Le maître et la bête

Chapitre 5 : Dohko

Chapitre final

2749 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 07/02/2026 10:09

Année 1745


La voie lactée, la pleine lune et la grande cascade de Lushan s’alignaient dans la nuit claire, donnant l’impression que la galaxie mère déversait son lait sur sa fille terrienne au travers de sa sœur sélénienne. Le délicat flot étoilé paraissait se muer directement en un effluent aqueux et impétueux. Dans l’atmosphère, les embruns rutilaient sous la clarté céleste et adornaient les silhouettes imposantes des Cinq Pics. Devant les magistrales ombres chinoises montagnardes, des lucioles virevoltaient, rivalisant de luminescence avec les paillettes stellaires et luttant pour égaler la beauté de l’univers. Les étincelles d’un foyer crépitant se mêlaient également à ce ballet scintillant, pour former un feu d’artifice naturel aux nuances célestine, olivine et cornaline.

Dohko se perdait dans ce spectacle infiniment renouvelé de particules dansantes, célébration de la liberté dont elles jouissaient allègrement. L’eau, le feu et la vie le berçaient de leurs acrobaties aériennes. Ses cheveux bruns en bataille ondulaient sous l'effet combiné du souffle frais et humide de la cascade toute proche et de la douce et sèche brise nocturne. Le contraste des températures sur son torse nu le fit agréablement frissonner. L’adolescent soupira d’aise, profitant de la sérénité et de la poésie du moment.

Au diapason, une expiration caverneuse accompagna la sienne. Celle d’une immense créature enroulée autour du garçon et sur laquelle il était adossé. Le jeune Sennin sentit l’ondulation qui parcourut le long et imposant corps recouvert d'écailles aux teintes d’ébène, d’obsidienne et d’anthracite.

— C’est ça, Dohko, gronda le Dragon Millénaire, imprègne-toi de la paix des Wu Lao Feng. Ancres-y ton humanité et nourris-en ton humanisme. Préserve en toi ce que je n'ai pas pu conserver moi-même.

Dohko fit siennes les recommandations de Sennenryu et il laissa son esprit vagabonder au gré des inspirations que lui procurait la nature environnante. Son maître était toujours de bon conseil.

Le dragon noir avait pris la suite de l’apprentissage du garçon, après que Hakuryu avait déposé ce dernier sur Terre depuis sa Contrée Mystique natale. Le dragon blanc l’y avait amené afin qu'il y embrasse son avenir : celui inattendu d'un Saint d’Athéna, au détriment de celui convenu d’un Taonia. Mais s’il avait, au départ, déploré un tant soit peu son sort, l'adolescent avait vite fini par le célébrer. Quand bien même ce n’eusse pas été le cas, il n’aurait pas eu l'indécence de se plaindre, sa déception ne pouvant rivaliser avec l’affliction de Sennenryu dont la destinée avait été ô combien plus tragique.

Hakuryu avait raconté à Dohko que le dragon noir avait été un humain, autrefois, près de mille ans plus tôt. L'homme avait été un artiste martial émérite, avant qu’un drame ne le fasse sombrer dans la colère et la tristesse, au point de troquer son humanité pour la bestialité.

Cela faisait maintenant trois ans que Dohko s’entraînait auprès de celui qui fut Hei Dong, trois ans qu’il avait été lâché dans le vide au-dessus du bassin de réception de la Grande Cascade, trois ans qu’il avait bien failli se noyer sous le poids de la chute d’eau. Cela avait été son premier test par son nouveau maître et il y avait survécu.

Il avait ensuite entamé un apprentissage beaucoup moins bienveillant que celui qu’il avait connu sous la houlette du dragon blanc. Il avait dû gagner le respect de Sennenryu qui semblait avoir pour les humains une profonde aversion. Toutefois, dès qu’il eût prouvé sa valeur et mérité l’estime du dragon noir, Dohko n’avait plus du tout regretté l’époque où il s’entraînait auprès de Hakuryu.

