Les Larmes de l'Abîme

Chapitre 6 : Le Coeur du Néant

3841 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 06/12/2025 09:37

« Ce n’est pas la mort qui effraie les âmes perdues… c’est de devoir se souvenir. » Fragment de l’Abîme, auteur inconnu



Le vent s’éteignit. Un silence absolu s’étendit autour d’eux. Un silence si total qu’il semblait avaler jusqu’au battement de leurs cœurs. Même la lumière hésita, vacillante, comme si elle craignait de pénétrer ce qui venait de naître. L’air s’était figé, dense, presque tangible, lourd comme du verre prêt à se fendre. Là où s’élevait jadis la montagne de Dosdragon, il n’y avait plus rien. Rien qu’un gouffre. Une déchirure béante, immense, une plaie ouverte au cœur du monde. Le ciel lui-même paraissait s’y déverser, aspiré dans une spirale lente. Tout autour, des lambeaux de réalité flottaient à la dérive : des éclats de pierre suspendus, des blocs de glace tournoyant dans un mouvement sans fin, des fragments d’arbres, de tours, de visages. Souvenirs figés d’un monde effacé. Dès qu’on tentait de les fixer, ils se dissolvaient, comme de la buée sur un miroir. Par endroits, le vide se plissait, se froissait, dévoilant fugitivement d’autres horizons. Des lacs renversés, des cieux fendus, des reflets de cités englouties. Tout vibrait d’une logique impossible, d’un ordre ancien brisé. Le silence, lui, vibrait. Il n’était pas absence de son, mais une présence lourde, vivante, saturée d’un murmure trop vaste pour être entendu. Quelque part, loin, quelque chose grondait. Une résonance cosmique, sourde, semblable au souvenir d’un tonnerre oublié. Caelira voulut parler. Appeler Kaeya. Ses lèvres s’ouvrirent, mais aucun son n’en sortit. Ses mots mouraient avant même de naître, avalés par la densité du néant. Une pression invisible comprimait sa poitrine, étouffant tout mouvement. Ses cheveux flottaient autour de son visage comme sous l’eau, et sa cape battait sans vent. Son cœur, elle en avait conscience, battait trop fort, trop vite. Comme s’il essayait de se synchroniser avec la pulsation du vide. À quelques mètres, Kaeya se débattait lui aussi contre l’impossible. Son manteau bleu se gonflait par à-coups, ses yeux d’un éclat d’acier fixés sur elle. Il essaya de tendre la main, ses doigts traversant des couches d’air qui ondulaient comme des voiles liquides. Chaque geste semblait déformer l’espace, le plier. Le sol sous eux, fissuré, vibra. Puis se désagrégea. Les dalles, les roches, tout devint poussière. Un instant, ils restèrent suspendus, comme si la gravité avait oublié son rôle. Puis la terre se défit sous leurs pieds, se dispersant en millions d’étincelles translucides. Kaeya hurla son nom. Ou du moins, il crut le faire. Aucun son ne parvint à Caelira, seulement le mouvement désespéré de ses lèvres. Elle voulut le rejoindre, mais l’espace se tordit, se plia sur lui-même. Les couleurs s’effilochèrent, les contours s’étirèrent, et leurs silhouettes furent happées dans une spirale de lumière inversée. Un vortex d’argent et d’améthyste, palpitant comme un cœur d’étoile mourante. Puis tout bascula. Quand elle rouvrit les yeux, le monde n’avait plus de forme. Sous ses doigts, la matière ressemblait à de la cendre chaude. Une plaine infinie s’étendait, ondulante et grise, pareille à une mer figée par la mort. Chaque pas soulevait une poussière fine, mais aucun vent ne venait la disperser. Le sol craquait sous ses bottes. Un craquement étouffé, sans écho, comme avalé par un ciel sans fin. Le brouillard flottait bas, dense, mouvant, d’une texture presque organique. Par moments, il semblait respirer. Il exhalait une chaleur spectrale, mêlée d’une odeur âcre de soufre et de pierre brûlée. À travers ce voile, des formes titanesques se dessinaient. Des montagnes suspendues, des ruines brisées dérivant dans les hauteurs, des arcs de lumière figés comme des éclairs immobiles. Et ce ciel… Ce n’était plus un ciel. C’était une mer liquide d’ombres et de lumières, une immensité mouvante où nageaient des silhouettes immenses, informes. Des ailes d’ombre, des fragments d’anciens dieux, des échos d’étoiles mortes. Parfois, l’une d’elles s’approchait, laissant entrevoir un œil colossal, un fragment de visage, avant de disparaître dans la brume. Chaque respiration brûlait la gorge de Caelira. L’air avait un goût métallique, saturé d’énergie, comme si elle inhalait le souvenir d’une forge céleste. Ses tempes pulsaient à chaque battement, et son cœur semblait battre à contretemps du monde. Kaeya était là, à quelques pas. Il paraissait presque irréel dans ce décor : silhouette bleue au milieu du gris, manteau flottant dans une gravité hésitante, ses cheveux balayés par un vent qui n’existait pas. Sa peau avait perdu sa chaleur, et son regard, d’un bleu tranchant, fouillait les horizons impossibles autour d’eux. Il chercha un point fixe, mais ici, rien ne demeurait. Ses lèvres remuèrent. Aucune voix. Seuls ses yeux parlaient : inquiets, concentrés, tendus d’une volonté farouche de la ramener au réel.

