


Au bout de sa troisième relecture, la jolie rouquine retira ses lunettes et les rangea avec précaution dans son attaché-case, par dessus les documents qu'elle connaissait maintenant sur le bout des doigts.


Les charnières de sa malette noire claquèrent sèchement lorsqu'elle la referma, puis le regard azur de la jeune femme se tourna vers le hublot, songeur. Une mer de nuages cottoneux s'étendait à l'infini sous la carlingue blanche de l'avion, plongeant l'Agent dans une réflexion intense. L'affaire de Greyharbor la laissait perplexe, et Dana avait du mal à saisir le fait que les autorités locales demandaient leur aide, et pourquoi Mulder tenait tant à se rendre sur place. Il s'agissait là de banals incidents, des promeneurs imprudents happés par les vagues et la houle puis rejetés quelques heures plus tard sur la plage une fois les courants calmés.


Les rapports du médecin légiste de Greyharbor confirmait d'ailleurs la mort par noyade, chaque victime ayant les poumons remplis d'eau de mer, et les blessures post-mortem corroboraient sa propre hypothèse sur les chocs répétés contre les fonds escarpés.

Elle se félicita intérieurement d'être arrivée à ces conclusions avant même d'avoir examiner elle-même les corps, et la petite rousse se dit qu'ils ne passeraient peut être pas la nuit là-bas en finalité: son partenaire finirait bien par entendre raison si ses propres conclusions rejoignaient le rapport médical du légiste. L'hypothèse de Mulder sur un monstre marin et des symboles mystiques était aussi tirée par les cheveux que ses habituelles lubies extraterrestres, et elle avait hâte d'être sur place pour le lui démontrer.


Dana avait toujours à coeur d'être parfaitement préparée avant d'arriver sur une enquête, chaque information s'imprimant méthodiquement dans son esprit de sorte à connaître les détails de l'affaire sur le bout des doigts. Cela évitait une perte de temps manifeste et les questions inutiles une fois sur place, et elle pouvait ainsi être totalement opérationnelle dès son arrivée.


L'agent Mulder quant à lui ne faisait pas preuve de la même tactique qu'elle en terme d'organisation: le dossier de son siège abaissé au maximum, le grand brun dormait sereinement, sa cravate jaune à motifs douteux se soulevant doucement au rythme de sa respiration. Loin de l'esprit rationnel et scientifique de Scully, il se basait la plupart du temps sur son instinct et sur des éléments que le commun des mortels auraient parfaitement ignorés de prime abord. Cela avait d'ailleurs eu le don de surprendre voir d'irriter Dana, au début de leur collaboration du moins. Mais la jeune femme avait dû se rendre rapidement à l'évidence, son partenaire avait un talent particulier, son intuition flirtant tout bonnement avec le génie.


Et elle ne pouvait non plus nier que certaines de leurs enquêtes avaient ébranlé ses convitions profondes. La rouquine se souvint non sans un frisson d'effroi de l'affaire Eugène Tooms, ce monstre à l'apparence humaine qui tuait tous les trente ans cinq victimes dont il prélevait et consommait le foie pour survivre. Mulder avait rapidement décodé le cycle macabre de Tooms, élaborant des théories sur ses capacités à distendre son corps afin de se glisser dans n'importe quel endroit pour atteindre ses victimes.


D'abord raillé par le reste du Bureau et en particulier par Tom Colton qui leur avait pourtant demandé leur aide, Mulder avait finit par démontrer la véracité de ses hypothèses, mettant fin aux agissements du monstre. Tooms était désormais sous bonne garde à l'hôpital psychiatrique de Baltimore, non sans avoir tenté de la tuer elle avant d'être arrêté. Là encore son partenaire avait fait preuve d'une intuition particulière, la sauvant in extrémiste des griffes d'Eugène. Cet épisode de leur carrière les avait indéniablement rapprochés, et le lien particulier qui les avaient unis dès lors n'avait fait que se renforcer au fil du temps, même si Dana se faisait toujours un devoir de redescendre son partenaire sur terre lorsque celui-ci se montrait un peu trop fantaisiste.


