Fureur Abyssale

Chapitre 3 : Le Hrafntönn

1934 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 07/12/2025 11:01

Le vieux Jo ne comprenait pas ce que ces deux énergumènes étaient venus faire dans son musée.

Cela faisait trente ans maintenant qu'il gérait bénévolement l'antique lieu poussiéreux, tout comme son père avant lui. Ce mausolée du souvenir renfermait toute l'Histoire de la ville, avec un grand H s'il vous plait.


De son ancien port de pêche jusqu'à l'influence que l'Europe du nord et les vikings avaient eu sur les mythes et légendes de Greyharbor, tout y était.

Les touristes affluaient en nombre chaque année pour se plonger dans cette ambiance si particulière, en quête du frisson véhiculé par le folklore de la ville.


Mais jamais, au grand jamais, le vieux Jo n'avait eu affaire à deux hurluberlus du FBI. Ils venaient tout droit de Washington pour aider le brave Brody dans l'affaire des noyés, engoncés comme ils étaient dans leur costume et tailleur impeccables. Le Lieutenant l'avait appelé juste avant pour le prévenir de la visite imminente qu'il allait recevoir, et le flic lui avait demandé de répondre à toutes leurs questions, sans aucune retenue.


Le musée était désert en cet fin d'après-midi, et le vieillard pouvait suivre tranquillement de son oeil suspicieux les deux phénomènes qui parcouraient les allées en silence.

Le grand brun était absorbé par un manuscrit datant de 1845 qui retraçait l'importance de la pêche sur le commerce local tandis que la petite rousse se promenait dans les allées, regardant fréquemment sa montre et soupirant d'un air exaspéré comme si elle avait un avion à prendre dans l'heure. Ses talons claquaient furieusement sur le plancher patiné, comme si eux aussi étaient agacés par leur présence ici.


Mais rien n't'oblige à rester, ma p'tite dame... songea le vieux Jo en se renfrognant davantage à mesure qu'il suivait la frêle silhouette rousse des yeux. Si t'es pas contente d'être là, va donc voir ailleurs... et puis elle à l'air si sûre d'elle, si prétentieuse... r'gardez-moi ça, ces gens d'la Capitale, j'vous jure...


Les allées du musée étaient étroites, séparées par des étagères en bois sombre polies par le temps. Le vieux Jo en connaissait les moindres recoins, la place exacte de chaque objet qui constituait le patrimoine de sa ville. Il y avait de vieux manuscrits ornés de gravures originales, des tentures anciennes, des outils de navigation maritimes utilisés par ses propres ancêtres...

Que ces deux là ne viennent surtout pas mettre la pagaille dans sa précieuse accumulation d'artefacts, sinon...


Le grand dadais à la gueule d'ange avait lâché le volume poussiéreux sur la pêche pour s'intéresser maintenant à un ancien journal de bord d'un navire norvégien.

Mais ne pouvait-il donc pas faire doucement en tournant les pages du fragile ouvrage?


Bon sang, ces gens de la capitale n'avaient aucun savoir vivre, sans doute se croyaient-ils plus intelligents et plus malins que lui...


Mais le vieux Jo avait quatre-vingt-neuf ans, et il savait. Il était né ici, il avait été pêcheur comme son père avant lui. Il avait écumé les flots calmes et il avait bravé les vagues déchaînées. Il savait d'où provenaient les tempêtes et quels sacrifices exigeait l'océan pour s'apaiser.


Il-sa-vait.


Et voila-t-il pas que la grande asperge hirsute tournait les pages de plus belle, manipulant ce pauvre journal de bord comme s'il s'agissait d'un magazine de mode pour trentenaire arrogant.


S'en était trop pour le vieux Jo, qui rompit le silence monacal du lieux:



-Dites-donc, vous r'cherchez quelq'chose en particulier?, demanda le vieillard d'une voix un peu plus forte qu'il ne l'avait souhaité au départ.



