La Fiole Blanche

Chapitre 5 : Le Chien de Tullius

7252 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 24/11/2025 08:37

Eddling avait de la peine à trouver le sommeil. D'ordinaire, c'était ses poumons congestionnés et ses articulations douloureuses qui l'empêchaient de dormir. Mais depuis le départ de Calyndra et celui d'Agmund ; l'inquiétude le gardait éveillé. 

Résigné, il écarta ses couvertures et essaya péniblement de se lever. Il étouffa, entre ses lèvres serrées, une plainte qu'il laissa échapper dans l'effort qu'il dût fournir pour y parvenir. Le vieil homme ne voulait pas réveiller Verick qui dormait dans la chambre d'à côté. Il ne souhaitait pas le voir accourir pour l'assister en pleine nuit, sous prétexte qu'il voulait sortir de son lit. Il était terriblement humiliant d'éprouver autant de difficultés pour des choses aussi simples et ordinaires... et il devait déjà beaucoup au Bréton pour toute l'aide qu'il lui avait apporté jusque-là. 

Eddling songea qu'il allait devoir augmenter la rémunération de son assistant, même s'il n'en avait pas les moyens, car la boutique ne tournait guère bien depuis quelques années. Comme si la boutique de potion reflétait l'état du vieil alchimiste qui faiblissait de jour en jour. 

La mine sombre, Eddling s'assit près de la fenêtre où il resta assis là, un moment à observer le paysage nocturne. Quelques lumières luisaient faiblement derrière les rideaux des fenêtres des maisons voisines et la neige recouvrait les toits et les arbres en un épais manteau blanc. Il lui sembla apercevoir une ombre passer fugacement. Si ses yeux n'étaient pas aussi défaillants, il aurait pu voir qu'il s'agissait d'un chat traversant de son pas sautillant la Place des Artisans, une proie entre les crocs. 

Le vieil alchimiste repensa au matin même, à sa surprise quand Verick lui avait remis la lettre rédigée par Agmund à son attention, lui expliquant sa décision de partir avec Calyndra. Tout d'abord ébranlé par cette nouvelle, Eddling en avait ensuite ressenti de la fierté. Ce caractère obstiné n'était pas sans lui rappeler une certaine jeune femme : Fryda, la mère du garçon. De même, il reconnaissait le courage d'Havmir, le frère cadet du vieil homme. Il se souvenait qu'il avait dû toujours garder un œil sur son frère même une fois adulte, car il faisait toujours preuve d'intrépidité face au danger. 

Malheureusement, tout deux avaient trouvés la mort beaucoup trop tôt. 

Le vieil homme se les rappelait avec une telle précision, que c'était comme s'ils venaient de quitter la pièce à l'instant. Alors que cela faisait bien des années qu'ils n'avaient pu franchir le seuil de cette porte. 

Eddling revoyait dans son esprit, l'image de la jeune Fryda. Ses yeux étaient du même bleu-gris que ceux d'Agmund et ils brûlaient aussi d'une volonté ardente. La Nordique aux long cheveux couleur des blés, était comme une rose à l'apparence délicate, mais beaucoup d'imprudents s'étaient piqués à ses épines effilées, car la jeune Nordique était dotée d'un caractère aussi solide que l'acier. Agmund avait hérité de la chevelure flamboyante d'Havmir et de sa haute taille. Mais où ils se ressemblaient le plus, c'était dans leur droiture, leur gentillesse et leur loyauté. 

À cette pensée, Eddling éprouva un pincement au cœur. Même s'il avait une confiance totale en la Haute-Elfe pour veiller sur son neveu, il ne pouvait ignorer qu'un mauvais pressentiment le tenaillait. 

C'est alors qu'Eddling ressentit une sensation de chaleur au niveau de son annulaire, là où se trouvait auparavant sa chevalière enchantée. Calyndra cherchait à rentrer en contact avec lui. Au moment où cette pensée le traversa, il sentit la connexion le relier à la Haute-Elfe.

- Eddling ? entendit-il murmurer Calyndra d'une voix incertaine, Eddling, vous êtes là ?



***


Quelques heures avant l'aube, seul le crépitement des flammes et la respiration profonde des Impériaux endormis troublait le silence qui régnait sur le campement. Les nuages recouvraient l'entièreté du ciel en un manteau opaque, masquant la voûte céleste et par la même occasion : la clarté argentée et ambrée des deux lunes. Même la lumière des torches ne parvenait pas à chasser l'obscurité environnante, forçant les quelques légionnaires au poste de guet, à plisser les yeux à travers les minces ouvertures de leur casque pour distinguer quoi que ce soit dans leur périmètre de surveillance. 

La douce torpeur dans laquelle le campement était plongé, fût tout à coup perturbée par le son d'une paire de bottes martelant bruyamment le sol. Un homme avançait d'un pas énergique à travers les allées labyrinthiques des tentes, sa longue cape claquant dans son sillage. 

Passant près d'un soldat qui somnolait appuyé contre le fer de sa lance, l'homme le fit se redresser d'un solide coup de pied à l'arrière-train. 

- Ouch ! fit le lancier en vacillant sur ses jambes. 

Il retrouva son équilibre et l'esprit encore embrumé par la fatigue et l'alcool, se tourna vers son agresseur, prêt à en découdre. 

- Mais tu cherches quoi, sale enfoiré de fils de Dreughs ? beugla-t-il en se redressant, furieux.

Puis, il reconnut le visage balafré de celui à qui il s'adressait. 

