Tabitha
INT. CASERNE DE POMPIERS – JOUR
La vaste caserne réquisitionnée fourmille d'activité. Les grandes portes de garage ouvertes laissent entrevoir les camions de pompiers encore présents, rappelant que cet endroit n’était pas prévu pour une opération du FBI. Les agents et techniciens entrent et sortent sans relâche, un bourdonnement constant de discussions radio et d’ordres échangés.
Près d’une cage d’escalier métallique, Skinner écoute Mulder et Scully, balayant du regard l’agitation permanente autour de lui.
MULDER
Les voisins confirment que la maison où elle se cache est celle de son enfance. Elle y a vécu seule avec son père. Quand il est tombé malade, elle l’a soigné jusqu’à sa mort. Elle avait une vingtaine d’années.
SKINNER
Elle a subi des sévices ?
SCULLY
Non. Son enfance semble avoir été privilégiée. Sa mère est morte peu après sa naissance, mais son père… un homme respecté, impliqué dans sa communauté… l’a élevée seul.
MULDER
Après la mort de son père, elle disparaît des radars. Puis, quelques années plus tard, Juliette Poullain commence à apparaître dans des unités psychiatriques.
Skinner jette un regard en direction du groupe d’agents rassemblés devant un tableau blanc, prêts pour le briefing, Il tourne ensuite les yeux vers Mulder.
MULDER
(Pondéré)
Je ne pense pas qu’elle soit une manipulatrice née. Elle a été brisée par quelque chose.
Skinner acquiesce légèrement avant de rejoindre le groupe. Il adopte un ton ferme et solennel.
SKINNER
Compte tenu de la nature particulière de cette intervention, les agents Mulder et Scully dirigeront l’opération.
Un jeune policier fronce les sourcils.
POLICIER
Particulière ?
SCULLY
La maison n’est pas barricadée. Toutes les fenêtres sont dégagées, elles ne sont même pas verrouillées. Limbaugh aurait pu fuir à tout moment… s’il l’avait voulu.
MULDER
Il n’est pas retenu physiquement… mais psychologiquement.
Les agents échangent des regards perplexes. Une tension palpable s’installe.
SKINNER
(Sec, tranchant)
Restez en alerte.
CUT
INT. SALON DE TABITHA, SOUS-SOL – JOUR
La porte de la salle d’eau s’ouvre lentement. Limbaugh en sort, vêtu d’un habit brun démodé, rasé de près et bien coiffé. Tabitha s’avance vers lui, satisfaite.
TABITHA
(Joviale)
C’est parfait !
Elle saisit brusquement ses manches, tire sur le tissu pour ajuster les épaules, puis tourne autour de lui, pour l’observer sous tous les angles.
LIMBAUGH
(Tendre)
Merci, Tabitha. Je devais être présentable. C’est une soirée spéciale.
TABITHA
(Heureuse)
Vous avez raison. Il vous va à merveille. Vous ressemblez tellement à mon papa comme ça.
Limbaugh sourit, satisfait, comme s’il venait de marquer un point. Elle s’assoit sur le canapé et lui fait signe de la rejoindre. D’un geste lent, elle remplit deux coupes de vin rouge.
TABITHA
(Comme une confidence)
Je ne bois jamais… mais pour cette occasion…
Elle lève son verre et attend qu’il l’imite.
TABITHA
(Sourire éclatant)
À vôtre manifeste, rempli de sagesse.
Limbaugh esquisse un sourire forcé. Il ouvre la bouche pour répondre, mais Tabitha sursaute brusquement. Elle fixe le plafond, son expression change. Le moment de triomphe s’efface en une fraction de seconde. Limbaugh essaie de parler de nouveau, mais Tabitha l’interrompt brutalement. Elle l’agrippe, le soulève et le pousse sans ménagement dans le Lazyboy avant de disparaître dans les escaliers. Il essaie de se lever… Impossible. Un frisson le parcourt. Il est cloué à la chaise.
Derrière lui, des ombres apparaissent derrière les stores.
INT. CUISINE DE TABITHA – SUITE
Tabitha écarte légèrement le rideau de la fenêtre près de la porte d’entrée. De l’autre côté, Scully frappe machinalement avant de lui adresser un sourire amical. Tabitha l’observe, intriguée, puis recule d’un pas et disparait du champ de vision de Scully. Elle fronce les sourcils et jette un regard nerveux autour d’elle, cherchant instinctivement un repère rassurant. La cuisine est presque vide : une chaise solitaire traîne près d’une poubelle, et plusieurs cartons, méticuleusement étiquetés, sont empilés contre le mur. Tabitha inspire profondément, les yeux fermés, comme un athlète qui se concentre avant une épreuve. Lorsqu’elle les rouvre, une lueur indéchiffrable traverse son regard. Puis, d’un geste contrôlé, elle ouvre la porte avec naturel.
