War of Change
Nanmin no Shima
Il n'y avait pas eu de mots.
Du moins pas beaucoup — quelques-uns, épars, posés dans le noir sans chercher à construire quelque chose de complet, parce que ce n'était pas le moment des discours et que tous deux le savaient. Ce qui avait eu lieu dans cette chambre n'avait pas la forme de quelque chose qu'on raconte mais de quelque chose qu'on traverse — deux corps qui avaient besoin de la réalité de l'autre, de la chaleur et du poids et de la respiration, pour croire à quelque chose que les mots n'auraient pas suffi à établir.
Tu es là. Tu respires. Tu es réel.
C'était à peu près tout ce que ça disait, dans le fond.
Il y avait des cicatrices que Sohalia n'avait jamais vues — ou qu'elle avait vues sans les regarder, dans l'urgence des soins après les batailles, avec les mains du médecin plutôt que celles de quelqu'un qui cherche à comprendre ce que chaque trace raconte. Elle les regardait cette nuit-là, du bout des doigts, avec l'attention particulière des choses qu'on apprend à connaître lentement. Il y en avait une le long des côtes gauches, ancienne, fine, que les années avaient estompée sans tout à fait l'effacer. Une autre à l'épaule, plus large, celle d'une lame lourde ou d'un impact qu'elle ne demanda pas. Une troisième, très courte, à la naissance du cou, presque invisible si on ne cherchait pas — et elle cherchait.
Il avait la même curiosité pour elle. Ses doigts s'attardèrent sur les marques aux poignets — les traces du granit marin, guéries depuis longtemps, juste une légère différence de texture dans la peau, une ligne pâle et légèrement plus lisse que le reste. Presque imperceptible. Il les sentit quand même. Il ne dit rien. Elle ne dit rien non plus, mais elle sentit ce qu'il y avait dans ce silence — pas de la pitié, quelque chose de plus précis que ça, quelque chose qui avait à voir avec ce qu'il avait appris ce jour-là dans la bouche de Hogo et avec ce qu'il n'avait jamais pu faire parce qu'il n'était pas là.
À un moment, dans cette nuit sans heure précise, elle l'avait repoussé légèrement, assez pour le regarder vraiment — pour prendre le temps que les jours précédents ne lui avaient pas laissé, pour voir les cernes et la mâchoire plus dure et tout ce que le deuil et la responsabilité avaient déposé sur lui sans lui demander son avis. Elle avait passé sa main sur son visage, lentement, comme on touche quelque chose qu'on a cru perdre. Il l'avait laissée faire avec cette immobilité de quelqu'un qui n'a plus l'énergie de se protéger de ce qui vient et qui n'en a plus envie non plus.
Il avait fait pareil. Sa main ouverte sur son visage à elle, son pouce qui effleura le coin de ses lèvres, ses yeux qui la regardaient avec cette façon qu'il avait — directe, sans détour, la même attention qu'il portait à tout ce qui lui importait vraiment. Elle soutint ce regard sans le fuir. Elle pensait à tout ce qu'elle ne lui avait pas dit avant Marineford, à la nuit dont ils n'avaient pas encore parlé entièrement, à la façon dont elle était partie et à ce que ça lui avait coûté à elle aussi de partir comme ça.
Elle ne dit rien de tout ça. Pas encore. Il y avait un temps pour les mots et ce n'était pas ce temps-là.
Plus tard — beaucoup plus tard, dans la partie de la nuit qui appartient à personne et à tout le monde en même temps — il avait posé sa main ouverte sur son sternum et l'avait gardée là. Juste ça, la paume contre sa peau, comme s'il comptait quelque chose. Elle avait compris sans qu'il l'explique. Elle avait fait la même chose de son côté, sa main sur sa cage thoracique à lui, sentant le battement régulier et fort sous ses doigts.
Vivant. Vivant. Vivant.
Ils s'endormirent comme ça, dans cette position à moitié défaite et à moitié tenue, et le sommeil avait eu la décence de venir sans traîner.
La lumière entra par la fenêtre sans demander la permission, comme elle le faisait toujours sur cette île — oblique, pâle, avec cette qualité froide des aubes sur la mer qui ne promettent rien de particulier mais qui sont là quand même.
Marco était réveillé avant elle.
Elle le sut à la façon dont sa respiration avait changé — plus lente en apparence, mais avec cette légère tension dans la cage thoracique qui trahissait l'éveil, l'esprit déjà au travail sur quelque chose qu'il n'avait pas décidé de lâcher pendant la nuit. Elle connaissait ce rythme. Elle connaissait la façon dont il portait ses responsabilités même dans les heures où il aurait pu ne pas les porter. Elle resta immobile quelques secondes de plus, les yeux fermés, à sentir sa chaleur contre son dos et à ne pas encore décider que la nuit était finie.
