La femme qui tua le marchand d'armes

Chapitre 3 : Partie III – La famille qui recueillit son fils

Chapitre final

4184 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 07/08/2021 16:44

Partie III – La famille qui recueillit son fils

 

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Plusieurs individus se trouvaient là, une vraie famille attablée autour d’un repas. Des Impériaux et Brétons, quatre Khajiits, il y avait même trois représentants de la race bosmer, entre autres. Cicéron contempla tous les visages avec curiosité ; cela lui semblait si étrange et si familier à la fois. L’appréhension serra son cœur, l’étouffant entre ses griffes acérées et glaciales, le privant de toute la liberté qu’il réclamait afin de battre. Il déglutit. Que faisait-il en ces lieux ?

Puis l’un des hommes-chats qu’il avait suivis jusque là fit pivoter une oreille dans sa direction ; son pied avait malencontreusement heurté une pierre, révélant sa position à tous. Tournant la tête, il le dévisagea d’un bref coup d’œil et, l’instant d’après, Cicéron se retrouva face contre terre, plaqué au sol, incapable de faire le moindre mouvement sans grimacer – ni même simplement bouger. Le genou du Khajiit enfoncé dans son dos le faisait horriblement souffrir, tout comme la terre et les pierres qui râpaient son visage. Il n’était même pas surpris de l’issue de cette rencontre. À quoi donc s’était-il attendu ? Jamais on ne l’aurait accueilli à bras ouverts après une telle infiltration. Il était un intru, un étranger à leur famille. C’était ainsi qu’il devait être reçu, et de nulle autre manière.

Un tumulte de voix s’éleva, toutes vociférant plus fort les unes que les autres. Du coin de l’œil, il vit une Impériale à la peau foncée qui trépignait, la main sur le pommeau de son épée, prête à dégainer et asséner un coup. Puis on le saisit à la nuque – il sentit le désagréable contact des griffes du Khajiit contre sa peau, et frémit à l’idée qu’elle pussent se planter dans ses chairs –, le força à se relever, et on l’envoya embrasser le sol quelques mètres plus loin. Ses genoux et ses coudes le lançaient, irrités par les pierres contre lesquels ils s’étaient frottés. Si ses vêtements survivaient à cela, il aurait beaucoup de chance.

Et s’il survivait à cette soirée, alors il se considérerait comme le plus chanceux des hommes.

Autour de lui, une petite quinzaine de personnes formait un cercle de visages hostiles, et tous semblaient prêts à le réduire au silence s’il tentait de riposter, par le biais d’armes tranchantes ou bien magiques, à défaut de leurs mains nues.

« Je vous en prie, ne me tuez pas ! implora-t-il en se mettant sur les genoux.

– À quoi rime tout ceci ? grogna un Bréton plutôt âgé à l’air peu commode en se tournant vers ses voisins.

– Je vous en supplie ! »

Il aperçut vaguement, du coin de l’œil, une silhouette s’approcher du cercle. Le nouvel arrivant resta en retrait, semblait juste les observer nonchalamment, sans daigner prendre part au raffut.

« Qu’est-ce que cet étranger fait ici ? » vociféra l’Impériale à la peau foncée qu’il avait aperçue plus tôt, tandis qu’elle s’adressait aux deux Khajiits qui baissaient honteusement la tête, tout en désignant du bout du doigt Cicéron.

Les deux félins répondirent, l’un complétant presque la phrase de l’autre, justifiant ne pas avoir entendu qu’on les suivait à travers les tunnels. Le Bréton grimaça, lançant une pique acerbe à leur égard, vantant leur ouïe si peu fine, indigne de la réputation de leurs congénères. Nul ne releva, tous étaient bien trop préoccupés par ce conseil imprévu, et par l’étranger qui s’était invité chez eux.

