Les enfants de Bordeciel

Chapitre 7 : Faillaise

4711 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 28/05/2023 19:31

Chapitre 7 - Faillaise



Les lueurs des deux lunes Masser et Secunda se mêlaient aux éclatantes aurores boréales qui dansaient dans le ciel nocturne de Bordeciel, éclairant faiblement la carriole qui avançait lentement sur le chemin rocailleux menant à Faillaise. Hunfen, mentalement épuisé par les événements récents, avait fini par s'endormir, ses larmes séchant sur ses joues. La nuit était froide et le vent, bien que soufflant en légère brise, faisaient frissonner le jeune garçon dans son sommeil. Il se réveilla à moitié, grelottant, et se recroquevilla inconsciemment contre Lydia, cherchant instinctivement chaleur et réconfort. Satisfait, il se rendormit aussitôt, blotti contre la guerrière.

Lydia sentit le poids de l’enfant contre elle etsoupira en levant les yeux au ciel, ses pensées vagabondant dans la nuit silencieuse. Sa situation actuelle était frustrante, pour ne pas employer de terme plus grossier. Depuis qu’elle était en âge de combattre, elle avait travaillé sans relâche dans le but de devenir une huscarl, rêvant du jour où elle serait assignée à la protection d'un thane, voire d’un jarl, et servirait avec honneur et bravoure. Au lieu de cela, elle se retrouvait à assurer une « mission d’escorte » consistant à conduire un gamin pleurnichard à Faillaise. Son rêve de constituer, selon l’expression consacrée, « l’épée et le bouclier » d’une importante personnalité, de la défendre contre quelque ennemi sournois, se retrouvait en cet instant bradé contre une affectation ennuyeuse qui consistait avant tout à s’assurer que l’enfant ne s’éclipse pas avant d’être arrivé à bon port. Tout cela était une insulte envers ses aspirations et ses compétences de guerrière.

Cependant, alors que le sommeil agité de Hunfen le poussait à se blottir davantage contre elle, Lydia sentit son cœur s'attendrir. Elle baissa les yeux vers l’enfant endormi, pensant à tout ce qu'il avait traversé en si peu de temps. Un léger sourire étira les lèvres de la guerrière. Ce n'était peut-être pas la mission qu'elle avait espérée, mais elle n’était pas non plus totalement dénuée de sens. Il fallait bien que quelqu’un se charge de protéger ce jeune garçon et de l'accompagner dans ce qui était pour lui une aventure.

Lydia secoua légèrement la tête pour se reconcentrer sur la tâche qui lui avait été confiée. Elle ajusta sa position, enveloppant Hunfen de son bras pour le réchauffer et le rassurer dans son sommeil. Après tout, le devoir d'un Huscarl était de protéger, et c'était exactement ce qu'elle allait faire, peu importe qui se trouvait à ses côtés.

Levant les yeux vers l'horizon, elle remarqua que la Gorge du Monde, cette gigantesque montagne qui dominait Blancherive, était désormais derrière eux. Ils étaient maintenant officiellement entrés dans la châtellerie de La Brèche, se rapprochant de leur destination.


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Alors que la carriole approchait de Faillaise, Hunfen ne pouvait s'empêcher de jeter des coups d'œil furtifs à Lydia, appréciant sa présence rassurante. Il se sentait quelque peu embarrassé d'avoir inconsciemment cherché sa chaleur et son réconfort durant le voyage, s'accrochant à elle comme un jeune enfant à sa mère. Cependant, malgré cette gêne, il était heureux d'avoir la guerrière à ses côtés, sa présence lui conférant un sentiment de sécurité qui lui rappelait celui qu'il avait éprouvé en accompagnant Ralof et Hadvar jusqu'à Rivebois.

Enfin, la carriole s’engagea sur le chemin menant à l’entrée de Faillaise. Hunfen, les yeux écarquillés, observait attentivement la ville qui se détaillait devant lui. Malgré la fatigue et l'anxiété qui l'habitaient, la curiosité du jeune garçon avait été piquée par cette nouvelle contrée. Faillaise était construite au bord d'un lac paisible, et quelques bâtiments, érigés sur pilotis, étendaient la ville au-delà de ses murs en avançant sur l'eau. Des bouleaux aux écorces blanches et argentées poussaient en abondance autour de la ville, leurs branches graciles se balançant doucement dans la brise légère.