Elle pensait à Maiya. À Akihide. À Nostradamus et à Kino et à tous ceux qui tenaient l'île en son absence, qui prenaient des décisions à sa place, qui géraient des différends et des alliances et des rumeurs de couloir sans pouvoir lui demander ce qu'elle en pensait.
Elle pensait à tout ça et elle n'ouvrit pas les yeux.
Marco parla le premier. Doucement, sans préambule, avec la voix qu'il avait quand il décidait de dire quelque chose qu'il avait retenu depuis un moment :
« Tu vas devoir y retourner. »
Ce n'était pas une question. Pas une pression non plus — juste un fait posé dans la lumière froide de l'aube, avec tout ce qu'il contenait et que tous deux connaissaient déjà.
Elle garda les yeux fermés encore une seconde. Puis elle les ouvrit.
« Je sais. »
Un silence. Par la fenêtre, la mer était grise et calme, avec ce mouvement régulier des eaux qui n'ont pas encore décidé de leur humeur pour la journée.
« Je ne veux pas y aller. » Elle disait ça en sachant que c'était vrai pour maintenant et compliqué pour la suite, et que lui le savait aussi. « Je ne veux pas vous abandonner. T'abandonner. J'ai besoin— » Elle s'arrêta sur ce mot, le laissa exister. « J'ai besoin de vous. De toi. »
Marco ne répondit pas immédiatement. Elle sentit quelque chose changer dans la façon dont il tenait son corps — pas du relâchement, quelque chose d'autre, la façon dont on reçoit une information qu'on espérait et qu'on ne s'autorisait pas encore à espérer.
Sa main trouva la sienne dans les draps.
« Il y a des gens là-bas qui t'attendent, » dit-il. Sa voix était basse, mesurée — pas pour minimiser ce qu'elle venait de dire, pour lui rendre la complexité de la situation sans la simplifier dans un sens ou dans l'autre. « Maiya. Ton île. »
« Je sais. »
« Et il y a des choses qui ne peuvent attendre que toi. Des décisions que personne d'autre ne peut prendre à ta place. »
Elle ne répondit pas. Il continua, et dans sa voix il y avait quelque chose qui lui coûtait — elle le reconnut à une inflexion très précise, la façon dont les mots venaient moins facilement que d'habitude.
« Ici, tu peux rester encore quelques jours. On a besoin de toi aussi — la quatrième division, les décisions à prendre pour l'après. Et moi... » Il s'arrêta un instant. « Moi j'ai besoin de ces quelques jours. »
C'était la formulation la plus directe qu'il lui avait donnée depuis longtemps, peut-être depuis jamais — Marco qui disait j'ai besoin sans l'enrober dans autre chose. Elle se retourna pour le regarder.
Il la regardait depuis très près, avec ses yeux sombres dans la lumière froide du matin, et elle vit ce qu'il ne disait pas — qu'il avait passé dix-sept jours à ne pas savoir comment commencer, et que maintenant qu'ils avaient commencé il n'était pas encore prêt pour la fin de ce commencement.
« Quelques jours, » dit-elle.
« Quelques jours. »
Elle se retourna vers la fenêtre. La mer avait pris une teinte légèrement plus claire — le jour qui décidait enfin de ce qu'il allait être.
« Et après, » tenta-t-elle, pas une question, juste une façon de nommer ce qui existait sans l'approcher encore de trop près.
Marco ne répondit pas tout de suite. Puis il souflla, avec la voix des décisions prises lentement et tenues fermement :
« Après, on trouvera comment. Comme on a toujours trouvé. »
Ce n'était pas une promesse de simplicité. C'était autre chose — la reconnaissance que les choses compliquées existaient et qu'on pouvait quand même avancer dedans. Sohalia trouva que c'était, dans ce registre-là, exactement ce qu'elle avait besoin d'entendre.
Elle se rallongea contre lui. Sa main serra la sienne une fois, brève, et ils restèrent là dans la lumière qui grandissait, sans rien ajouter, parce qu'il n'y avait rien à ajouter.
Le marché du village de Setsuna s'étirait le long de la rue principale avec ses étals de tissu et ses paniers de fruits et ses vendeurs qui avaient la voix des gens habitués à répéter la même chose plusieurs fois. Akihide marchait légèrement en retrait de Maiya, à la distance exacte qu'on gardait entre une princesse en déplacement officiel et son escorte — pas trop près pour encombrer, pas trop loin pour être inutile — avec cette façon qu'il avait d'occuper les espaces formels sans y paraître contraint.