TABITHA
Agent Scully? Quelle belle surprise, entrez.
Scully hésite, légèrement déstabilisée par cette hospitalité soudaine. Elle jette un regard discret derrière elle avant d’entrer dans la cuisine.
TABITHA
(Amusée)
Votre partenaire vous a abandonnée ?
SCULLY
C’est terminé, Tabitha. Je sais que tu détiens Mike Limbaugh.
Tabitha éclate de rire.
TABITHA
(moqueuse)
En otage ? Non, vous faites une erreur, nous travaillons ensemble.
Elle recule légèrement et laisse de l’espace à Scully puis lui désigne d’un geste les fenêtres entrouvertes.
TABITHA
Je suis désolée, je viens d’emménager… Mais je peux vous offrir un verre d’eau, peut-être ?
Scully décline d’un signe de tête avant de quitter la cuisine pour inspecter la maison.
TABITHA
(À voix haute)
Désolée du désordre, comme je vous l’ai dit, je ne suis pas encore installée.
INT. MAISON – SUITE
La cuisine donne sur un long couloir fraîchement repeint d’un blanc éclatant. À gauche, une chambre vide, repeinte d’un vert pomme, est largement aérée par une grande fenêtre ouverte. Scully observe rapidement la pièce sans y entrer. Plus loin, une autre pièce en rénovation attire son attention : des seaux de peinture et des rouleaux de tapisserie attendent d’être appliqués. Elle y jette un œil distrait, son attention est immédiatement attirée par une autre porte entrouverte à sa gauche. Elle est étonnamment bien aménagée, la petite bibliothèque chaleureuse contraste avec le vide des autres pièces. Un Lazyboy en cuir brun domine l’espace. Il est marqué par le temps, mais entretenu avec soin, comme un trésor. Scully avance et parcourt les titres sur les étagères. Une bibliothèque presque entièrement consacrée à Stephen King.
TABITHA
(nostalgique)
C’était l’auteur préféré de mon papa.
Je crois lui avoir lu toute sa collection quand il était malade…
Certains livres, plus d’une fois.
Un bruit sourd résonne brusquement, suivi de violents coups contre une porte. Les deux femmes sursautent. Elles échangent un regard inquiet.
MULDER (o.s.)
Scully ! Tu es avec Tabitha ? Scully !
Scully se précipite vers le bruit, mais Tabitha lui bloque le passage un instant. Un léger sourire de satisfaction éclaire son visage alors qu’elle observe Scully s’acharner sur la poignée de la porte du sous-sol.
SCULLY
(Frustré)
Elle est bloquée! Mike Limbaugh est avec toi ?
MULDER (o.s)
(Haletant)
Oui, il va bien, mais on est coincés.
Plus moyen de sortir… et les radios ne fonctionnent plus.
TABITHA
(Jovial)
Bien vu, agent Scully. Votre partenariat a besoin… d’un ajustement. Il est temps qu’il comprenne qu’il n’est pas votre patron.
SCULLY
Nous sommes venus chercher Limbaugh.
TABITHA
(Rire sarcastique)
Vraiment ?
Mulder frappe la porte violemment.
MULDER (o.s.)
Scully, ne te laisse pas embrouiller !
TABITHA
(Rire sarcastique)
Il est persuadé que vous êtes la plus faible. Incapable d’accepter que vous ayez été choisi pour le diriger… le surveillé.
(Sèchement)
Vous êtes en charge, agent Scully. Sans votre rationalité, il est perdu.
INT.SALON, SOUS-SOL
Skinner tente d’établir le contact avec les agents à l’extérieur, mais les radios grésillent. Il grimpe sur le comptoir et force la fenêtre, mais elle ne cède pas. Il remarque alors les barreaux de fer forgé… qui n’étaient pas là quand ils sont entrés.
LIMBAUGH
(Calmement)
Vous perdez votre temps, on peut entrer, mais il est impossible de sortir.
Mulder revient précipitamment et attrape le bâton de baseball posé près de la vieille casquette des Red Sox.
LIMBAUGH
(Grave)
Ne faites pas ça, agent Mulder.
Mulder grimpe les marches et frappe de toutes ses forces contre la porte.
LIMBAUGH
Vous ne ferez qu’aggraver la situation.
Skinner descend du comptoir, scrute la pièce et réfléchit.
SKINNER
(Déterminé)
Il doit y avoir une faille.
LIMBAUGH
Apportez-moi la casquette des Red Sox.
(Il marque une pause.)
Avant que vous veniez perturber mes plans, je l’avais trouvée.
