Le maître et la bête
Année 1485
Itia s’arrêta face à la Grande Cascade. Du haut de ses deux-cent-soixante-huit ans, il accusait le coup de l'ascension du Mont Lu et de sa progression jusqu'à la vallée ceinturée par les Pics des Cinq Vieillards. Son cosmos ne le portait plus comme avant. Son espoir non plus. C'était bien pour ces raisons qu’il avait abandonné le port de l'armure de la Balance. Si, lors de son intronisation en tant que Grand Pope, il avait pu conserver son statut de chevalier d’or tout en assurant son rôle, l’âge avançant, il avait commencé à avoir du mal à contenir la puissance de sa Cloth. Mais il n’y avait pas que le poids du temps : celui de la désillusion avait également eu son coût.
Alors pourquoi revenait-il ici, à Lushan, lieu de villégiature de son armure sacrée, là où il l’avait méritée et où il l’avait renvoyée ? Pourquoi cette dernière l’avait-elle rappelé, lui qui n'était plus son porteur ? Pourquoi maintenant, tandis que ses plans l’éloignaient plus que jamais de la chevalerie ?
— Tu es… de retour… le cœur chargé… de noirceur… Itia.
La voix grondante se confondit un instant avec le rugissement de la cataracte chutant des cieux.
Un immense dragon plus sombre qu'une ombre déplia son corps écailleux de derrière la cascade. Un instant, il occulta le soleil lui-même, sa silhouette obscurcissant la vallée alors qu’il s’élevait de toute sa hauteur. Puis, il s'inclina pour mettre sa tête à la hauteur du vieil homme et les rayons solaires éclairèrent à nouveau le rideau d’eau miroitant.
— Je t’avais dit que… tes idéaux finiraient par… mourir… Grand Pope, railla la créature fuligineuse.
Itia ne releva pas la diction hésitante du dragon noir et eut un rictus de dépit. Jusque-là appuyé lourdement sur sa canne, il redressa néanmoins les épaules, lâcha son appui qui retomba sur la roche humide avec un bruit sec, et ôta la tiare de sa fonction. Ici était peut-être le seul endroit sur Terre où il n'était plus Grand Pope. Ici, il était un vieillard abusé par une vie beaucoup trop longue et décevante. Ici, il pouvait exprimer librement ce qu’il dissimulait aux Saints du Sanctuaire et à Athéna elle-même : son désespoir et sa colère. Ici, en la personne de la bête de Lushan, il trouvait un miroir à sa perte de foi en l’humanité.
— La jeunesse et la passion m’aveuglaient à l'époque. La jeunesse, responsable de mon inexpérience ; la passion responsable de mon incompréhension.
Mais c'était il y a deux-cent-cinquante ans, quand Itia était venu à Lushan chercher l'armure qui lui avait été promise par Athéna elle-même, au treizième siècle. Il était censé devenir le premier chevalier de la dixième Maison depuis longtemps et il avait dû cet honneur à sa droiture et à son honorabilité. Il avait à ce moment-là encore un regard pur et désintéressé sur le monde, et pour seul souhait, celui de participer à ce que les humains s'entraident, se respectent et se comprennent. Animé par son indéfectible volonté d'équilibre, par son désir de garantir la paix et préserver l’harmonie, il s’était rendu aux Wu Lao Feng, afin de récupérer l’une des deux Clothes qui y sommeillaient et la seule qui répondrait le mieux à ses aspirations : celle de la Balance.
C'était à ce moment-là qu'il avait rencontré le dragon noir. Le Saint d’or tout juste intronisé et la bête de Lushan s'étaient d’ailleurs affrontés, le premier estimant de son devoir d’occire un monstre qu’il considérait menaçant pour la Terre, le second jugeant nécessaire de défendre un domaine qu’il avait eu trop longtemps pour lui seul. Aucun n’avait eu le dessus et ils avaient fini par reconnaître la valeur l'un de l’autre, le dragon avouant même que le dernier humain à avoir mérité son respect remontait au poète Li Bai, au huitième siècle.
Ils avaient beaucoup conversé et échangé sur leurs visions respectives de l’humanité. Chacun avait campé sur ses positions, le chevalier d’or profondément confiant en ses semblables, le dragon noir infiniment convaincu de la vicissitude humaine. Quand Itia avait dû quitter les Cinq Pics pour retourner au Sanctuaire, et ne jamais y revenir avant ce jour, ils ne s'étaient pas séparés en mauvais termes, tous deux persuadés que la vie assurerait l’autre de son erreur.
