La petite voleuse de cookies

Chapitre 2 : C2 : Le secret de lady Vastra

3775 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 09/11/2016 05:55

CHAPITRE II

VASTRA ET JENNY FLINT

Lorsque sa maîtresse revint à la maison, Jenny se montra empressée et soulagée mais s'abstint de tout bavardage. Dieu savait qu'elle avait envie de lui parler de la mendiante qu'elle avait vue peu après son départ, mais d'expérience quand Vastra était dans cet état, écailles vert foncé, narines frémissantes, pupilles dilatées et brillantes, il pouvait être dangereux de s'exposer à ses émotions incontrôlées.

Dans la journée, Vastra faisait tout pour se comporter en Lady. Elle essayait vraiment fort. Mais le soir venu, et particulièrement quand elles étaient seules, c'était comme si elle relâchait toutes les tensions qu'elle accumulait à force de faire semblant. La société victorienne policée lui était une torture presque aussi insupportable que le corset. Après avoir retiré sa robe de jour, Jenny était justement en train de le délacer pour elle et la silurienne montrait des signes d'impatience évidents. Si elle ne se dépêchait pas, elle pourrait écoper d'une correction.

— Votre entretien s'est bien passé, Madame ? demanda-elle poliment.

— Mieux que bien ! exulta la femme reptile en jetant un coup de pied dans son corset qui venait de glisser au sol. Quand j'ai reçu le message provenant de l'Université, j'ai cru que j'allais avoir affaire à un homme ! Et pas du tout, c'est une femme qui m'a reçue ! Une femme ! Tout n'est donc pas aussi pitoyable dans ce monde arriéré ! Elle est si brillante qu'on dit que plusieurs mâles se sont portés garants pour elle et ont soutenu son dossier pour qu'elle obtienne une dispense royale… Qu'est-ce que tu dis de ça ?

Jenny afficha l'ombre d'un sourire timide.

— Que c'est très extravagant, Madame !

Vastra jeta un coup d'œil oblique à sa servante et crut bon d'ajouter, pour voir l'effet que cela aurait sur elle :

— Et en plus d'être brillante, elle est charmante, pleine d'esprit, et elle a encore cette touche de modestie que je trouve tellement… seyante chez une femme !

— Je suis ravie pour Madame que Madame se soit fait une nouvelle amie dans la bonne société.

— Tu n'es qu'une petite sotte, Jenny, soupira-t-elle, mais je te serais éternellement reconnaissante si tu voulais bien me masser le dos avant que j'aille me coucher... Cette femme est bien plus qu'une simple « amie » ! Cette femme promet d'être une alliée. Savais-tu pourquoi elle voulait me voir ? Pour me parler des travaux de son père. Et crois-moi ça n'avait rien à voir avec des œuvres de dame patronnesse ! Le Professeur Magnus travaillait sur ce qu'elle appelle la Terre Creuse et les habitants qu'il affirme s'y trouver. Tu comprends ce que je suis en train de te dire ? Quelqu'un dans ce monde connaissait l'existence de mon peuple ! Elle n'a même pas été effrayée la première fois qu'elle m'a vue sans le voile…

Le temps que Jenny sorte la chemise de nuit fraîchement repassée du placard, Vastra à demi nue dans ses culottes longues, s'était allongée à plat ventre sur son lit et lui intimait de venir séance tenante.

— Laisse ça ! J'ai besoin de tes mains magiques pour soulager mes tensions musculaires, dit-elle en lui jetant encore son drôle de regard bleu avec une sorte de sourire que Jenny identifiait mal.

Elle obtempéra pour commencer un massage délicat de son épiderme écailleux de part et d'autre de la colonne vertébrale de la silurienne, mais bien vite celle-ci se mit à grogner un :

— Plus fort, je ne sens rien !

— J'ai peur de vous faire mal, Madame, bredouilla Jenny les mains en suspens au-dessus du dos. Et vous me frapperez si je vous fais mal…

— Mhh, c'est probable ! répondit-elle un peu déçue, en se retournant finalement pour s'asseoir et prendre sa chemise de nuit.

Jenny l'aida à la passer et Vastra nota qu'elle baissait les yeux, évitant soigneusement de regarder ses seins ce qui évidemment la fit sourire. Ces humains étaient si pudiques. Elle ne savait vraiment pas ce qu'elle ratait.

— Puis-je vous laisser vous reposer maintenant ? demanda-elle les yeux toujours au sol.

Vastra était bien trop excitée pour avoir la moindre envie de dormir, et l'humble beauté de sa jeune servante aux affriolants longs poils bruns n'arrangeait rien. Elle n'avait pas très envie de la laisser partir mais avait suffisamment d'intuition pour deviner que ça valait mieux, en l'état actuel des choses.