La visite était routinière. Un différend d'irrigation entre deux familles de la lignée des Kage qui avait dégénéré en quelque chose de plus compliqué, impliquant trois parcelles et une vieille promesse orale que personne ne se rappelait exactement. Maiya écoutait le chef du village avec cette attention que Akihide lui avait vue développer depuis l'absence de Sohalia — une vraie attention, pas de la politesse, la façon dont elle retenait les noms et les détails et y revenait avec précision dix minutes plus tard. Elle posait les bonnes questions. Elle laissait les silences exister sans les remplir immédiatement.
Elle allait devenir quelqu'un de redoutable, cette petite cousine.
La pensée lui traversa l'esprit avec quelque chose d'affectueux et de mélancolique mêlés — affectueux parce que c'était vrai et qu'il était fier d'elle, mélancolique parce qu'il pensait à Sohalia en disant ça, à la façon dont Maiya s'était construite dans l'ombre de cette femme et en prenait maintenant la relève avec une grâce tranquille qui ne ressemblait à personne d'autre qu'à elle-même.
La petite fille arriva pendant que le chef du village dessinait les parcelles sur le sol avec un bâton. Elle avait peut-être six ans, une tresse qui se défaisait sur le côté, et un bouquet de fleurs des champs rassemblé avec la conviction totale de quelqu'un qui sait que ce qu'il apporte est beau. Elle s'arrêta à deux pas, hésita entre Maiya et Akihide, puis tendit le bouquet vers Maiya avec une solennité qui était celle des cadeaux qu'on a préparés longtemps à l'avance.
« Pour la princesse. » Un temps de réflexion. « Et pour le roi consort. »
Akihide s'inclina légèrement. Maiya prit le bouquet avec un sourire sincère, le genre de sourire qui arrivait sans effort parce que la situation le méritait vraiment.
« Elles sont magnifiques. Tu les as cueillies toi-même ? »
La petite hocha la tête avec emphase. Puis elle leva les yeux vers Akihide avec la curiosité directe des enfants qui n'ont pas encore appris à enrober les questions.
« La reine, elle rentre quand ? Maman dit que dans son état, ça serait mieux qu'elle soit là. »
Akihide sentit quelque chose se figer dans sa poitrine. Pas de la douleur — quelque chose de plus froid, la reconnaissance soudaine d'un terrain glissant qu'il n'avait pas vu venir.
Il dit, avec le calme de quelqu'un qui contrôle sa voix depuis l'enfance :
« Quel état ? »
La petite eut l'air surprise qu'il ne sache pas. Elle expliqua, patiente, avec la sérieux de quelqu'un qui transmet une information importante :
« Madame Teruko du marché aux herbes dit que la reine attend un enfant. Que c'est pour ça qu'elle est pas rentrée — qu'elle se repose. »
Le silence qui suivit dura juste assez longtemps pour être perceptible.
Akihide ne savait pas quoi dire. Pour la première fois depuis longtemps — depuis les jours où il apprenait à naviguer les protocoles de cette cour sans en connaître les règles, depuis les nuits où il comprenait ce que le mariage était et ce qu'il ne serait jamais — il ne savait pas quoi dire. Parce que la réponse honnête était non, impossible, le mariage est politique et Sohalia aime quelqu'un d'autre, et cette réponse là il ne pouvait pas la donner à une petite fille de six ans dans un marché de village en présence du chef et de ses administrés.
Il la regardait avec ses yeux qui ne trahissaient rien parce qu'il avait appris à ne rien laisser trahir, et à l'intérieur il faisait la comptabilité de quelque chose qu'il n'avait pas voulu regarder en face — la façon dont ce mensonge structurel, ce mariage de protection qui avait sauvé sa vie, créait des attentes qu'il ne pouvait jamais satisfaire. La façon dont une petite fille dans un marché pouvait résumer en une phrase tout ce qui était impossible dans sa situation.
Maiya s'agenouilla.
Elle fit ça avec le naturel de quelqu'un qui a décidé en une fraction de seconde et qui exécute sans hésitation, s'accroupissant au niveau de l'enfant et posant son doigt sur une fleur du bouquet — une petite chose blanche avec un cœur jaune.
« Comment elle s'appelle, cette fleur là ? »
La petite fille regarda la fleur avec le sérieux de quelqu'un à qui on pose une vraie question.
« C'est une marguerite des prés. Elles poussent au bord du chemin après la forêt. »
« Je ne le savais pas. » Maiya sourit. « La prochaine fois que tu en trouves, tu m'en gardes une ? J'aimerais en mettre dans ma chambre. »
La petite repartit deux minutes plus tard avec la conviction qu'elle avait fait quelque chose d'important et la promesse de revenir avec des marguerites, ce qui était vrai d'une façon qu'elle ne comprendrait pas avant longtemps.