Le grand brun daigna quitter les pages jaunies des yeux et le fixa d'un regard vide et morne. Son visage lui-même n'avait pas plus de charisme qu'un bulot, ses prunelles inexpressives s'insèrant parfaitement dans cet ensemble inintéressant.


Ça mon gars, c'est l'regard que m'réservaient d'habitude les bancs d'poissons échoués dans mes filets d'pêche de bon matin. Pas plus d'cervelle qu'un poisson, j'te l'dis..., songea le vieux Jo en détaillant l'Agent devant lui.



-En effet, Monsieur, nous sommes ici pour aider le Lieutenant Brody, nous sommes du FBI, répondit la grande perche d'une voix forte et forcée, en détachant distinctement les syllabes comme s'il parlait à un demeuré.



Mais croyait-il donc qu'il était sourd? Ou débile? Il avait beau avoir quatre-vingt-neuf ans et presque plus aucune dent, il n'était pas encore sénile, loin de là.



-J'suis pas sourd, pas la peine d'gueuler comme ça. Je choisis juste à qui j'veux bien répondre, répliqua le vieux dont le ton rocailleux roulait comme les vagues sur la grève.



-Hum... oui pardonnez-moi. Nous sommes les agents Mulder et Scully du bureau du FBI de Washington. Nous enquêtons sur les noyés de Greyharbor, à la demande du Lieutenant..., répéta le jeunot d'une voix plus mesurée.



Mulder et Scully... c'était des noms ça ? D'où ça sortait, le vieux se le demandait bien. Il loucha un instant sur la double carte officielle que lui tendait l'homme, et il cru lire "Fox Mulder"...


Fox...


C'était un prénom, ça ?

L'ancien décrépit se dit que plus rien ne tournait rond dans ce monde si on appelait son môme "Fox". Et puis un renard, ça ne faisait pas de vieux os au milieu de l'océan. Ce gamin allait se heurter à la colère des éléments bien assez tôt s'il fourrait son nez un peu trop loin...



-Ouais ouais c'est bon, j'ai vu vot' carte. Pas la peine de m'la coller sous l'nez comme ça, j'suis pas pas miro, j'ai pas b'soin d'lunettes, voyez-vous? D'ailleurs, c'sont vraiment des cochons sur vot'cravate?



-Monsieur, nous venons vous demander des informations sur le Kennebecrawler, poursuivit le grand ébouriffé, apparemment nullement touché par l'attitude renfermée et moqueuse de l'ancêtre en face de lui.



Oh mon dieu.


Le visage du vieux Jo se décrispa, sa bouche s'arrondissant sous l'effet de la surprise.


Ils savaient aussi... Comment diable était-ce possible ? Comment lui, le vieux Jo, avait-il pu autant se fourvoyer face à ces deux jeunes gens plein d'esprit? Ils étaient peut-être novices, ils n'étaient certes pas du coin... mais ils avaient de la suite dans les idées. Finalement, le vieux Jo décida qu'il les aimait plutôt bien.

Le grand brun le regardait toujours avec ses prunelles vertes comme l'océan qui bordait Greyharbor. La petite dame était plus sur la réserve que lui mais c'était ainsi: il fallait toujours un phare pour ramener les voyageurs qui s'égaraient sur des vagues trop dangereuses pour eux.


Aussi le vieux Jo fendit son visage ridé en un immense sourire édenté, et déclara d'une voix soudainement chaleureuse et un poil énigmatique:



-Mais oui, bien sûr évidemment, suivez-moi, je vais tout vous raconter.



L'ancêtre vit du coin de l'œil les deux Agents échanger un regard perplexe, puis il traina sa carcasse voûtée jusqu'à une petite pièce attenante à la salle principale du musée, et les deux visiteurs le suivirent patiemment.

Sombre et poussiéreuse, l'alcôve semblait renfermer les pièces maîtresses de l'exposition, réservées à une élite de visiteurs curieux qui osaient poser les bonnes questions au revêche tenancier des lieux, qui se déridait finalement assez rapidement.



-Et v'la, mes braves, s'exclama fièrement l'édenté en écartant les bras et en souriant de plus belle.