- Oh, Commandant Braccus... , veuillez m'excuser... je... je ne voulais pas... balbutia le soldat, le teint pâle. 

Mais le reste de sa phrase s'étouffa dans sa gorge. 

Une puissante poigne s'était refermée comme un étau sur sa cotte de maille et l'avait rapprochée encore d'avantage du visage émacié. Dans la faible luminosité, il ressemblait plus que jamais à celui d'une tête de mort, avec ses yeux sombres comme des orbites vides et les traits hachés de sa mâchoire.

- Votre expression pathétique me dit quelque chose, soldat, souffla Braccus d'une voix rauque, quel est votre nom ?

Le Commandant avait posé sa question d'un ton calme, mais le jeune soldat voyait dans son regard ; aussi perçant que la pointe de sa lance, une tempête qui menaçait d'éclater à tout instant. Il dût user de toute sa volonté pour combattre la peur qui le gardait tétanisé afin de réussir à émettre un son à travers ses lèvres tremblantes.

- A... Alister Valerius, Monsieur.

Il y eut un silence de quelques secondes et sous les yeux apeuré d'Alister, les traits de son commandant se tordirent de rage. Il se rendit compte qu'il venait de commettre un impair. 

Mais il était trop tard, la tempête qu'il avait vu gronder au loin se déchaîna sur lui. Du revers de la main, Braccus lui asséna une claque si forte, qu'il vit trente-six chandelles et s'il n'avait pas été maintenu par l'étreinte puissante de ce dernier, il serait tombé au sol.

- Comment m'avez-vous appelé ? tonna son supérieur.

- Non, mon Commandant, je voulais dire... Al... Alister Valerius, mon Commandant !

- Ne commettez plus l'erreur de l'oublier, où je vous enferme pendant un mois avec les chiens pour que la mémoire ne vous fasse plus défaut, soldat. 

Le jeune lancier hocha énergiquement la tête en essayant de chasser les images abominables de ce que ce serait que de vivre parmi les molosses de l'Empire pendant tout un mois, (il savait que le Commandant Braccus ne faisait jamais de menace en l'air et qu'il ne tiendrait certainement pas une nuit sans finir dévoré) il s'empressa d'ajouter d'une voix ferme :

- Oui je ne l'oublierai pas, mon Commandant ! 

Braccus plissa les yeux, la tête légèrement inclinée sur le côté. 

- Valerius... Valerius... murmura-t-il en grattant distraitement son menton rasé de près, tendit qu'il fouillait dans sa mémoire.

Ses yeux sombres s'éclairèrent soudain et un sourire mauvais s'étira sur son visage.

- Ah... ça me revient maintenant... votre père était dans le même bataillon que moi. Cette mauviette avait souillé ses braies sur le champ de bataille avant même que l'ennemi ne soit à portée de catapulte. Un rire froid le secoua. 

Le jeune soldat dégluti, la colère et la honte lui rosissant les joues. Son père était mort lors de cette bataille. Alors qu'il n'avait que six ans. 

Mais Braccus n'en n'avait pas encore terminé avec lui. Le visage du commandant redevint impassible et il ajouta sur un ton où toute trace d'humour avait disparu :

- Tout comme votre père, vous êtes un couard doublé d'un fainéant. Qui veille sur vos frères d'armes pendant que vous ronflez ?

La question exigeait une réponse immédiate.

- Personne, mon Commandant !

- Oui, personne... répéta d'une voix sinistre Braccus, vous ignorez ce que cela fait de retrouver ses camarades morts dans leur couchette, la gorge tranchée.

- N... non mon Commandant, je l'ignore, répondit Alister la gorge sèche.

La main du commandant resserra subitement sa prise. 

À court d'air, le jeune lancier, ne put s'empêcher de se débattre ; mais le poing qui le tenait était d'une puissance inébranlable. Alors que sa vision devenait floue, il entendit son supérieur lui murmurer à l'oreille ;

- Si je te retrouve à ne serait-ce qu'à fermer un oeil pendant ta garde, gamin, je te saigne comme un porc. 

L'étreinte se relâcha complètement et le soldat inspira avidement l'air pour remplir ses poumons douloureux. À genou sur le sol boueux et pris d'horribles quintes de toux, son cœur tambourinait encore avec force dans sa poitrine et dans ses tempes, quand il remarqua qu'une soudaine agitation animait à présent le campement : des cris retentissaient dans la partie est qui était plus illuminée qu'auparavant et plusieurs légionnaires se précipitaient dans cette direction. Mais les grandes tentes empêchaient au jeune soldat de distinguer ce qui s'y passait. Cependant, un courant d'air chargé d'une odeur de brûlé, apporta à Alister la réponse à son interrogation silencieuse. 

Il chercha craintivement son commandant du regard, mais il s'aperçût qu'il était de nouveau seul.

Braccus était déjà reparti, fendant les ombres agitées pour se diriger vers la partie du campement ravagée par les flammes.

Arrivé sur place, le commandant vit que le chaos était total : ses hommes couraient en tous sens en essayant de maîtriser le feu qui se propageait à toute vitesse. Les flammes mugissaient contre les toiles de lin, dévorant les tentes dans un crépitement vorace. Ici, l'air était devenu brûlant, étouffant, et à travers la fumée qui diminuait son champ de vision, Braccus manqua de peu d'être piétiné sous les sabots d'un cheval. Il avait tout juste eu le temps de s'écarter de la bête, dont les yeux fous étaient écarquillés par la terreur. 