Maiya se releva. Elle dit quelque chose au chef du village sur la question d'irrigation — une question précise sur la date de la promesse orale, qui montra qu'elle avait écouté malgré tout — et Akihide se tint à côté d'elle et fit ce qu'il fallait faire, c'est-à-dire rien, parce que c'était ce qu'il fallait faire.
Quand ils s'éloignèrent de l'étal, côte à côte dans la rue du marché, Akihide souffla très bas, sans tourner la tête :
« Merci. »
Maiya ne répondit pas. Elle portait le bouquet de marguerites des prés et regardait droit devant elle avec cet air qu'elle avait depuis la mort de son père — plus dur, plus attentif, quelque chose qui avait appris à tenir dans les espaces inconfortables sans les fuir.
Ils continuèrent à marcher dans le bruit ordinaire du marché, et Akihide pensait à Sohalia quelque part dans le Grand Line avec ses pirates et ses batailles et l'homme qu'elle aimait, et il pensait à cette chaise vide dans le palais qui portait son titre, et il pensait à la façon dont les rôles qu'on acceptait par nécessité finissaient par vous habiller d'une façon qu'on ne pouvait plus entièrement défaire.
La rumeur resterait là où elle était. Il n'y avait rien à faire contre les rumeurs sinon tenir le mensonge avec dignité, ce qu'il savait faire, ce qu'il ferait.
Ce n'était pas le pire des rôles. Il s'en persuadait, et la plupart du temps il y croyait.
Marco s'installa dans la pièce du bas à sept heures du matin avec ses cartes et ses rapports et le Den Den Mushi posé sur le coin de la table, et la journée commença.
Le premier appel vint de Whitey Bay. Ses territoires dans le Nouveau Monde — trois îles, dont deux avec des ports stratégiques que Barbe Noire avait déjà commencé à regarder de trop près. Elle voulait des directives. Elle voulait savoir qui commandait quoi et selon quelle autorité, maintenant que l'autorité centrale avait changé de nature. Sa voix dans le coquillage était directe, sans détour, la voix de quelqu'un qui pose les vraies questions parce qu'elle n'a pas le temps pour les autres.
Marco lui donna ce qu'il pouvait — des réponses provisoires, des engagements mesurés, la promesse que les commandants se réuniraient formellement dans les jours à venir pour établir ce qui devait l'être. Elle accepta ça avec le pragmatisme de quelqu'un qui savait que les organisations ne se restructuraient pas en une nuit et qui avait l'habitude d'avancer dans l'incertitude.
Le deuxième appel vint de Curiel. Deux des îles sous protection directe de Barbe Blanche avaient eu des approches — pas encore des attaques, des approches, des navires qui s'approchaient trop et repartaient, qui testaient les limites, qui prenaient la mesure de ce qui restait. Des pirates opportunistes qui sentaient le vide de pouvoir. Curiel voulait savoir s'il pouvait intervenir, et à quel niveau, et selon quelle règle maintenant que les règles avaient changé.
Marco nota. Il répondit. Il donna les autorisations qu'il pouvait donner seul et fit la liste de celles qui auraient besoin d'un vote.
Le troisième appel. Le quatrième. Vista qui passa la tête dans l'embrasure à un moment, prit la mesure de la situation — les papiers, les notes, le Den Den Mushi qui semblait avoir décidé de ne pas se taire de la matinée — et repartit sans rien dire. Ce n'était pas de l'indifférence. C'était de la compréhension.
Entre deux appels, Marco s'arrêta. Il posa son stylo et il resta immobile un moment, les yeux sur la carte devant lui sans la regarder vraiment.
Il pensait à ce que Barbe Blanche avait tenu. Pas seulement les territoires — l'équilibre. La façon dont sa présence seule, son nom seul, suffisait à maintenir des choses en place qui sans lui avaient commencé à se déplacer le lendemain même de sa mort. Des décennies de navigation, de combats, d'alliances construites avec une patience que Marco avait appris à reconnaître comme une forme de génie — tout ça ne se remplaçait pas. Ça se portait différemment, à plusieurs, avec les outils qu'on avait et en acceptant que ce serait toujours incomplet.
Il reprit son stylo. Le Den Den Mushi crachouilla une nouvelle connexion.
Il y avait du travail. Il y en aurait encore demain, et le jour d'après. C'était comme ça maintenant, et il le portait.
Entre le moment où elle quitta la chambre et celui où elle poussa la porte de l'infirmerie, Sohalia s'arrêta.
C'était dans une ruelle entre deux bâtiments — un de ces endroits sans caractère particulier, juste un espace entre deux murs avec le ciel au-dessus et le bruit du camp au loin. Elle s'y arrêta parce que ses jambes décidèrent de s'arrêter, pas parce qu'elle avait prévu de le faire.