Scully, le regard toujours plongé au delà du hublot, se rendit soudain compte que ses mains étaient crispées sur les accoudoirs de son fauteuil et que son coeur battait un peu plus vite qu'à l'accoutumée. Ce souvenir l'affectait encore, et elle se força à respirer lentement pour retrouver son calme.


Finalement, si Mulder estimait qu'il fallait se rendre à Greyharbor pour étudier le cas des écorchés noyés, peut être que cela en valait la peine. Peut être avait-il senti quelque chose d'autre caché derrière l'apparente banalité de cette affaire.



"Nous entamons notre descente vers Portland, la température exterieure est de cinquante degrés fahrenheit, et le ciel est partiellement couvert cet après-midi. Nous vous prions de bien vouloir regagner vos sièges et attacher vos ceintures. Merci pour votre attention"



La voix du commandant de bord sortit Dana de ses réflexions et elle détacha son regard de l'horizon cotonneux. Elle se tourna vers Mulder, toujours endormi sur son fauteuil. Son collègue semblait totalement à l'étroit ainsi intallé, ses longues jambes coincées contre le dossier du siège de devant, et la rouquine ne put s'empêcher d'éprouver un élan d'affection soudain pour lui.



-Mulder, on arrive, il faut que tu redresses ton siège, dit doucement Dana en saisissant le bras de Fox.



-Mmmmh...



L'appareil décéléra en même temps que Mulder reprenait ses esprits, et ils touchèrent bientôt le sol de la piste non sans rebondir plusieurs fois sur le bitume sous les applaudissements fournis des passagers.



-Je n'ai jamais compris pourquoi les voyageurs applaudissent à l'atterrissage, marmonna Mulder en regardant autour de lui d'un air étonné.



-Je trouve ça plutot sympathique, en fait, répondit doucement Dana.



-Bien, je vais demander à ce que Skinner nous applaudisse une fois que nous aurons résolu cette enquête...



-Là tu es encore en train de rêver, Mulder...






                                ***





Brody était penché au dessus du dernier rapport du légiste qui venait d'arriver sur son bureau. La fenêtre en face de lui donnait sur l'océan et laissait filtrer les rayons du soleil à travers les persiennes blanches, projetant des ombres horizontales sur le visage buriné du Lieutenant. Les conclusions du scientifique concernant le décès de Laura Morgan étaient les mêmes que pour les trois autres victimes, au grand désespoir de l'officier.



○Mort par noyade.

○Immersion prolongée (entre 8 et 12h).

○Pas de signes de décomposition.

○Vingt-deux plaies post mortem répertoriées, de tailles et de formes variées, présentes sur tout le corps à l'exception du visage.

○Pas d'empreintes ni d'ADN relevé.



Le rapport était accompagné de diverses photos prises à la morgue, qui détaillaient les blessures une à une en gros plan. La mâchoire serrée, Brody s'empara des clichés et se força à regarder le corps mutilé de la jeune femme.

Les marques étaient similaires à celles des trois hommes: des formes précises, découpées dans la chair, exactement au même endroit sur chaque cadavre:

sur l'épaule droite le symbole triangulaire qui représentait la terre ferme. Sur le haut de la cuisse gauche, une spirale profonde qui évoquait le typhon. Entre les omoplates, un fin lambeau de chair surmonté d'un cercle rappelait le signe du phare.


Le Lieutenant soupira, se prenant la tête entre les mains. Il resta un long moment ainsi, ses coudes plantés dans le bois usé du bureau, ses paumes frottant sa barbe de trois jours, observant les photographies à s'en user la rétine comme si un détail invisible pouvait soudainement surgir devant ses yeux cernés.


Le Lieutenant Brody tentait d'y voir l'œuvre de la nature, des cadavres abîmés par les éléments, voir peut être même déchiquetés par un animal.

Il pouvait envisager un aspect criminel à cette affaire, des meurtres commis sur un coup de folie, des mutilations rituelles...


Mais l'homme de loi savait bien ce qu'il avait devant les yeux. Il était né ici, il connaissait la ville par coeur. Il avait foulé maintes fois le musée d'Histoire de Greyharbor, il revoyait devant lui les vieux manuscrits, les tentures et les maquettes exposées là-bas. Il savait que les symboles sur les cadavres étaient représentés sur un des tableaux et sur plusieurs artefacts anciens.



