Le maître et la bête
Année 1662
Le tonnerre gronda et se confondit pendant de longues secondes avec le rugissement de la Grande Cascade des Wu Lao Feng. Les éclairs se reflétaient brutalement sur le rideau d'eau tumultueux et les embruns accrochaient leur radiance en la réfractant d'innombrables fois. Chaque infime instant illuminé donnait lieu à une nuée d’arcs-en-ciel fugaces qui formait un kaléidoscope d’une brièveté telle qu’un humain n’eût pu le distinguer. Mais l'acuité animale de la bête de Lushan les discernait sans peine.
Celui qui fut Hei Dong ne se lassait pas de ce spectacle trop rare. Les trombes de pluie semblaient se battre pour remplacer celles de la cataracte et les nuages noirs s’amoncelaient en son sommet, comme dans l’espoir d’obscurcir l'écume bouillonnante de sa base.
Soudain, dans le coton fuligineux du ciel, une perturbation attira l’attention du dragon noir. Une forme blanche entourée de gerbes pourpres se propulsait à travers les trombes orageuses. On pouvait y distinguer des pattes et des cornes, de la fourrure et des écailles, des sabots et des griffes. Un accès de rage hérissa la crinière de la bête et son corps se crispa dans la perspective du combat. Quelle créature osait s’aventurer sur son territoire ! C’était sa cascade ! Ses pics ! Sa vallée ! À lui, et à nul autre ! Il s’ébroua et chassa les gouttes de pluie et les embruns qui ruisselaient sur sa peau. Il n’allait pas laisser l’intru s’en tirer à si bon compte. Le Mont Lu était son domaine et personne ne pourrait l’en extirper. Il défendrait chèrement son fief. Ça serait l’impudent ou lui, pas de demie-mesure, pas de négociation. L’un d’eux était de trop.
Les babines retroussées en un rictus menaçant, le dragon noir s’élança dans les airs, les ondulations de son corps prenant appui sur l’humidité de l’air comme il l’eût fait sur le sol. Ici, il était le maître incontesté des lieux et l’étranger allait vite le comprendre. Alors que la bête s’élevait, en claquant férocement des mâchoires par anticipation de la mise à mort, l’envahisseur se scinda en deux silhouettes distinctes qui se séparaient, s'entrechoquaient et s’entremêlaient à répétition, au rythme des manifestations de la tourmente. Le dragon noir comprit qu’il y avait en réalité deux intrus et que ceux-ci se combattaient sans merci.
L'un avait un corps de taureau couvert d’une fourrure immaculée. Il arborait une tête léonine au faciès humain doté de trois yeux et deux cornes. Sur chacun de ses flancs, s'ouvraient trois autres yeux et se dressaient deux autres cornes. Les sabots de ses pattes rappelaient néanmoins ceux d’une chèvre.
L'autre était incontestablement un dragon, aussi ivoire et nacre que Hei Dong était ébène et anthracite. Il était néanmoins plus long et plus gracile que le dragon noir, qui lui était plutôt corpulent et trapu pour une créature de cette espèce. Une aura de dignité et de férocité nimbait l’inconnu et la bête de Lushan sut qu'elle aurait eu tort de le croire faible. Il devait être le seigneur de quelque contrée céleste.
Pourtant, le dragon blanc semblait dominé par son adversaire. Les sabots adamantins du monstrueux bovin semblaient coupants comme des rasoirs et tailladaient allègrement le long corps sinueux de son opposant. De plus, il paraissait anticiper toute attaque du dragon blanc, comme s'il voyait à l’avance ses intentions. Même quand ce dernier se dissimulait derrière un nuage pour tenter de surprendre son ennemi, le regard de celui-ci perçait l’opacité nébuleuse et parvenait à contrer l’offensive.