« Et toi ! gronda la femme en posant de nouveau ses yeux foncés sur son visage. Que fais-tu ici ? Parle avant que je ne te tranche la gorge ! »

Ce faisant, elle porta la main à son arme, et semblait terriblement prête à la dégainer, et à l’enfoncer dans le corps du jeune homme, qui s’imaginait déjà ressentir la douleur, et qui percevait presque la sensation de son sang coulant hors des plaies, imbibant ses vêtements, et se répandant sur le sol… Il avala difficilement sa salive, et contint du mieux qu’il put ses tremblements. Le visage relevé en direction du cercle, il se sentait horriblement honteux dans cette position de faiblesse le laissant à découvert. Ça n’était plus qu’une question de minutes avant que l’un des assassins ne se décidât à mettre fin à ses jours.

Il inspira un grand coup, amassant tout le courage qu’il lui était possible de trouver. Il était terrorisé, on eût presque dit un enfant qui venait de faire le pire des cauchemars, et ses yeux se posant sur les visages hostiles appelaient douloureusement leur pitié et leur clémence. Sauf que tout ceci était bien réel, et il n’était plus un enfant. Il n’avait plus de parents dans les bras desquels chercher du réconfort – il n’en avait, à vrai dire, jamais eu.

« Je m’appelle Cicéron, déclara-t-il d’une voix étonnamment sûre et affirmée, en opposition totale avec le tumulte qui résonnait à l’intérieur de son corps. Et vous avez tué mon père ce matin ! »

Il se surprit lui-même à omettre son nom de famille. Nul besoin, il ne voulait plus être lié à cet homme qu’il exécrait tant. Alors pourquoi venait-il de le mentionner ? Lui-même l’ignorait, et il ne voulait pas perdre son temps en y réfléchissant.

Tous semblaient avoir eu vent du meurtre, puisque personne ne posa la question de savoir de qui il s’agissait. Il entendit quelqu’un murmurer le nom de son père ; il frémit de dégoût à l’évocation de cette ordure qui n’avait obtenu que ce qu’elle méritait. Un Bosmer, qui avait gardé le silence jusqu’à présent, ricana, les bras croisés sur son torse.

« Et ? Tu demandes réparation ? Désolé, gamin, mais on ne fait pas ça ici. »

La silhouette, à quelques pas du cercle, releva la tête, visiblement intriguée par ce qui se passait là. Un Impérial aux allures de meneur lui jeta un rapide coup d’œil, avant de reprendre le fil de la discussion, dont il ne perdait pas une miette.

« Je ne vous demande pas de réparation, bégaya le jeune homme en remettant à sa place une mèche rousse venue glisser devant ses yeux. Je… »

Il chercha un instant ses mots, réfléchissant à la meilleure manière de formuler sa requête. C’était un souhait étrange, peut-être complètement insensé, mais c’était la seule solution qu’il avait trouvée. Cet étrange sentiment qui l’avait si violemment pris, cette soudaine envie d’achever son propre père de ses mains, et d’être si proche du but… Cela n’avait rien à voir avec sa frustrante tentative de la veille. Il avait agi dans l’instant, il n’avait pas eu le temps de songer à ce qu’il faisait. Cela avait été la réponse instinctive de son corps face à l’appel du parricide. Et cela avait été exaltant.

« Je veux que vous m’appreniez à assassiner, lâcha-t-il finalement après un soupir. Je veux tuer comme vous le faites. »

Voilà. Il l’avait dit. Il avait avoué ce secret qu’il pensait inavouable. Et on l’avait écouté. Sans rire, ni lui pointer d’arme sous la gorge.

L’Impérial aux airs paternels qui avait remué un peu plus tôt s’avança, brisant le cercle, et s’approchant d’un ou deux pas en direction de Cicéron. Il semblait intrigué par ce qui se passait dans leur repère.

« C’est une drôle de requête que tu nous fais là, petit, » souffla-t-il, mi-sérieux, mi-amusé.