Kennebecrawler...



Brody frissonna et se leva subitement. Il atteignit la porte de son bureau en trois foulées et l'ouvrit à la volée, se retrouvant face au hall d'accueil plutôt spacieux et accueillant pour le commissariat d'une petite ville.

Plusieurs officiers s'affairaient devant la photocopieuse ou la machine à café dans un calme relatif: la tension des dernières semaines était palpable, les quatres décès récents mettant leurs nerfs à rude épreuve.

Martha quant à elle était assise derrière le comptoir d'accueil en bois sombre qu'encadraient deux ficus verdoyant, et la petite salle d'attente attenante à l'entrée était vide. Brody en profita pour prendre la parole devant ses hommes:



-Écoutez-moi, deux Agents du FBI vont arriver de Washington d'une minute à l'autre. J'attends de vous un professionnalisme exemplaire, ils auront carte blanche pour nous aider sur cette enquête, avec notre pleine et entière collaboration.



Quelques murmures satisfaits retentirent dans le hall pendant que les officiers hochaient la tête, apparemment soulagés par cette aide bienvenue.

Greyharbor était une bourgade calme et les seules enquêtes auxquelles ils avaient affaire relevaient en général de l'excès de vitesse ou de querelles de voisinage.



-Et bon sang, quelqu'un peut me dire où se trouve le Sergent Collins?, rajouta Brody en tournant sur lui même, cherchant le grand rouquin des yeux.



-Neil est reparti sur la plage, mon Lieutenant, répondit l'officier Chapman. Il est allé vérifier que nous ne sommes pas passés à coté d'une preuve... et il veut surveiller le secteur, juste au cas où...



Au cas où quoi... Brody ne le savait que trop bien. Mais il avait peur de faire part de ses théories à ses subalternes, peur de passer pour un fou ou pire encore avec ses idées folkloriques...

Mais ces Agents du FBI... ils avaient une réputation. Peut-être le croirait-il, peut-être seront-ils en capacité de mettre un terme à ce cauchemar éveillé.


La porte d'entrée s'ouvrit dans un tintement clair, sortant le Lieutenant de ses pensées tandis que deux silhouettes étrangères franchissaient le seuil du commissariat.


Un homme grand et brun qui pouvait peut être rivaliser en taille avec Collins, et qui aurait eu d'ailleurs besoin d'une bonne coupe de cheveux tout comme son subalterne, suivi d'une ravissante petite rousse tirée à quatre épingle, vinrent se poster devant lui.

Brody fut surpris de constater qu'ils avaient l'air tous les deux très jeunes pour des Agents du FBI, mais après tout cela ne signifiait rien. Ils étaient sans nul doute très compétents dans leur domaine.



-Lieutenant Brody, annonça le flic en tendant sa main vers l'homme du FBI puis vers sa collègue.



-Agent spécial Fox Mulder, et voici Dana Scully, répondit le grand brun tout en tendant sa carte gouvernementale.



Le regard de Brody balaya le document officiel et fut immédiatement attiré par la cravate du dénommé Mulder. Était-ce réellement des petits cochons qui ornaient le fin tissus jaune autour du cou de l'Agent? Le Lieutenant détourna rapidement les yeux en toussotant et enchaina:



-Je vous remercie d'être venus aussi rapidement. Je vous en prie, suivez-moi.



Mulder et Scully emboitèrent le pas au Lieutenant et s'installèrent à sa suite dans son bureau.

La pièce était agréable avec une vue sur l'océan à l'horizon, et le roulis des vagues étaient même audible si l'on tendait finement l'oreille.

La jeune femme s'assit en face de Brody tandis que son partenaire resta debout derrière elle.


Les photos des cadavres étaient encore étalées sur la table devant eux, et l'Agent Scully fit glisser un des clichés de Laura Morgan vers elle.



-Il s'agit de la dernière victime, Laura Morgan, trente-et-un an. Disparue au cours de son jogging hier matin. Son corps a été rejeté par les vagues à l'aube... le même schéma que pour les trois autres victimes. Nous n'avons aucune preuve, aucune piste... et les marques..., expliqua Brody.