Le dragon noir prit sa décision. Des deux intrus, l'un était affaibli et l'autre clairement plus dangereux. Il choisit de s’en prendre à ce dernier, ne voyant pas en le premier une menace insurmontable par la suite. Son assaut fut sauvage, violent et sans hésitation. Comme une furie, il se jeta à corps perdu contre l’infâme tauride. S’annonçant en rugissant, il ouvrit sa gueule et dégaina ses crocs acuminés. La cible, trop focalisée sur sa propre proie, fut prise au dépourvue. Elle poussa un hurlement mêlant le meuglement au feulement lorsque la mâchoire draconique se referma sur sa croupe. La créature hybride se cabra et ses cornes sénestres infligèrent deux profondes estafilades au dragon noir avant que celui-ci puisse s’en mettre hors de portée. La douleur ne fit qu’aviver la colère de la bête de Lushan qui se relança frénétiquement à l’offensive, sans autre stratégie que d’attaquer sans relâche, jusqu'à la mort de l'impudent… ou jusqu'à son propre trépas. Vaincre ou être vaincu, tuer ou être tué, telle était la loi du monde animal.
— Frère ! Reprends-toi ! l’admonesta le dragon blanc.
Les paroles n’eurent aucun sens aux oreilles du dragon noir. Les bêtes n’obéissaient pas aux sons articulés, c'était bon pour ces demi-portions bipèdes, ces pseudo-animaux appelés humains. Pourtant, ces mots réveillèrent en lui l'écho d’un mode de communication qui avait eu un jour une signification. C'était il y avait si longtemps… presque deux siècles !
— Tu es un dragon ! reprit son pair blanc. Tu es noétique, pas hylique. Rappelle-toi qui tu es ! Souviens-toi de ce que tu es !
Mais cette nouvelle tentative n’eut pas plus de succès que la précédente, si ce n'était d’attiser encore plus l’irritabilité du dragon noir. Ce dernier se rebiffa quand le dragon blanc vint se presser contre lui dans l’espoir de le réfréner. Il s'attaqua à son confrère en lui assénant de puissants coups de griffes avant de s’en écarter en grondant, babines retroussées et crinière hérissée, ramassé sur lui-même dans une attitude dissuasive, prêt à bondir.
Il avait manqué son coup et il était circonspect à présent, se demandant si les deux adversaires allaient se liguer contre lui. Mais ceux-ci semblèrent le considérer comme quantité négligeable et entamèrent de palabrer, l'ignorant presque.
— Cela ne sert à rien, Hakuryu, railla l’affreux bovin en ricanant. Ne gâche pas notre combat en te préoccupant de ce trouble-fête. Il a cédé à la sauvagerie et n’est rien de plus qu’un animal sans cervelle.
— Ravale tes sarcasmes et ta verve, Hakutaku, rétorqua le dragon blanc. Son âme n’est pas encore perdue.
— Sauve d’abord la tienne !
Et Hakutaku se rua de nouveau sur Hakuryu, sans tenir compte de la bête qu’ils laissèrent à l’écart, encore sur la défensive. Le dragon noir resta indécis. Pourquoi ne l’attaquaient-ils pas ? Il ne comprenait pas. À moins que… Il réalisa alors qu’ils n'étaient pas des animaux comme les autres. Leur comportement lui échappait. Il les avait blessés, ils devraient au moins lui faire face, pas lui tourner le dos et reprendre leur affrontement. Et puis ces sons qui sortaient de leur gueule. On aurait dit des… des mots. Où et quand avait-il déjà entendu de tels borborygmes ?
Les souvenirs et les sensations affluèrent dans l’esprit de la bête de Lushan, des souvenirs et des sensations vieux de plusieurs siècles. Pendant ce temps, Hakuryu, le dragon d’ivoire, tentait d’enserrer Hakutaku, le tauride d’albâtre, dans ses anneaux. Mais ce dernier parvint à éviter l'étreinte immobilisante en s’ébrouant et agitant ses cornes latérales en tous sens. Les deux s’écartèrent une fois de plus avant de fondre à nouveau l’un sur l’autre, griffes contre sabots. Tout en s'acharnant, ils s’invectivaient et les mots s’ancraient dans l’âme de celui qui fut Hei Dong, la faisant petit à petit remonter des abysses de la féralité.
— J… Je…
Le son bredouillé franchit la barrière de la gorge de la bête de Lushan comme on ouvre une porte aux gonds rouillés et aux battants gonflés.
— Pas… encore…
C'était douloureux, physiquement et mentalement. C'était contre nature. Il ne pouvait pas parler. Et pourtant…
— Pas… une bête…
Sa volonté transperça le voile de son hylé alors qu’il exprimait à haute voix une idée dont il n'avait plus conscience depuis des lustres.
— Je ne suis pas une bête sauvage !