— Tout s'est bien passé en mon absence ? demanda-t-elle cependant comme s'il s'agissait d'une simple dernière formalité.

— Il y a eu… une sorte d'incident. Je ne sais pas si je dois en parler ce soir à Madame car vous êtes sans doute lasse de votre journée.

— Quel genre d'incident ? l'encouragea la femme lézard d'un ton calme et concerné.

Elle était ravie de pouvoir saisir ce prétexte pour pouvoir continuer à fixer sans vergogne l'exotique et somptueuse parure occipitale de sa servante.

On lui avait dit que ces longs poils de tête s'appelaient des cheveux et qu'ils étaient en réalité constitués de minuscules écailles qui n'étaient visibles que sous une lentille à fort grossissement. La finesse des écailles, comme leur forme et leur nuance, était naturellement un critère de beauté important chez les siluriens. Mais elle devait reconnaître que ces écailles microscopiques et souples de sa belle domestique constituaient pour elle le comble du raffinement et la laissaient fort faible devant les appétits puissants que cette caractéristique suscitait en elle…

— Une mendiante a frappé à la porte après votre départ et a demandé à voir le Détective. Vous savez, cet homme mystérieux que vous rencontrez parfois en secret.

Vastra attrapa vivement son poignet et le serra un peu fort.

— Que lui as-tu répondu ?

— Rien ! se défendit précipitamment la jeune femme, appréhendant sa réaction. Vos instructions ont toujours été très claires. Je lui ai donné un quignon de pain et je lui ai dit de partir.

— Alors tout est parfait ! C'est très bien Jenny. Le Détective nous en saura gré. C'est lui qui a arrangé mon entrevue avec la savante Magnus qu'il tient manifestement en très haute estime, alors la dernière chose que je voudrais maintenant serait de le mécontenter ou de l'impatienter avec des broutilles. Il entend que nous lui apportions notre aide sur une affaire très délicate, nous devons faire très bonne impression.

— Je comprends Madame mais…

— Qu'est-ce qu'il y a encore, Jenny ?

— La mendiante m'a dit des choses extrêmement troublantes, chuchota-t-elle. Elle connaissait nos noms, et des choses sur Madame que je suis sûre que personne d'autre ne connaît…

Vastra plissa les yeux avec intérêt.

— A-t-elle dit qui elle était ? Donné un nom ?

— Elle a affirmé qu'elle était une grande amie du Détective, qu'elle venait d'arriver en ville et qu'elle avait besoin de son aide de façon urgente…

— Quel genre de choses a-t-elle dites pour te troubler ?

— Elle parlait exactement comme lui, Madame ! Vous savez… quand il dit des mots auxquels je n'entends goutte et quoi qu'il soit charmant, il a l'air un peu dérangé…

— Charmant ? Vraiment ? Mff. Si on aime le genre humanoïde, tu veux dire… Il n'est pas « dérangé » c'est juste un étranger. Est-ce qu'il ta semblé que la mendiante pouvait venir d'ailleurs, elle aussi ?

— Elle m'a fait jurer de garder le secret mais elle a dit qu'elle venait… du futur.

— Je m'étonne que tu l'aies crue. Et quoi d'autre ? s'impatienta la silurienne.

— Rien. Elle a rétorqué avec une grande assurance que les règles du docteur étaient de ne jamais parler du futur à ceux qui ne l'avaient pas encore vécu. Elle ne devait pas avoir toute sa tête.

— C'est ce qu'elle a dit ? Les règles du Docteur ?

Jenny hocha la tête et se laissa aller à demander :

— De quel docteur parle-t-elle au juste ?

— C'est le nom que se donne le Détective, répondit Vastra, toute songeuse. Ecoute-moi Jenny, demain, je vais te confier une mission importante. Quand tu auras fini ce que tu as à faire, il faudra que tu retrouves cette mendiante. Je dois lui parler.

Jenny haussa un sourcil étonné à quoi Vastra répondit d'un sourire en opinant :

— Oui toi. Tu joues ton rôle de soubrette à la perfection – et j'adore ça – mais je sais très bien ce que tu vaux. Tu sauras très bien comment t'y prendre, je te fais pleinement confiance.

Les yeux de Jenny se remirent à briller.