La bête de Lushan s’était avérée un maître d’une grande sagacité et d’une infinie sagesse, dont la vie interminable et d’une tristesse sans nom lui avait permis d’approfondir d’innombrables connaissances et compétences, dans des domaines d’une diversité étonnante. Il en avait fait profiter son élève, lui ouvrant l’esprit à maints concepts et notions. En particulier, Dohko avait appris à maîtriser l’énergie de son univers intérieur, plutôt que de canaliser celle de son environnement. D’apprenti Sennin de la Contrée Mystique, il était devenu aspirant Saint du Sanctuaire.

Jusqu’au jour où, moins de deux ans après sa venue aux Wu Lao Feng, l’adolescent s’était montré digne de l’armure de bronze du Dragon et avait été consacré chevalier. Néanmoins, Sennenryu ne l’avait pas laissé partir pour la Grèce rejoindre Athéna. Au contraire, il avait poursuivi son enseignement pour l’amener à mériter l’armure qu’il lui destinait réellement : celle de la Balance. 

Au cours de son séjour à Lushan, Dohko avait eu largement le temps de visiter la vallée ceinturée des Cinq Pics. Il avait fini par découvrir, sur un replat embroussaillé et sauvage, les restes d’une tombe délaissée. Il avait identifié l’arbuste décharné qui se dressait vaille que vaille sur le monticule presque effacé par le temps : un yuèjì, un rosier de Chine. Sa lecture du cosmos, cette énergie que le dragon noir, adepte du Qi, lui avait appris à canaliser sans savoir la maîtriser lui-même, lui avait révélé que la vie de ce plant était connectée à celle de Sennenryu. L’adolescent avait alors compris que sous ce tertre reposait la femme de celui qui avait été Hei Dong, celle dont le souvenir avait gardé son époux de la bestialisation complète jusqu’à présent, mais qui, visiblement, n’était plus qu’une image en filigrane dans la mémoire de la créature qu’il était devenu.

Dohko s’était ouvert aux esprits de la Nature pour évaluer l’état de santé du rosier et avait constaté que le dépérissement du végétal était irréversible. Néanmoins, le garçon avait tout entrepris pour rétablir ce miroir de l’âme de son maître – à la place de ce dernier qui en était devenu incapable – tout en sachant que ses efforts seraient vains et ne feraient que reculer l’inévitable.

Il avait fait de son mieux pour soigner le yuèjì. Il en avait désencombré les alentours, désherbé le pied, taillé les branches mortes, enlevé les feuilles sèches. Puis, il avait remis en valeur la tombe en la débarrassant des débris de roche et de la terre qui en avaient estompé les contours. Enfin, il y avait amené le Dragon Millénaire. La bête avait bredouillé un instant, s’était ébrouée, s’était rappelée. Le rosier avait paru se redresser et reprendre en vigueur. Cela avait duré un temps, dont Sennenryu avait profité pour partager son histoire complète avec Dohko, notamment les détails que Hakuryu ignorait et qu’il n’avait donc pas pu transmettre au jeune Sennin avant son arrivée à Lushan.

Mais la malédiction du dragon noir était puissante et il s’enfonçait irrémédiablement dans l’animalité. Le rosier avait recommencé à faner, plus rapidement et intensément qu’auparavant. Quoi que Dohko ait pu tenter…

Près du feu mourant, dans la brise embrumée de la Grande Cascade, le garçon revint brusquement à l’instant présent. Quelque chose l’avait sorti de ses rêveries.

Il remarqua que l’aube pointait. Il était resté perdu dans le passé plus longtemps qu’il ne l’aurait cru. Déjà, l’humidité inhérente à la vallée des Cinq Pics s’élevait en une fine brume, à mesure que la température augmentait au-delà du point de rosée. L’adolescent suivit des yeux la nappe diaphane qui s’accrochait éperdument au sommet des monts. C’était peine perdue pour elle. En cette saison, la siccité finissait toujours par remporter son combat quotidien contre l’humidité. C’était inéluctable et il y avait un aspect à la fois réconfortant et tragique à cette constance. 