La carriole s’arrêta, laissant descendre les passagers qui entrèrent dans la ville. Les bâtiments étaient assez basiques, construits dans leur grande majorité entièrement en rondins de bois sombre, le tout donnant un aspect rustique et modeste à la ville. Seuls les demeures les plus importantes avaient des murs de pierre. Hunfen remarqua également un canal qui traversait la ville en formant un arc-de-cercle. Situé quelques mètres en contrebas des bâtiments, et accessible par des escaliers qui descendaient à plusieurs endroits, il créait ainsi une voie navigable interne. Les rues étaient animées par les habitants vaquant à leurs occupations, les marchands criant leurs offres, des artisans s’affairant à leur ouvrage, le tout sous la surveillance de la garde de la ville qui patrouillait nonchalamment. Néanmoins, malgré l'activité qui régnait, le jeune Nordique ne pouvait s'empêcher de ressentir une atmosphère étrange, voire oppressante, sans qu’il ne pût dire d’où elle provenait. Peut-être était-ce dû aux bâtiments sombres, ou aux eaux grises du canal d’où remontait une odeur désagréable ? Ou au château, rare demeure de pierre, qui émergeait des autres bâtiments ? Quoi qu'il en fut, il ne se sentait pas à l'aise dans cette ville, comme si quelque chose d'invisible pesait sur lui.

Lydia remarqua son expression troublée et posa une main réconfortante sur son épaule. « Ne t'inquiète pas, Hunfen, lui dit-elle. Faillaise a ses particularités, mais tu ne resteras pas longtemps. Bientôt, ton père te rejoindra et tout ira bien. » L’enfant hocha la tête, essayant de chasser le sentiment de malaise qui l'envahissait. Il se concentra sur les pas de Lydia, la suivant à travers les rues pavées de la ville, tout en observant attentivement les bâtiments et les gens qu'ils croisaient. Au fond de lui, il espérait que Lydia avait raison et que son père arriverait bientôt. Mais en attendant, il devait faire face à cette ville étrange et à l'atmosphère pesante qui l'entourait.

Lydia et Hunfen arrivèrent finalement à l'orphelinat Honorem, un bâtiment modeste adossé au mur d'enceinte de la ville. Ils franchirent la porte d'entrée et furent accueillis par une jeune femme brune, au visage doux et bienveillant.

« Bonjour, dit-elle avec un sourire chaleureux. Je suis Constance Michelle. Comment puis-je vous aider ? »

Lydia prit la parole et expliqua la situation à Constance, mentionnant les instructions du Jarl Balgruuf et lui remettant une donation de la part de ce dernier pour les soins de Hunfen. Constance acquiesça avec compréhension et les conduisit plus à l’intérieur de l'orphelinat.

Une vieille femme, au visage fermé et aux traits sévères, entra dans le hall. « Voici Grelod, la directrice de l'orphelinat. » présenta Constance en la désignant d'un geste de la main. Grelod lança un regard dur à Hunfen. « Encore une bouche à nourrir ! » marmonna-t-elle en examinant le jeune garçon de haut en bas. Constance afficha brièvement une expression réprobatrice avant de se tourner à nouveau vers Hunfen. « Ne t'en fais pas pour ça, mon garçon, le rassura-t-elle. Viens, je vais te montrer où tu dormiras. »

Avant qu'ils ne s'éloignent, Grelod attrapa fermement le bras d'Hunfen. « Attends un instant, gamin ! dit-elle d'une voix autoritaire. Ici, les enfants n'ont pas besoin de ces choses ! » Elle retira sans douceur la dague et l'armure d'Hunfen, les déposant sur une table proche. « Tu les récupéreras quand tu sortiras d'ici ! » ajouta-t-elle avec un rictus sarcastique.