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CLARA OSWALD

Clara avait crocheté la serrure sans difficulté mais n'avait trouvé aucune trace de son double victorien quand elle avait pénétré à l'intérieur du minuscule garni que cette dernière occupait. Donc pas de cris, pas de frayeurs et pas de grandes explications à donner… Lorsqu'elle réussit à allumer tant bien que mal une petite bougie pour s'éclairer sommairement, elle put voir qu'il n'y avait qu'une seule pièce principale avec un petit lit, une table où se trouvait un compotier avec quelques fruits, une chaise, une commode avec un peu de linge et une armoire, une coiffeuse… Sur la tablette de cette dernière, le broc d'eau et la vasque creuse où il était posé indiquèrent à Clara que ce serait tout ce à quoi elle aurait droit en matière de salle de bains…

Elle alla ouvrir l'armoire à vêtements et se mit à chercher ce qu'elle pourrait bien lui emprunter pour remplacer les siens, à la fois trop voyants et ruinés par la bave de Reaper, la neige de Meltomène, et le purin des chevaux londoniens… Elle fit bientôt une pile avec les habits nauséabonds, avec un coup d'œil de regret pour la magnifique robe charleston rouge qu'elle avait portée pour le numéro de magie, en composant un ballot du tout qu'elle avait l'intention de jeter dès qu'elle ressortirait d'ici…

Gardant ses sous-vêtements modernes, elle prit un peu d'eau pour se laver les mains et la figure. Puis elle enfila deux jupons et un corsage, le moins décolleté possible (malaisé car la Clara victorienne travaillait dans une auberge). Pour finir, elle couvrit ses épaules d'un châle sombre. Sur la coiffeuse, elle emprunta la brosse pour essayer d'arranger ses cheveux. Le miroir lui répondit que ce n'était pas trop mal, compte tenu des moyens rudimentaires du bord.

Le lit lui tendait les bras mais elle y renonça temporairement car la Clara d'ici allait bien finir par rentrer. Elle s'assit à table pour préparer ce qu'elle comptait lui dire.

En pure perte car personne ne se montra de toute la nuit.

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Au petit matin, Clara était courbatue de s'être endormie sur la chaise, le nez dans ses bras posés à même la table. En constatant qu'elle était toujours seule, elle ne put en conclure qu'une chose : « elle » avait découché.

Par la petite fenêtre donnant sur une cour intérieure, elle vit tout un petit monde qui trottait dehors, déjà bien réveillé de si bon matin. Elle avait faim mais il n'y avait rien à manger à part quelques fruits. Sans doute était-il courant d'acheter quelque chose et de le manger sur le pouce à l'extérieur… Mais sans argent, ni papier psychique, elle devinait que le petit déjeuner allait s'avérer problématique et très certainement largement optionnel…

Attrapant le balluchon composé de ses vêtements sales, elle s'empressa de quitter les lieux, après un dernier coup d'œil pour s'assurer que tout était à peu près comme elle l'avait trouvé en arrivant. Sa mission de ce matin : trouver de quoi manger et faire le tour des parcs aux alentours de Paternoster Row dans l'espoir qu'elle reconnaisse le lieu où son Echo avait su trouver le Tardis la première fois…

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JENNY FLINT

Jenny était au marché quand elle la vit. L'événement lui paraissait de si bon augure qu'elle sentit un petit frisson d'excitation la gagner. Tomber sur elle aussi facilement, c'était le meilleur moyen pour que Vastra la croie vraiment très douée. Elle espérait bien monter en grade rapidement dans la hiérarchie domestique. Mais pour ça, il aurait tout de même fallu qu'il y ait plus de personnel car en toute honnêteté, le petit majordome difforme de sa maîtresse n'était pas fiable quand il s'agissait de s'occuper de l'approvisionnement…

Jenny reporta son attention sur la mendiante qui avait toutefois infiniment meilleure mine que la veille ! Pour commencer, elle portait une tenue presque correcte quoiqu'un peu trop décolletée. Mais ce qui était moins correct par contre, c'était qu'elle se trouvait pendue par les lèvres à celles d'un homme manifestement très au-dessus de sa condition. Il était grand et brun, probablement riche à en juger par la qualité de ses vêtements et leur coupe, d'un beau gris souris chic et neutre. Un aristocrate aux goûts populaires sans doute... Même s'ils étaient opportunément dissimulés à la vue du plus grand nombre dans un renfoncement entre deux étals, Jenny voyait bien qu'il la tenait étroitement enlacée contre lui, ses mains gourmandes posées beaucoup plus bas que sa taille, pendant qu'ils chuchotaient probablement des sottises qui les faisaient rire tous deux.

La servante décida de se rapprocher subrepticement sous prétexte d'acheter des œufs de ferme au marchand le plus proche. Elle ne laissa pas d'être surprise devant le regard vide que lui adressa la mendiante en passant devant elle, comme si elle ne la voyait pas du tout, souriant aux anges, alors qu'elle s'échappait de son recoin et qu'elle s'éloignait d'un bon pas.

