Les enfants de Bordeciel

Chapitre 42 : Ce qui ne devait pas être là

4779 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 25/12/2025 23:09

Chapitre 42 – Ce qui ne devait pas être là

Nelkir était accoudé à la balustrade de la galerie haute de Fort-Dragon, les doigts posés à plat sur le bois. De là, il pouvait dominer la grande salle du trône sans être remarqué, comme il l’avait déjà fait tant de fois — pour observer les audiences, les disputes feutrées, les jeux de regards entre adultes persuadés d’être seuls à comprendre ce qui se jouait.

Ce matin-là, pourtant, quelque chose clochait.

Balgruuf se tenait droit sur son trône, plus raide encore qu’à l’ordinaire. Ses épaules semblaient figées, son regard fixe, et même sa barbe soigneusement entretenue paraissait plus sévère que d’habitude. À sa droite, Farengar se tenait en retrait, les mains jointes derrière le dos, silencieux — bien trop silencieux. Le mage de cour, qui ne manquait jamais une occasion de se faire entendre, semblait à cet instant mesurer chaque respiration.

Et face à eux, l’elfe se tenait au centre de la salle, à égale distance du trône et des piliers. Son manteau sombre tombait parfaitement, sans un pli déplacé. Il ne donnait pas l’impression d’attendre qu’on lui donne la parole ; mais plutôt que tout, ici, lui était familier, comme s’il était le véritable maître des lieux. Lorsqu’il parlait, ce qu’il faisait rarement, Balgruuf inclinait imperceptiblement la tête. Farengar, lui, hochait la sienne avec un temps de retard, comme s’il rattrapait une évidence.

Nelkir sentit une pointe d’irritation lui remonter dans la gorge. Les adultes ne se comportaient jamais ainsi. Balgruuf savait feindre la politesse avec un légat impérial, hausser le ton face à un thane, ou ignorer royalement un conseiller trop empressé. Farengar se montrait condescendant avec tout ce qui n’était pas magie ou savoir ancien. Mais là… ils faisaient attention, ils pesaient leurs mots, ils éludaient.

Ils avaient peur.

Il observa la scène encore un moment, attentif aux détails que d’autres auraient jugés insignifiants : la façon dont Balgruuf évitait de croiser trop longtemps le regard doré de l’elfe, la crispation furtive de Farengar lorsque celui-ci s’approchait un peu trop près de lui, les gardes eux-mêmes, plus raides que d’ordinaire, comme si la salle entière retenait son souffle.

Il détourna légèrement la tête, le regard glissant vers les lourdes portes de la salle. L’elfe se tourna à son tour, comme s’il avait perçu le même appel silencieux. Quelques paroles de courtoisie furent échangées. Balgruuf se leva, lentement, avec une dignité qui masquait mal son inconfort.

« Maître Alandar, dit-il enfin, d’une voix ferme mais contrôlée. Je vous laisse poursuivre votre visite. Farengar se fera un devoir de répondre à vos questions.

L’elfe inclina la tête, avec un sourire qui n’avait rien d’humble — et c’était peut-être cela, le plus insupportable.

Nelkir se redressa aussitôt, sans attendre que les portes se referment derrière le Justiciar pour se mettre en mouvement. Il connaissait Fort-Dragon mieux que n’importe lequel des gardes postés là. Les galeries supérieures, les escaliers de service, les couloirs des serviteurs, que personne d’autre n’empruntait jamais — tout cela lui appartenait presque. Il se glissa en silence le long de la balustrade, puis disparut dans l’ombre d’un passage étroit, descendant au niveau inférieur sans jamais presser le pas.

Il entendait déjà les bottes de l’elfe sur la pierre. Un rythme régulier. Calculé.

Nelkir ralentit, ajusta sa trajectoire. Il n’avait aucune envie d’être surpris à suivre ouvertement un Thalmor ; cela aurait été stupide et inutile. Il attendit que le Justiciar marque une pause, ce qu’il fit près d’une tapisserie ancienne représentant une bataille ancienne. Un garde resta à distance respectueuse. Personne ne regardait vers le petit couloir latéral, à moitié dissimulé par une colonne massive.