Après toutes ces années, le vieil homme était soulagé que leur acceptation mutuelle était intacte et qu’il pouvait toujours se confier librement à cette bête séculaire. Il se garda toutefois de s’enquérir des difficultés d’élocution, dont il n’avait pas souvenance chez son auguste interlocuteur.
— Et que… s’est-il… passé depuis ? s’enquit le dragon noir en coupant court aux pensées du Grand Pope.
— Il y a eu les Guerres Saintes contre Poséidon, Arès et Hadès, répondit Itia. Après nos amères victoires, j’ai été nommé Grand Pope. J’ai alors découvert qu'il était bien plus facile de se battre pour obtenir la paix que de lutter pour la préserver. Nous avons eu beau intervenir dans leurs conflits pour les pacifier, les humains ont continué de s’affronter et de s’entretuer… sans même une incitation divine.
Itia serra les poings de rage.
— Cela fait maintenant plus de deux-cents ans que le doute me hante. J’ai commencé par les voir comme des enfants livrés à eux-mêmes et auxquels on n’aurait appris que les arts de la guerre. Puis, j’ai fini par me demander s’ils n'étaient pas simplement mauvais par nature.
Une marque en forme de papillon lugubre apparut sur la moitié droite de son visage usé et affligé. Celui qui fut Hei Dong tressaillit – il avait reconnu la marque des ténèbres – mais garda le silence, aux aguets, une crête d'écailles hérissées parcourant toute la longueur de son échine.
— J’ai pris une décision, annonça Itia. Si les humains ne veulent pas changer, car force est de constater qu’un tel comportement récidiviste ne peut relever que de leur propre volonté, et si les divinités ne parviennent pas à mieux les guider, alors c’est à moi d’instaurer la paix… Par la force, s’il le faut ! Si dieux et hommes s’avèrent incapables de ramener l’ordre sur Terre, alors cette mission incombe à des hommes dotés de pouvoirs divins. Seuls des êtres alliant la capacité de produire des miracles à la passion inhérente de ceux dont la vie est éphémère pourront remédier à la situation.
Avec une souplesse que ne laissait pas présager son âge, le Grand Pope dévoyé ramassa sa canne et s’y appuya en tenant le pommeau renflé à deux mains.
— C'est pourquoi j’ai décidé de diviser le monde en douze territoires et de confier leur gouvernance aux chevaliers d’or. Et si quelqu'un ose briser ma paix, il sera exécuté sans délai. Pour éliminer le mal, je lui ai vendu mon âme. Mais peu importe… je ne renoncerai pas ! Il en va de ma dignité de Grand Pope ! Je DOIS maintenir l’harmonie en absence d’Athéna… Que dis-je ? À la place d’Athéna !
Itia frappa durement la pierre de l’extrémité de sa canne. Le choc résonna en supplantant l'espace d’un instant le grondement de la Grande Cascade. Le dragon noir laissa les paroles flotter entre eux. Il se râcla la gorge, comme pour se débarrasser de la gêne qu’il avait à aligner les mots. Ce fut avec plus d’aisance, comme s’il retrouvait enfin une vieille habitude, qu’il répondit à l’aveu du vieil homme :
— Tu as abandonné ton humanisme… comme je l’ai fait de mon humanité.
Nulle déploration, nulle jubilation, nul jugement. Juste une constatation, factuelle, honnête, animale.
— Est-ce pour t’ouvrir à moi… que tu es revenu… Itia ?
Le Grand Pope ferma les yeux et secoua lentement la tête. Il pointa sa canne derrière le dragon, vers le tumultueux bassin de réception de l’eau cascadante, vers la lueur dorée qui brillait à côté d’une sœur pers.
— Non. C’est elle qui m'a appelé. L'armure d’or de la Balance. Mais à présent, je ne suis pas loin de penser qu’elle voulait provoquer notre entrevue. Je l’ai rejetée car je ne me sentais plus en phase avec elle, tant par le corps que par l'esprit. Je n'étais plus digne de sa lumière et je ne voulais pas lui faire l'affront d’un porteur affaibli physiquement et mentalement. Pourtant, elle m’a fait venir ici, moi qui désavoue à présent la déesse que je servais mais qui a failli à sa tâche.
— Tu oublies que la Balance n'incarne pas que la lumière. Elle représente avant tout l’équilibre. Il n’est point de jour sans nuit, et cette dernière a autant à apporter au monde que son opposé.
Le vieux chevalier nota que la parole de la créature était redevenue fluente. Il en fut rassuré.
— Tu veux dire que j’ai fait le bon choix ? interrogea-t-il.
