Fureur Abyssale

Chapitre 4 : Chambre 42

2667 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 10/12/2025 21:15

Le motel Kennebecrawler se dressait dans l'obscurité face à l'océan, ses chambres donnant directement sur la grève battue par les vagues incessantes. Sa longue silhouette blanche de deux étages semblait échouée sur la plage comme un animal blessé ou comme la coque d'un bateau fracassée contre les rochers.



-Ce ne serait pas à cet endroit précis que le Hrafntönn s'est échoué, à l'époque? On dirait exactement la vue du tableau..., murmura Mulder en garant la Taurus de location sur le parking qui bordait la route devant l'établissement.



-Mulder, je pense que si tu me reparles encore une fois de cette bête imaginaire et de ton bateau norvégien, je vais avoir une migraine..., soupira Scully en détachant sa ceinture de sécurité.



-Eh bien ne regarde pas au dessus de ta tête, alors...



Réflexe inconscient ou non, la petite rousse ne put s'empêcher de lever les yeux en l'air, et elle aperçut nichée au dessus d'un poteau électrique l'enseigne lumineuse du motel, représentant le serpent aux nombreuses tentacules qui lui prêtait son nom. Le terrible animal tournait lentement sur lui-même, ses néons bleus et violets clignotant par intermittence. Le monstre disparaissait parfois lorsque les tubes luminescents s'éteignaient complètement pour réapparaître une seconde plus tard, menaçant au sommet de son observatoire, tel un avertissement silencieux au coeur de la nuit.



-Ce n'est qu'une enseigne, Mulder...



-Oui, tu as raison Scully, mais ça n'en reste pas moins le Kennebecrawler!



Après avoir levé une énième fois les yeux au ciel, la jeune femme sortit du véhicule et claqua sa portière, le bruit résonnant par dessus le roulis des vagues proches. Les deux Agents pouvaient sentir la fraîcheur des embruns portés par le vent jusque sur leur visage, et une odeur de sel, de poissons et de frites flottait dans l'air.


Ils traversèrent le parking sous les lumières clignotantes et colorées du Kennebecrawler, les talons de Scully battant le bitume jusqu'à l'entrée de l'établissement qui se découpait comme une tranche de lumière dans l'obscurité extérieure.


De près, la façade du bâtiment était rongée par le sel et donnait l’impression d’avoir survécu à plus de tempêtes que tous les marins de la ville réunis.


Encore un très bel établissement à cocher sur la liste des pires motels visités..., ne put s'empêcher de penser Dana qui nota également l'état de délabrement de la porte tandis qu'elle en franchissait le seuil, suivie par son coéquipier.


Dans le hall, une petite vieille était assise derrière un comptoir de bois foncé et regardait le plafond gondolé par l'humidité d'un air distrait. De longs cheveux blancs filasses encadraient son visage ridé, et ses deux mains tordues par les rhumatismes étaient posées devant elle comme deux araignées blafardes et diformes.



-Bonsoir, nous avons réservé une double chambre pour la nuit, annonça Fox.



-TU as réservé... murmura Scully sur un léger ton de reproche.



La vieille abaissa son regard sur les deux visiteurs, et Dana frissonna. La vieillarde avait un globe oculaire entièrement blanc qui tranchait avec son second œil à l'iris sombre. Mais ce qui était plus troublant encore, c'est que l'ancienne semblait les fixer de son œil mort et aveugle uniquement, l'autre partant complètement de travers comme s'il souhaitait saluer le haut de son oreille.

La vieillarde "dévisagea" d'abord Dana, puis elle prit le temps de détailler Fox. Son antique prunelle laiteuse semblait parcourir le visage lisse du jeune homme, mettant Scully mal à l'aise.


Finalement, la vieille femme aux cheveux blancs tendit lentement une main décharnée vers la poitrine de Mulder, et annonça d'une voix tremblotante:



-Prenez garde, jeune homme. Le Kennebecrawler vous a vu, ne vous approchez pas de l'océan ou il vous prendra vous aussi...