Elle pensa à Ace.
Elle faisait ça depuis Marineford — pas tout le temps, pas de façon continue, mais à des moments précis et inattendus, des moments où quelque chose dans sa journée ordinaire déclenchait quelque chose d'autre. Ce matin, c'était la lumière. Cette façon qu'elle avait de tomber entre les bâtiments en fin de matinée, oblique et chaude, avec cette couleur particulière qu'Ace aurait trouvé le moyen de nommer d'une façon idiote et précise en même temps.
Elle pensa à son rire. À ses thermos de café. À la façon dont il s'endormait n'importe où, n'importe quand, avec une confiance absolue que le monde continuerait à tourner pendant qu'il dormait. À ses questions sur l'amour qu'il posait de biais en pensant qu'elle ne voyait pas ce qu'il faisait. À ses sandwichs énormes. À la façon dont il disait son nom — pas Sohalia mais Lia, avec cette familiarité de quelqu'un qui avait décidé depuis le début qu'elle faisait partie de quelque chose.
La douleur avait cette forme précise maintenant — pas aiguë, pas insupportable, juste là, une présence permanente dans un coin du torse qui ne disparaissait pas mais qui apprenait à coexister avec le reste. Elle avait lu quelque part, dans un livre de philosophie que Nostradamus lui avait donné, que le deuil ne se terminait pas — qu'il changeait de forme, qu'il devenait quelque chose qu'on portait différemment avec le temps, mais qu'il restait.
Elle croyait ça. Elle commençait à comprendre ce que ça signifiait concrètement.
Elle pensa à Barbe Blanche. À ses bras immenses. À sa voix grave : je veux te voir vivre, ma fille. À la façon dont il avait tenu Marineford à bout de bras pour que ses fils fuient, à la façon dont il s'était effondré debout parce qu'il était incapable de faire autrement. Elle pensa à la chaise vide dans la pièce de réunion, au silence instinctif de tous quand leurs regards se posaient, à la façon dont le vide laissé par quelqu'un peut avoir une présence presque physique.
Elle resta là encore un moment, dans cette ruelle entre deux murs.
Puis elle reprit sa marche.
Ce n'était pas de la résignation. C'était juste qu'elle avait appris, depuis Marineford, que les moments avaient le droit d'exister sans qu'on leur demande immédiatement de servir à quelque chose. Qu'on pouvait s'arrêter dans une ruelle et penser à un frère mort et repartir ensuite vers ce qui attendait, et que les deux choses n'en annulaient pas une autre.
Elle poussa la porte de l'infirmerie.
L'infirmerie était dans sa lumière de fin de matinée — volets entrouverts, l'odeur propre des bandages et de l'huile antiseptique, Yori qui faisait ses tournées avec sa façon habituelle d'aller d'un lit à l'autre sans précipitation ni perte de temps. Les blessés les plus graves étaient stabilisés. Quelques-uns dormaient encore. Dom était assis, comme toujours, avec son dos droit et ses mains posées à plat sur ses genoux.
Sohalia s'arrêta au milieu de la pièce.
Elle n'avait pas préparé de discours. Elle les connaissait trop bien pour ça — la façon dont ils écoutaient, dont ils évaluaient, dont ils prenaient leurs décisions avec la conscience de gens qui avaient vu assez de choses pour ne plus se laisser guider par l'émotion seule. Ils méritaient la vérité directe, sans emballage.
« Aki est sur l'île. »
Le silence fut immédiat et total. Yori s'arrêta. Les hommes éveillés tournèrent la tête. Ritsu, qui changeait un bandage au fond de la salle, posa ses mains mais ne bougea pas.
Sohalia continua.
« Il est venu de lui-même, sans être invité. Il est là pour aider. Il a demandé à rester. »
Personne ne parla pendant quelques secondes — un silence de gens qui absorbent quelque chose de lourd et qui décident de ne pas réagir avant d'avoir fini d'absorber.
Ce fut Kan qui dit, d'une voix plate :
« Non. »
« Je ne décide pas à ta place, » dit Sohalia. « Je vous demande votre avis. À vous — à ceux qui étaient là. »
Kan la regarda.
« J'étais là, » reprit-il. Et dans ce j'étais là il y avait tout — le baraquement, les flammes, la façon dont il avait vu Aki sortir et Sohalia rester, la façon dont il avait couru. « C'est exactement pour ça que je dis non. »
« Il a couvert la commandante face au pacifista, » dit Ritsu, depuis le fond. Elle se retourna. Son regard était direct, sans fuite. « Son dos. Les balles. J'étais là aussi. »
« Et alors ? » La voix de Kan était dure, pas cruelle — la dureté de quelqu'un qui tient une position parce qu'il y croit et pas par entêtement. « Un geste ne change pas ce qu'il a fait. On ne retrace pas des mois de trahison avec une seconde de bravoure. »
« Je n'ai pas dit que ça les retraçait. »
« Alors qu'est-ce que tu dis ? »
Ritsu ne répondit pas immédiatement. Elle chercha ses mots avec le soin de quelqu'un qui sait qu'ils vont compter.