Mais l'Impérial n'était pas un meneur d'hommes pour rien. Le Commandant Caïus Braccus, aussi connu sous le sobriquet du « Chien de Tullius » reprit rapidement les choses en main. Sous son autorité et son visage imperturbable, la panique générale prit fin et les légionnaires parvinrent à maîtriser le feu.

Alors que les flammes commençaient enfin à diminuer, Braccus observa les environs. Suivant le parcours du feu, il arriva devant les restes calcinés des écuries. Il héla le soldat chargé de la surveillance du secteur et lui posa quelques questions. Ce dernier lui confirma que le feu avait bien pris dans l'écurie, mais que par miracle, la plupart des chevaux avaient pu s'enfuir et échapper aux flammes. 

Le visage de l'homme à la cicatrice se crispa. Si l'incendie avait été accidentel, les chevaux auraient dû brûler dans l'écurie. Or, aucun de ses hommes n'avait ouvert le portail qui gardait fermé l'enclos. La seule hypothèse restante, était que quelqu'un y avait volontairement mis le feu et qu'il avait libéré les chevaux; soit par pitié, soit pour semer davantage le désordre dans le camp.

Une diversion parfaite.

Braccus tourna son regard en direction de l'ouest, là où se trouvait les cages qui gardaient enfermées les prisonniers. Il pensa à une prisonnière en particulier. 

Il se tourna vers le soldat.

- Sonnez l'alerte ; nous avons de la compagnie, dit-il avant d'ajouter avec un rictus :

- Lâchez les chiens, eux les trouverons bien avant nous.

Après avoir donné ses directives, il se dirigea d'un bon pas vers son objectif et d'un signe de tête, rallia à lui quelques-uns de ses hommes. Sa rapide réactivité pouvait encore leur permettre d'empêcher l'évasion de la Nordique. Tandis qu'ils traversaient le camp, des aboiements se rapprochèrent, puis une dizaine d'ombres à quatre pattes les dépassèrent en trombe.

La meute avait flairé leurs pistes.

La rage qu'on est essayé de se jouer de lui et l'excitation du combat à venir, faisait bouillir son sang dans ses veines. La main crispée sur la garde de son arme, Braccus se réjouissait de bientôt pouvoir planter son épée dans ce petit emport-un de Khajiit - qu'il devinait être à l'origine du stratagème. « Sauf si mes chiens le réduisent en charpie avant », songea-t-il, un sourire carnassier déformant ses traits. « Cette fois-ci, tu ne m'échapperas pas ».



***


- Parrr les lunes jumelles... souffla Mogrimm'Dar, ses yeux verts levés vers les flammes qui illuminaient le ciel d'un noir d'encre. Il se débrrouille bien pour un ja'khajiit ! ajouta-t-il en glissant sa pièce d'or dans la poche intérieure de son pourpoint de cuir. 

Rongée par l'inquiétude, Calyndra ne partagea pas son enthousiasme et préféra rester silencieuse.

Quelques heures plus tôt, elle s'était fermement opposée à cette partie du plan qui les obligeait à se séparer :

- Non. Agmund reste avec moi.

- Je comprrrends, Dame Calyndra, mais une diversion nous assurera une plus grrrande discrétion et donc moins de risques, avait répondu Mogrimm'Dar. 

La Haute-Elfe secoua la tête avec fermeté.

- Dans ce cas, je me chargerai moi-même de la diversion pendant qu'Agmund nous attendra sur la colline avec Torrentciel.

- Ah non c'est hors de question ! protesta l'adolescent, je veux vous aider ! 

Calyndra leva la main d'un geste sec pour le faire taire.

- Non Ag. Rappelle-toi que j'ai accepté que tu m'accompagnes uniquement pour retrouver les amis d'Eddling, avait-elle dit en élevant la voix pour couvrir la sienne. Et c'est chose faite. Il n'a jamais été question de t'exposer ainsi au danger. Tu resteras ici ; et si nous ne revenons pas, tu repartiras avec Torrentciel chez ton oncle.

Mogrimm'Dar posa une main sur son bras et dit de sa voix douce, ronronnante :

- Ce Khajiit ne peut s'occuper d'ouvrrrir la cage qui enferme Louve, sans l'aide de quelqu'un pour veiller sur sa fourrrure. 

- Vous avez besoin d'une diversion, reprit Agmund, tentant de parler calmement lui aussi. Les choses ont changé Calyndra. Je ne peux plus rentrer à Vendeaume maintenant que nous sommes traqués ; et tu le sais autant bien que moi.

Il ajouta en lançant un regard au Khajiit :

- Je ne suis peut-être pas aussi doué que vous en infiltration, mais je sais être discret. Alors laissez-moi me rendre utile.

Mogrimm'Dar avait achevé de la convaincre en lui avançant ses derniers arguments :

- La tâche d'Agmund serra moins risquée que la nôtrrre, car peu d'Impérriaux surveillent et patrrrouillent dans cette partie du campement, et en y allant seul, il sera plus discret.

Calyndra avait donc cédé à contrecœur. Mais à présent, elle le regrettait amèrement, car elle ne pouvait s'empêcher de penser qu'ils avaient été bien trop chanceux jusque-là pour qu'une nouvelle fois leur plan se passe sans anicroches. 