Skinner ramasse la casquette tombée après l’assaut de Mulder et la tend au vieil homme. Limbaugh la fixe un instant, pensif, avant de la poser sur sa tête avec satisfaction.
INT. CUISINE DE TABITHA
Le bruit sourd des coups de bâton fait sourire Tabitha.
TABITHA
(Murmure, sadique)
Il vous en veut énormément, agent Scully… Vous devriez fuir avant qu’il ne détruise cette porte.
La porte cède, une fissure s’étend au centre. Scully recule, troublée. Mulder arrache un morceau de bois et regarde Scully à travers la fente.
MULDER
(Moqueur, exagéré)
Coucou Dana… c’est Fox!
Scully devient livide.
MULDER
(Exalté, sadique, voix effrayante)
Dana… je suis rentré!
Une larme glisse sur sa joue.
TABITHA
(Chuchote, vicieuse)
Vous commencez à comprendre, agent Scully ? Pour Mulder, votre partenariat est un long mariage forcé.
(Pause)
Comme le dit si bien Kubrick…
C’est comme un interminable repas… avec le dessert servi au début. Mais vous n’avez jamais été le dessert, pas vrai ? Juste… l’éternel plat d’accompagnement. Qui s’accroche à lui comme une ventouse…
Scully tente de répliquer, mais les cris et les rires hystériques de Mulder la figent.
TABITHA
Même votre papa désapprouvait votre choix… de rejoindre le FBI.
Scully ferme les yeux, luttant pour ne pas l’écouter.
TABITHA
Aucun homme ne veut d’une femme de pouvoir…
Alors, vous espérez quoi, exactement ?
INT.SALON, SOUS-SOL
Skinner se tient à côté du Lazy Boy, tourné face à l’escalier. Limbaugh le regarde, déterminé. Skinner pose une main sur son épaule, puis s’avance dans l’escalier d’un pas assuré, confiant.
SKINNER
Agent Mulder, descendez.
Mulder le fixe, bouleversé. L’inquiétude se lit sur son visage. Il jette un regard furtif à travers la fente de la porte.
TABITHA
Il se sert de vous pour briller.
MULDER
Écoute-moi, Scully. Ça n’a pas de sens.
Tu sais bien que de l’opinion des autres, je m’en fous. Je peux bien être un martien, un illuminé ou le dernier des imbéciles…
Il tente d’attirer son regard au travers de la porte saccagée.
MULDER
Tant que je suis quelqu’un pour toi.
Scully ferme les yeux puis établit un contact visuel, une lueur d’espoir se dessine sur son visage.
Le bruit d’un match de football emplit la pièce. Skinner fait signe à Mulder de ne plus parler. Il marque un temps, puis Limbaugh crie gaiement comme pour encourager une équipe.
SKINNER
(D’un calme maîtrisé)
Juliette, ton papa t’attend pour regarder le match.
INT.CUISINE
Le sourire maléfique de Tabitha disparaît. Une ombre de stupeur traverse son regard. Ses yeux bougent rapidement, cherchant à comprendre ce qui lui arrive.
LIMBAUGH (o.s.)
Allez, chérie… nous avons des invités et les Red Sox ne vont pas t’attendre.
INT. ESCALIER
À travers la porte, Mulder observe Tabitha changer. Sa sévérité laisse place à quelque chose d’autre… une fragilité, une faille. Limbaugh encourage l’équipe de nouveau, un sourire enfantin illumine le visage de Tabitha.
Avant que Mulder ait le temps de reculer, elle ouvre la porte et dans un mouvement brusque et incontrôlé, elle le bouscule, il déboule quelques marches. Mulder, invisible à ses yeux, regarde Scully qui les observe du haut des marches, reprenant lentement le contrôle. Le bruit du match résonne de plus en plus fort. Tabitha descend rapidement puis s’arrête net, tremblante, fébrile de retrouver son père. Skinner, installé sur le canapé, attrape la bière sur la table basse d’un geste naturel et feint de regarder la partie. Limbaugh, avec la casquette des Red Sox lui sourit tendrement.
LIMBAUGH
(D’une voix apaisante)
Je t’attendais, Juliette… Je commençais à m’inquiéter.
Il se lève lentement et retrouve progressivement le contrôle de ses muscles. Il prend Tabitha dans ses bras. Elle reste figée un instant, puis ses épaules s’affaissent doucement, un sanglot monte dans sa voix et elle s’effondre contre lui. Scully s’approche lentement avec précaution, et passe délicatement les menottes autour de ses poignets.
SCULLY
Tabitha Poullain… vous êtes en état d’arrestation.
Tabitha ne résiste pas. Une larme roule sur son visage apaisé, un léger sourire aux lèvres.