Nelkir inspira lentement, sans sortir de l’ombre.

« Vous vous êtes égaré, jeune homme ? » demanda l’elfe d’une voix posée, sans même détacher son regard de la scène de bataille illustrée.

Nelkir se figea, sans répondre immédiatement. Il se força finalement à avancer d’un pas, suffisamment pour sortir de l’ombre de la colonne, mais pas assez pour entrer dans celle du Justiciar. Il leva le menton, sans défi ostentatoire, simplement pour pouvoir le regarder en face.

« Je ne me perds jamais ici », dit-il calmement.

L’elfe tourna enfin la tête. Son regard glissa sur Nelkir avec la même lenteur que s’il observait un objet posé sur une table : sans surprise, mais pas sans intérêt.

« Alors vous m’avez suivi. »

Nelkir haussa à peine les épaules.

« Vous marchez différemment. On reconnaît facilement votre pas. »

Un souffle amusé passa sur les lèvres de l’Altmer.

« Voilà qui est franc… C’est inhabituel, dans ce palais. »

Il posa les mains derrière le dos, toujours immobile, comme s’il n’avait aucune raison d’être prudent.

« Quel est votre nom ? »

Nelkir ne répondit pas tout de suite. Donner son nom, c’était déjà donner quelque chose. Il avait pourtant l’impression que l’elfe connaissait déjà la réponse.

« Nelkir. »

Le sourire d’Haensadil s’élargit d’un millimètre.

« Ah. Le plus jeune seigneur. »

Nelkir sentit son estomac se serrer. Pas de peur, plutôt d’une colère froide. Il avait vu juste, l’autre le savait déjà. Pourquoi alors poser la question ? Il s’efforça néanmoins de n’en rien montrer et constata simplement d’une voix neutre :

« Vous êtes très… informé.

— C’est mon travail. »

Haensadil effleura de deux doigts la tapisserie, sans la regarder vraiment.

« Et vous, Nelkir… À quoi vous occupez-vous ? »

Nelkir plissa les yeux et ignora la question.

« Je vous ai vu ce matin.

— Je le sais, répondit le justiciar en inclinant légèrement la tête. Les enfants qui observent en silence depuis les galeries apprennent souvent plus vite que les adultes qui parlent dans la salle du trône. »

Nelkir retint l’envie de répondre trop vite. Il se força à rester plat.

« Balgruuf n’aime pas qu’on le regarde ainsi, dit-il.

— C’est-a-dire ? »

— Comme un cheval rétif qu’on voudrait dompter. »

Haensadil laissa échapper un petit rire bref, presque sincère.

« Vous avez l’esprit vif. Cela explique peut-être pourquoi vous avez quitté la salle si tôt. Vous compreniez qu’il n’y avait plus rien d’intéressant à observer. »

Nelkir serra les doigts.

« Ils ont peur de vous.

— Ils sont prudents. C’est une nuance importante. »

Nelkir eut un rire sans joie.

« Non. Farengar était… blanc. Il n’est jamais blanc. Même quand il se fait gronder par le jarl. »

Haensadil observa Nelkir plus attentivement, comme si quelque chose venait de s’ajuster dans son esprit.

« Vous semblez bien connaître votre mage de cour.

— Je vis ici », répondit Nelkir sur le ton de l’évidence.

Un court silence s’installa. Nelkir esquissa un pas en avant, sentant que si l’elfe reprenait la marche, l’occasion se refermerait. Il parla, d’un ton plus bas.

« Vous cherchez si on vous cache des choses ici. »

Les yeux dorés se posèrent sur lui, plus fixes.

« Vraiment ? »

Nelkir soutint le regard, avec l’obstination d’un enfant qui refuse de baisser les yeux, même quand il sait qu’il le devrait.

« Oui. Vous regardez les murs comme si vous vouliez les faire parler. »

Haensadil attendit une seconde, puis répondit avec une douceur parfaitement mesurée.