Hunfen hocha la tête à contrecœur, tiraillé entre l'envie de protester et la peur de provoquer davantage la colère de Grelod. Il suivit Constance à travers l'orphelinat, jetant un dernier regard attristé vers ses précieux objets. Lydia, qui avait observé la scène en silence, s'approcha alors de Hunfen. « Je dois retourner à Blancherive, maintenant. » lui dit-elle d’une voix douce. Le jeune nordique acquiesça d’un hochement de tête puis, d’une soudaine mélancolie, s’avança et étreignit la guerrière. Celle-ci, après un instant d’hésitation, lui rendit son étreinte, la chaleur de ses bras réconfortant l’enfant une dernière fois. Enfin, Hunfen la regarda s'éloigner, s’efforçant de refouler les larmes que le soudain sentiment d’abandon lui faisait monter aux yeux.

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Pendant les quelques jours qui suivirent, Hunfen fit la connaissance d’autres enfants de l'orphelinat Honorem. Dans leur petit groupe, chacun avait sa personnalité et son histoire. Il y avait Samuel, un Impérial aux cheveux bruns et aux yeux perçants qui, étant un peu plus grand que les autres, avait naturellement pris la tête du groupe. Il se montrait protecteur et veillait sur les autres enfants comme un grand frère. François Beaufort était un jeune Bréton aux cheveux blonds et au regard rêveur. Ses yeux bleus pétillaient à chaque fois qu'il racontait avec une foi inébranlable que ses parents, qui l'avaient déposé là il y a des années, viendraient bientôt le chercher. Il passait souvent du temps à contempler le ciel, comme s'il cherchait un signe de leur arrivée. Hroar, quant à lui, était un enfant nordique aux cheveux châtains bouclés et à la peau pâle, dont le visage était parsemé de tâches de rousseur. Timide et réservé, il avait du mal à s'intégrer au groupe et pleurait souvent la nuit, cherchant toujours une présence rassurante. Enfin, Runa, la seule fille du groupe, était une Nordique aux cheveux châtain clair tressés et aux yeux d'un vert émeraude captivant. Vive et débrouillarde, elle avait un tempérament de feu et n'hésitait pas à se lancer dans des défis pour prouver sa valeur. Elle avait développé un instinct maternel envers les autres enfants, et était particulièrement proche de Hroar dont elle apaisait les pleurs nocturnes. Hunfen apprit également qu'un autre garçon nommé Aventus Aretino avait réussi à s'enfuir de l'orphelinat il y a peu de temps. Les enfants murmuraient à son sujet, admiratifs et envieux.

Hunfen découvrit rapidement la dure réalité de la vie à l'orphelinat. La directrice Grelod, surnommée ironiquement « La Douce », était une femme cruelle et maltraitante. Elle ne manquait jamais une occasion de rabaisser les enfants, leur rappelant combien ils étaient indésirables et qu'ils ne seraient jamais adoptés. Malgré cela, il étaient tous contraints, sous peine de punition, de lui dire à quel point ils l'aimaient et la remercier pour sa prétendue gentillesse. Chez les autres enfants, cette phrase venait de manière automatique, sans aucune conviction, telle une litanie vide de sens. Les conditions matérielles étaient elles aussi précaires, manquant cruellement du moindre confort : Grelod diluait le lait pour économiser et menaçait de priver les enfants de leurs sorties en ville si l'endroit n'était pas propre. Après l’heure du coucher, il pouvait entendre la directrice marmonner ou se plaindre à Constance des enfants. Ainsi, elle accusait Runa de lui avoir volé sept septims, menaçant de la jeter au cachot. Elle s'énervait contre Samuel pour son rôle de leader, s’agaçait des pleurs nocturnes de Hroar, menaçant de lui donner la ceinture s'il ne cessait pas ses larmes, et ne supportait pas que François parle sans cesse de ses parents, voulant l'obliger à accepter son sort.