Les deux jeunes gens tournèrent sur eux même, se dévissant le cou pour ne perdre aucune miette du spectacle au dessus de leur tête.

L'ancienne tenture couraient sur deux murs entiers, exposant l'imposante silhouette d'un monstre stylisé immense.


Mi-serpent, mi-kraken, il possédait une gueule acérée de reptile et un long corps aux tentacules multiples comme un céphalopode. Sa face aplatie laissait seulement entrevoir un œil noir et immense sur son profil effrayant, qui fixait les visiteurs avec férocité.



-Et v'là, mes braves, v'là le Kennebecrawler, continua le vieillard ravi, attendant la réaction des deux petits jeunots avec impatience.



La rouquine tournait toujours sur elle-même, ses yeux azurs parcourant l'antique tissus pourpre et marine, ses lèvres légèrement pincées, l'air dubitatif. Le vieux Jo décida alors d'en rajouter une petite couche pour l'impressionner, rien que pour le plaisir de voir l'Agent du FBI frissonner :



-Vous savez c'que disent les anciens? Le monstre r'monte quand l'océan a faim, ils exigent tous les deux des sacrifices pour qu'les vagues s'calment...



-C'est une légende, il s'agit là de folklore local. Aucun monstre ne peuple l'océan... rétorqua du tac au tac la rouquine avec une certitude absolue, tout en cherchant à accrocher le regard de son collègue.



-Le folklore et les légendes tuent rarement les gens ma p'tite dame. C'qui vit au fin fond d'l'eau en r'vanche..., murmura le vieux sur un ton mystérieux.



Le dénommé Mulder, qui n'avait rien manqué de l'échange malgré son mutisme, se rapprocha alors de lui et lui demanda doucement:



-J'ai lu juste avant, dans un journal de bord datant de 1860, qu'un navire norvégien avait coulé juste après avoir aperçut une ombre immense sous les flots. L'équipage n'a jamais été retrouvé mais le navire a fini par s'échouer ici... à Greyharbor même. Pouvez-vous m'en dire plus?



-Ah, j'vois qu'vous êtes plus malin qu'vous n'en avez l'air, jeune homme, répondit le vieux Jo en lachant la jeune femme des yeux pour se concentrer sur son collègue. Vous avez mis l'doigt sur une histoire très intéressante. Le Hrafntönn s'est effectivement échoué ici y'a plus d'un siècle. Et savez-vous c'qu'on pouvait voir, sur c'navire, hein, vous l'savez?



-Non, qu'y voyait-on?, murmura le jeune homme, ses yeux verts vrillant le vieux Jo avec l'étincelle si particulière de ceux qui regardent l'obscurité d'un peu trop près.



-Eh bien v'la, r'gardez par vous-même!



Mêlant le geste à la parole et dans un mouvement qui se voulait théâtral, le vieux Jo tira sur un drap gris qui cachait un vieux chevalet branlant contre le mur du fond.


Le tableau qu'il présentait était jaunis par le temps et sa toile gondolait par endroit, comme si l'œuvre avait longtemps été exposée à l'humidité. On y reconnaissait bien le phare et la grève de Greyharbor, et au centre, échoué contre les rochers, l'immense navire norvégien en perdition.


La coque sombre tranchait avec sa voilure blanche et rouge déchiquetée, des trous de tailles et de formes variées déchirant le coton bicolore. Elle semblait battre sous l'effet d'un vent violent que l'artiste avait réussi à retranscrire dans sa peinture, recréant ainsi le mouvement torturé des voiles abîmées.


Le vieux Jo observa attentivement les visages des deux Agents du FBI. La jeune femme observait en retrait, prudente, ses lèvres plus pincées que jamais.

Mais son collègue s'était approché tout près de l'œuvre, qu'il caressait désormais doucement du bout de ses longs doigts, son index l'aidant à dénombrer mentalement les vingt-deux déchirures en forme de mystérieux symboles qui découpaient funestement les voiles du Hrafntönn.


Le vieux souriait plus que jamais.


Ça y est. Il a compris.


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