Le fracas de son rugissement caverneux se coupla au tonnerre de l'orage et au grondement de la Grande Cascade. Articuler délia des muscles trop longtemps inusés et un goût du sang envahit sa gueule, celui de l’humanité qu'il avait abandonnée, mais qu’il souhaitait néanmoins conserver assez pour se souvenir de Chun Li. Colère et tristesse se réveillèrent. Enragé, il fondit sur Hakutaku, le soustrayant à une énième offensive du dragon blanc.
— Que… ?! s’exclama le tauride.
Sous le regard atterré de Hakuryu, le dragon noir combattit le bovin blanc avec un adresse… martiale. Ses mouvements n'étaient plus ceux d’une créature sauvage, ni même ceux d’un pur animal fantastique. On aurait dit qu'il maîtrisait les arts du combat humain avec un corps de bête et un cœur draconique. Le dragon blanc observa l’affrontement avec délectation et fascination. Hakutaku peinait à maintenir son avantage. Son adversaire, une existence apparemment hybride et n'obéissant pas aux lois de la Nature, échappait à sa vision omnisciente. Ses attaques lui étaient imprévisibles, son passé invisible, son avenir indiscernable. Il ne pouvait pas comprendre celui qui l’attaquait et perdait l'avantage que son pouvoir de clairvoyance lui conférait habituellement.
Les cartes étaient rebattues et Hakuryu en profita. Il était temps de vaincre son ennemi juré. Il se mêla à la curée. Ensemble, dragon blanc et dragon noir s’allièrent contre Hakutaku. Ce dernier tenta de se défendre au mieux de ses capacités, mais il s’abîma dans un tourbillon de yin et de yang.
Quand enfin sa dépouille s’écroula, abattu sur l'un des Cinq Pics et animée de ses derniers soupirs, le tauride râla et ricana de concert :
— Bien joué Hakuryu. Tu vas rester maître incontesté de la Contrée Mystique. Toutefois, ça n’est que partie remise. Mon enveloppe charnelle retourne peut-être à la Nature, mais mon âme se réincarnera… et alors, nous nous affronterons de nouveau. À ce moment-là, l'un de nous deux disparaîtra pour de bon.
Puis il coula ses regards déjà vitreux vers le dragon noir :
— Toi… je ne sais pas quel type de créature tu es réellement. Mais ton existence est contre-nature. Tu t’es maudit toi-même et cette malédiction est irréversible. Un jour, tu seras vraiment la bête que tu as voulu devenir et que tu combats néanmoins.
Renouant avec ses qualités d’antan, celui qui fut Hei Dong répliqua d’un simple poème :
— Lóng qui foula jadis la poussière rouge / Jamais ne sera Shòu arpentant les broussailles / Avant que la pensée ne cède à la vacuité / Le sage abandonne la Terre pour le Ciel.
Sur ces mots, qu’il accueillit d’un rictus incrédule, le bovin blanc mourut et son corps s’évanouit, le moindre de ses atomes retournant à la création.
À compter de ce jour, une amitié naquit. Le dragon blanc avait nourri l'étincelle de noèse qui vascillait encore dans les tréfonds de la psyché du dragon noir. Ce faisant, il l’avait aidé à échapper à la bestialité pour un temps encore. Quelque part dans la vallée ceinturée par les Cinq Pics, un rosier de Chine oublié, rabougri et desséché se remit à bourgeonner, alimenté par la réhumanisation de celui qui fut Hei Dong. Pour la première fois depuis longtemps, le yuèjì arbora de nouvelles feuilles fraîches et de boutons floraux. Le buisson, qui avait vivoté difficilement des années durant, s’était ravivé, signe du salut au moins temporaire du dragon noir.
La bête de Lushan partagea son histoire avec Hakuryu, qui l'écouta attentivement. Découvrant son refus de se faire appeler par son patronyme humain, le dragon blanc baptisa le dragon noir Sennenryu, le Dragon Millénaire. Ce nouveau nom fut comme une renaissance pour celui qui fut Hei Dong. Cela n’annulait pas sa condamnation à la féralisation, mais cela la ralentissait. Le pouvoir des mots…
Hakuryu révéla ensuite à Sennenryu l’existence de la Contrée Mystique, domaine des Taonias et des animaux, qu’ils fussent fantastiques ou vernaculaires, dont il était le souverain. Le dragon blanc invita son homologue à venir y vivre, mais le dragon noir refusa l’offre, préférant rester à Lushan, où sa bien-aimée reposait depuis plus de neuf-cents ans. Alors, afin qu'il ne doutât pas de sa légitimité et qu’il gardât pied avec sa réalité de créature pensante, le maître de la Contrée Mystique lui raconta la longue histoire qui reliait la vallée des Cinq Pics aux dragons.