Ce soir là, la nuit était tombée depuis longtemps et l'orphelinat était silencieux. Grelod s’était enfin endormie, laissant les enfants seuls pour partager un rare moment de répit. Hunfen rejoignit les autres qui s’étaient regroupés au centre du dortoir, où une bougie avait été allumée. Leurs visages étaient faiblement éclairés par la flamme dansante, et ils s’efforçaient de chuchoter le plus discrètement possible.

Samuel prit la parole en premier, ses mots teintés de mystère et de crainte. « Le fantôme du Cavalier Sans-Tête est passé près de Faillaise la nuit dernière. J’ai entendu un garde en parler ! Il rôde la nuit en Bordeciel, il paraît qu'il cherche éternellement sa tête perdue dans les batailles d'un passé lointain. »

Les enfants frissonnèrent, fascinés par l'histoire effrayante. François Beaufort, les yeux écarquillés, ajouta : « On dit que si tu le croises, il te demande de l'aider à retrouver sa tête. Et si tu ne peux pas, il te maudit !

— J'espère ne jamais le rencontrer, murmura Hroar, tremblant légèrement. Il y a déjà bien assez comme ça ici, avec Grelod !

— En parlant de Grelod, intervint Runa, l’excitation transparaissant de ses gestes. J’ai entendu des rumeurs à propos d’Aventus. Il paraît qu’il est retourné chez lui, à Vendeaume. Mais ce n’est pas tout ! On dit qu’il est en train de faire le Sacrement Noir ! Pour Grelod ! »

Les yeux des autres enfants s'écarquillèrent, surpris et excités par cette rumeur. Une exclamation se fit entendre, suivi d’un « Chuuut ! Moins fort ! ». François, les yeux reflétant la bougie et le visage barré d’un large sourire, lança : « Vous imaginez si ça marche ? On verra passer un assassin de la Confrérie Noire, et hop ! Plus de Grelod !

— Mais ça ne va pas causer plus de problèmes ? Intervint Hroar, inquiet. Qui s'occuperait de l'orphelinat ?

— Peu importe, ça sera toujours mieux que cette harfreuse ! » rétorqua François avec un sourire narquois.

Hunfen rit silencieusement. La comparaison de Grelod avec ces monstrueuses créatures hybrides mi-humaines mi-aviaires était étonnamment appropriée. Néanmoins, il éprouvait un sentiment d'inquiétude mêlé de scepticisme à l'idée de faire appel à un groupe d'assassins pour se débarrasser de la vieille femme. D'après ce qu'il en avait entendu, la Confrérie Noire ne proposait ses services qu'en échange d'une somme d'argent bien au-delà des moyens de la plupart des habitants de l'Empire.

François et Hroar partagèrent alors leur récente aventure. « On a réussi à sortir en douce la nuit dernière ! » chuchota François avec enthousiasme. « C'est grâce à Monsieur Brynjolf ! D'ailleurs, on l'a revu et il nous a encore appris quelques astuces sur le crochetage ! »

Hroar acquiesça, les yeux pétillants de fierté malgré la peur qui les habitait encore. « C'était incroyable. Il nous a aussi montré comment marcher sans qu'on nous voie ! Et on a même réussi à entrer dans la maison vide qui donne sur le lac de l’autre coté de la ville, sans se faire repérer ! »

Hunfen était intrigué par ce mystérieux Brynjolf. « J'aimerais bien le rencontrer un jour, dit-il, rêveur. Il a l'air de savoir tellement de choses intéressantes ! » Les autres enfants hochèrent la tête avec enthousiasme.

Soudain, un bruit de grincement retentit, provenant d'une pièce à côté. Les enfants se figèrent instantanément, craignant que Grelod ne se soit réveillée et ne les surprenne en pleine conversation interdite. Ils échangèrent des regards inquiets, puis regagnèrent leurs lits précipitamment mais silencieusement, éteignant la bougie et se couvrant de leurs couvertures pour se protéger du froid et de la colère de la directrice.