« Je dis que je l'ai regardé courir vers elle. » Elle s'arrêta. « Je dis qu'il criait. Pas des mots — juste ce son qu'on fait quand on a peur et qu'on court quand même. J'ai reconnu ça. »
Un silence différent. Hayate regardait le mur. Hogo, dans l'encadrement de la porte, avait cette expression qu'il avait quand il pesait quelque chose de lourd.
Dom parla en dernier.
Il ne se leva pas. Il resta assis sur sa couchette, dos droit, les mains toujours à plat sur ses genoux, et il laissa passer un long moment avant de dire quoi que ce soit. Sohalia attendit. Elle savait comment Dom fonctionnait.
« J'ai vu son visage quand il tenait Yuki, » dit-il enfin. Sa voix était basse, mesurée. « J'ai vu ce que ça lui avait coûté. Ce qu'il avait perdu avant même qu'on lui annonce quoi que ce soit. »
Il s'arrêta.
« Ça ne change pas ce qu'il a fait à la commandante. » Il regarda Sohalia brièvement, puis reporta ses yeux droit devant lui. « Et ça ne signifie pas que je lui fais confiance. »
Un temps. Long.
« Mais je dis oui. Sous une condition. Au moindre faux pas — pas un avertissement, pas un bannissement — c'est moi qui m'en charge. »
La façon dont il dit ça, sans emphase ni théâtre, juste un fait posé dans la pièce, produisit quelque chose de définitif dans l'air. Kan regarda Dom pendant une longue seconde. Quelque chose passa dans ses yeux — pas de la capitulation, plutôt la reconnaissance d'un argument qu'il ne pouvait pas contester avec des armes honnêtes. Il détourna les yeux et hocha la tête. Une fois. Brève.
Les autres suivirent, certains facilement, certains avec la raideur de ceux qui ne sont pas convaincus mais qui font confiance au jugement de ceux qui le sont.
Sohalia regarda sa division — ses hommes, tous là, blessés ou debout, présents d'une façon ou d'une autre — et elle dit simplement :
« Merci. »
Elle les trouva dans la grande salle du bas — la pièce de réunion improvisée avec ses deux tables poussées ensemble et ses cartes qui couvraient presque tout l'espace disponible. Marco était debout près de la fenêtre, un rapport à la main. Izo était assis, jambes croisées, cigarette aux lèvres. Vista se tenait à l'autre bout de la table. Haruta était perchée sur le rebord avec cette façon qu'il avait de ne jamais tout à fait s'asseoir normalement. Atmos. Curiel. Rakuyo. Speed Jill dans l'encadrement de la porte. Blamenco. Namur.
Marco leva les yeux quand elle entra.
Elle n'alla pas vers lui en premier. Elle entra dans la pièce, prit sa place debout au bord de la table, et annonça directement :
« La quatrième division a voté. Aki peut rester. »
Elle laissa ça exister. Les réactions furent diverses — Curiel qui levait les sourcils, Rakuyo qui se redressait légèrement, Speed Jill dont l'expression ne changea pas mais dont les bras se recroisèrent différemment. Blamenco qui regardait Marco avec la discrétion approximative de quelqu'un qui veut prendre la mesure de quelque chose sans avoir l'air de le faire.
Ce que plusieurs d'entre eux firent ensuite, et qui était moins prévisible, ce fut de regarder alternativement Marco et Sohalia — une fraction de seconde, deux fois, trois fois. Il y avait quelque chose dans la façon dont Sohalia s'était placée dans la pièce, dans la façon dont elle regardait Marco sans le filtre des dix-sept jours, dans la façon dont Marco la regardait en retour — quelque chose qui n'était pas là hier et qui était là maintenant, pas spectaculaire, juste présent. La différence entre deux personnes qui s'évitent et deux personnes qui ne s'évitent plus.
Curiel croisa le regard de Rakuyo. Rakuyo croisa le regard de Speed Jill. Personne ne dit encore rien.
Haruta fut le premier.
« C'est pas trop tôt, » dit-il, et c'était clairement en regardant les commandants.
Vista sourit — le sourire discret de quelqu'un qui a attendu ce moment avec patience et qui se garde bien de le souligner davantage.
