Un Noël à New York
-Mais tu sais aussi ce que cela te coûte de garder ces portes fermées, Peter.
La voix de Scully, toujours un ton plus grave qu'à l'accoutumée, fit taire Venkman comme si elle l'avait giflé. Le petit sourire en coin du chasseur de fantômes s'effaça et il eut soudain l'air d'hésiter, comme s'il doutait de ses propres actions. La lance de son pack à protons s'abaissa légèrement et il resta ainsi immobile devant la petite rouquine, incapable de la moindre répartie.
-Venkman! Qu'est-ce que tu fabriques? C'est pas le moment de draguer et encore moins de rêver! Il faut arrêter cette chose avant que..., hurla Spengler dont le détecteur P.K.E bipait toujours dans tous les sens en transmettant ses mesures hors normes.
À ces mots, l'entité-Scully se retourna vivement vers lui, fixant intensément le grand scientifique de ses yeux brûlants:
-Tout ne peut pas toujours être contenu, certaines choses doivent se dissiper d'elles-mêmes, Egon. Il faut juste l'accepter...
Spengler sembla lui aussi troublé un instant, apparemment touché par les paroles que la jeune femme venait de prononcer.
-On dirait qu'elle lit dans nos esprits... qu'elle prend possession de nos souvenirs et de nos craintes pour les utiliser contre nous!, s'affola Stantz en braquant sa lance vers Dana.
Encore une fois, la rouquine vint fixer l'homme qui venait de prendre la parole, ses yeux bleu glacier toujours embrasés:
-Tu as toujours voulu croire, tu as toujours cru. Même quand on se raillait de toi, Ray, tu continuais encore de croire...
-STOP! Taisez-vous!, hurla alors Spengler en armant la lance de son pack à protons sur Scully. Winston, prépare-toi à balancer le piège! Et vous l'Agent, ne regardez surtout pas la lumière! Stantz et moi on envoie la sauce, puissance minimale, pour faire sortir cette saleté de fantôme sans abimer l'hôte !
-Hey, attendez, abîmer l'hôte?? Qu'allez-vous...?!, intervint Mulder.
Mais en vain. Egon et Ray avaient déjà activé leur arme, qui émirent le chuintement caractéristique du faisceau électromagnétique, libérant ainsi deux flux de protons bleus et orangés. La puissance des arcs crépitants firent reculer Fox contre le mur, impuissant.
En parfaite synchronisation, Winston Zeddemore lança la boite métallique aux pieds de Scully, prêt à activer le piège avec sa commande à distance dès que l'entité serait sortie du corps de la jeune femme.
Mais les rayonnements de protons glissèrent sur le corps de la petite rouquine, qui était comme étanche à leur flux, déviant ainsi les trajectoires d'une manière que même Egon n'aurait su expliquer. Les traits d'énergie allèrent frapper le parquet de manière incontrôlable et aléatoire, et le sol ancien se mit alors à trembler et à se fissurer. Le bois craqua dans un fracas assourdissant, faisant reculer les chasseurs de fantômes et l'Agent du FBI.
D'un geste souple du poignet, l'entité-Scully envoya valser le piège de métal qui se trouvait près d'elle et ce dernier alla s'écraser contre le mur du fond, manquant de peu de frapper Mulder en pleine tête.
-Mauvaise idée de rester là, hurla alors Zeddemore, on dirait que le sol va s'effondrer!
À peine Winston paracheva sa phrase que les lames patinées cédèrent, et les cinq hommes traversèrent littéralement le plafond. Ils atterrirent douloureusement dans le vaste salon, tombant par chance sur les fauteuils et les canapés défoncés qui amortirent leur chute.
Les vitres de la maison explosèrent au même instant alors que l'entité-Scully touchait le sol à son tour. L'air tourbillona soudain dans la demeure à moité éboulée, et la neige duveteuse qui tombait toujours drue à l'extérieur entra par les fenêtres en virevoltant autour d'eux, donnant à la vaste pièce des allures de boule de Noël secouée. Les rideaux pourpres se soulevaient sous l'assaut des bourrasques hivernales tels des danseurs fantômatiques parmis les gros flocons blancs.
-C'est impossible, murmura Peter Venkman en se relevant avec lenteur, on dirait qu'elle...
-... qu'elle dissipe la charge de nos armes..., continua Spengler en resserant sa prise autour de sa lance.
-... comme si elle faisait elle-même partie du flux, termina Stantz en se frottant son postérieur endolori par la chute.
-Comment allons-nous pouvoir l'arrêter...?, gémit Zeddemore qui fixait Scully d'un air incrédule.
-Attendez, intervint Mulder. Je ne pense pas qu'il faille l'arrêter. L'entité ne nous attaque pas, elle veut juste nous transmettre quelque chose...
-Hé l'Agent, vous croyez mieux vous y connaitre que nous en fantômes?, ironisa Venkman. Vous allez peut être me dire qu'on s'intéresse aux phénomènes paranormaux au FBI?
-Vous n'avez même pas idée, murmura Mulder en s'approchant de sa coéquipière.
Dana était debout au centre de la pièce, le regard dirigé vers ce qu'il restait de plafond au dessus d'elle. Ses yeux auparavant agités et brûlants étaient désormais grands ouverts et semblaient admirer la chute lente de la neige dans le salon. Les cheveux de la jeune femme tourbillonaient autour d'elle, formant une couronne cuivrée et mouvante autour de sa tête.
-Faites quand même attention... n'allez pas si près d'elle comme ça, c'est dangereux!... avertit Stantz.