« Et qu’est-ce qui vous fait croire que je cherche quelque chose, jeune Nelkir ? »

L’enfant hésita, sentant confusément qu’il valait mieux ne pas trop en dire. Il choisit une vérité simple.

« Parce que c’est votre travail, de découvrir qui cache des choses, et qui ment. »

Le Justiciar ne sourit pas, cette fois.

« Et vous, vous ne mentez pas ? »

Nelkir haussa les épaules.

« Moi, je n’ai rien à cacher… »

Haensadil pencha légèrement la tête.

« C’est rarement vrai. Même chez les enfants. »

Nelkir serra les dents, puis lâcha ce qu’il était venu dire :

« … Mais je sais où eux, ils ont caché quelque chose. »

Le visage de l’elfe resta calme, mais Nelkir crut y déceler un souffle, une infime réaction.

« Quelque chose, dites-vous… De quel ordre ? Un document ? Une amulette ? Une cache de contrebande ? »

Nelkir secoua la tête.

« Non. Pas un objet qu’on met dans une poche. Une chose qu’on enferme, pour ne pas la laisser sortir. »

Haensadil le regarda un instant, puis parla avec une légèreté étudiée.

« Serait-ce une vengeance, jeune prince ? Une humiliation subie que vous voudriez essuyer ? »

Nelkir soutint son regard, le visage impassible, sans répondre. L’elfe poursuivit, à peine plus sérieusement :

« Ou plus simplement un enfant courroucé contre son père, et qui veut lui attirer des ennuis ?

— Il n’est pas mon père », lâcha trop vite l’enfant.

Le Justiciar n’eut qu’un battement de paupières. Juste assez pour montrer qu’il enregistrait.

« Et cela vous importe-t-il ? »

Nelkir mordit l’intérieur de sa joue. Trop tard : il avait donné une information sans s’en rendre compte. Il se rattrapa, plus sec :

« Ça m’est égal. »

Haensadil observa le garçon un long moment, sans parler. Son regard n’était ni dur ni indulgent. Il paraissait simplement… calculateur.

« Voilà une réponse intéressante », dit-il enfin.

Il marqua une pause, puis ajouta, d’un ton presque amusé :

« Mais vous devriez savoir, fils ou pas, qu’attirer des ennuis à son jarl n’est jamais… anodin, même pour un enfant. Surtout pour un enfant. »

Nelkir haussa les épaules, cette fois sans feinte.

« Ils n’avaient qu’à faire leur travail. »

Le Justiciar esquissa un sourire discret.

« Et si ce qu’ils ont “caché” devait rester caché pour une bonne raison ? Si le fait de l’exposer mettait en danger des gens qui ne vous ont rien fait ? »

Nelkir releva les yeux vers lui. Son regard était calme, presque froid.

« Alors ils auraient dû s’en débarrasser avant. »

Haensadil laissa échapper un léger souffle, comme un rire contenu.

« Vous êtes bien sévère. »

« Eux aussi », répondit Nelkir sans hésiter. Il marqua une courte pause avant d’ajouter :

« Sauf envers eux-mêmes, ça les arrange bien. »

Le Justiciar inclina légèrement la tête, reconnaissant le coup.

« Et vous pensez que ce que vous savez pourrait… embarrasser Balgruuf ? »

Nelkir ne répondit pas tout de suite. Il jeta un coup d’œil rapide vers le garde resté à distance, puis revint au visage de l’Altmer.

« Ça l’obligerait à expliquer pourquoi c’est encore là.

— ‘‘Encore’’, répéta Haensadil doucement. Voilà qui suggère que la chose n’est ni récente… ni accidentelle. »

Nelkir serra les poings, puis les relâcha.

« C’est là depuis très longtemps.

— Je vois. »

Le justiciar se pencha légèrement en avant, juste assez pour que sa voix descende d’un demi-ton.

« Vous êtes conscient que certains objets, certaines… présences, posent des problèmes diplomatiques. Je pourrais découvrir des… irrégularités que je devrais alors traiter comme il se doit. »

Nelkir hocha la tête.