Izo souffla une bouffée de fumée et dit, du ton de quelqu'un qui tire une conclusion logique d'une série d'observations :
« Manque plus qu'à les convaincre de se marier, maintenant. »
Blanc.
Sohalia se tourna vers lui lentement.
« Sérieux, Izo ? »
Izo la regarda avec son expression la plus innocente. Ce n'était pas convaincant.
Ce fut Atmos qui parla ensuite. Il n'avait pas dit grand-chose depuis Marineford — depuis le combat contre Doflamingo, depuis ce que ce combat lui avait coûté, il portait sa douleur avec la discrétion de quelqu'un qui n'impose pas sa peine aux autres. Mais il ajouta, avec un sourire que personne dans cette pièce ne lui avait vu depuis des semaines :
« Notre petite sœur serait si belle en mariée. »
Quelque chose changea dans la pièce. Pas de façon spectaculaire — quelques rires, quelques regards taquins, Haruta qui disait quelque chose sur les fleurs, Namur qui murmurait une réponse. La légèreté de gens qui avaient oublié pendant un moment qu'ils pouvaient encore plaisanter sur des choses ordinaires, et qui s'en souvenaient.
Et puis, sans que personne l'ait décidé, les regards se déplacèrent.
Vers un coin de la pièce. Le coin près de la porte, légèrement à l'écart de la table, là où il y avait une chaise plus large que les autres que personne n'avait songé à enlever depuis qu'ils s'étaient installés dans cette auberge. Ce n'était pas un trône. Ce n'était rien de particulier. Mais quelque chose dans sa taille, dans sa façon d'occuper l'espace, avait fait que personne ne s'y était assis.
Le silence tomba tout seul.
Ils regardèrent tous ce coin — pas longtemps, cinq secondes peut-être, mais avec le poids de quelque chose de très lourd dans ces cinq secondes. Le rire qui aurait rempli cette pièce entière avant même les mots. Les bras croisés. La façon dont il aurait regardé la scène avec cet air qui disait qu'il savait depuis le début comment ça allait finir.
Sohalia souffla, doucement :
« Il aurait eu un avis très arrêté là-dessus. »
Quelques sourires. Pas des grands — de petits sourires douloureux, le genre qu'on a quand quelque chose est vrai et triste en même temps, quand le rire et le deuil occupent exactement le même espace sans que l'un chasse l'autre.
« Évidemment qu'il en aurait eu un, » dit Vista.
« Il nous aurait dit exactement quoi faire et dans quel ordre, » reprit Haruta.
« Et il aurait prétendu que c'était notre idée, » ajouta Izo.
C'était vrai. Ils le savaient tous. Et dans ce vrai-là il y avait quelque chose de presque supportable.
Sohalia reprit, avant que quelqu'un ait l'idée de reparler de mariage :
« J'en ai déjà porté une, de robe blanche. » Elle laissa passer un battement. « Et puis, il y a des façons bien plus intéressantes de se lier à quelqu'un. »
Le regard qu'elle donna à Marco en disant ça était bref — une seconde, deux peut-être — mais assez clair pour que tout le monde dans la pièce le voie. Marco eut quelque chose dans les yeux, un éclat de taquin qui n'avait pas été là depuis très longtemps, et il détourna la tête avec l'expression de quelqu'un qui essaie de ne pas sourire et qui n'y arrive pas entièrement.
Haruta dit quelque chose d'enthousiaste que Sohalia choisit de ne pas entendre.
Marco se recomposa. Il regarda le reste de l'assemblée avec la voix qu'il avait quand il reprenait le fil d'une discussion qui avait dévié.
« Si la quatrième est d'accord, nous suivrons. » Il marqua une pause. « Mais au moindre faux pas. »
Il ne finit pas la phrase. Il n'avait pas besoin de la finir. La façon dont il l'avait posée disait tout ce qui devait être dit.
Sohalia le regarda. Elle vit ce que ça lui coûtait — pas dans les mots, dans la façon dont il les avait posés, dans la tension légère autour des yeux, dans la mâchoire qui avait travaillé un instant de trop. Elle vit les efforts que ça lui demandait de laisser revenir celui qui l'avait laissée face aux flammes, et elle lui en fut reconnaissante d'une façon qu'elle n'avait pas de mots pour formuler dans cette pièce pleine de monde.
Elle hocha la tête. Elle lui offrit un sourire — pas grand, pas spectaculaire, juste sincère, le genre qui disait je sais, et merci, et je t'ai vu.
Puis elle quitta la pièce avant qu'Izo ait le temps de placer quoi que ce soit sur les enfants.
Le navire d'Aki était ancré à l'écart des autres, dans une anse au nord de l'île que les locaux n'utilisaient plus depuis que la Marine avait commencé à surveiller les ports. Petit, fonctionnel, sans pavillon ni signe distinctif — un navire qui ne voulait pas être vu.