Elle s'obligea à mettre de côté ses craintes, car il n'était plus temps de tergiverser. Déjà, Mogrimm'Dar s'élançait, le dos courbé, en direction du muret de pierre qui protégeait le campement. Il attendit patiemment que le garde qui patrouillait le long des remparts soit passé devant lui, avant de sauter souplement de l'autre côté. Calyndra attendit que la tête encapuchonnée du Khajiit réapparaisse et lui fasse signe que la voie était libre pour le rejoindre. Moins rapide et adroite que lui, elle eut besoin qu'il l'aide à passer par-dessus le mur de pierres. Un craquement sinistre retendit quand certaines coutures de sa robe cédèrent dans le mouvement.

- Que Shéor m'emporte ! siffla-t-elle entre ses dents en jetant un bref regard aux tissus abîmés.

Mogrimm'Dar qui ne prêtait pas attention à son embarras, se raidit tout à coup. Puis il la tira prestement derrière une rangée de tonneaux grossièrement empilés. Depuis leur cachette, ils observèrent un petit groupe de soldats passer au pas de courses, non loin d'eux. Sans doute, se dirigeaient-ils en direction de l'incendie. 

La diversion avait été plus efficace que prévue, songea Calyndra. Le feu qu'avait dû déclencher Agmund, devait être considérable pour que la plupart des légionnaires quittent leurs postes.

Profitant du champ libre, ils se faufilèrent jusqu'à arriver à proximité de l'endroit où étaient gardés les prisonniers. Le murmure d'une conversation les firent s'arrêter net. Le ton déplaisant venait de deux légionnaires à l'air éméchés qui se tenaient devant l'une des cages de fer. 

Dans l'ombre de la geôle, Calyndra distingua la captive : qui était dans un triste état. Les vêtements en lambeaux et les poignets entravés par des cordes épaisses, la silhouette se tenait tassée au fond de sa cellule. Malgré l'obscurité, Calyndra vit que ses cheveux collaient à son front par la sueur et la saleté tout comme son visage, qu'on devinait également couvert de sang. Sa respiration courte formait de petits nuages dans l'air glacial, mais son regard perçait l'obscurité avec férocité.

Il s'agissait de Louve, et elle avait l'air d'une bête blessée : prête à arracher la gorge du premier Impérial qui approcherait.

- Alors tu veux toujours faire la maligne, hein ? 

Celui qui avait parlé, donna sournoisement un coup de lance à travers les barreaux pour blesser la Nordique. D'un mouvement fulgurant, elle esquiva le pique acéré, saisit le manche et le tira brusquement vers elle. Emporté par son élan, le garde tomba en avant, sa tête casquée s'écrasant contre les barreaux de la cage dans un « CLANG » si violent, que Calyndra et Mogrimm'Dar en grimacèrent. L'homme s'effondra lentement au sol, à moitié assommé. Le deuxième garde voulu l'aider à se remettre sur ses pieds, mais le déséquilibre de ce dernier ainsi que leurs armures encombrantes, leurs donnèrent quelques difficultés. Il finit par abandonner en laissant choir son collègue dans la boue, puis se tourna vers Louve. 

- On va te montrer comment on traite les sauvageonnes dans ton genre... cracha le soldat bien décidé à venger son camarade.

Les jambes écartées, il commença à uriner à l'intérieur de la cage. Louve ne pouvait cette fois-ci éviter d'être touchée par le jet malodorant. Alors que l'homme riait, un tintement métallique se fit entendre, et une pièce d'or roula à ses pieds. Le garde baissa les yeux vers l'objet sans remarquer qu'une ombre venait de passer dans son dos. Mogrimm'Dar lui asséna un puissant coup du manche de sa dague à l'arrière de son casque. Il y eut un nouveau « CLANG » aussi terrible que le premier. Puis l'Impérial rejoignit son collègue sur le sol et ne bougea plus.

- Ah, te voilà enfin, grogna Louve. 

- Oui, Mogrimm'Darr est venu sortir son amie de ce trrou à Ragnards, répondit-il d'un ton joyeux en se baissant pour ramasser sa pièce.

Elle ajouta avec mauvaise humeur :

- Tu aurais pu au moins intervenir avant qu'il ne me pisse dessus.

Le premier garde, commençait à essayer de se relever en gémissant. Calyndra intervint en lui donnant un prodigieux coup de pied qui le replanta dans la boue.

-C'est qui celle-là ? Demanda la Nordique en la regardant avec étonnement.

Un tel manque de considération scandalisa Calyndra, qui lui lança un regard haineux. 

- « Celle-là » est venue te sauver les miches, répliqua-t-elle sèchement. 

Louve eut un rictus appréciateur.

- Enchantée.

Tous levèrent les yeux pour voir une boule de feu s'envoler dans les airs, suivie d'une autre après une courte pause. Le signal lumineux venait de la zone de la diversion.

- C'est Agmund ! s'écria la Haute-Elfe, il doit avoir des ennuis ! 

Elle l'imagina aussitôt, encerclé par les Impériaux, tentant en dernier recours, de leur envoyer un signal de détresse avec son bâton de destruction. 

- Ou il veut nous avertirr d'un danger, suggéra d'un ton rassurant Mogrimm'Dar.

Sans se départir de son calme habituel, il se pencha pour faire les poches des gardes assommés.

- Inutile de chercher, ils n'ont pas la clé, intervint Louve. 

Elle s'était avancée jusqu'à appuyer son visage contre les barreaux. La lumière des torches révéla le mauvais traitement que la Nordique avait subi. De nombreux hématomes marquaient sa mâchoire et malgré un œil tuméfié, on put y lire une colère sourde, presque palpable lorsqu'elle ajouta :

- C'est ce commandant : les Impériaux le surnomment le « Chien de Tullius », c'est lui qui a la clef de ma cellule. Mais... il vaudrait mieux ne pas tomber sur lui. 