Le jeune homme grimaça à l’utilisation de ce sobriquet désagréable. Mais il devait l’admettre, il se démarquait du groupe par sa petite taille, en plus de son jeune âge. Cependant, le simple son de la voix de l’individu fit naître en Cicéron la conviction que c’était lui qui dirigeait, ici-bas. Peut-être se trompait-il. Il ne connaissait rien des us et coutumes de ces personnes-là qui vivaient en marge de la société, et y contribuaient à leur façon. Et il voulait apprendre.

« Comment peut-on savoir que tu ne nous mènes pas en bateau ? » reprit-il, un sourcil levé.

Leur réaction était tout à fait compréhensible, et pourtant… Cicéron ne voulait pas s’étendre sur ces désagréables raisons qui l’avaient conduit à agir si étrangement. Penser à tout ce qu’il avait vécu, tout ce qu’il avait subi à cause du non-regretté Humilis Salvius… Ses humiliations, ses défauts, cet horrible nom qui le suivait partout où il se rendait, et cette ressemblance physique indéniable qui prouvait, au-delà de leur lien patronymique, qu’ils étaient liés par le sang… Tout cela faisait naître en lui une rage indicible, dont il ne saurait se débarrasser aisément. Il voulait oublier tout cela, et enfin vivre en paix. Et, si ces personnes l’acceptaient au sein de leur groupe, alors peut-être y arriverait-il.

« Mon père était tout ce qu’il me restait, confia-t-il. Je le détestais. J’ai souvent souhaité sa mort, mais je n’ai jamais pu me résoudre à la commanditer. »

Les individus s’échangèrent des regards intrigués, inquisiteurs, parfois même moqueurs. Mais aucun ne l’interrompit dans son échange avec celui qui paraissait bel et bien être le meneur.

« J’ignore qui était l’homme qui vous a payés pour le tuer, ajouta Cicéron en maîtrisant un peu mieux le ton de sa voix, mais je lui en suis reconnaissant. »

L’Impérial l’écouta en acquiesçant, ses yeux ambrés scrutaient le jeune homme de haut en bas. Il garda longuement le silence, sans bouger, avant de finalement s’éloigner du cercle, et de rejoindre un peu plus loin la silhouette qui restait en retrait, et semblait répugner l’idée de se joindre aux festivités. Des murmures s’élevèrent, chacun discutait avec son voisin, y allant de sa petite remarque concernant la scène qui se déroulait au sein de leur demeure dissimulée du public.

« Humilis avait un fils ? fit une Bosmer non-loin de lui. Je l’ignorais.

– En même temps, à force de toujours être en-dehors de la ville, tu finis par rater la plupart des ragots, » soupira une Khajiite en haussant les épaules.

L’homme discuta longuement avec l’individu gardé à l’écart du groupe. Un marginal, peut-être ? Quoi que ces deux-là pussent se raconter, Cicéron ne pouvait en comprendre le moindre mot. Les yeux plissés, il scrutait leurs visages, espérant saisir quelques mots sur leurs lèvres, en vain. Il remarqua, cependant, que la personne qui gardait son dos appuyé contre le mur, et dont la coule masquait le visage, était une femme, à l’horrible balafre striant le côté droit de son visage. Cinq cicatrices parallèles, rougeâtres, signe d’une violente altercation ayant laissé d’effroyables traces. Il sentit un frisson lui parcourir le dos. Cette femme lui inspira, en cet instant, une terreur viscérale.

Il croisa son regard. Et elle chancela, s’agrippant d’une main au bras de son camarade, portant l’autre à son visage. Des gémissements et des pleurs lui parvinrent ; le silence se fit dans les environs, tous restèrent à l’affût, les yeux tournés vers elle.

« Je me demande ce que ça sera cette fois encore, murmura quelqu’un.

– Reste à savoir si elle en parlera à Livius, et s’il nous partagera l’information, » ajouta une autre voix.