Malgré son grand âge, il restait beaucoup plus jeune que le dragon noir et s’en remettait à sa sagacité et à son expérience. Les années avaient au moins apporté à Itia cette sagesse.
— Je veux dire que tu es encore le Saint de la Balance, mais que tu penches à présent du côté sombre de la justice… un côté que beaucoup réprouvent, car il va trop rarement dans le sens des valeurs dont les humains – lâches créatures qui se voilent la face – se targuent.
La bête de Lushan laissa planer son dédain pour l’engeance, dont il était pourtant issu, avant de poursuivre :
— Viens, suis-moi.
Celui qui fut Hei Dong déroula son immense corps draconique et s’éloigna de la cascade. Itia le suivit, à son rythme, se doutant de l’endroit où son interlocuteur voulait le mener. De fait, les deux anciens se dirigèrent vers la paroi de la vallée située à l’opposé de la grande cataracte. Là, le Grand Pope retrouva la tombe vieille de plus sept cents ans qu’il avait découverte lors de son premier séjour à Lushan. Il y reposait l’ancienne femme du dragon noir, une certaine Chun Li.
Le tertre était toujours orné de son pied de yuèjì, un plant dont la longévité outrancière ne surprenait pas le chevalier de la Balance. Grâce à sa perception du cosmos, Itia visualisait nettement le flux d’énergie qui connectait la bête de Lushan au rosier de Chine. Leurs deux existences étaient liées, l’humanité de la première étant subordonnée à la santé du second. Le port de l’arbuste semblait néanmoins plus étriqué, son feuillage plus racorni et ses fleurs plus ternes. Était-ce bien réel ou les souvenirs du vieillard étaient-ils déformés par l’âge ?
— Soulève les branches basses et observe, Itia, lui ordonna le dragon noir.
Comme s’il était redevenu un disciple, le Grand Pope s’exécuta docilement.
— Que vois-tu ? s’enquit la créature avec une sorte d’impatience dans la voix.
Le chevalier de la Balance savait que la bête n’aimait pas que l’on manipule ce buisson. Il mesurait la confiance qui lui était accordée et se promit de ne pas en abuser.
— La vie, répondit-il en observant la poignée de collemboles, d’araignées, de fourmis, de cloportes et autres myriapodes qui détalèrent en fuyant l’augmentation soudaine de luminosité.
— C’est ça. Tous les êtres vivants ne recherchent pas la lumière. L’obscurité est aussi une condition de vie. Au-delà de ceux qui profitent de l’ombre offerte par d’autres, certains retirent leur force de la sombreur elle-même. Ce rosier, par exemple, si ses feuilles et ses fleurs tendent vers la lumière céleste pour s’en gorger, leur vitalité provient également des racines qui s’enfoncent dans la noirceur du sol pour en puiser les ressources.
Toute difficulté d’élocution avait complètement disparu du discours du dragon noir, comme si la conversation avec Itia renouvelait – seulement pour un temps ou durablement ? le Grand Pope n’aurait su le dire – ses capacités humaines de discussion. Relâchant délicatement les branches du yuèjì, le vieil homme se releva et hocha la tête.
— Je vois où tu veux en venir, confirma-t-il à la bête de Lushan.
Ensemble et sans mot dire, les deux anciens reprirent le chemin vers la chute d’eau. Quand ils y furent revenus, le dragon plongea dans la grande retenue au pied de la cascade. Son corps entier s'y immergea, s’immobilisant juste sous la surface comme une invitation à Itia de lui emboîter le pas. Le vieil homme sut où la bête voulait se rendre à présent : aux Neuf Sources, son refuge sous la cataracte venue des Neuf Cieux.
Sans se demander si son corps résisterait, le Grand Pope se jeta dans l'eau et rejoignit le dragon qui l'attendait. De sa main décharnée et ridée, il agrippa l’une des cornes de la bête et se laissa entraîner aveuglément dans un entrelac de galeries creusées dans le granite des Wu Lao Feng par le gigantesque animal. Le trajet fut assez court et ils débouchèrent dans la vaste grotte dont Itia n’avait qu’entendu parler sans jamais y pénétrer, une large caverne abritant sa propre cascade d’une eau aussi sombre que celle de son alter ego de la surface était scintillante.
L'endroit n'était pas noyé dans l’obscurité, comme il eût pu le croire avant de prendre pied sur une berge gréseuse, sa toge détrempée dégoulinant en rigoles sur le sable. Des constellations d’écailles luisaient d'une lumière bleutée, comme en réponse à la présence du dragon noir, et illuminaient l’espace, comme la voûte céleste éclaire la nuit. Dans cette curieuse lueur, Itia constata que le jais de la chute d’eau souterraine n'était ni feint, ni exagéré.