Derrière lui, Sennenryu grognait sourdement et se crispait, en proie à l'une de ses crises durant lesquelles ses souvenirs revenaient le tourmenter. C’était cela qui avait brisé la divagation de Dohko. Elles étaient de plus en plus fréquentes à mesure que le dragon noir abandonnait son humanité et chacune d’elles correspondait à la disparition d’une fleur du grand rosier de Chine. Le garçon avait déjà pu le vérifier à maintes reprises. Il ne savait pas lesquelles des chutes florales ou des crises mentales étaient les causes et lesquelles étaient les conséquences, mais il était certain d’une chose : lorsque le yuèjì aurait perdu toutes ses efflorescences, le Dragon Millénaire serait alors une bête sauvage à part entière.

Nul mot ne pouvait rompre ces crises. Aussi l’adolescent gardait le silence lorsque son maître en était victime. Il eût été plus indu que sage de tenter d’apaiser la créature qui préférait de toute façon combattre seule ce qui la hantait. Par ailleurs, concentration et vigilance étaient de mise pour le disciple. Au sortir de ses accès identitaires, le dragon noir se faisait plus distant, voire plus violent, son regard hazel se faisant plus dur, plus sauvage, et il arrivait qu’il s’oubliât. Sa noèse s’étiolait, tels les pétales d’une fleur fanée dans le vent de fin de printemps, tandis que sa hylé s’affirmait, fruit en véraison à mesure que l’esprit humain le cédait à l’animal. 

La prudence qui imprégnait Dohko, au cas où la crise tournerait mal et où les convulsions se changeraient en spasmes destructeurs, ne put étouffer la mélancolie qui l'étreignait. Il était triste pour son maître, qui avait parfaitement conscience de son état. Son temps était compté, il s’en était ouvert à son disciple. En attendant, le jeune homme devrait tout faire pour aider le dragon à respecter le serment que ce dernier avait prêté à Itia. Lui, Dohko, destiné à être le Taonia du Tigre, devenu le Saint du Dragon, frondeur, passionné et impulsif par moment, respectueux, nonchalant et réfléchi à d’autres, avide de connaissance et hâtif de les transmettre, avait vraiment tout pour hériter de la Cloth de la Balance s’il en croyait Sennenryu.

Un autre profond soupir s’exhala de la bête et Dohko sentit son maître s'ébrouer, non pas pour le repousser, mais plutôt comme pour écarter les mauvaises pensées qui gangrenaient son âme. Le Dragon Millénaire luttait, sa maîtrise de lui se traduisant par des crampes mettant à mal ses muscles colossaux. Le garçon ne bougea pas, il n'était pas en danger pour le moment. La crise dura longtemps et l’adolescent s’évertua à ressentir davantage de confiance que d’inquiétude. Comme tout animal, son maître était sensible aux émotions de ceux qui l’entouraient. Garder espoir et contenance était donc le meilleur moyen pour le garçon d’aider le dragon. 

Combien de temps restait-t-il encore à sa conscience avant que celle-ci ne s'estompe et que la bête ne supplante totalement le maître ? Il valait mieux ne pas y songer. 

Sennenryu avait avoué à Dohko avoir déjà songé à s’abandonner totalement à la féralité. Tant pis pour la mémoire de Chun Li. De toute façon, espérer la revoir dans l’au-delà sous cette forme draconique était vain… comment pourrait-elle encore vouloir de lui ? Mais instruire Dohko l’avait amené à mieux réfléchir aux valeurs qu’il possédait encore, au point qu’il ne pouvait plus envisager le moins du monde de finir en bête sauvage dénuée de raison. En cela, Li Bai, Itia et Hakuryu avaient eu raison : au fond de lui, il avait toujours été un maître… et il devrait mourir en tant que tel. Il avait donc fait une promesse à son dernier disciple : quand l’heure serait venue, avant que la dernière once de son humanité ne disparaisse avec la dernière bribe de souvenir de sa douce épouse, alors que la dernière fleur de yuèjì tomberait, il s’élèverait.