« Justement. »

Le Justiciar se redressa, les mains toujours croisées dans le dos.

« Et vous me dites cela parce que… ? »

— Parce que, répondit Nelkir en assurant sa voix, je ne veux plus que ça soit là.

— Vous parlez comme si cela vous concernait personnellement. »

Nelkir soutint encore une fois son regard.

« Peut-être. »

Un battement de silence passa entre eux. Puis l’Altmer demanda, sans agressivité :

« Et vous pensez que le Thalmor serait plus à même de s’en charger que votre jarl et son mage ? »

Nelkir eut un sourire bref, sans joie.

« Vous, au moins, vous ne faites pas semblant de ne pas voir. »

Haensadil l’observa longuement. Quand il parla de nouveau, sa voix avait retrouvé sa neutralité polie.

« Savez-vous ce que vous faites, Nelkir ? Vous m’offrez un problème. Un problème… juridiquement délicat.

— Un problème qu’ils ont trop laissé traîner », corrigea l’enfant.

Le Justiciar eut un petit rire sec.

« Vous êtes conscient que tout cela pourrait avoir des conséquences très désagréables pour votre… foyer. »

Nelkir haussa une dernière fois les épaules.

« Tant pis pour eux. »

Haensadil le fixa, sans sourire cette fois. Puis il ordonna calmement :

« Montrez-moi. »

oOo

Hunfen ne savait pas exactement quand ils avaient quitté le sentier. Il n’y avait pas eu d’annonce, pas de frontière nette. Sous la neige durcie, les pierres plates avaient laissé place à une terre plus irrégulière, gelée par endroits, encore spongieuse à d’autres. Les pas s’étaient faits plus prudents. Les conversations, plus espacées.

Le vent soufflait depuis le nord, froid et constant, sans violence mais sans répit. Hunfen resserra son manteau autour de lui et ne put s’empêcher de sourire à cette sensation familière qui lui revenait : la saine fatigue, celle qui s’installe lentement dans les jambes et chasse les pensées trop lourdes. Marcher, avancer sans murs autour de lui, sans ces regards discrets, posés en permanence sur lui, ou ce qu’il représentait.

Devant, Farkas ouvrait la marche. Sa silhouette massive avançait sans effort apparent, les épaules larges, le pas régulier, comme s’il suivait un rythme intérieur que rien ne semblait pouvoir troubler. Lars et Braith le suivaient, tantôt côte à côte, tantôt en légère avance l’un sur l’autre, comme deux chiots incapables de marcher au même rythme plus de quelques minutes.

À sa gauche, Lydia marchait légèrement en retrait, attentive à tout, le regard souvent porté sur les crêtes, les bois, les replis du terrain. Hunfen savait reconnaître cette posture : ce n’était pas celle d’une promenade.

« C’est encore loin ?, demanda Lars pour la troisième fois depuis le départ.

— Assez pour que tu arrêtes de demander, répondit simplement le compagnon, sans se retourner.

— Il espère qu’en demandant, on arrivera plus vite !, ricana Braith.

— Eh, c’est pas vrai, protesta Lars. C’est juste que… J’essaye d’imaginer l’endroit. »

Hunfen jeta un regard de côté. Lars parlait beaucoup en marchant, les yeux brillants malgré la fatigue déjà visible dans sa démarche. Il avait cette façon de lever parfois la tête, et Hunfen était certain qu’il cherchait déjà les mots pour raconter leur histoire.

« Un vieux cairn, reprit Lars. Mon oncle Jon m’a raconté qu’ils les construisaient loin des routes, pour les chefs qui ne voulaient pas être dérangés. Il disait que certains bardes vont y chanter, pour se donner du courage.

— C’est des histoires, tout ça, coupa Braith. Les morts n’écoutent rien !

— Tu dis ça, mais tu n’as jamais vu de draugr ! », répondit Lars, un peu moins sûr de lui.