Sur un replat face à ce miroir d’obsidienne liquide, le dragon noir alla se lover autour d’une montagne de parchemin enroulés, de lamelles de bambou repliées et de tablettes de bois empilées soigneusement. Tous étaient calligraphiés, enluminés ou gravés avec minutie. La bête semblait veiller sur eux comme sur un fabuleux trésor.
— Qu’est-ce ? demanda Itia, fasciné.
— Mon lègue au monde. Les essais, les réflexions, les pensées d’un humain qui a cédé à la haine au point de se féraliser. Des archives noires où l’on justifie que le vice fait autant justice que la vertu.
Ces derniers mots entrèrent au diapason avec l'état d’esprit du Grand Pope désillusionné.
— Je pense que la Balance t’a appelé pour cette raison, Itia. Pour que tu apportes ta contribution à ces archives.
— Laisser de telles traces de mes exactions, de mes doutes, de mes choix ? s'interrogea le vieillard. À quoi bon ? Si mon plan aboutit, cela ne servira à rien. Je n'aurai nul besoin d'écrits pour éterniser ma gloire et justifier le bien-fondé du nouvel ordre. Si j’échoue, ils s’avéreraient futiles, les élucubrations d’un vieil homme aigri et désabusé, un traître au Sanctuaire et à l’humanité.
— Les hommes vont, cherchant les mérites et détournant les yeux des fautes qui les font naître / Du Ciel de l’Est et du Sud à la Terre de l’Ouest et du Nord, le vent conte la vertu et le vice sans préférer l’un ni l'autre / Au Centre de la Création, la cascade ne reflète la Lune que parce que le Soleil s’y contemple / Seul le sage, assis face à la montagne, accueille la rosée comme la cendre, et sait : tout éclat vient du mélange.
Un sourire étira malgré lui le visage parcheminé d’Itia. Le dragon noir avait toujours sa manie des vers.
— Tu as raison, concéda le Grand Pope. Les annales sont trop orientées. Lorsque le mal est relaté, c’est trop souvent pour évoquer ses défauts et le poser finalement en échec face au bien. Les auteurs, avec leurs idéaux de grandeur, l’utilisent à des fins de dénonciation, de culpabilisation ou d’expiation mais jamais pour ce qu'il est : un élément à part entière de la nature humaine. Avec un tel déséquilibre dans la littérature, quand le bien est toujours la finalité et que le mal n’est rien d’autre qu’obstacle ou étape, il est normal que certains hommes soient persuadés d’agir pour le mieux… et justifient ainsi le pire. Avec tes archives, et celles que je vais y ajouter, au moins participerons-nous un tant soit peu au rééquilibrage de ce monde. Et, un jour peut-être, nos préceptes formeront-ils un vrai sage en lui révélant objectivement ce qu’est le mal, lui qui possédera certainement déjà une vision trop idéale du bien.
Ainsi Itia se mit-il à l’ouvrage. Auprès du dragon noir, il couvrit d’encre de nombreuses pages et ajouta ses livres à la bibliothèque déjà bien fournie de son compagnon d’écriture. En combinant leurs pouvoirs, ils construisirent un temple fortement inspiré de la Maison de la Balance et y rangèrent leurs œuvres. Le Grand Pope les imprégna d’un cosmos conservateur afin qu’ils résistent au passage des âges. Ils co-écrivirent également un opus portant sur la façon dont on pouvait user des vices pour servir la justice, fruit d’une réflexion commune et partagée qu’ils placèrent sur un autel au centre de la bâtisse.
Cela leur prit deux ans. Deux années au bout desquelles Itia se résolut à quitter Lushan pour rejoindre le Sanctuaire qu’il avait trop longtemps délaissé aux mains d’Athéna et de son incompétence à guider les hommes vers la paix. Il devait mettre son plan à exécution.
— Si j’échoue à ma tâche, confia-t-il au dragon noir avant de s’en aller, la boîte de Pandore contenant son armure flottant par télékinésie derrière lui, ma Cloth reviendra ici, aux Wu Lao Feng. Puisses-tu veiller sur elle et t’assurer que son prochain porteur ne soit aveuglé ni par le côté lumineux, comme je l’ai été auparavant, ni par le côté sombre de la justice, tel que je le suis à présent.
— Si je n’ai encore du monstre que l’apparence et que mon esprit ne lui a pas totalement succombé, je t’en donne ma parole, jura solennellement la bête de Lushan.