Combien de temps restèrent-ils tous ainsi ? Le visage de la femme se creusa violemment, les veines de son visage se firent visibles, violacées, et rendirent les cicatrices plus atroces encore. Elle sembla se reprendre quelque peu, et lorsqu’elle parut de nouveau maîtresse d’elle-même, elle échangea de nouveau avec l’Impérial. Il ne faisait plus aucun doute, cet homme – Livius – était le meneur de la confrérie d’assassins qui se terrait sous Bruma. Cicéron les regardait avec effroi, incapable de comprendre ce que pouvait bien vouloir dire cette scénette qui venait d’être jouée devant eux. Et le silence presque cérémonieux des autres membres pesait lourdement.

Puis, après quelques discrets échanges qui ne concernaient qu’eux deux, le meneur se tourna, et l’apostropha.

« Bien, tu peux peut-être rejoindre nos rangs. Mais tu devras nous prouver ce que tu vaux. »

Il ramassa une épée de bois abandonnée là depuis probablement longtemps, et la lui envoya.

« Attrape. »

Cicéron se releva rapidement, chancelant légèrement alors que le sang irriguait de nouveau correctement ses jambes, et s’en saisit de justesse. Il devait assurément arborer un air hagard et stupide alors qu’il le dévisageait, une question silencieuse adressée dans son regard.

« Aemillia sera ton adversaire, annonça le dénommé Livius, en désignant d’un simple geste la femme qui se préparait déjà pour l’affrontement. Elle se bat à la dague. »

En effet ; il la vit dégainer une petite arme, et la saisir fermement par la poignée. Tandis qu’elle s’approchait, l’angoisse revenait à la charge, cognant comme des tambours de guerre dans son crâne. À moins qu’il ne confondît cela avec les battements de son cœur ?

« Tu devras la désarmer, et l’assassiner, fit l’Impérial en énonçant les règles du duel qui se préparait. Pour de faux, bien évidemment, je ne veux pas risquer la vie d’une de mes sœurs. Soit en lui tranchant la gorge, soit en l’empalant de ton épée. »

Pour lui qui avait à peine touché aux armes que vendait son père, cela relevait d’un véritable défi désagréable dont il doutait de l’issue. Pouvait-il seulement s’opposer à elle ? Elle était un assassin professionnel – qui savait à quand remontait la dernière fois qu’elle avait tué ? Peut-être l’avait-elle fait le matin-même. Ou juste avant son arrivée. Peut-être revenait-elle d’un meurtre tandis qu’il provoquait ce raffut dans leur immense salle souterraine. Cela expliquerait son retard au rassemblement. Le jeune homme déglutit.

 « Si tu y parviens, alors tu pourras rejoindre nos rangs. Mais si tu échoues, ce sera toi qui finiras égorgé ou empalé. Qu’en dis-tu ? »

C’était quitte ou double. Il n’avait plus d’issue possible, il devait à tout prix réussir cette épreuve s’il voulait survivre. Oh, pourquoi avait-il fallu qu’il suivît ces deux khajiits ? Pourquoi avait-il fallu qu’il ressentît un tel besoin de violence envers son père ?

Ce fut à cet instant, alors qu’il observait une énième fois son adversaire, qu’il remarqua un détail. L’œil balafré était blanchâtre, et ne fixait que du vide. Rien ne s’y reflétait, à part les faibles flammes qui animaient le cœur du sanctuaire.

« Vous me mettez au défi d’attaquer une aveugle ? » fit-il innocemment.

La consternation l’envahit. Quelle idée cet homme avait-il en tête ? N’était-ce pas étrange que de l’envoyer affronter une personne ayant un handicap aussi contraignant que cela ? Les assassins pouvaient-ils toujours œuvrer tout en ayant une vision réduite ? Ou bien n’était-ce pas là une humiliation qu’on lui faisait subir ? Ils se moqueraient avec plaisir de lui s’il ne parvenait pas à mettre hors-jeu une infirme.

« Seul un incompétent ne pourrait la vaincre, » affirma cependant Livius, comme s’il avait lu dans ses pensées.

