On revient toujours
Le poste de police du secteur bourdonnait déjà d’activité lorsque Carlos poussa les portes vitrées. Une vague de bruit l’accueillit aussitôt — radios qui crépitaient, téléphones impatients, éclats de voix mêlés à l’odeur familière du café trop fort et des papiers fraîchement imprimés.
Une journée normale. Du moins… en apparence.
Parce que dans sa tête, le matin refusait de se terminer.
Il revoyait Jonah, emmitouflé dans sa couverture comme lorsqu’il était tout petit. Il entendait encore sa voix tremblante : « …mais vous reveniez jamais me chercher… »
Carlos inspira profondément, tentant de laisser l’air chasser le poids qui lui comprimait la poitrine.
Ce n’était que des peurs d’enfant… nouer d’une vérité que lui et TK se refusait de penser…
Mais, pour le moment ce n’était le temps des bouleversements. Il devait bosser.
Il traversa le poste d’un pas mesuré, saluant distraitement quelques collègues. D’habitude, il avait un mot pour tout le monde — une blague rapide, un sourire, une remarque sur le match de la veille — mais ce matin, ses réponses se limitèrent à de simples hochements de tête.
Son sac heurta légèrement le métal du casier lorsqu’il le déposa à l’intérieur. Il retira sa veste civile, ajusta son uniforme déjà impeccable.
Il referma le casier plus brusquement qu’il ne l’aurait voulu. Le claquement résonna dans le couloir.
— Tout va bien, Reyes ? lança sa partenaire en passant derrière lui, un sourcil légèrement levé.
— Ouais… ouais… répondit-il automatiquement.
Le genre de réponse réflexe qu’on donne quand on est policier depuis assez longtemps pour savoir compartimenter.
Elle l’observa une seconde de plus, comme si elle hésitait à creuser, puis reprit sa route.
Carlos lui en fut silencieusement reconnaissant.
Il se dirigea vers son bureau, tira sa chaise et s’assit avec un soupir presque imperceptible. Ses doigts attrapèrent le premier dossier à portée de main — un rapport de vandalisme sans grande importance — et il se força à lire chaque ligne avec attention.
Se concentrer sur les faits.
Sur le concret.
Sur ce qu’il pouvait contrôler.
Pourtant, malgré lui, son regard dériva vers la photo coincée au coin de son écran : TK, les cheveux en bataille, riant franchement pendant que Jonah, juché sur ses épaules, levait les bras comme s’il avait conquis le monde.
La chose la plus importante dans toute ma vie… c’est de revenir vers toi.
Les mots de TK lui revinrent avec une netteté presque douloureuse.
Carlos avala difficilement et redressa les épaules.
Il connaissait les risques de ce métier. Les avait acceptés depuis longtemps. Mais devenir père avait tout changé — le danger n’était plus une statistique ni une éventualité professionnelle. C’était devenu quelque chose qui pouvait briser un petit cœur. Et il ne souhaitait pas que Jonah, vive la perte de son père… comme il avait perdu le sien à cause de ce métier.
Il passa une main sur sa nuque, expira lentement, puis replongea dans son rapport.
Une demi-heure plus tard, il commençait enfin à retrouver ce rythme familier — celui où l’instinct prend le relais, où la rigueur étouffe le reste — lorsque la voix du capitaine fendit le brouhaha.
— Reyes ! Invasion de domicile. Tu peux aller prendre la déposition ?
Carlos se leva déjà.
— J’y vais sur-le-champ, Capitaine.
Il attrapa son carnet, ajusta sa ceinture de service et se dirigea vers la sortie.
Le devoir appelait.
Et pourtant, tandis qu’il montait dans sa voiture de patrouille, une pensée s’imposa avec une clarté absolue :
Aujourd’hui encore, il ferait tout pour rentrer.