Ses derniers mots glissèrent presque comme un murmure, son regard balayant les alentours comme si elle craignait de voir surgir des ténèbres l'homme responsable de ses tourments.

Un désagréable frisson hérissa les poils de Mogrimm'Dar. Louve n'avait peur de personne, ni hommes, ni bêtes ou créatures d'Oblivion, jamais il ne l'avait vu trembler. Pourtant, l'éclat fugace d'inquiétude qu'il avait aperçu dans les yeux de son amie, lui provoqua comme une décharge d'adrénaline le long de l'échine.

Il s'empressa de s'accroupir en sortant ses crochets d'une de ses poches et commença à crocheter la serrure.

Dans l'attente, seuls les cliquetis des outils du Khajiit et leurs lourdes respirations, troublaient le silence pesant. Pendant qu'elle scrutait l'obscurité, Calyndra s'obligea à maîtriser le flot de ses pensées ainsi que les battements affolés de son cœur, qui tambourinait avec force dans sa poitrine. Serrant un peu plus fermement son bâton, elle chassa donc de son esprit ses inquiétudes pour Agmund. Il fallait absolument qu'elle reste concentrée. Le temps des regrets serait pour plus tard. 

Un bruit métallique les fit tressaillir, mais il venait d'un des crochets qui venait de se briser. Mogrimm'Dar le remplaça, et poursuivit son exploration, la tête penchée sur le côté. Il tâtonnait, triturant la gorge et les rainures en se fiant autant à son ouïe acérée, qu'aux sensations aux bouts de ses longs doigts fins.

- Bon... tu comptes nous tirer de là avant la fin de l'hiver ? s'impatienta Louve.

Un autre craquement lui répondit.

- Tu ne t'es donc pas entraîné depuis notre dernière intrusion, maudit chat ?

- Ce Khajiit était trrrrès occupé... répondit-il.

Puis il chuchota entre ses canines pointues :

- ... et il n'a que fairre de l'avis d'une chasseuse qui ne sait même pas s'orienter vers le nord. 

- Taisez-vous donc ! siffla Calyndra. Vous pensez que c'est le moment de vous disputer ?

Des hurlements résonnèrent dans le lointain, les plongeant dans un silence figé où chacun tendit l'oreille. Des aboiements et des grognements plus proches leur confirmèrent ce qu'ils redoutaient : les chiens de l'Empire étaient en chasse... et ils étaient leurs proies.

- Vite, dépêchez-vous de la libérer pendant que je me charge d'eux ! dit la Haute-Elfe en lançant un sort d'altération qui la couvrit d'une armure invisible à l'œil nu.

Calyndra ne les vit pas tout de suite, mais elle sentit leur présence. Entraînés au combat, les bêtes restaient dans la pénombre et rôdaient autour d'eux : attendant le moment opportun pour attaquer. Il était donc difficile de dire combien les encerclaient. La jeune femme sentit plus qu'elle ne vit l'un d'eux se jeter sur elle, mais elle se tenait prête. Sa boule de feu le frôla, le molosse l'ayant évité d'un bond. Puis, il repartit se cacher dans l'obscurité. Parfois, la lumière des torches se reflétait dans les yeux de l'un d'eux, laissant apparaître une paire de lueurs inquiétantes. La forme sombre et triangulaire de leur gueule et de leurs oreilles dressées, les faisaient ressembler à des êtres démoniaques sortis des profondeurs d'Oblivion. Un autre sauta dans sa direction mais dès qu'elle lui fit face, un deuxième en profita pour l'attaquer par derrière. Elle parvint à repousser de son bâton le premier qui tomba au sol, après avoir reçu une vague d'étincelles foudroyantes. Mais sans sa protection magique, celui qui était dans son dos lui aurait infligé une blessure mortelle. Après sa tentative, la bête se fondit à nouveau hors de sa vision. 

Les assauts se succédèrent, plus rapides et violents qu'auparavant. Calyndra n'arrivait pas à réfléchir, agissant par instinct. Mais elle sentait que l'étau se resserrait.

« Je dois changer de stratégie et vite, pensa-t-elle. »

Elle écarta les bras, paumes tournées vers le sol et une brève lumière bleutée scintilla entre ses doigts... puis s'éteignit. Il y eut un instant de flottement, où la meute resta sur le qui-vive, attendant que les effets du sorts les frappent. 

Mais rien ne se passa.

Louve qui assistait à la scène en trépignant de frustration de ne pouvoir intervenir, se dit que la mage avait dû rater son sort. D'ailleurs, les chiens voyant une opportunité d'achever leur cible, se ruèrent sur elle. Mais lorsqu'ils s'approchèrent, ils posèrent les pattes sur les fins sceaux runiques qui marquaient la terre. Des explosions de glaces les projetèrent en arrière. Plusieurs d'entre eux ne se relevèrent pas.

- Ah... ça y est, ce Khajiit a trrrouvé ! 

Après un déclic, Mogrimm'Dar tira la porte qui s'ouvrit dans un grincement.

- Enfin ! souffla Louve avec un soupir.

La Nordique s'était ruée en dehors de sa prison. D'un geste rapide, le Khajiit avait tranché ses liens et elle s'empressa de s'emparer de l'épée d'un de ses geôliers, toujours assommé. Calyndra savourant son ingéniosité et inspirée par son sort précédent, relâcha une onde de glace autour d'elle. Son sort n'atteignit pas les féroces canidés restant : encore une fois, il avait un tout autre but. Le sol était à présent recouvert d'une fine couche de glace et les chiens de l'Empire, malgré leurs griffes acérées, ne pouvaient garder l'équilibre sur la surface glissante. Le reste du combat ne serait qu'une formalité, se dit la Haute-Elfe. 