-J'ai vu bien des choses étranges au cours de ma carrière mais je peux vous assurer que ce fantôme, cette entité, ne nous veut aucun mal. Elle cherche juste à... trouver son chemin, affirma Mulder.
-Mais qu'en savez-vous donc?, soupira Venkman qui avait retrouvé ses esprits et visait à nouveau la jolie rouquine de sa lance à protons.
-J'en ai la conviction absolue. J'ai croisé des esprits qui se manifestaient dans certaines de mes enquêtes, et ils cherchaient bien souvent l'apaisement plutôt que l'affrontement avec le monde des vivants.
-Vous... vous y croyez donc?, demanda Stantz, hésitant.
-Je veux y croire et j'y croirais toujours, déclara calmement Mulder.
Le grand brun se tourna alors vers sa partenaire, toujours en état de transe hypnotique devant la neige tourbillonnante qui commençait à recouvrir le parquet sombre et le haut des meubles du salon en une couche blanche scintillante. Le petit sapin artificiel se paraît lui aussi d'un manteau immaculé à côté de la majestueuse cheminée, plongeant la pièce dans un décor quasi surnaturel.
-Dana, est-ce que tu m'entends?, demanda alors Fox avec douceur.
Scully baissa lentement la tête et planta son regard trouble dans les iris vertes de son partenaire. Ce n'était pas encore tout à fait elle, du moins pas uniquement elle. Quelque chose de triste et de profond dansait au fond de ses prunelles glacées, remplaçant la ferveur brûlante du début de la possession.
-J'ai toujours rêvé de voir la neige tomber une dernière fois..., depuis ce réveillon solitaire l'année dernière..., depuis que le vent hivernal m'a emportée avec lui, en même temps que mes souvenirs et mon empreinte dans ce monde...
Stantz et Venkman échangèrent un regard circonspect alors que Winston Zeddemore abaissait sa lance le long de sa hanche.
-Vous êtes... morte le 24 décembre dernier?, hasarda Mulder.
-Oui... Je voulais juste voir la neige tomber encore fois... et avoir de la visite, avant que quelqu'un ne m'aide à refermer la porte définitivement...
Une larme perla dans l'œil gauche de Dana, traçant ensuite un sillon étincelant sur sa joue pâle et glacée.
-... et mon voeux a été exaucé..., soupira enfin l'entité apaisée à travers Scully.
Mulder s'apprêtait à tourner la tête vers ses partenaires d'un soir pour leur signifier que tout danger était passé quand les petites mains de la jeune femme saisirent soudain les siennes avec une force surprenante.
Le regard de Dana se métamorphosa, et Mulder eut la sensation de plonger dans deux immenses fenêtres azures sans fin. La rouquine écarquillait les yeux, témoin involontaire d'une scène qui se déroulait au-delà des frontières de ce monde:
-...Fox...
Le murmure de Scully était à peine audible, et sa prise de resserra sur les mains de son coéquipier. Mulder se pencha vers elle tout en prenant garde à conserver le contact visuel. Elle ne l'avait quasiment jamais appelé par son prénom en plus de six ans de collaboration et cette accroche n'était certainement pas un hasard.
-Dana?, hésita le grand brun sous le regard toujours médusé des chasseurs de fantômes.
-Dana? Non il n'y a pas de Dana ici... Pas pour l'instant... C'est moi, Samantha.
Mulder se sentit brusquement hapé par les deux puits bleu glacier au fond du regard de Scully, comme si la jeune femme cherchait à l'entraîner au loin, comme si elle voulait lui faire voir ce qu'elle-même voyait. L'Agent du FBI aurait voulu parler, poser des questions à sa partenaire, mais sa bouche était soudain sèche et sa mâchoire refusait de lui obéir.
-Je ne suis jamais loin, Fox. Je ne suis jamais partie, je suis toujours là quelque part, tu me retrouveras très bientôt... et tu pourras toi aussi fermer cette porte qui te heurte depuis si longtemps...
Mulder était figé, fixant à la fois intensément et désespérément les yeux de Scully, cherchant un détail, un indice, n'importe quel élément qui aurait pu l'aider à maintenir la communication ténue mais bien réelle avec sa soeur disparue.
Mais l'étreinte des mains de Dana se relâcha aussi brusquement qu'elle était apparue, et la petite rouquine fut secouée de frissons. Son regard immense reprit peu à peu son expression habituelle, et elle fixa quelques secondes son partenaire avec incompréhension, comme si elle s'éveillait d'un long rêve après une bonne nuit de sommeil. Le moment suspendu s'était rompu à jamais, laissant une sensation étrange dans la poitrine de Mulder.
-Mulder...?, hoqueta soudain Dana.
-Scully, c'est toi?, demanda Fox.
Ce dernier n'attendit pas que sa partenaire réponde et il passa immédiatement sa veste de costume noire autour des épaules de la jeune femme, qui ne le repoussa pas cette fois-ci.
-Qui diable veux-tu que ce soit d'autre, Mulder? Je crois qu'il fait encore plus froid ici qu'au premier étage... Rappelle moi de ne plus jamais te suivre dans une de tes excursions pour le réveillon de Noël...
Les yeux de Dana papillonèrent quelques instants, fixant les flocons blancs qui virevoltaient toujours autour d'eux sans les voir vraiment.
-Mulder?, soupira à nouveau la jeune femme dans un souffle de buée quasi inaudible. Je crois... je crois que je t'aime.
Puis Scully se laissa ensuite aller dans les bras de son partenaire alors que les ténèbres se refermaient sur elle pour la deuxième fois de la soirée.