Perplexe, Jenny paya ses œufs en vitesse et entreprit de la suivre sans la moindre difficulté, car celle qu'elle suivait n'avait manifestement pas la moindre idée de vérifier si c'était le cas. Rêveuse et détendue son attitude contrastait fort avec celle de la veille. Jenny la pista ainsi jusque dans une ruelle fort mal famée où elle la vit entrer dans une pauvre bâtisse. Mémorisant l'adresse, elle se promit de revenir dans l'après-midi comme prévu, lorsqu'elle aurait fini ses corvées.

Mais lorsqu'elle revint dans la belle demeure où elle résidait avec Vastra, Miss Flint eut toutefois la surprise de la revoir non loin d'un parc tout proche, cette fois avec des vêtements différents. Il y avait là assurément un mystère. Comment avait-elle pu se changer et courir aussi vite ?

Jenny la reconnut bien mieux cette fois. Son maintien était plus embarrassé, comme si elle n'avait pas l'habitude de marcher avec un jupon long et elle semblait inquiète. Cette femme arborait pour sûr presque la même expression tourmentée que la mendiante qu'elle avait vue la veille… Elle suivit son instinct et fit un signe de la main en courant dans sa direction.

— Je suis contente de vous trouver, Miss, commença-t-elle en arrivant hors d'haleine. J'ai une bonne nouvelle pour vous. J'ai parlé à ma maîtresse hier soir et elle accepte finalement de vous rencontrer !

— Pourquoi ? demanda la mystérieuse femme qui confirma par sa réaction qu'elle était bien la mendiante.

— Je pense qu'elle est intriguée par le compte rendu que je lui ai fait de notre entrevue.

— Parfait ! Si vous aviez en plus quelque chose à manger pour moi, je risquerais fort d'accepter votre offre sans trop discuter…

Jenny eut un léger sourire. Elle n'avait pas l'habitude d'être traitée comme une égale… Elle s'était trompée en jugeant sur les apparences. C'était plus probablement une personne éduquée, peut-être étrangère dans une situation de détresse, exactement comme elle le lui avait dit la veille et capable de jeter sur sa situation un regard distancié qu'elle voulait bien lui faire partager…

Jenny plongea une main dans son panier et lui tendit spontanément un œuf. L'étrangère le prit pour le secouer à son oreille et le lui rendit.

— Je préfère quand ils sont cuits ! Si vous avez une poêle…

Jenny opina en la regardant avec une certaine fascination. La femme qui savait écouter si les œufs étaient cuits l'impressionnait décidément beaucoup.

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VASTRA

Elle composa son numéro sur l'appareil de communication que tout le monde appelait un téléphone et le Docteur décrocha au bout de trois sonneries.

— Hello Vastra… Qu'est-ce que vous avez pour moi cette fois-ci ?

— Bonjour Docteur. J'appelais juste pour vous dire que sur votre conseil, j'avais rencontré hier soir cette merveilleuse femme qui est si savante et que nous étions tous très impatients de savoir comment nous pourrions l'aider…

— J'étais certain qu'elle vous plairait… C'est au sujet des meurtres qui se passent depuis quelques temps en ville. Je suis en train d'examiner quelques aspects plus théoriques avec elle, mais nous allons avoir besoin de vous sur le terrain pour neutraliser la créature qui en est responsable.

— Nous serons prêts, dès que vous jugerez bon de nous faire prévenir…

— Je n'en doute pas. Y a-t-il quelque chose d'autre ?

— Peut-être. Nous avons intercepté une femme qui cherchait à vous contacter.

— Pour quelle affaire ? Intéressante ?

— Pas comme détective… Elle a dit qu'elle cherchait « le Docteur », et aussi quelque chose comme quoi elle venait du futur.

— A quoi ressemble-t-elle ? Serait-ce une somptueuse blonde pulpeuse à la crinière luxuriante ?

— Je pourrai vous le dire dès que je l'aurai vue. Strax est proprement incapable de fournir un signalement décent et Jenny a supposé que c'était une mendiante. Je lui ai demandé de me la ramener…

— Une mendiante ? Hum… probablement pas la personne à laquelle je pense, alors… Si vous le jugez bon, faites-lui quand même passer le Test. A bientôt Vastra, je dois vous laisser car je suis occupé par une expérience de science…

Il raccrocha et Vastra sursauta. Elle n'était pas très sûre qu'il ne manquât pas là quelques politesses d'usage pour conclure la conversation, mais elle devait reconnaître que depuis qu'il avait dit « somptueuse blonde pulpeuse », elle s'était trouvée brusquement distraite, rien qu'à essayer d'imaginer une créature pourvue de l'attribut mystérieux et sans doute très sauvage qu'il appelait « crinière ».

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