Raison de plus pour ne pas perdre la face. Partagé entre l’appréhension et l’incompréhension, il serra un peu plus sa prise autour de l’épée de bois. Il devait la toucher, au moins ça. Et ne pas se faire toucher. C’était peut-être cette partie-là la plus difficile. Survivre. Il retint un rire inapproprié. N’était-ce pas ce qu’il avait fait avec son père pendant toutes ces années ? Éviter les coups, il y était habitué. S’il ne pouvait l’atteindre, peut-être pouvait-il au moins esquiver.

Le cercle d’assassins s’ouvrit, formant une arène dans laquelle aurait lieu l’affrontement. Tous restèrent silencieux, il n’y eut pas même le moindre murmure, la moindre réflexion émise. La femme – Aemillia, c’est bien ça ? – s’approchait lentement, et semblait prête à lui trancher les membres et les chairs aussi facilement qu’elle ne respirait.

Cicéron inspira un grand coup, et tenta de se reprendre. Il devait faire de son mieux. Ne voulait-il pas aller de l’avant ? Affronter son passé ? Et accepter cet étrange sentiment qui se faisait plus prenant, plus poignant, et semblait l’entourer de ses bras pour ne plus jamais le relâcher ? Était-ce donc cela, l’envie de meurtre qui les animait eux aussi ? Il serra ses mains autour de son arme de fortune, et se mit à son tour en position. Il essaya d’observer l’attitude de la femme, la manière dont elle se préparait à attaquer. Mais il n’y connaissait diablement rien. Comment allait-il bien pouvoir se tirer de ce guêpier ?

Par Stendarr, pourquoi avait-il fallu qu’il fît ces choix insensés ?

La femme sembla agacée de le voir hésiter et rester sur ses gardes. Elle fit soudainement un bond dans sa direction. Elle voulait visiblement seulement l’effrayer, probablement pour le pousser à l’abandon. Mais il ne flancherait pas. Il remarqua au dernier moment le reflet brillant de son arme, qui manqua de peu de s’enfoncer dans ses chairs, de le transpercer, de répandre son sang encore chaud sur le sol de pierre et de terre sale. Alors que Cicéron faisait un pas sur le côté dans un mouvement tardif et désespéré pour sauver sa peau, il porta un coup, simple et maladroit, mais qui atteignit la cible, en pleine poitrine, heurtant son corps du plat de l’épée de bois, suffisamment violemment pour qu’elle ne s’écroulât et ne se réceptionnât sur ses genoux. La femme haleta. Avait-il été capable de lui couper le souffle rien qu’en la heurtant ainsi ? Ou bien n’avait-elle pas été distraite par autre chose ?

Il fit un pas en arrière, et se souvint des consignes données par Livius. Égorger ou empaler. Égorger ou empaler. Les mots résonnaient dans sa tête. Il devait agir vite, profiter du fait que l’adversaire était à terre pour agir. Dépêche-toi, dépêche-toi, dépêche-toi !

Il voulut s’élancer et trancher – pour de faux – la première chose qu’il pourrait trouver. La gorge ou les viscères.

L’Impériale leva la main. Signe d’abandon, de défaite.

« Il est apte, » grogna-t-elle, avant de se remettre debout.

Époussetant ses genoux salis par la terre, elle ajouta d’un air peu ravi que Cicéron pouvait rester. Cela voulait-il dire qu’il était admis ? Qu’il avait réussi leur petit test ?

« Mais, protesta-t-il, bien que ses mots dépassassent sa pensée, je n’ai pas—

– Dans ce cas c’est décidé, » coupa Livius, faisant fi de son avis sur la question.

La tête du jeune homme tournait. Tout allait si vite, nul ne pouvait prendre la parole si ce n’était le meneur. Avait-il réussi ? Il semblait que oui. Mais pourquoi le doute planait-il encore ?

« Nous procéderons au rituel d’initiation ce soir, » ajouta-t-il.