Un hurlement bestial qui ne venait pas de ses adversaires, retentit derrière elle. La stoppant net.

Calyndra ne comprit pas tout de suite quel était cet être hirsute et de guenilles qui venait de se jeter sauvagement dans la bataille. Mais elle finit par reconnaître qu'il s'agissait de la Nordique. Aussi blessée, affamée et déshydratée qu'elle puisse l'être, la soif de vengeance de Louve était plus forte que tout. 

Comme mut par une rage aussi violente qu'une avalanche, elle abattait son arme avec fureur, tranchant net : têtes et pattes, dans un terrible bain de sang.

C'est un massacre..., se dit-elle avec colère en voyant les restes des chiens à ses pieds.

- Non ! Ne les abîmes pas ! cria Calyndra.

Mais Louve ne semblait plus être capable d'écouter qui que ce soit dans sa frénésie meurtrière et continuait à réduire les bêtes en charpies.

- Arrête ! 

Calyndra chercha le Khajiit du regard, mais ce dernier qui regardait son amie se défouler sur leurs ennemis avec un air ennuyé, lui répondit par un signe de tête négatif. Il n'y avait vraisemblablement rien à faire. Mais c'était sans compter le caractère obstiné de la Haute-Elfe, qui n'allait certainement pas laisser cette louve enragée ruiner ses plans. La pensée que la Nordique portait bien son nom, même s'il s'agissait d'un surnom, lui traversa l'esprit.

Alors que Louve levait son épée pour porter un nouveau coup fatal, elle fut frappée en pleine élan par une douloureuse décharge qui la jeta à genoux. 

- J'ai dit stop... gronda Calyndra, des éclairs palpitant encore entre ses doigts.

La Nordique leva vers elle un regard où brûlait les braises d'une rage ardente; que la Haute-Elfe devinait capable de la consumer entièrement. « Une alliée des plus dangereuse, songea-t-elle. » 

- Tiens, tiens... les loups se battent entre eux maintenant ? demanda une voix rauque, familière.

Le commandant Impérial venait d'apparaître encadré par une douzaine de soldats. Calyndra le reconnut ; il s'agissait du même homme à la cicatrice qui leur avait confisqué le chariot d'alcool à Agmund et elle, la veille. Il était toujours vêtu de son armure de plate sombre et de sa longue cape écarlate. Ainsi donc, c'était lui le « Chien de Tullius », se dit-elle en le regardant avec animosité. Elle ne vit pas Agmund parmi les eux, ce qui pouvait être bon signe. « Peut-être était-il parvenu à leur échapper, se dit-elle avec espoir. »

Louve se redressa lentement pour lui faire face. Si elle ressentait de la crainte à se retrouver devant lui, elle ne le montra pas.

- J'ai bien peur que tes petits toutous ne te soient plus d'une grande utilité... répondit-elle en écartant les bras en direction des restes sanglants.

- Pour nous non plus, marmonna Calyndra d'un ton amer, davantage pour elle-même.

Des cris d'alerte résonnèrent à travers le campement et d'autres légionnaires ne tardèrent pas à arriver, grossissant les rangs des soldats présents. Le sourire glaçant du commandant Braccus s'élargit.

- J'ai bien peur que ce ne soit ta dernière victoire, Nordique... tu peux te battre, mais cela ne changera rien à ton destin. 

Il sortit une longue épée bâtarde de son fourreau et leva son arme pour que tous voient la lame scintiller à la lumière des flammes.

- Un seul ordre de ma part, et vous serez exécutés sur le champ, ce qui ne vous laisserait guère de chance... 

Il poursuivit, sa voix devenant plus sourde et menaçante à chaque mot :

- Mais vous avez osé mettre le désordre dans mon camp et vous vous êtes pris à mes hommes. Je me dois de vous donner une leçon exemplaire

Son regard sombre se posa sur Calyndra.

- Empêchez celle-là de jeter des sorts.

Immédiatement, plusieurs soldats l'entourèrent, l'arme pointée sur elle. puis, le commandant s'avança à l'intérieur du cercle que formaient les Impériaux et se dirigea d'un pas résolu vers Louve.

- Parfait... rétorqua celle-ci en allant à sa rencontre.

Les deux épées se percutèrent violemment dans un crissement d'acier. Ne voulant pas le laisser prendre le dessus, la Nordique se mit à faire pleuvoir une pluie de coups. Mais Braccus bloqua ces derniers avec une aisance déconcertante, presque avec dédain. Alors qu'il la repoussait une nouvelle fois et que le côté gauche de l'Impérial était exposé, Mogrimm'Dar surgit de l'ombre, frappant de ses deux dagues de combat. Son attaque surprise, pourtant d'une rapidité foudroyante, se heurta à la défense du commandant. Pendant un instant comme suspendu dans le temps, ils se retrouvèrent face à face, les lames entremêlées, leurs visages seulement à quelques centimètres l'un de l'autre. 

- Voilà enfin le petit fauteur de troubles sorti de son trou... murmura Braccus. Il y a bien trop longtemps que tu respires le même air que moi, Khajiit... 