Ainsi, le dragon noir apprit que c'était ici, à Lushan, que les eaux célestes de Qīnglóng, le dragon azur, rencontraient les eaux terrestres de Ryūjin, le dragon suprême. C'était aussi aux Wu Lao Feng que s'étaient accouplés les deux dragons empereurs, Ao Guang la rouge et Ao Qin le bleu, union ayant donné naissance à Zǐlóng, le dragon pers et corail qui allait être transformé en la constellation éponyme par Athéna. La présence en ces lieux depuis presque un millier d’années inscrivait Sennenryu le noir, l’humain devenu dragon millénaire, en héritier tout désigné de ces illustres prédécesseurs.
Hakuryu en vint à considérer Sennenryu comme son meilleur ami. Il voyait en le dragon noir la seule créature avec laquelle il pouvait être lui-même, sans se contraindre au protocole qui l'entourait lorsqu'il se trouvait dans la Contrée Mystique. Même après qu’il avait pu rentrer chez lui, les plaies infligées par Hakutaku complètement refermées, il revint souvent à Lushan, notamment si le poids de sa charge devenait trop lourd à supporter. Devant ses sujets, il n'en laissait rien voir et administrait les Taonias avec sagesse et justesse. Mais il trouvait toujours une oreille attentive et franche à ses doutes et ses états d’âme, quand il s’en ouvrait au Dragon Millénaire. Celui-ci avait une vision beaucoup plus terre à terre de ses tourments et savait comment amener le dragon blanc à relativiser et à prendre les bonnes décisions.
Un jour qu'il allait s’en retourner à la Contrée après un séjour à Lushan, Hakuryu fit remarquer à Sennenryu la grande valeur de ses conseils.
— Tu étais un maître autrefois. Pourrais-tu envisager de reprendre l'enseignement ? osa demander le dragon blanc.
Sennenryu grogna à cette idée saugrenue, mais n’opposa pas un refus catégorique.
— Je n’irai pas dans ta Contrée Mystique, Hakuryu. J’ai affirmé à Li Bai que ma seule patrie est désormais Lushan. Et si je devais prendre un disciple, alors qu’il ne me reste plus beaucoup de temps, cela ne serait que pour tenir la promesse faite à Itia, dont l’armure d’or de la Balance gît à nouveau sous la Grande Cascade, au côté de sa sœur de bronze du Dragon.
— Tu deviendrais entraîneur pour le compte d’Athéna ? s’étonna le dragon blanc, sans relever le fatalisme de son ami, mais surpris d’un tel altruisme envers l’humanité.
— Pour le compte de la Balance, nuança Sennenryu.
— Donc pour le Tao, conclut le souverain de la Contrée Mystique d’un ton songeur avant de partir en laissant ses paroles flotter dans son sillage.
Huit décennies plus tard, le dragon blanc réapparaissait dans le ciel surplombant la Grande Cascade. Il amenait un jeune garçon ahuri, qu’il maintenait en lévitation devant lui grâce à ses pouvoirs, en l’exposant au regard scrutateur du dragon noir en contrebas.
— Qu’attends-tu de moi, Hakuryu, s'enquit Sennenryu, méfiant face à cet enfant humain d’à peine plus d'une douzaine d’années.
— Change le destin de mon disciple en le faisant tien et sauve la Contrée Mystique… ainsi que le monde, mon ami.
— Qui est-il ?
— Le fils du Tigre parmi les Sennins. L’enfant du Dragon parmi les Saints… L'héritier de la Balance.
L’adolescent maintenu entre les deux immenses dragons attendit avec appréhension le verdict, pendant ce qui lui parut une éternité.
— Seulement s’il s’en avère digne, finit par statuer la bête de Lushan en brisant sans prévenir le charme de suspension dont son pair faisait bénéficier le petit d’homme.