Puis elle enchaîna presque immédiatement avec une voix rapide et forte qui avait perdu tout son mystère:



-Hum, oui donc votre chambre, c'est la 42. Voici la clé. Vous ressortez par là où vous êtes venus, vous prenez l'escalier extérieur, deuxième étage, tout au fond. C'est la chambre la plus isolée du motel, rajouta-t-elle finalement en adressant un sourire entendu à Scully.



Mulder se saisit du trousseau que la vieillarde lui tendait, et ils ressortirent en suivant les indications de l'antique tenancière. L'escalier extérieur donnait côté océan et le vent s'engouffrait sous le toit qui le recouvrait, faisant tourbilloner les cheveux de Dana dans une tempête rousse. Les embruns salés s'abattaient sur eux au fur et à mesure de leur progression, et les deux Agents étaient complètement trempés lorsqu'ils atteignirent enfin la chambre 42, tout au bout du couloir en béton.


Ils pénétrèrent avec soulagement à l'intérieur, et la jolie rouquine fut étonnamment surprise. La pièce était propre et bien éclairée, le lit était immense et bordait le mur du fond à côté de la porte menant à la salle de bain. Un petit bureau et deux chaises se trouvaient juste sous la fenêtre, et Dana se dit que la vue ne devait pas être si mal en plein jour.

À l'opposé, un panneau coulissant menait à la seconde chambre, similaire en tout point. La seule touche de mauvais goût (et non des moindres) résidait dans l'affreuse moquette bleu marine qui recouvrait les murs et le sol et donnait l'illusion aux clients de se trouver au milieu des fonds marins. Des poissons de tailles et de couleurs variées parcouraient la tapisserie, et la jeune femme nota avec soulagement l'absence de représentation du fameux monstre. 



-Je suis déçu, pas de Kennebecrawler dans la chambre... murmura Mulder en tournant sur lui même tout en observant le décor aquatique douteux.



Dana dû lever la tête pour regarder son collègue droit dans les yeux: ses cheveux bruns étaient trempés et les mèches sur son front dégoulinaient, les gouttes finissant leur course sur le menton puis la chemise de son partenaire, plaquant le tissus fin et blanc sur son torse musclé. Il était plutôt bien bâti, et plutôt séduisant, Scully l'avait remarqué dès le début de leur collaboration. Et elle aurait rapidement pu se laisser tenter par ce visage harmonieux et ce regard vert et doux, si seulement il n'avait pas eu cette tendance complotiste et fantaisiste qui l'exaspérait tant. Ou bien cela faisait-il parti de son charme? La jeune femme n'aurait su le dire finalement, elle qui était désormais tant absorbée par le ruissellement de l'eau sur la chemise du principal interessé. Ce dernier la regardait d'un air interrogateur, et la rouquine se reprit subitement non sans rougir, honteuse d'avoir été surprise à détailler son coéquipier de la sorte. Elle tourna la tête précipitamment tout en se lançant une bouée de sauvetage:



-As-tu regardé sous le lit? C'est la place habituelle des monstres...



À sa grande surprise son collègue s'exécuta et rampa à 4 pattes par terre tout en trempant la moquette bleu marine. Sa tête passa sous le sommier et le grand brun éclata d'un rire tonitruant:



-Scully, tu es un génie... le Kennebecrawler est bien sous le lit!! C'est pour ça que le matelas est si grand... viens voir ça !



-Mulder...



-Allez, viens voir!



Mi amusée mi exaspérée, la jeune femme rejoignit Mulder en s'agenouillant au sol. Le monstre était bien là, son immense motif peint dans la moquette, sa silhouette menaçante tapie dans l'ombre sous le sommier XXL.



-Ils ont le sens du détail... et de l'humour, soupira Dana en souriant malgré elle.