Ils s'affrontèrent du regard, avant de se séparer pour se lancer dans un nouvel assaut brutal. Braccus combattait deux adversaires redoutables. Louve et Mogrimm'Dar tournoyaient autour de lui, dans un tourbillon de lames. Ils enchaînaient les parades et les revers comme une danse mille fois répétée. Habitués à combattre ensemble, ils savaient quand frapper sans se gêner, tout en protégeant les faiblesses de l'un et de l'autre. Là où beaucoup d'adversaires se seraient trouvés déstabilisés, Braccus n'éprouva aucune difficulté à repousser leurs attaques conjuguées, sous les acclamations de ses hommes. Louve frappait sans discontinuer, avec l'impression de cogner contre un mur. Elle s'apercevait que le commandant Impérial les surpassait largement, et que s'ils étaient encore en vie, c'était uniquement parce qu'il voulait faire durer le combat. « Il joue avec nous et se donne en spectacle... pensa-t-elle, écœurée. » 

Calyndra qui était restée en retrait, en était arrivée à la même conclusion. La Haute-Elfe observa Braccus. Rien ne semblait pouvoir l'atteindre, il ne montrait aucune faille. Son épée, comme une extension de son bras, continuait de s'abattre de façon implacable, le faisant gagner du terrain. Sous la clarté argentée de Secunda et de quelques étoiles dont la lumière froide et brillante perçait le ciel enténébré, le contraste entre Louve et Braccus était saisissant. La Nordique se tenait face à son ennemi, l'air affaibli et glacée dans sa tenue de lin en lambeau, au cœur de cette nuit hivernale. Elle semblait bien frêle face au commandant, qui la dominait de toute sa taille, son armure luisante sous le clair de lune. Louve était en désavantage, d'autant plus qu'elle se battait au corps à corps, alors que son arme de prédilection était l'arc. Même le Khajiit pourtant leste et endurant, commençait à montrer des signes d'essoufflement. Le « combat » semblait joué d'avance.

Braccus se mit à changer de rythme, ses coups qui jusque-là avaient pour but de fatiguer ses adversaires, devinrent de plus en plus rapides et précis. Il dévia une des dagues de Mogrimm'Dar et d'un mouvement fulgurant, repoussa Louve d'un coup de pied au diaphragme. Elle fut projetée en arrière et s'écrasa au sol, le souffle coupé. Choquée, des larmes de douleur troublant sa vision, elle ne vit pas ce qui se passa ensuite.

L'Impérial s'était tourné vers le Khajiit et en quelques coups beaucoup plus complexes et puissants qu'auparavant, l’avait désarmé d'une de ses armes. Braccus fit alors brusquement remonter son épée en une frappe vers le haut. La lame rencontra la chair et Mogrimm'Dar, aveuglé par le sang, recula en titubant. Une douleur lancinante lui traversait le visage. Alors qu'il essayait de rester debout, il perdit l'équilibre et tomba à genoux. 

- Voilà une posture qui sied à ton peuple... dit sur un ton satisfait le commandant en s'avançant lentement. 

- Non ! Laisse-le ! cria Louve la voix cassée.

Elle voulu se jeter sur Braccus mais plusieurs Impériaux la ceinturèrent, l'empêchant d'intervenir.

Mogrimm'Dar ne voyait plus que de l'œil droit et à travers un voile rouge, sanglant. La douleur était insoutenable, mais il lui était encore pire que de croiser le regard méprisant de celui qui allait le mettre à mort. Il leva donc la tête pour n'apercevoir que le ciel qui s'était miraculeusement dégagé.

- Ah... Jone et Jode, votrrre beauté ravie le cœur de Mogrimm'Darr... souffla-t-il à l'adresse des deux lunes.

Le commandant Braccus leva son épée. Tous retinrent leur souffle, attendant le moment où il l'abattrait. 

C'est alors qu'une forme sombre sauta derrière l'Impérial qui eut le temps de frapper de revers, la décapitant. Il s'agissait d'un chien de l'Empire et plusieurs d'entre eux s'approchaient avec des grognements menaçants. 

- Comment osez-vous vous attaquer à votre maître ? demanda-t-il, stupéfait.

Mais les chiens étaient différents. Il comprit en voyant leurs différentes blessures apparentes et leurs yeux vitreux, qu'ils étaient morts. Braccus fit volte-face, ses yeux se posant sur la Haute-Elfe. 

- Une nécromancienne... on dirait que je t'ai sous-estimée.

- On dirait bien, rétorqua-t-elle.

Il tourna un regard furieux vers ses hommes.

- Qu'attendez-vous ? Saisissez cette sorcière !

Mais aucun des soldats qui entouraient Calyndra ne broncha. Le regard éteint, ils semblaient avoir perdu tout esprit combatif. Le sort de calme qu'elle avait lancé pendant que tout le monde était occupé à regarder le combat, ne durerait pas. Il fallait qu'elle agisse vite. Les bêtes qu'elle avait pu ramener à la vie - celles qui n'avaient pas été démembrées par Louve - n'allaient pas pouvoir les distraire longtemps. Sur les douze qui les avaient attaqués, seuls cinq étaient en état de pouvoir se relever et Braccus venait d'en tuer une. Les quatre chiens zombies restants se ruèrent sur son ordre contre les Impériaux et leur commandant. 

Calyndra se concentra, son bâton d'ébène levé devant elle. Ce qu'elle s'apprêtait à faire, était extrêmement dangereux, voir inconscient. Mais dans la situation désespérée où ils étaient, les « bons » choix ne les sauveraient pas. 