« Ce n’est plus Teyvat… » pensa Caelira.


Ses pensées résonnèrent dans l’air, sans qu’elle sache si elles étaient les siennes ou si le monde les avait simplement entendues. Elle le savait désormais. Rien ici n’obéissait aux lois qu’ils connaissaient. Les ombres n’étaient pas des reflets, le temps ne suivait plus de direction. Ce lieu n’était pas un monde, mais le souvenir d’un monde. Une cicatrice dans la mémoire de la création. Et au plus profond de ce silence déformé, quelque chose la regardait. Quelque chose qui la connaissait. Et qui l’attendait depuis toujours.




Un son vibra dans l’air. D’abord ténu, presque imperceptible, il monta comme une respiration du vide. Une note unique, cristalline, si pure qu’elle sembla fendre la réalité elle-même. C’était une cloche sans source, un carillon d’avant le monde, dont chaque onde traversait l’espace comme un souvenir venu d’un âge où la lumière n’existait pas encore. Le son s’étira, se brisa en une myriade d’échos qui se répercutèrent à l’infini, telles des perles tombant dans une mer d’encre. La brume alentour frissonna, puis se plia, se déforma, comme si le Néant lui-même répondait à cet appel. Les nappes de brouillard se tordirent, lentement, s’élevant en filaments d’ombre qui se recomposaient en formes indistinctes. L’air se chargea d’une lourdeur étrange. Saturé d’un parfum de métal, d’orage et de pluie ancienne. Puis, peu à peu, elle émergea. Une silhouette se détacha de la brume. D’abord informe, puis doucement humaine. Ce n’était pas un corps, mais une idée de corps, faite de souvenirs et de reflets. Sa peau semblait tissée de nuit liquide, parcourue de filaments argentés qui pulsaient comme des veines d’étoiles mourantes. Une brume noire l’enveloppait, mouvante, ondulant à chaque souffle d’un vent inexistant. Autour d’elle, la température chuta brutalement. La neige de cendre gela sur le sol, craquant sous son passage. Même la lumière se rétracta, fuyant son contour. Ce n’était pas qu’elle apportait l’obscurité. Elle la créait. Son visage prit forme : celui de Caelira. Ou plutôt… ce qu’elle aurait pu devenir. Les traits étaient identiques, mais vidés de vie. Ses yeux, d’un violet profond, luisaient comme deux cristaux d’améthyste taillés dans la nuit. Aucune émotion ne les traversait, sinon une infinie lucidité. C’étaient des yeux qui avaient tout vu, tout compris. Et tout abandonné. Deux abîmes parfaits où se reflétaient les ruines du monde. Quand elle parla, sa voix ne fit pas vibrer l’air. Elle s’insinua directement dans leurs esprits, une onde glacée qui semblait résonner à l’intérieur même de leurs os.

« Enfin… tu me regardes. »


Caelira recula d’un pas. L’air vibrait, saturé d’électricité spectrale. Chaque respiration semblait tirer une étincelle du Néant. Ses doigts tremblaient, crispés sur le vide, et ses yeux, agrandis par la stupeur, cherchaient un repère dans cet espace sans horizon. Son cœur cognait si fort qu’elle crut entendre le sang battre contre ses tempes.

L’Ombre s’approcha. Glissant au-dessus du sol sans bruit. À chacun de ses pas, le sol ondulait, comme de l’eau frappée par une main invisible. La réalité se plissait autour d’elle, déformant l’espace, brouillant les contours du monde.

« Qui es-tu ? » murmura Caelira, la gorge serrée, sa voix brisée à moitié par la peur, à moitié par la reconnaissance.


L’Ombre inclina la tête. Ses lèvres esquissèrent un sourire lent, presque humain, mais dénué de chaleur.