Hunfen sentit ses doigts se crisper légèrement sur la lanière de son sac. Il en avait vu, des draugr. Pas ceux des histoires pour enfants, lents et stupides. Des vrais, plus anciens, plus… conscients. À Ustengrav, ils avaient parlé. Crié. Utilisé la Voix. Il ouvrit la bouche, mais se ravisa, préférant garder ça pour lui.

« Et toi, Hunfen ? demanda Lars. Tu crois qu’il y en aura ? »

Hunfen hésita un instant, juste assez pour mesurer son propos.

« Peut-être, dit-il finalement. Il y a des tombes qui sont protégées, mais Farkas a dit que c’était un tombeau mineur.

— Voilà, confirma Farkas, toujours sans se retourner. Mineur, oublié depuis des lustres. Si quelque chose s’y trouvait encore, ce serait déjà connu.

Braith fronça le nez.

« Vous dites ça pour le rassurer !

— Et pourtant, tu suis toujours, intervint Lydia avec un fond de moquerie.

— Bien sûr ! J’ai pas peur des draugr, moi ! Rétorqua Braith en haussant les épaules.

Ils montaient désormais, lentement mais sûrement. La neige s’était faite plus épaisse, tassée par endroits, traîtresse à d’autres. Hunfen glissa une fois, se rattrapa à temps. La pente lui rappelait les premières marches du Haut-Hrothgar, mais sans la solennité. Ici, il n’y avait que le froid et le souffle du vent.

Il adorait ça.

Il pensa brièvement à Fort-Dragon. Aux murs. À la grande salle. Au dortoir de Jorrvaskr qu’il n’avait pour ainsi dire quitté que pour les entraînements. À cette impression constante d’être un problème qu’on déplace, qu’on cache.

Ils sont moins tendus quand je ne suis pas là…

Il chassa la pensée et se concentra sur son souffle, décidé à tenir jusqu’au bout, dussent-ils marcher jusqu’à la nuit.

« Mon père dit que les Thalmor vont fouiller partout, lâcha soudain Lars à brûle-pourpoint. Même les maisons !

— Ils n’ont pas le droit ! répondit Braith aussitôt.

— Alors ils prennent le gauche, dit Lars. Grand-père Olfrid dit qu’ils font toujours tout ce qu’ils veulent. »

Un silence s’installa. Le vent passa entre eux, sifflant contre les capes. Hunfen ne dit toujours rien. Il savait. Il avait vu, il y a longtemps. Des gens emmenés pour des amulettes, pour des mots. Même pour des regards trop appuyés. Et personne ne disait rien.

« Tu crois que c’est pour ça qu’on est partis ? reprit Lars, plus bas. Pour ne pas qu’on soit là pendant qu’il regarde partout ? »

Hunfen sentit Lydia se raidir légèrement, sans commenter immédiatement.

« C’est une mission, finit-elle par dire. Une quête à la hauteur de novices comme vous. Et vous êtes là pour apprendre : marche, discipline, honneur. »

Lars hocha la tête, mais son regard restait dubitatif. Braith observa Hunfen à la dérobée, sans rien dire.

Ils marchèrent encore longtemps. Le ciel resta bas, la lumière pâle, sans vraie progression du jour. Les montagnes se rapprochaient, grises et massives, coupant l’horizon.

Puis, au détour d’un repli de terrain, un… bâtiment, ou plutôt un grand amas de pierres, apparut.

Il était plus petit que ce que Hunfen avait imaginé. Une structure basse, presque écrasée par le temps, à demi enfouie sous la neige. L’entrée, une ouverture sombre descendant entre deux blocs dressés, semblait avaler la lumière.

Lars s’arrêta net.

« C’est… ça ? »

— Ça correspond, confirma Farkas en hochant la tête. Le Cairn du Poussiéreux.

— On dirait un tas de cailloux oubliés », marmonna Braith en plissant les yeux.

Hunfen sentit pourtant un frisson lui parcourir l’échine. Une tension sourde, familière. Le silence autour du cairn lui semblait différent de celui de la montagne.

« On regarde, dit Farkas. On ne s’attarde pas. S’il y a quoi que ce soit de louche, on se replie et on repart. »

Hunfen hocha la tête avec les autres.