L'améthyste se mit à briller avec intensité à l'extrémité de son bâton et après quelques secondes, un voile déchira l'air. Le portail vers Oblivion qu'elle avait invoqué, s'ouvrit sur une créature titanesque et monstrueuse. La chose, haute d'au moins quatre mètres, était absolument abominable. Comme constituée à la hâte, cet amas de chair était composé de plusieurs parties de corps : des torses fusionnés, des épaules mal alignées, des bras trop nombreux dont certains pendaient, inutiles. Mais la chair n'était pas morte - elle palpitait, se contractait en dégageant autour d'elle une odeur de charnier. Tétanisés, les Impériaux regardèrent l'abomination passer à travers la brèche qui se referma à son passage. Après le choc, vint la panique, qui s'accentua lorsque le Colosse de Chair se mit en mouvement. Il ne marchait pas vraiment, mais se laissait tomber en avant, rattrapant son propre poids dans un bruit écœurant d'os qui s'emboîtent et de muscles qui se déchirent. Louve n'eut aucun mal à se défaire des soldats, qui étaient bien trop occupés à hurler de terreur et à reculer lentement dans une retraite stratégique. La Nordique se rua vers Mogrimm'Dar, dont tous les poils s'étaient hérissés à la vue de l'atrocité. 

- Ne les laissez pas s'échapper ! hurla Braccus en frappant rageusement de son épée un des chiens réanimés qui lui barrait le passage pour atteindre Louve et Mogrimm'Dar.

Calyndra gémissante, chancela. Le lien qui la reliait au Colosse lui brûlait l'esprit : comme si chaque seconde passée à maintenir l'invocation, lui arrachait un fragment de volonté. Elle devait également lutter contre un sentiment de toute puissance et d'allégresse. Il lui semblait entendre, cachée à l'intérieur d'elle-même, une voix lui susurrer de céder à ce pouvoir incommensurable. 

Mais elle savait cette magie instable. Si elle ne prenait pas garde, elle ne risquait pas seulement de mourir elle-même, mais d'envoyer aussi les amis d'Eddling à la mort. Avec effort, elle repoussa la voix et envoya la créature en direction du commandant Impérial. Puis, d'une démarche titubante, elle rejoignit Louve qui soutenait le Khajiit sur son épaule. 

- Nous avons peu de temps, alors dépêchons-nous de déguerpir, dit la Haute-Elfe d'une voix tremblante en essuyant la sueur sur son front du revers de la main.

- Ça va aller ? lui demanda Louve, inquiète.

Un cri glaçant retentit derrière eux. Plusieurs flèches des Impériaux s'étaient plantées dans le Colosse de Chair qui laissait échapper un chœur de gémissements étouffés de sa poitrine, comme si plusieurs voix tentaient de crier à travers une seule gorge difforme. 

Calyndra hocha la tête et ils se hâtèrent de quitter le campement. Plus leurs pas les éloignaient de l'invocation, plus la Haute-Elfe sentait leur lien diminuer. Arrivés devant le mur, les deux femmes aidèrent Mogrimm'Dar à passer par dessus, puis une fois de l'autre côté, ils s'enfoncèrent à travers des buissons jusqu'à atteindre le pied de la colline. Calyndra émit entre ses lèvres, un long sifflement. Au bout d'une ou deux minutes, ils entendirent le tambourinement régulier des sabots de Torrentciel qui les rejoignait au trot. 

- Bien, soupira-t-elle, monte avec Mogrimm'Dar et allez vous cacher à Ombrenoire le temps que je revienne avec Agmund. 

- Quoi ? demanda Louve, perdue.

- Il y a une grotte à l'est d'ici, Mogrimm'Dar t'indiquera le chemin. Allez-y, je vous rejoindrai plus tard avec Agmund.

Louve leva une main, les sourcils froncés.

- D'accord, mais rassure-moi, cet Agmund, il n'est pas au campement des Impériaux ? 

- Mais si ! répondit avec véhémence Calyndra que la panique lui faisait perdre patience. 

- Alors non : toi, tu pars avec Grimm' et moi je vais chercher ton Agmund. 

La Haute-Elfe ouvrit la bouche mais Louve lui coupa la parole.

- Je pense être une bien meilleure pisteuse que toi et tu n'es pas en état de partir à sa recherche.

- Moi, pas en état ? Mais tu t'es vu ? demanda-t-elle furibonde.

- Dame Calyndra, vous pouvez faire confiance à Louve, intervint le Khajiit, si quelqu'un peut le retrouver c'est bien elle. 

Il tenait sa main contre la partie de son visage blessé. Elle pinça les lèvres en voyant à travers ses doigts griffus la plaie qui le traversait. 

Elle n'avait pas le temps de réfléchir, pestant contre elle-même et contre le destin, elle acquiesça. Après avoir donné des indications à Louve, elle monta sur Torrentciel au côté de Mogrimm'Dar. La Nordique s'éloigna, leur lança un dernier regard et dit par dessus son épaule : 

- Prends bien soin de mon partenaire, j'ai encore besoin de cette petite fripouille de Khajiit pour veiller sur mes arrières. 

Calyndra lui fit un signe de tête entendu, puis en retenant un sanglot, elle éperonna la jument. Maintenant que l'adrénaline avait fini de faire bouillir son sang et son esprit, elle se sentait prête à craquer. Mais il lui fallait encore contrôler ses émotions jusqu'à ce qu'ils soient en lieu sûr. « Par Auri-El et tous les Divins, faites qu'Agmund aille bien... qu'il soit vivant », se répéta-t-elle inlassablement tendit que Torrentciel, au galop, fondait les ombres. 

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