Hunfen retenait son souffle, écoutant attentivement pour tenter de déterminer si Grelod était réellement réveillée et se dirigeait vers eux. Les minutes passèrent, et aucun autre bruit ne troubla le silence de la nuit. Il se détendit peu à peu, se rassurant en pensant que le grincement n'était peut-être qu'un craquement de la vieille bâtisse. Finalement, il s’endormit, à l’instar des autres enfants.

oOo

Le soir suivant, François et Hroar décidèrent d'emmener Hunfen avec eux pour une nouvelle escapade nocturne. Les deux enfants voulaient lui montrer la maison vide qu'ils avaient réussi à pénétrer quelques nuits auparavant grâce aux conseils du mystérieux Brynjolf. Hunfen, excité et anxieux, accepta leur proposition avec enthousiasme.

Après s'être assurés que Grelod et Constance s'étaient endormies, les trois amis se faufilèrent jusqu’à la porte principale de l’orphelinat. François, souriant malicieusement à Hunfen, sortit un crochet et entrepris d’en déverrouiller la serrure. Une fois hors de la bâtisse, ils se dirigèrent à pas de loup vers le canal et descendirent sur la berge en contrebas. En cheminant au bord de l’eau, en contrebas des rues, ils pouvaient ainsi cheminer bien plus discrètement vers la mystérieuse demeure. Hunfen s’efforçait de rester dans les pas de ses amis, imitant leurs mouvements discrets, s’appliquant à rester silencieux et à ne pas tomber dans l’eau. À l’autre bout du chemin, la porte de la maison abandonnée ne posa pas plus de problème à François. Ils explorèrent les différentes pièces, s'imaginant vivre dans cet endroit à eux tous seuls. Hunfen ne pouvait s'empêcher de sourire, l'excitation de l’aventure attisée par la peur de se faire attraper.

Après un moment, les garçons décidèrent qu'il était temps de rentrer à l'orphelinat avant que leur absence ne soit remarquée. La remontée du canal se fit sans plus d’encombre qu’à l’aller, mais malheureusement, arrivés dans le couloir de l’orphelinat, et alors qu’ils tentaient de regagner discrètement le dortoir, Grelod surgit soudainement de l'obscurité, les yeux remplis de colère. François et Hroar, alertés par le bruit, avaient réussi à se cacher juste à temps, mais Hunfen n'avait pas eu cette chance.

Grelod attrapa Hunfen par le bras, serrant fort. « Espèce de petit vaurien ! Tu pensais vraiment que tu pourrais me tromper ? » hurla-t-elle. Elle le traîna vers la pièce principale, déterminée à le punir sévèrement. Hunfen se débattait, terrifié, alors que Grelod l'entravait avec des fers.

Une fois Hunfen solidement attaché, Grelod s'approcha de lui, les yeux brillant de colère et de cruauté. « Tu vas regretter d'avoir désobéi, petit insolent ! » menaça-t-elle.

Paniqué face à la fureur de Grelod, Hunfen maudit une fois de plus son impuissance en cet instant. Les mains ainsi liées, il lui était impossible de faire appel à la magie, le laissant à l merci de la vieille folle. Il lui fallait à tout prix avoir la force de se libérer, de se protéger contre cette furie, de l’éloigner par sa simple volonté. Ce qu’il désirait allait au-delà de la simple force. La notion qui lui venait à l’esprit était plus subtile, plus étrange. C’était la sensation qu'il avait entr'aperçue dans son rêve. C'était « Fus ! »

Le mot s'échappa involontairement de ses lèvres, son sens profond porté par le son même. À cet instant, sa propre voix sembla étrangère à Hunfen. Le mot, prononcé avec une puissance bien plus importante que ce qu'il était normalement capable de crier, provoqua une bourrasque soudaine qui déstabilisa Grelod, la faisant trébucher en arrière. Elle se cogna violemment la tête contre un mur, et s'effondra au sol, inanimée. Hunfen, sous le choc, eut à peine conscience de la présence de Constance qui, alertée par le bruit, s’était précipitée dans la pièce. Voyant Grelod étendue sur le sol et le jeune nordique entravé, elle regarda les enfants, inquiète. Elle détacha rapidement Hunfen et leur ordonna à tous, d’une voix paniquée : « Retournez dans le dortoir, maintenant ! »