Elle le trouva sur le pont. Il réparait quelque chose au niveau d'une amarre, les mains occupées, les yeux sur sa tâche. Il ne l'entendit pas approcher ou fit semblant de ne pas l'entendre — avec Aki, les deux étaient possibles et les deux étaient une forme de politesse. Il leva les yeux quand elle posa le pied sur la passerelle. Il s'arrêta de travailler mais ne posa pas ce qu'il avait dans les mains. Il attendit.
Elle traversa le pont jusqu'à lui. Elle s'arrêta à distance raisonnable — pas loin, pas trop proche, la distance de deux personnes qui ont un passé compliqué et qui n'ont pas encore décidé comment le tenir dans l'espace physique entre elles.
« La quatrième division a voté. »
Il la regarda. Il y avait quelque chose dans son expression — pas de l'espoir exactement, quelque chose de plus retenu que ça, la façon dont on regarde une porte sans se permettre de penser qu'elle va s'ouvrir.
« Ils acceptent. Les commandants suivent. »
Quelque chose se déplaça dans son visage. Pas des larmes, pas un sourire — quelque chose de plus intérieur que ça, un relâchement infime dans les muscles autour des yeux, comme si une tension portée depuis longtemps venait enfin de trouver où se poser. Il détourna le regard vers l'eau. Le garda là un moment. Puis il hocha la tête, une fois.
« Commandante— »
« Ne me remercie pas. »
Elle dit ça sans dureté, avec juste assez de fermeté pour qu'il entende que ce n'était pas de la modestie.
« Pas encore. » Elle l'observa avec ce regard direct qu'elle avait — pas cruel, juste précis. « Tu comprends ce que ça signifie, ce qu'ils ont accepté. Ce ne sont pas des gens qui oublient. Dom t'a vu. Kan était là quand tu es sorti. Hayate a retenu Dom pour qu'il aille d'abord te chercher toi avant de venir me chercher moi. »
Aki ne dit rien. Il savait.
« Ils vont t'en faire baver. » Une pause. « Pas par méchanceté — parce que c'est comme ça que ça fonctionne. La confiance se reconstruit par les actes, pas par les votes. Ils ont dit oui à un principe. Ce que tu vas vivre maintenant, c'est tout le reste. »
Aki la regarda. Il y avait dans ses yeux quelque chose qui ressemblait à de la reconnaissance — pas du soulagement, quelque chose de plus profond que ça. La reconnaissance de quelqu'un qui s'attendait au pire et qui découvre que le pire qu'on lui annonce est quand même quelque chose qu'il peut tenir.
« Je comprends, » dit-il.
Sohalia allait partir — la journée continuait, il y avait encore du travail, Marco et les rapports et tout ce qui n'attendait pas — quand Aki ajouta, très bas :
« Yuki était déjà morte. »
Elle s'arrêta.
Il garda les yeux sur l'eau. Aki parla lentement, avec la voix de quelqu'un qui répète des mots qu'il a portés très longtemps et qui les prononce pour la première fois à voix haute, pas pour obtenir quelque chose, juste parce qu'ils existent et que les taire encore lui coûtait plus que les dire.
« Jef l'avait tuée avant même de me contacter. La photo qu'il m'avait montrée — Yuki ligotée, le couteau — c'était une mise en scène. Elle était déjà morte à ce moment-là. Depuis combien de temps, je ne saurai jamais. »
Il s'arrêta.
« Je le sais depuis le baraquement. Depuis que je l'ai tenue. »
Un silence. Le bruit de l'eau contre la coque du navire.
« Je sais que ça ne change rien à ce que j'ai fait. »
Il tourna enfin les yeux vers elle.
Sohalia ne dit pas je sais ou ça ne change rien ou ça change tout — elle ne dit rien pendant un moment, parce que certaines choses méritent qu'on les laisse exister sans immédiatement les récupérer dans une réponse.
Puis elle répondit, doucement : « J'ai vu Yuki. »
Quelque chose dans le visage d'Aki changea d'une façon qu'elle ne sut pas nommer. Il baissa les yeux. Les releva.
« Elle méritait mieux que ça. »
« Oui. »
Le silence plana entre eux — pas inconfortable, quelque chose de différent, le silence de deux personnes qui ont traversé quelque chose de commun par des chemins opposés, et qui n'en sont pas encore revenues mais qui sont là.
Sohalia repartit vers le rivage. Derrière elle, elle entendit Aki reprendre sa tâche sur l'amarre, les mains occupées à quelque chose de concret, quelque chose qui demandait à être réparé.
C'était un début.
— À suivre —
Publié : 22/02/2026