Il fit un pas vers l’entrée… Et eut soudain l’impression très nette qu’ils ne seraient pas seuls là-dedans. Il resta immobile une seconde de plus que les autres, le regard fixé sur l’ouverture sombre.

Le cairn ne dégageait aucune chaleur. Même le vent semblait l’éviter, glissant autour des pierres sans jamais s’y engouffrer vraiment. La neige, pourtant épaisse tout autour, n’avait pas osé franchir le seuil, laissant apparaître une bande de roche nue, noircie par l’humidité et le temps.

— On ne traîne pas dehors, dit Farkas. À l’intérieur, le sol sera plus stable.

Il passa le premier, baissant légèrement la tête pour franchir l’entrée. Lydia lui emboîta le pas aussitôt, suivie de Hunfen. Lars et Braith échangèrent un regard, puis entrèrent à leur tour, un peu plus serrés l’un contre l’autre qu’ils ne l’auraient admis.

L’air changea immédiatement.

L’intérieur était plus froid encore, mais d’un froid différent. Un froid immobile, ancien, qui ne piquait pas les yeux, mais semblait s’instiller traîtreusement dans les os. Hunfen inspira prudemment. L’odeur de poussière, de pierre humide et de bois pourri lui rappela aussitôt Ustengrav.

Pas ici, pensa-t-il. Pas maintenant.

La lumière du jour ne pénétrait que sur quelques pas. Au-delà, le cairn avalait tout. Farkas alluma une torche, la flamme projetant des ombres épaisses sur les murs de pierre grossièrement taillée. Les gravures étaient simples, presque effacées : des spirales, des silhouettes schématiques d’hommes armés, des motifs que Hunfen reconnaissait sans vraiment les comprendre.

« Restez derrière, chuchota Lydia. Et pas un bruit inutile ! »

Braith hocha la tête, déjà la main posée sur la dague qu’on lui avait donnée. Elle n’avait pas l’air rassurée, mais son menton restait levé. Lars, lui, serrait la poignée de son arme un peu trop fort, suffisamment pour s’en blanchir les jointures.

Le couloir principal descendait légèrement avant de déboucher sur une salle plus large. Le plafond y était soutenu par deux piliers trapus, dont l’un s’était affaissé avec le temps, laissant une fissure béante courir jusqu’à la voûte. Des débris jonchaient le sol : pierres, morceaux de bois, restes d’anciens coffrages.

Hunfen sentit son cœur battre un peu plus vite.

Il connaissait cette sensation. L’attente. Le moment suspendu avant que quelque chose ne se passe.

« On dirait que tout s’est écroulé tout seul, murmura Lars.

— Ou que quelqu’un est passé par là », répondit Braith sur le même ton.

Hunfen observa les murs. Il n’y avait pas de niches funéraires visibles, pas de sarcophages alignés comme à Ustengrav. Il distinguait juste quelques couloirs secondaires qui s’enfonçaient dans l’obscurité, étroits et irréguliers.

« Farkas ? » demanda Lydia.

Le guerrier s’était accroupi près du sol, la torche levée.

« Pas de traces récentes, dit-il après un instant. Rien qui ressemble à un campement de vagabonds, ni d’empreintes de draugr. Personne n’est venu ici depuis longtemps. »

Hunfen n’était pas convaincu. Après tout, un draugr ne laissait pas de traces… avant de se lever ! De plus… quelque chose clochait, sans qu’il ne parvienne à mettre le doigt dessus. Le silence ne semblait pas… naturel. Comme une bête tapie dans l’ombre.

Ils avancèrent encore, le cairn se révélant plus vaste qu’il n’y paraissait de l’extérieur. Une seconde salle s’ouvrit devant eux, plus haute, presque circulaire. Le plafond s’élevait suffisamment pour que la torche ne parvienne plus à l’éclairer suffisamment. Au centre, un large espace dégagé, entouré de murs brisés et de piliers effondrés.

« C’est ici, dit Farkas. La chambre principale. Si le fragment est dans ce cairn, il sera là.