Les enfants, obéissant à Constance, se précipitèrent dans le dortoir. Hunfen sentit son estomac se nouer, tandis que les questions défilaient dans son esprit, l’une chassant l’autre. Allait-on le renvoyer ? Et alors, où pourrait-il aller ? À Blancherive ? Que dirait le Jarl Balgruuf ? Et peut être son père était il en chemin ? Allait-il le récupérer à temps ? Dans la confusion qui régnait dans le dortoir, Hroar se demanda à voix haute : « Vous croyez que Grelod est morte ? »

Samuel répondit, après quelques instants de réflexion : « Ben, en tout cas, ça en avait l’air ! »

L'atmosphère dans le dortoir changea soudainement. Les enfants, réalisant qu'ils étaient peut-être libérés de l'emprise de Grelod, se mirent à chuchoter avec excitation, échangeant des sourires et des regards complices. Leurs visages s'illuminèrent, comme si un poids énorme venait d'être ôté de leurs épaules. Certains laissent éclater leur joie, en s’efforçant néanmoins de ne pas trop faire de bruit.

Cependant, Hunfen ne partageait pas la joie de ses camarades. Au lieu de cela, la panique le submergea. Il avait tué Grelod ! À coup sûr, les gardes allaient venir le jeter en prison ! Tout le monde le verrait comme un criminel !

François, voyant l'effroi sur son visage, appela les autres enfants. « On ne peut pas laisser Hunfen ici ! Lança-t-il à voix basse. Si Grelod est vraiment morte, ils vont l’accuser et l'enfermer pour toujours ! » Les autres acquiescèrent, partageant la même inquiétude pour leur nouvel ami.

« On doit l'aider à s'enfuir ! décida Samuel, déterminé. Il faut qu’il soit parti avant que les gardes n'arrivent et que tout le monde découvre ce qu’il s'est passé !

— Oui, bonne idée, approuva Runa. Hunfen, si tu peux atteindre l’extérieur de la ville, tu pourras prendre une carriole pour aller dans une autre châtellerie ! Tu n’auras pas d’ennuis si tu es hors de La Brèche !

— Mais… Mais je n’ai pas d’argent pour la carriole ! protesta Hunfen, Je ne peux pas retourner à Blancherive, qu’est-ce que je vais dire au Jarl ? Et mon armure et ma dague, Grelod me les avait prises !

— Ne t’inquiètes pas ! répliqua François en exhibant à nouveau son crochet, un sourire conspirateur sur le visage. Je suis sûr que je peux ouvrir le coffre où Grelod met tout ce qu’elle nous confisque, maintenant ! » Sans attendre de réponse, il se faufila silencieusement hors du dortoir.

« Écoute, intervint Runa. Tu n’as qu’a aller à Vendeaume ! Comme ça, tu pourras aller voir Aventus pour lui dire qu’il peut revenir ! D’ailleurs tu n’auras qu’à revenir avec lui, tout ça se sera peut-être tassé entre temps. »

Hunfen acquiesça dubitativement. Tous ces plans lui semblaient très aléatoire, mais il n’avait pas de meilleure idée. François revint quelques instants plus tard, portant triomphalement les affaires tant convoitées.

« Tiens ! dit-il en lui tendant également une bourse pleine de septims. C’était sur le bureau de Grelod, tu devrais pouvoir aller jusqu’à Vendeaume et acheter à manger avec ça ! Maintenant, dépèche-toi ! Et ne te fais pas voir par les gardes !

— Et comment il va passer les portes de la ville, alors ? objecta Hroar. Elles sont surveillées !