-Les lésions pourraient correspondre à des déchirures causées par les courants ou des rochers sous-marins. Les victimes ont peut-être été prises dans un ressac particulièrement violent. Le Maine est connu pour…, commença la jeune femme.



-Je sais ce que vous pensez. Je me doute que vous me prenez pour un fou de vous avoir contacté... mais je suis né ici, je connais cette ville par coeur. J'ai fait mes classes à Portland où j'ai servi pendant plus de vingt ans à la criminelle... mais je n'ai jamais habité ailleurs qu'ici. Il n'y a jamais eu de tels incidents jusqu'à il y a un mois.



Le Lieutenant avait parlé très vite, d'une seule traite, tout en triturant une des photos entre ses mains. Il était plus stressé par la venue du FBI qu'il ne l'aurait pensé, et sa crédibilité lui parut soudain douteuse. Mais il devait aller au bout de sa pensée, après tout c'était bien lui qui avait demandé l'aide des Agents des affaires non classées de Washington... Il inspira profondément, prit son courage à deux mains et poursuivit:



-Certaines de ces plaies... les formes... vous trouverez les mêmes symboles gravés sur des artefacts du musée de Greyharbor... des objets qui font partis de l'histoire de la ville, de la légende...



L'Agent Mulder, jusque là silencieux, releva aussitôt la tête, ses yeux clairs brillants soudain d'intérêt:



-Une légende?, demanda-t-il en plantant son regard vert dans celui du Lieutenant.



-Il s'agit... il s'agit d'un monstre marin. Le Kennebecrawler. C'est ainsi que les anciens l'appelaient. Une bête horrible qui remonte des profondeurs, avec un appétit insatiable. Il réclame des sacrifices... Je sais ce que vous pensez... Que c'est une histoire pour effrayer les enfants le soir... C'est le cas, c'était le cas jusqu'à aujourd'hui...



L'Agent Mulder sourit légèrement, arborant l'expression typique qu’il réservait en présence d’un mystère qui lui plaisait. Il se dirigea ensuite lentement vers la fenêtre où il contempla l'océan au loin, soudainement attiré par les vagues et le roulis à l'horizon.

Scully quant à elle se raidit imperceptiblement sur sa chaise, puis elle se pencha au dessus du bureau, exprimant son sceptissisme habituelle:



-Lieutenant, les légendes locales se mêlent souvent à la peur collective. Elles influencent la perception, parfois même l’interprétation des faits. Je pense qu’il existe une explication physique, rationnelle.



Fox Mulder se retourna vers sa partenaire en croisant les bras devant lui, son regard toujours étincelant. Dana savait déjà ce que cette attitude signifiait, et comme pour corroborer son impression, le grand brun déclara:



-Et si ce n'était pas une légende, Scully? Je pense qu'un petit tour au musée de Greyharbor s'impose...



-Mulder... on devrait surtout se rendre à la morgue pour étudier et examiner les preuves tangibles et palpables sur des corps existants et réels plutôt que de partir dans une chasse au monstre fantaisiste...



-Des preuves? Mais quelles preuves, Scully? Tu ne trouveras pas plus de nouvels éléments sur les victimes qu'il n'y en a déjà, c'est à dire aucun. Donc autant se documenter sur le folklore local et voir ce qu'il en retourne... et n'oublie pas que nous dormons au Kennebecrawler ce soir... Il vaudrait mieux savoir où nous mettons les pieds!



Brody les regardait l’un après l’autre, prit entre le pragmatisme rassurant de la rouquine et l’ouverture dangereusement convaincante de son collègue. Il sentait que l'Agent Mulder était de son côté, et il s'en trouva grandement soulagé. L'affaire était entre de bonnes mains, et le poids qui opressait sa poitrine depuis bientôt un mois maintenant sembla s'alléger quelque peu.



Mais au delà de la fenêtre aux persiennes blanches, plus loin vers l'horizon immense, l'étendue bleu-vert s'agitait déjà, ses vagues roulant de plus en plus fort sur la grève battue par le vent, faisant entendre son grondement sourd comme si l'océan lui même venait participer au houleux débat.


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