Hunfen sentit une tension sourde se nouer dans son ventre.

« Je n’aime pas cet endroit », murmura Lars.

Braith ne répondit pas, mais elle s’était rapprochée de lui sans même s’en rendre compte.

Farkas fit quelques pas de plus, inspectant les gravats près d’un mur effondré. Lydia restait en retrait, le regard en mouvement constant.

Un bruit étrange venant de l’entrée.

Un frottement. Pas celui d’une pierre qui glisse. Pas celui du vent. Quelque chose de plus… vivant. Un déplacement discret, étouffé, venant d’un des couloirs latéraux.

Des silhouettes surgirent des ombres, trop rapides, trop coordonnées. Des cris retentirent, pas rauques et traînants comme ceux des draugr, mais humains. Des pas lourds, des armes qui s’entrechoquent.

« À couvert ! » cria Lydia.

Hunfen sentit la main de la guerrière le saisir par l’épaule et le tirer violemment en arrière. Ils s’engouffrèrent en trébuchant dans un couloir étroit sur la droite, pour découvrir qu’il s’agissait d’un cul-de-sac. Lars et Braith s’écrasèrent contre eux, le souffle court. La torche de Farkas vola à travers la salle et s’écrasa contre un mur, projetant un éclair de lumière avant de s’éteindre partiellement.

« Des bandits ?! » haleta Lars.

Hunfen aperçut des formes dans la pénombre : des casques, tous les mêmes. Des peaux de loups grossièrement taillées par-dessus des armures de cuir, des visages marqués. Ils ne portaient ni couleurs impériales, ni manteaux sombrages, ni quelque autre insigne qu’il reconnaissait, pourtant, ils avaient l’air de mercenaires organisés plutôt que de simples hors-la-loi. Des sourires qui n’avaient rien d’engageant barraient leurs visages.

« Montrez-vous ! », ordonna Lydia, la voix féroce.

Une flèche frappa la pierre à quelques doigts de sa tête., et une vox grave, moqueuse, répondit.—

« Alors comme ça, les chiens de Jorrvaskr ont emmené leurs chiots en promenade ? Vous avez choisi le mauvais trou pour ça ! »

Hunfen sentit la panique l’envahir. Ils étaient acculés. Le couloir derrière eux ne donnait que sur une petite alcôve où ils s’étaient réfugié presque instinctivement avec Braith et Lars. L’espace était suffisant pour tenir à quelques-uns, mais trop étroit pour manœuvrer librement.

Hunfen serra sa dague. Une chaleur familière monta dans sa paume gauche — son sort de flammes répondait à sa peur. Il se concentra, tâchant de le canaliser, prêt à faire jaillir une gerbe. Cette magie, elle, il pouvait l’utiliser sans risque.

« Ne bougez pas, murmura Lydia aux enfants. Quoi qu’il arrive. »

Farkas fit un pas en avant, se plaçant entre eux et les assaillants.

« Des Mains d’Argent, hein ? Demanda-t-il d’une voix placide. Vous devriez reculer, vous n’avez pas grand-chose à gagner ici. »

Main d’Argent… Le nom ne disait rien à Hunfen, mais de toute évidence, ces gens-là ne plaisantaient pas, et ne nourrissaient pas envers eux les meilleures intentions.

Un rire éclata, sec.

« Au contraire, répondit l’homme. Votre mort fera une excellente histoire à raconter.

Farkas ricana à son tour, avant de rétorquer, toujours aussi nonchalamment :

« Vous ne pourrez rien raconter du tout si vous êtes morts. »

Il y eut un bref silence, puis un hurlement retentit.

Hunfen n’avait jamais entendu ça. Ce n’était pas humain. Certainement pas draconique. Pas même un animal identifiable. Quelque chose de plus brut, qui résonna contre les pierres du cairn et glaça le sang du garçon jusqu’aux os.

Lorsqu’il risqua un regard hors du couloir, il comprit que ce n’étaient pas les draugr, ni même ces hommes, qui étaient à craindre ici.


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