— Je sais ! intervint Runa. Par le port ! Tu n’as qu’à rejoindre la maison vide ! De là, tu dois pouvoir rejoindre le bord du lac ! »

Hunfen hocha la tête, résigné et effrayé à la fois. Avant de partir, il demanda : « Si quelqu'un vient de Blancherive pour me chercher, dites-lui que je suis à Vendeaume, d'accord ? »

Les enfants acquiescèrent en silence, et l'aidèrent à enfiler rapidement son armure et à attacher sa dague à la ceinture. Ils se dirigèrent ensuite vers la cour de l'orphelinat. « Tu vas devoir escalader le mur, chuchota François. Fais attention et ne te fais pas remarquer ! »

Hunfen s'approcha du mur, le cœur battant à tout rompre, et commença à grimper avec précaution, ses doigts s’agrippant fermement aux pierres froides. Une fois au sommet, il jeta un coup d'œil rapide dans la rue afin de s'assurer que personne ne les observait, et bascula de l’autre côté. Il adressa un dernier regard à ses amis, qui l'encourageaient en silence, et se laissa glisser sur le sol en douceur.

Au moment où Hunfen se redressait pour se précipiter vers le canal, un puissant grondement retentit soudain, semblant provenir des montagnes à l'ouest : une voix étrange qui lui rappelait celle qu'il avait eue lorsque le mot "Fus" lui avait échappé. Cette voix venait de crier « Dovahkiin ! ».

Il lui fallait se hâter. Le bruit semblait avoir réveillé toute la ville. Par chance, cela avait distrait les gardes qui observaient le ciel, à l’affût du moindre signe de danger. Hunfen s'élança vers l'escalier qui descendait vers les bords du canal. Une fois en bas, il progressa avec précaution le long de la rive, les ténèbres enveloppant les lieux et la proximité des eaux sombres l’empêchant d’avancer aussi vite qu’il le voulait. Il était attentif à chacun de ses pas, s'efforçant de rester discret tout en se hâtant. Après avoir traversé pratiquement toute la ville, il quitta le canal en remontant l’escalier qui faisait face à la maison vide. Il restait quelques dizaines de mètres à parcourir à découvert. Le jeune nordique jeta un regard prudent autour de lui, vérifiant qu'aucun garde ne se trouvait à proximité. Le cœur battant, il s'approcha de la porte de la maison qui, ainsi qu’ils l’avaient laissé plus tôt dans la nuit, n'était plus verrouillée.

Une fois à l'intérieur, il repoussa le loquet pour empêcher quiconque de le suivre, et s'accorda un bref répit. Il avança avec prudence à travers les pièces silencieuses et sombres de la demeure abandonnée. Sans la présence de ses amis, l'atmosphère était inquiétante et isolante. Tâtonnant dans l'obscurité, il parvint finalement à l'arrière du bâtiment et poussa doucement la porte, par laquelle l'air frais du port l’accueillit. La vue de la surface lisse de l’eau dans laquelle s’enfonçaient les pilotis soutenant les quais ainsi que tous les bâtiments environnants lui procura un sentiment de liberté et de soulagement. À l’horizon, l’aube pointait déjà, teintant le ciel d'une nuance orangée.

Il n'avait pas de temps à perdre. Hunfen se glissa hors de la maison et se faufila sur les quais, guidé par les premières lueurs du jour. Il poursuivit son chemin rapidement mais discrètement, conscient que les gardes patrouillaient toujours dans les parages. Finalement, il atteignit la terre ferme à proximité du début de la muraille de la ville et se dirigea vers l'écurie. Celle-ci, bien que située hors de la ville, restait dangereusement proche de la porte principale que surveillaient deux gardes. S’efforçant de ne pas attirer l’attention, il se fondit parmi les premiers voyageurs, analysant les carrioles alignées. Enfin, il parvint à repérer celle qui partait pour Vendeaume. Après avoir payé le cocher, Hunfen monta à bord, rejoignant une poignée d’autres passagers qui partageaient sa destination. Il y avait une vieille femme enveloppée dans une étoffe épaisse, un couple d'elfes des bois aux regards inquisiteurs et un marchand endormi, la tête posée sur un sac de marchandises.

Hunfen, feignant le sommeil, fixait les gardes, guettant le moindre signe d’alerte. Mais ceux-ci restèrent impassibles de chaque coté de la porte de la ville et, après un temps qui parut à l’enfant démesurément long, il sentit les secousses du véhicule sur les pavés de la route. Il jeta un dernier regard en arrière vers Faillaise, puis se recroquevilla au bout du banc et s’endormit, épuisé.





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