Elle imaginait sans peine les touristes en recherche de frissons se rendre subitement compte que la bête folklorique était cachée juste sous leur lit, attendant patiemment son heure.



-...Mais même les monstres doivent dormir Mulder, et on ferait bien d'en faire autant, reprit la jeune femme tout en se relevant et en se massant le bas du dos.



-Tu admets donc que ce monstre existe?, demanda Mulder en se redressant sur les genoux, plein d'espoir.



-Je n'ai jamais rien dit de tel...



-Mais tu admets qu'il a besoin de dormir, donc par extension...



-Mulder...



-On a vu des choses bien moins plausibles que ce monstre marin, Scully. Rappelle toi Eugène Tooms, rappelle toi l'homme-douve...



-Mulder, ces créatures avaient subi des mutations génétiques extrêmes, transformant de manière irrémédiable leurs conditions physiques et leur mode de vie. C'est scientifique...



-Mais comment peux-tu écarter l'éventualité du Kennebecrawler après tout ce que tu as vu? Même après avoir vu un chasseur de prime extraterrestre se métamorphoser sous tes yeux?



-Parce que l'éventualité d'un monstre mi-serpent mi-calamar dans l'Atlantique est ridicule, Mulder. Voilà pourquoi. Lors de notre bref passage à la morgue tout à l'heure, tu as pu voir les corps toi-même. Tu as lu les conclusions du Docteur Watson... les plaies des victimes étaient pleines de débris rocheux, de granit rose qui tapissent les fonds de Greyharbor...



-Ah oui, le Docteur Watson... il avait l'air de beaucoup apprécier ton analyse sur les fonds escarpés du Maine, Scully...



La jeune femme tenta de ne pas relever l'ironie dans la voix de son partenaire (ou était-ce de la jalousie, après tout pourquoi pas), mais elle ne put s'empêcher de lui répondre sèchement :



-Oui, et le Docteur Watson est très compétent en la matière. Que cela te plaise ou non Mulder, ces gens se sont fait hapés par la marée, les courants les ont emportés au large, où ils ont fini par se noyer puis se faire déchiqueter par les roches... je ne comprends même pas pourquoi nous sommes encore ici. Si ces morts rappellent une vague histoire du folklore local, c'est une simple coïncidence.



Mulder sembla surpris par le ton soudain dur de sa partenaire. Toujours agenouillé à côté du lit, il se redressa lentement en dépliant sa longue silhouette, et dit d'une voix ferme lorsqu'il fut à nouveau debout:



-Ce que nous avons vu aujourd’hui, les symboles, le bateau norvégien sur le tableau du musée, ce n’est pas un hasard. Je refuse de le croire.



Le regard du grand brun se perdit un instant en direction de la fenêtre: tout était obscur à l'extérieur et on ne voyait rien au delà de la vitre battue par le vent, mais le bruit des vagues qui fracassaient la plage rocheuse en contrebas se distinguait nettement au milieu du silence tendu de la pièce.



-Quatre morts en un mois, poursuivit Mulder en se tournant à nouveau vers sa partenaire, scarifiés comme sur les voiles d’un navire échoué ici il y a un siècle? Scully, si ce sont des coïncidences, elles ont un sacré sens de la mise en scène. Vous pouvez croire à vos histoires de rochers avec le Docteur Watson, mais je suis certain qu'il n'en ai rien. Et je le prouverai.



-Je reconnais que certains éléments sont intriguants... admit Scully au bout de quelques instants. Mais ce que je viens d'avancer reste la seule hypothèse plausible et scientifique que je soutiendrai.



-Je te remercie de reconnaître le côté mystérieux de cette affaire. Est-ce que l'on peut prévoir de se rendre sur la plage demain, sur les lieux où les victimes ont été retrouvées, et décider à tête reposée si le meurtrier de Greyharbor est le Kennebecrawler ou les rochers du Maine?