« Ce que tu deviendras… si tu continues à croire que tu peux lutter contre nous. »


Kaeya s’interposa. Son manteau claqua dans le vide, son regard bleu s’embrasa d’une froide résolution. En un geste précis, il tira sa lame, dont le tranchant se couvrit d’un éclat glacé. Le son du métal fendit l’air comme une plainte. Un rappel du monde tangible dans un lieu qui n’en avait plus. Un halo givré se répandit autour de lui. Le sol se couvrit d’une fine pellicule de glace, des cristaux se dressant tels des éclats de verre. En quelques secondes, il traça un cercle de protection autour de Caelira. Mais la glace, aussitôt née, se mit à fondre. Non pas sous la chaleur, mais sous l’irréalité même du lieu. Les particules se dissolvaient, absorbées par le Néant. Ici, rien ne durait. Ni matière, ni son, ni lumière. Même la volonté se consumait. Kaeya serra la garde de son épée, ses phalanges blanchies. Sa voix, basse, maîtrisée, fendit le silence.

« Recule. »


Mais ses doigts tremblaient. Ses yeux, d’un bleu d’acier, fixaient la silhouette, comme s’il cherchait à la contenir par la seule force de son regard. L’Ombre tourna lentement son visage vers lui. Dans ses yeux, un reflet violet s’alluma, plus intense, presque douloureux. La brume vibra autour d’eux, condensée, frémissante. Un murmure monta du sol, un chœur lointain de voix étouffées, comme des souvenirs noyés qui tentaient de remonter à la surface.

« Toi… » souffla-t-elle, sa voix multipliée, résonnant à travers des milliers de bouches invisibles.

« Tu crois la comprendre. Mais sais-tu seulement ce qu’elle est ? »


Kaeya serra les dents. Une veine battit à sa tempe. Il ne répondit pas. L’Ombre reprit, plus grave, plus lente, chaque mot vibrant dans leurs têtes comme un coup de cloche.

« Elle n’est pas née de lumière. Elle est le lien entre le monde et l’Abîme. L’échec d’une promesse. »


Alors l’air se brisa. Littéralement. Des fissures de lumière éclatèrent dans le ciel, laissant s’échapper des torrents d’images. Un temple d’or effondré, ses colonnes renversées dans la neige. Des prêtres agenouillés, enchaînés, les orbites crevées de lumière. Un sceau immense, brisé en son centre, dont la lueur mourait sous un souffle de glace. Des chants. Ou des lamentations montaient d’un autre temps. Autour d’eux, la vision se déroulait comme une tempête de souvenirs. Le sol vibrait sous les échos de batailles anciennes. Des visages apparurent. Puis s’effacèrent, emportés par la brume. Caelira sentit une douleur fulgurante lui transpercer le crâne. Son corps se plia, ses genoux heurtant la cendre. Des voix murmuraient en elle, trop nombreuses, trop fortes. Des images défilaient derrière ses yeux : des guerres qu’elle n’avait jamais vécues, des cris qui n’étaient pas les siens, des pleurs d’un autre âge.

« Assez ! »


Sa voix explosa, claire, tranchante. Un éclair jaillit d’elle, brisant les illusions en une pluie de lumière. Tout s’éteignit. Le silence revint, lourd, épais, saturé de cendres et d’échos mourants. L’Ombre demeurait là, intacte. Son visage inchangé, son regard fixe. Elle sourit, à peine. Un sourire mince, cruel, comme une fissure dans la nuit.

« Tu refuses la vérité. Comme toujours. »


Et sa voix, cette fois, résonna dans l’air. Non plus comme un murmure. Mais comme une prophétie.




Le sol s’ouvrit. D’abord un craquement. Sec, irréel. Puis une fracture nette fendit la plaine de cendres. Une ligne de lumière s’étira, serpentant entre les ombres comme une cicatrice fraîche dans la chair du monde. La terre vibra sous leurs pieds, et un grondement monta, lointain, profond, d’abord semblable à un écho… puis à un battement. Lent. Régulier. Organique. Le cœur du Néant venait de s’éveiller. Une onde d’énergie remonta des entrailles de la faille. Elle se déploya en spirale, montant en volutes translucides, tordant l’air jusqu’à le faire frémir. Autour d’eux, la gravité se troubla. Des pierres s’élevèrent, des fragments d’espace se mirent à flotter dans un silence épais. Les reflets s’inversaient, les ombres perdaient leur ancrage. Les particules de lumière morte dérivaient, suspendues dans l’air, pareilles à des cendres d’étoiles oubliées. Sous leurs pieds, des glyphes anciens s’allumèrent, gravés dans la matière même du vide. Leurs lignes dansaient, mouvantes, irradiant d’une lueur indécise. Or terni, indigo, noir profond. Les symboles pulsaient comme un cœur, suivant le rythme du Néant. Caelira sentit cette cadence résonner dans sa poitrine. Son cœur battait à l’unisson. Chaque pulsation lui arrachait un frisson, chaque respiration rallumait en elle une mémoire qu’elle n’avait jamais cherchée à réveiller. Son sang vibrait. Son corps se souvenait d’une musique ancienne, écrite avant la naissance du monde.