Un sourire espiègle étirait ses lèvres tandis qu’il appelait la femme afin d’attirer son attention. Cicéron vit cet échange discret entre les deux assassins, l’un affichant un air ravi et satisfait, l’autre gardant une mine impassible et presque irritée. Avait-il réellement le droit d’être ici, de rester ? Après tout, cette femme semblait presque opposée à cela, à en voir son attitude distante et réservée. Pourquoi l’avait-elle autorisé ? Pourquoi avait-elle accepté ?

Cicéron voulut s’asseoir un instant. Incapable de réaliser ce qui venait de se passer, il avait besoin de reprendre son souffle, de prendre l’air, bien que cela fût difficile en se trouvant sous terre, sous la ville et ses fondations, terrés comme des ragnards. Ses poumons se gonflaient et s’affaissaient rapidement, bien trop rapidement, et son cœur s’emballait. La peur le reprenait à nouveau. Mais il ne devait rien laisser paraître. Oh, pourquoi son esprit oscillait-il autant ? Ne pouvait-il pas rester brave un peu plus longtemps ? Il avait trouvé le courage de prendre en filature ces deux assassins, et s’était présenté au reste de leur groupe. Il avait énoncé sa requête – il ne parvenait toujours pas à y croire, il l’avait vraiment fait – et on l’avait entendu, on l’avait écouté. Sans se moquer, sans railler. Personne n’avait fait de plaisanterie au sujet de son nom si risible, de sa petite taille indécente. Non, ils l’avaient écouté, et ils l’avaient mis à l’épreuve. Et il avait réussi. Cela voulait-il dire qu’il deviendrait lui aussi un assassin ? Le voulait-il vraiment ? Voulait-il vraiment tuer ? Tuer comme il avait voulu tuer son père ? Trop de questions l’assaillaient.

La voix de Livius le ramena à la réalité, chassant toutes ces pensées agressives et oppressantes.

« Tu seras son mentor, fit-il à l’attention de l’Impériale. J’imagine plutôt notre nouveau frère manier la dague. »

Nouveau frère… Ces mots résonnèrent étrangement. La crainte laissa place à un sentiment fortuit, quelque chose de chaleureux. Était-ce du réconfort ? Comme si l’air presque paternel qu’adoptait l’homme le consolait, Cicéron se sentit apaisé.

Tout s’était passé si vite. Et pourtant, cela n’avait été l’histoire que de quelques instants. Bien que les visages fussent toujours quelque peu hostiles, il se dégagea de la foule un air accueillant. Cette étrange famille composées d’ethnies en tous genres, Mens, Mers et Betmers, regroupées sous un même intérêt, desservant une même cause, lui ouvrait ses bras. Il n’avait plus qu’à tendre la main vers elle, et l’accepter comme elle l’acceptait là.

Il retint un tremblement, non plus d’appréhension, mais d’excitation. Sa nouvelle vie commençait désormais. Une fois ce « rituel » passé, il serait officiellement membre de cette communauté. Les Hommes la redoutaient, mais ne pouvaient s’empêcher de faire appel à ses services.

La Confrérie Noire.

Il parcourut du regard les environs, sa nouvelle demeure. Son nouveau refuge. S’y sentirait-il bien ? Là au moins, il ne craignait plus son père. Sa mort n’aurait apporté que de bonnes choses à son pauvre fils.

« Et puis, fit Livius à demi-voix, bien que Cicéron pût entendre ses paroles, vous vous ressemblez un petit peu, tu ne trouves pas ? »

L’Impériale haussa les épaules, et s’éloigna, retrouvant sa tranquillité dans le calme du sanctuaire. Le cercle se dissout, chacun retourna à ses occupations, à l’exception de quatre membres. Seul Livius restait aux côtés de Cicéron, les trois autres gardaient une distance raisonnable.

Tandis qu’on l’emmena dans une pièce décorée par un vitrail représentant Sithis – le Père qu’ils vénéraient, tel qu’on le lui apprit – Cicéron ne put s’empêcher de s’interroger. À quoi ressemblerait son avenir désormais ?

 

S’il avait su ce que lui réservait le destin, à l’issue de ces tunnels, peut-être ne s’y serait-il pas engagé.

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