Ce moment fatidique survint cinq ans après l’arrivée de Dohko à Lushan. L'armure de la Balance lui avait accordé ses faveurs quelques jours auparavant et le nouveau Saint d’or était sur le point de se rendre au Sanctuaire. Dernièrement, Sennenryu ne parvenait plus à aligner plus de quelques mots. Sa déshumanisation s'était accélérée drastiquement et il n'était plus capable que d’émettre des sons animaux. Le jeune chevalier abordait la situation avec philosophie et tentait de toujours afficher un air serein et encourageant. Rien n'aurait plus mis en rage son maître, lui qui avait accepté sa condition, que de voir de l'apitoiement chez son élève. 

Avant de partir pour le domaine d’Athéna afin de prendre ses fonctions, Dohko alla rendre visite au pied de yuèjì. Il ne lui restait plus qu'une seule branche défoliée et cassante. Le dernier pétale de la dernière fleur y vacillait sur son pétiole. C'était pour aujourd'hui : la Nature et le Cosmos le lui annonçaient. Le jeune homme se permit un sourire attendri et déclara sur la tombe :

— Je n'ai pas le don des mots comme votre époux, Chun Li. Au bout de mille ans, le temps est venu de vous retrouver. Si la vie me donne jamais une fille, je la nommerai d’après vous. Quant à Hei Dong, il vivra en moi, son dernier disciple, aussi longtemps que je respirai, je vous en fais la promesse.

Dohko voulut caresser la pièce florale en guise d’hommage, mais il se reprit. Elle devrait tomber quand son maître s'élèverait.

— Je dois le rejoindre, à présent. Il faut que je sois là pour lui… C’est la fin.

Le Saint d’or se releva et laissa couler la larme qu'il n’avait pas réussi à réprimer. Bravement, il l'essuya et s’imposa un sourire franc avant de rejoindre la Grande Cascade, où il savait trouver Sennenryu. Quand il y parvint, il ôta sa chemise et plongea dans le bassin de rétention.

— Dohko, fils du Tao, parla le dragon noir dans un ultime regain d’humanité. L'eau de cette cascade est excellente.

Le jeune homme se dirigea vers l’origine de la voix. Il ne voyait pas encore son maître, dissimulé dans les ombres aquatiques.

— Comme la terre, tu devras t’en imprégner, la sentir couler en toi, sans jamais te dessécher.

Le nouveau chevalier de la Balance distingua enfin le Dragon Millénaire. Son regard brillait d’une infinie mélancolie, mais aussi d’un grand soulagement.

— Jamais, tu m’entends ?!

Dohko stoppa sa nage et se laissa flotter entre deux eaux, face à la bête de Lushan. Il sourit avec assurance avant de répondre en imprimant ses mots dans son cosmos :

— C’est promis, maître.

Celui qui fut Hei Dong observa son disciple avec attention.

— C’est parfait, confirma-t-il.

Puis, son regard se voila de bestialité et il s’ébroua, comme si son corps et son esprit rejetaient soudainement et douloureusement l’accès de conscience qui venait de l’habiter.

— Écarte-toi, Dohko ! Je veux mourir en homme avant qu’il ne soit trop tard ! rugit le Dragon Millénaire. 

L’élève se décala de la trajectoire de son maître et remonta précipitamment à la surface, accompagnant la gerbe d’éclaboussures que provoqua la résurgence du dragon noir. Depuis les Neuf Sources, celui-ci se propulsa dans le cosmos, jusqu’au firmament qui le consuma en une étoile filante tentant de retourner aux Neuf Cieux.

Ainsi périt le maître changé en bête redevenue maître : l’ultime dragon de Lushan.

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