« C’est ici que tout recommence, » chuchota l’Ombre.


Sa voix glissa dans l’air comme une lame froide. Elle se mêlait au grondement environnant, douce et implacable à la fois, presque apaisante. Autour d’elle, la brume se mit à tournoyer, se condensant jusqu’à former un manteau d’obscurité vivante. Chaque filament aspirait la lumière, chaque souffle d’ombre déformait le sol. Le vide semblait s’incliner à son passage. Elle tendit la main, paume ouverte. Entre elles deux, un fil invisible se tissa. Une vibration pure, métallique, résonna dans leurs os. L’air se chargea d’un éclat silencieux, et Caelira sentit une force l’effleurer, familière, presque intime. Ce n’était pas un contact. C’était une reconnaissance. Kaeya tenta de la retenir, ses doigts se refermant sur son bras, mais le monde lui-même semblait refuser le mouvement. Son regard croisa celui de Caelira. Il y lut une forme d’émerveillement terrifié, une certitude muette. Elle ne bougea pas. Alors, tout revint. Des éclats de mémoire déferlèrent dans son esprit comme une marée. Des chants graves résonnant dans une vallée de glace. Des torches s’éteignant une à une sous la neige. Des silhouettes agenouillées, les mains levées vers un ciel d’orage. Des prières prononcées dans le souffle du vent, scellées dans la pierre. Un serment. Son peuple. Leur devoir. Leur sacrifice. Ils avaient juré de contenir l’Abîme, de préserver la frontière entre le monde et le Néant. Et le prix avait été leur existence même. Effacée, consumée pour maintenir l’équilibre. Mais dans ce serment, plus ancien que la mémoire des dieux, brûlait une promesse : ne jamais oublier. Caelira chancela. Des larmes sans chaleur roulèrent sur ses joues. Autour d’elle, les symboles runiques s’étaient mis à pulser plus fort, vibrant à travers son corps, éveillant une lumière qu’elle ne contrôlait plus. L’Ombre s’approcha, lente, souveraine. Jusqu’à ce que leurs visages se confondent presque. Elles étaient identiques. Deux reflets inversés. Deux vérités contradictoires. La même courbe des lèvres. La même lueur dans les yeux. La même marque, fine, sur la tempe gauche. Mais là où Caelira rayonnait d’un éclat fragile, l’autre irradiait un froid absolu. Un froid d’étoile morte.

« Tu crois pouvoir choisir ? » souffla-t-elle, son haleine glacée effleurant sa peau. « Tu es née d’un monde brisé, Caelira. Tout ici n’est que répétition. Nous avons échoué mille fois. Nous échouerons encore. »


Sa voix vibrait comme une prière inversée, résonnant dans les pierres, dans le ciel, jusque dans leurs os. Kaeya, d’un geste tremblant, posa une main sur l’épaule de Caelira. Son regard était fixé droit devant, déterminé malgré la peur.

« Alors, essayons une fois de plus. »


Ce fut un souffle. Puis un choc. La lumière jaillit. Brutale. Aveuglante. Une onde d’énergie pure se déversa du corps de Caelira, balayant le cercle runique. L’air éclata en un ouragan silencieux. Le vent se mua en cri. La brume hurla comme une créature en agonie. Le sol se déforma, des fissures traversant l’espace, et la réalité entière se mit à trembler, prête à céder. Caelira leva les bras. Ses paumes s’embrasèrent. Sur sa peau, des symboles d’or ancien apparurent, s’enroulant le long de ses veines jusqu’à son cœur. La lumière coulait d’elle comme du feu vivant, brûlant l’obscurité. C’était la voix de son peuple. Leur héritage. Leur promesse. L’Ombre hurla. Son corps se distordit, son visage se fragmenta, ses contours fondirent dans la lumière.