-Bien Mulder, faisons cela. Je suis épuisée de toute façon. Bonne nuit.



-Bonne nuit, Scully.



La petite rouquine disparut rapidement derrière la porte coulissante de la chambre communicante d'à côté. Cette journée à rallonge l'avait laissée sans force et elle était ravie que cette discussion prenne fin.


Dana avait l'impression qu'il s'était écoulé des semaines depuis son arrivée au bureau ce matin... alors qu'il s'agissait de la même journée.


Le vol jusqu'à Portland, la route dans la Taurus de location pour arriver jusqu'ici, leur entretien avec le Lieutenant Brody, la visite du musée de Greyharbor, le Kennebecrawler à toutes les sauces...


Seul leur passage éclair à la morgue en début de soirée avait réconforté la jeune femme, la plongeant dans le rationnel et l'étude précis des faits. De plus, le Docteur Watson s'était montré tout à fait charmant et disposé à leur faire part de chaque détail sur les autopsies des victimes. Le médecin avait l'esprit vif et ils avaient pu avancer plusieurs hypothèses scientifiquement attestables en partageant leurs idées respectives.

Les courants marins à cet époque de l'année étaient traîtres, et les quatre victimes étaient des habituées des promenades en bordure d'océan. Un vent violent aurait pu les faire basculer dans les flots mouvementés, leur corps ensuite pris dans la puissance des vagues et des ressacs implacables. Emportés vers le large et incapables de nager contre cette force surpuissante, la noyade était inéluctable, suivie de plusieurs collisions brutales contre les rochers sous-marins. Les corps avaient très bien pu prendre le même trajet avant d'être rejetés par les flots, expliquant ainsi la similitude de leurs plaies.


C'était la seule explication, et uniquement cela. Mulder pourrait partir à la chasse aux coquillages et au monstre sur la plage demain, il sera bien forcé d'admettre que l'hypothèse de Watson et elle (basée sur des faits vérifiables, mesurables et scientifiques) était la bonne.


La jeune femme se dirigea vers la salle de bain, mais elle n'eut finalement pas le courage de prendre une douche avant de se coucher, son épuisement totale prenant le dessus. Elle retira tout de même ses vêtements encore trempés avant de se glisser sous la couette tout en frissonnant. Les draps de coton étaient rêches et froids mais la fatigue la cloua sur place. Tout son corps se détendit et se réchauffa lentement alors que son esprit flottait quelques part sur le tissus humide de la chemise de Mulder, lui arrachant un petit sourire dans l'obscurité de sa chambre.


Le silence totale régnait à l'intérieur, indiquant que son coéquipier avait lui aussi décidé se coucher, séparé d'elle par la fine paroi de placo coulissante.


À l'extérieur, le vent soufflait de plus en plus fort et faisait trembler les vitres dans leur menuiserie. Les vagues aussi semblaient se déchaîner sous la puissance de son souffle, mais c'était finalement un son plutôt agréable qui berçait lentement Scully et la guidait vers le sommeil.


Une vague plus importante que les précédentes éclata soudain contre la grève, et un immense bruit s'en suivit, comme un cri inhumain et gémissant qui résonna une vingtaine de secondes dans la nuit.


Scully se redressa en sursaut, couvrant sa poitrine dénudée avec son drap. Son coeur tambourinait contre sa cage thoracique, affolé d'avoir été brusquement tiré de l'endormissement par ce son étrange et angoissant.



-Mulder, tu as entendu?



...



-Mmmh...



Le vague murmure de son collègue parvint à ses oreilles, la rassurant légèrement. Elle resserra les bras autour de ses jambes qu'elle avait repliées contre sa poitrine.



-Qu'est ce que c'était à ton avis?, demanda encore la jeune femme tout en essayant de se donner bonne contenance.



Une minute sembla s'écouler avant que son partenaire ne réponde :



-Rien Scully, c'était sans doute un rocher... tu sais bien que les monstres n'existent pas.

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