« Tu ne peux pas rompre le cycle ! Tu ne peux pas… ! »


Mais déjà, la lumière la dévorait. Elle se dissolvait, goutte à goutte, comme de l’encre noire diluée dans le feu. Autour d’eux, le vide se vida. La brume s’évapora. Le silence se fit. Ne resta plus qu’un battement. Unique. Profond. Celui d’un monde en train de renaître.




Tout s’effondra. Un cri, long, déchiré, se perdit dans le fracas d’une lumière qui se replia sur elle-même. Puis plus rien. Le silence. Un silence si absolu qu’il semblait engloutir jusqu’au souvenir du son. Quand Caelira rouvrit les yeux, le monde avait changé. Elle gisait sur un tapis de neige fraîche, d’un blanc presque irréel, si pur qu’il en brûlait la rétine. Les flocons tombaient lentement du ciel, un à un, suspendus dans l’air comme s’ils hésitaient à toucher le sol. Chaque cristal brillait d’une lueur pâle, fragment d’une aube qui ne savait plus si elle devait revenir. L’air sentait la glace neuve et la poussière d’orage, cette odeur d’éclairs éteints et de fin de tempête. C’était un parfum de fin et de commencement mêlés. Le ciel, d’un bleu pâle et immobile, semblait lavé de toute trace d’obscurité. Pas un nuage, pas une ombre. Même la lumière paraissait hésitante, trop parfaite, presque artificielle. Comme si le monde retenait son souffle avant de recommencer à vivre. Au loin, les pics de Dosdragon s’élevaient, majestueux, étincelants sous la lumière revenue. Mais leur éclat avait quelque chose d’étrange, comme s’ils avaient été polis de l’intérieur, privés de toute chaleur. Le vent, autrefois hurlant, s’était tu. Il ne restait qu’une brise légère, tiède et froide à la fois, qui effleurait la peau de Caelira et faisait frémir ses cheveux collés de givre. Ses doigts tremblaient lorsqu’elle tenta de se redresser, mais une main la retint. Kaeya était là. Agenouillé à ses côtés, silhouette bleu nuit dans cette blancheur absolue. Ses épaules étaient couvertes de neige, son manteau déchiré par les combats. Le givre s’était accroché à ses cils, et une fine ligne de sang séché barrait sa tempe. Son souffle formait de petites volutes dans l’air glacé. Il lui tenait la main avec une douceur qu’elle ne lui avait jamais connue. Ses doigts, froids et calleux, pressaient les siens comme s’il craignait qu’elle ne s’évapore à nouveau dans le néant. Son regard, d’un bleu profond où luit un éclat presque irréel, glissa sur son visage avec une inquiétude muette. Une tendresse mêlée d’une peur qu’il ne disait pas. La lumière du matin dessinait sur ses traits les marques de la fatigue et du désespoir : les cernes violacés, la mâchoire crispée, le tremblement à peine perceptible dans sa main. Il semblait lui aussi revenu d’entre deux mondes.

« Tu es revenue, » murmura-t-il enfin, la voix rauque, comme si ces mots craignaient de rompre un équilibre fragile.


Caelira hocha faiblement la tête. Ses lèvres, bleuies par le froid, s’entrouvrirent dans un souffle. Elle sentit la neige sous ses paumes, douce, presque tiède, mais ce n’était pas de la chaleur qu’elle ressentait. C’était un vide. Une absence. Quelque chose manquait. Le froid qui l’habitait n’était pas celui de la glace : il venait de plus loin, de plus profond. Il pulsait, discret, en écho à son cœur. Autour d’eux, la montagne semblait renaître. Les fissures s’étaient refermées, les crevasses comblées, et les pierres brisées reprenaient lentement leur forme. Les cristaux de glace refleurissaient le long des parois, formant des arabesques de lumière qui grimpaient vers les cimes. Tout paraissait réparé, presque trop vite. Comme si la réalité s’efforçait de recoudre ses propres plaies avant qu’on ne voie les cicatrices. Mais malgré cette beauté silencieuse, un frisson traversa Caelira. Ce n’était pas la peur, ni le froid. C’était une présence. Quelque chose, au fond d’elle, s’était déplacé. Un murmure étouffé. Un battement qu’elle reconnaissait trop bien. L’Abîme s’était tu. Pas parce qu’il était vaincu… Mais parce qu’il observait. Le vent se leva, léger, presque caressant. Il souleva quelques flocons qui dansèrent autour d’eux avant de retomber mollement, comme des plumes. Et dans ce calme trop pur, trop parfait, Caelira sentit la vérité s’imposer, glaciale et lucide : il n’attendait qu’un signe pour renaître.


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